VII
En attendant le jour du départ, Joseph laissa l'ouvrage et alla tous les jours chez sa tante et sa cousine, aux Quatre-Vents.
À la fin, Goulden se leva et sortit de l'armoire un sac de soldat en peau de vache, qu'il posa sur la table. Je le regardais tout abattu, ne songeant à rien qu'au malheur de partir.
«Voici ton sac, dit-il; j'ai mis là-dedans tout ce qu'il te faut: deux chemises de toile, deux gilets de flanelle et le reste. Tu recevras deux chemises à Mayence, c'est tout ce qu'il te faudra; mais je t'ai fait faire des souliers, car rien n'est plus mauvais que les souliers des fournisseurs; c'est presque toujours du cuir de cheval, qui vous échauffe terriblement les pieds. Tu n'es pas déjà trop solide sur tes jambes, mon pauvre enfant, au moins que tu n'aies pas cette douleur de plus. Enfin voilà... c'est tout.»
Il posa le sac sur la table et se rassit.
Dehors on entendait les allées et les venues des Italiens qui se préparaient à partir. Au-dessus de nous, le capitaine Vidal donnait des ordres. Il avait son cheval à la caserne de gendarmerie, et disait à son soldat d'aller voir s'il était bien bouchonné, s'il avait reçu son avoine.
Tout ce bruit, tout ce mouvement me produisait un effet étrange, et je ne pouvais encore croire qu'il fallait quitter la ville. Comme j'étais ainsi dans le plus grand trouble, voilà que la porte s'ouvre, et que Catherine se jette dans mes bras en gémissant, et que la mère Grédel crie:
«Je te disais bien qu'il fallait te sauver en Suisse... que ces gueux finiraient par t'emmener... je te le disais bien... tu n'as pas voulu me croire.
—Mère Grédel, répondit aussitôt M. Goulden, de partir pour faire son devoir, ce n'est pas un aussi grand malheur que d'être méprisé par les honnêtes gens. Au lieu de tous ces cris et de tous ces reproches qui ne servent à rien, vous feriez mieux de consoler et de soutenir Joseph.
—Ah! dit-elle, je ne lui fais pas de reproches, non! quoique ce soit terrible de voir des choses pareilles.»
Catherine ne me quittait pas; elle s'était assise à côté de moi, et nous nous embrassions.
«Tu reviendras, faisait-elle en me serrant.
—Oui... oui, lui disais-je tout bas; et toi, tu penseras à moi... tu n'en aimeras pas un autre!»
Alors elle sanglotait en disant:
«Oh! non, je ne veux jamais aimer que toi.»
Cela durait depuis un quart d'heure, lorsque la porte s'ouvrit, et que le capitaine Vidal entra, le manteau roulé comme un cor de chasse sur son épaule.
—«Eh bien! dit-il, eh bien! et notre jeune homme?
—Le voilà, répondit M. Goulden.
—Ah! oui! fit le capitaine, ils sont en train de se désoler, c'est tout simple... Je me rappelle ça... Nous laissons tous quelqu'un au pays.»
Puis, élevant la voix:
«Allons, jeune homme, du courage! Nous ne sommes plus un enfant, que diable!»
Il regarda Catherine:
«C'est égal, dit-il à M. Goulden, je comprends qu'il n'aime pas de partir.»
Le tambour battait à tous les coins de la rue; le capitaine Vidal ajouta:
«Nous avons encore vingt minutes pour lever le pied.»
Et, me lançant un coup d'œil:
«Ne manquons pas au premier appel, jeune homme,» fit-il en serrant la main de M. Goulden.
Il sortit; on entendait son cheval piaffer à la porte.
Le temps était gris, la tristesse m'accablait; je ne pouvais lâcher Catherine.
Tout à coup le roulement commença; tous les tambours s'étaient réunis sur la place. M. Goulden, prenant aussitôt le sac par ses courroies sur la table, dit d'un ton grave:
«Joseph, maintenant, embrassons-nous... il est temps.»
Je me redressai tout pâle; il m'attacha le sac sur les épaules. Catherine, assise, la figure dans son tablier, sanglotait. La mère Grédel, debout, me regardait les lèvres serrées.
Le roulement continuait toujours; subitement il se tut.
«L'appel va commencer, dit M. Goulden en m'embrassant, et tout à coup son cœur éclata, il se mit à pleurer, m'appelant tout bas son enfant, et me disant:
—Courage!»
La mère Grédel s'assit; comme je me baissais vers elle, elle me prit la tête entre ses mains, et m'embrassant, elle criait:
«Je t'ai toujours aimé, Joseph, depuis que tu n'étais qu'un enfant... je t'ai toujours aimé! tu ne nous as donné que de la satisfaction... et maintenant il faut que tu partes... Mon Dieu, mon Dieu, quel malheur!»
Moi, je ne pleurais plus.
Quand la tante Grédel m'eut lâché, je regardai Catherine, qui ne bougeait pas, et m'étant approché, je la baisai sur le cou. Elle ne se leva point, et je m'en allais bien vite, n'ayant plus de force, lorsqu'elle se mit à crier d'une voix déchirante:
«Joseph!... Joseph!...»
Alors je me retournai; nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre, et quelques instants encore nous restâmes ainsi, sanglotant. Catherine ne pouvait plus se tenir, je la posai dans le fauteuil et je partis sans oser tourner la tête.
J'étais déjà sur la place, au milieu des Italiens et d'une foule de gens qui criaient et pleuraient en reconduisant leurs garçons, et je ne voyais rien, je n'entendais rien.
Quand le roulement recommença, je regardai et je vis que j'étais entre Klipfel et Furst, tous deux le sac au dos; leurs parents devant nous, sur la place, pleuraient comme pour un enterrement. À droite, près de l'Hôtel-de-Ville, le capitaine Vidal, à cheval sur sa petite jument grise, causait avec deux officiers d'infanterie. Les sergents faisaient l'appel et l'on répondait. On appela Furst, Klipfel, Bertha, nous répondîmes comme les autres; puis le capitaine commanda: «Marche!» et nous partîmes deux à deux vers la porte de France.
Au coin du boulanger Spitz, une vieille, au premier, cria de sa fenêtre, d'une voix étranglée:
«Kasper! Kasper!»
C'était la grand'mère de Zébédé; son menton tremblait. Zébédé leva la main sans répondre; il était aussi bien triste et baissait la tête.
Moi, je frémissais d'avance de passer devant chez nous. En arrivant là, mes jambes fléchissaient; j'entendis aussi quelqu'un crier des fenêtres, mais je tournai la tête du côté de l'auberge du Bœuf-Rouge; le bruit du tambour couvrait tout.
Les enfants couraient derrière nous en criant: «Les voilà qui partent... Tiens... Voilà Klipfel... Voilà Joseph!»
Sous la porte de France, les hommes de garde rangés en ligne nous regardèrent défiler, l'arme au bras. Nous traversâmes l'avancée, puis nos tambours se turent, et nous tournâmes à droite. On n'entendait plus que le bruit des pas dans la boue, car la neige fondait.
Nous avions dépassé la ferme du Gerberhoff, et nous allions descendre la côte du grand pont, lorsque j'entendis quelqu'un me parler; c'était le capitaine, qui me criait du haut de son cheval:
«À la bonne heure, jeune homme; je suis content de vous!»
En entendant cela, je ne pus m'empêcher de répandre encore des larmes, et le grand Furst aussi, nous pleurions en marchant; les autres, pâles comme des morts, ne disaient rien. Au grand pont, Zébédé sortit sa pipe pour fumer. Devant nous, les Italiens parlaient et riaient entre eux, étant habitués depuis trois semaines à cette existence.
Une fois sur la côte de Metting, à plus d'une lieue de la ville, comme nous allions descendre, Klipfel me toucha l'épaule, et tournant la tête il me dit:
«Regarde là-bas.»
Je regardai et j'aperçus Phalsbourg bien loin au-dessous de nous, les casernes, les poudrières, et le clocher d'où j'avais vu la maison de Catherine six semaines avant, avec le vieux Brainstein: tout cela gris, les bois noirs autour. J'aurais bien voulu m'arrêter là quelques instants; mais la troupe marchait, il fallut suivre. Nous descendîmes à Metting.
VIII
Le grand intérêt du roman avec l'histoire finit là; le reste est tragique, mais la naïveté change de ton. Tout devient héroïque et sanglant. C'est de l'histoire, nous vous renvoyons aux analystes des guerres de l'Empire. Ces pages de mémoires militaires leur appartiennent. Il n'y a que quelques premiers pas de la route de Phalsbourg à Dresde qui soient du ton du roman.
Seulement ce ton est merveilleusement retracé dans la première marche. Le peuple y est tout entier.