IX

Ce même jour, nous allâmes jusqu'à Bitche, puis le lendemain à Hornbach, à Kaiserslautern, etc. Le temps s'était remis à la neige.

Combien de fois, durant cette longue route, je regrettai le bon manteau de M. Goulden et ses souliers à doubles semelles!

Nous traversions des villages sans nombre, tantôt en montagne, tantôt en plaine. À l'entrée de chaque bourgade, les tambours attachaient leur caisse et battaient la marche; alors nous redressions la tête, nous marquions le pas, pour avoir l'air de vieux soldats. Les gens venaient à leurs petites fenêtres, ou s'avançaient sur leur porte en disant: «Ce sont des conscrits!»

Le soir, à la halte, nous étions bien heureux de reposer nos pieds fatigués, moi surtout. Je ne puis pas dire que ma jambe me faisait mal, mais les pieds... Ah! je n'avais jamais senti cette grande fatigue! Avec notre billet de logement, nous avions le droit de nous asseoir au coin du feu; mais les gens nous donnaient aussi place à leur table. Presque toujours nous avions du lait caillé et des pommes de terre; quelquefois aussi du lard frais, tremblotant sur un plat de choucroute. Les enfants venaient nous voir; les vieilles nous demandaient de quel pays nous étions, ce que nous faisions avant de partir; les jeunes filles nous regardaient d'un air triste, rêvant à leurs amoureux, partis cinq, six ou sept mois avant. Ensuite on nous conduisait dans le lit du garçon.

Avec quel bonheur je m'étendais! Comme j'aurais voulu dormir mes douze heures! Mais de bon matin, au petit jour, le bourdonnement de la caisse me réveillait; je regardais les poutres brunes du plafond, les petites vitres couvertes de givre, et je me demandais: «Où suis-je?» Tout à coup mon cœur se serrait; je me disais: «Tu es à Bitche, à Kaiserslautern... tu es conscrit!» Et bien vite il fallait m'habiller, reprendre le sac et courir répondre à l'appel.

«Bon voyage! disait la ménagère éveillée de grand matin.

—Merci,» répondait le conscrit.

Et l'on partait.

Oui... oui... bon voyage! On ne te reverra plus, pauvre diable... Combien d'autres ont suivi le même chemin!

Je n'oublierai jamais qu'à Kaiserslautern, le deuxième jour de notre départ, ayant débouclé mon sac pour mettre une chemise blanche, je découvris, sous les chemises, un paquet assez rond, et que, l'ayant ouvert, j'y trouvai cinquante-quatre francs en pièces de six livres, et sur le papier ces mots de M. Goulden: «Sois toujours bon, honnête, à la guerre. Songe à tes parents, à tous ceux pour lesquels tu donnerais ta vie, et traite humainement les étrangers, afin qu'ils agissent de même à l'égard des nôtres. Et que le ciel te conduise... qu'il te sauve des périls! Voici quelque argent. Il est bon, loin des siens, d'avoir toujours un peu d'argent. Écris-nous le plus souvent que tu pourras. Je t'embrasse, mon enfant, je te serre sur mon cœur.»

En lisant cela, je répandis des larmes, et je pensai: «Tu n'es pas entièrement abandonné sur la terre... De braves gens songent à toi! Tu n'oublieras jamais leurs bons conseils.»

Le Grand Furst et Zébédé avaient aussi leur billet pour la Capougner Strasse; nous partîmes, encore bien heureux de boiter et de traîner la semelle ensemble dans cette ville étrangère.

Furst trouva le premier sa maison, mais elle était fermée, et, comme il frappait à la porte, je trouvai aussi la mienne, dont les deux fenêtres brillaient à gauche. Je poussai la porte, elle s'ouvrit, et j'entrai dans une allée sombre, où l'on sentait le pain frais, ce qui me réjouit intérieurement. Zébédé alla plus loin. Moi, je criais dans l'allée: «Il n'y a personne?»

Et presque aussitôt une vieille femme parut, la main devant sa chandelle, au bout d'un escalier en bois.

«Qu'est-ce que vous voulez?» fit-elle.

Je lui dis que j'avais un billet de logement pour chez eux. Elle descendit et regarda mon billet, puis elle me dit en allemand:

«Venez!»

Je montai donc l'escalier. En passant, j'aperçus, par une porte ouverte, deux hommes en culotte, nus jusqu'à la ceinture, qui brassaient la pâte devant deux pétrins. J'étais chez un boulanger, et voilà pourquoi cette vieille ne dormait pas encore, ayant sans doute aussi de l'ouvrage. Elle avait un bonnet à rubans noirs, les bras nus jusqu'aux coudes, une grosse jupe de laine bleue soutenue par des bretelles, et semblait triste. En haut elle me conduisit dans une chambre assez grande, avec un bon fourneau de faïence, et un lit au fond.

«Vous arrivez tard, me dit cette femme.

—Oui, nous avons marché tout le jour, lui répondis-je sans presque pouvoir parler; je tombe de faim et de fatigue.»

Alors elle me regarda, et je l'entendis qui disait:

«Pauvre enfant! pauvre enfant!»

Puis elle me fit asseoir près du fourneau et me demanda:

«Vous avez mal aux pieds?

—Oui, depuis trois jours.

—Eh bien! ôtez vos souliers, fit-elle, et mettez ces sabots. Je reviens.»

Elle laissa sa chandelle sur la table et redescendit. J'ôtai mon sac et mes souliers; j'avais des ampoules et je pensais: «Mon Dieu... mon Dieu... Peut-on souffrir autant? Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux être mort?

Cette idée m'était venue cent fois en route; mais alors, auprès de ce bon feu, je me sentais si las, si malheureux, que j'aurais voulu m'endormir pour toujours, malgré Catherine, malgré la tante Grédel, M. Goulden et tous ceux qui me souhaitaient du bien. Oui, je me trouvais trop misérable!

Tandis que je songeais à ces choses, la porte s'ouvrit, et un homme grand, fort, la tête déjà grise, entra. C'était un de ceux que j'avais vus travailler en bas. Il avait mis une chemise, et tenait dans ses mains une cruche et deux verres.

«Bonne nuit!» dit-il en me regardant d'un air grave.

Je penchai la tête. La vieille entra derrière cet homme: elle portait un cuveau de bois, et le posant à terre près de ma chaise:

«Prenez un bain de pieds, me dit-elle, cela vous fera du bien.»

En voyant cela, je fus attendri et je pensai: «Il y a pourtant de braves gens sur la terre!» J'ôtai mes bas. Comme les ampoules étaient ouvertes, elles saignaient, et la bonne vieille répéta:

«Pauvre enfant! pauvre enfant!»

L'homme me dit:

«De quel pays êtes-vous?

—De Phalsbourg, en Lorraine.

—Ah! bon,» fit-il.

Puis, au bout d'un instant, il dit à sa femme:

«Va donc chercher une de nos galettes; ce jeune homme prendra un verre de vin, et nous le laisserons ensuite dormir en paix, car il a besoin de repos.»

Il poussa la table devant moi, de sorte que j'avais les pieds dans la baignoire, ce qui me faisait du bien, et que j'étais devant la cruche. Il emplit ensuite nos verres d'un bon vin blanc, en me disant:

«À votre santé!»

La mère était sortie. Elle revint avec une grande galette encore chaude, et toute couverte de beurre frais à moitié fondu. C'est alors que je sentis combien j'avais faim; je me trouvai presque mal. Il paraît que ces bonnes gens le virent, car la femme me dit:

«Avant de manger, mon enfant, il faut sortir vos pieds de l'eau.»

Elle se baissa et m'essuya les pieds avec son tablier, avant que j'eusse compris ce qu'elle voulait faire.

Alors je m'écriai:

«Mon Dieu, madame, vous me traitez comme votre enfant.»

Elle répondit au bout d'un instant:

«Nous avons un fils à l'armée!»

J'entendis que sa voix tremblait en disant ces mots, et mon cœur se mit à sangloter intérieurement; je songeais à Catherine, à la tante Grédel, et je ne pouvais rien répondre.

«Mangez et buvez,» me dit l'homme en découpant la galette.

Ce que je fis avec un bonheur que je n'avais jamais connu. Tous deux me regardaient gravement. Quand j'eus fini, l'homme se leva:

«Oui, dit-il, nous avons un fils à l'armée; il est parti l'année dernière pour la Russie, et nous n'en avons pas eu de nouvelles... Ces guerres sont terribles!»

Il se parlait à lui-même en marchant d'un air rêveur, les mains croisées sur le dos. Moi, je sentais mes yeux se fermer.

Tout à coup l'homme dit:

«Allons, bonsoir.»

Il sortit; sa femme le suivit emportant le cuveau.

«Merci, leur criai-je; que Dieu ramène votre fils!»

Puis je me déshabillai, je me couchai et je m'endormis profondément.

Le lendemain, je m'éveillai vers sept heures. Un trompette sonnait le rappel au coin de la Capougner Strasse; tout s'agitait: on entendait passer des chevaux, des voitures et des gens. Mes pieds me faisaient encore un peu mal, mais ce n'était rien en comparaison des autres jours; quand j'eus mis des bas propres, il me sembla renaître, j'étais solide sur mes jambes, et je me dis en moi-même: «Joseph, si cela continue, tu deviendras un gaillard; il n'y a que le premier jour qui coûte.»

Je m'habillai dans ces heureuses dispositions.

La femme du boulanger avait mis sécher mes souliers près du four, après les avoir remplis de cendres chaudes, pour les empêcher de se racornir. Ils étaient bien graissés et luisants.

Enfin je bouclai mon sac, et je descendis sans avoir le temps de remercier les bonnes gens qui m'avaient si bien reçu, pensant remplir ce devoir après l'appel.