X

Ces chefs-d'œuvre sont courts. Au bout de peu de jours il nous l'apporta, déjà lu et relu par lui. Après avoir laissé à ma mère et à mon père le temps de lire, je m'emparai du petit volume et je l'emportai dans les bois, caché sous ma veste, comme un parfum que j'aurais craint de laisser évaporer.

C'était en effet surtout un parfum, une espèce d'essence d'opium oriental dont on ne pouvait pas se nourrir, tant il était contenu dans un petit vase, mais dont on pouvait s'enivrer. Je ne me contentai pas de le lire, je l'appris par cœur, seulement en le lisant. Aucune poésie moderne jusqu'à ce jour ne s'était si vite et si profondément gravée dans ma mémoire.

XI

Après avoir entrelu quelques rondeaux, chansons des jeunes et érudites amies de Clotilde qui ouvrent le volume, comme on humecte les bords du vase avant d'y boire à pleine coupe, j'arrivai à Clotilde et je lus sa première pièce à son premier-né. Toute sa jeunesse et toute la passion qu'elle portait à Bérenger son père éclataient, brûlaient. C'était le torrent de l'Ardèche changé en fleuve et en larmes à la vue de l'enfant image de son père absent. J'eus à peine besoin de lire deux fois ces vers délicieux pour les savoir à jamais. Il n'y avait point d'art, non, c'était la nature faite art; l'image et le son, cette musique de l'âme, y naissaient ensemble indivisibles comme la voix et la sensation. Quel tort ne faisait-on pas à cette jeune inspirée d'un chaste amour de la comparer à Sapho?

Lisez:

À MON PREMIER NÉ.

REFRAIN.

Ô cher enfantelet, vray pourtraict de ton pere,
Dors sur le seyn que ta bousche a pressé!
Dors, petiot; cloz, amy, sur le seyn de ta mere,
Tien doulx œillet par le somme oppressé!

Bel amy, cher petiot, que ta pupille tendre
Gouste ung sommeil qui plus n'est fait pour moy!
Je veille pour te veoir, te nourrir, te défendre...
Ainz qu'il m'est doulx ne veiller que pour toy!

Dors, mien enfantelet, mon soulcy, mon idole!
Dors sur mon seyn, le seyn qui t'a porté!
Ne m'esjouit encor le son de ta parole,
Bien ton soubriz cent fois m'aye enchanté.
Ô cher enfantelet, etc.

Me soubriraz, amy, dez ton réveil peut-estre:
Tu soubriraz à mes regards joyeulx...
Jà prou m'a dict le tien que me savoiz cognestre,
Jà bien appriz te myrer dans mez yeulx.

Quoy! tes blancs doigtelets abandonnent la mamme
Où vingt puyser ta bouschette à playzir!...
Ah! dusses la seschier, cher gage de ma flamme,
N'y puyzeroiz au gré de mon dezir!

Cher petiot, bel amy, tendre fils que j'adore!
Cher enfançon, mon soulcy, mon amour!
Te voy toujours; te voy et veulx te veoir encore:
Pour ce trop brief me semblent nuict et jour.
Ô cher enfantelet, etc.

Estend ses brasselets; s'espand sur lui le somme;
Se clost son œil; plus ne bouge... il s'endort...
N'estoit ce tayn floury des couleurs de la pomme,
Ne le diriez dans les bras de la mort....

Arreste, cher enfant!... j'en fremy toute engtiere!...
Réveille-toy! chasse ung fatal propo!...
Mon fils!... pour ung moment... ah! revoy la lumière!
Au prilx du tien, rends-moy tout mon repoz!...

Doulce erreur! il dormoit... c'est assez, je respire;
Songes légiez, flattez son doulx sommeil!
Ah! quand voyray cestuy pour qui mon cœur souspire,
Aux miens costez, jouir de son réveil?
Ô cher enfantelet, etc.

Quant te voyra cestuy dont az receu la vie,
Mon jeune espoulx, le plus beau des humains?
Oui, desjà cuyde voir ta mère aux cieulx ravie
Que tends vers luy tes innocentes mains!

Comme ira se duysant à ta prime caresse!
Aux miens bayzers com't'ira disputant?
Ainz ne compte, à toy seul, d'espuyser sa tendresse,
À sa Clotilde en garde bien autant...

Qu'aura playzir, en toy, de cerner son ymaige,
Ses grands yeux vairs, vifs et pourtant si doulx!
Ce front noble, et ce tour gracieulx d'ung vizaige
Dont l'Amour mesme eut fors esté jaloux?
Ô cher enfantelet, etc.

Pour moy, des siens transportz onc ne seray jalouse
Quand feroy moinz qu'avez toy les partir:
Faiz amy, comme luy, l'heur d'ugne tendre espouse,
Ainz, tant que luy, ne la fasses languir!...

Te parle, et ne m'entends... eh! que dis-je? insensée!
Plus n'oyroit-il, quand fust moult esveillé...
Povre chier enfançon! des filz de ta pensée
L'eschevelet n'est encor débroillé...

Tretouz avons esté, comme ez toy, dans ceste heure;
Triste rayzon que trop tost n'adviendra!
En la paix dont jouys, c'est possible, ah! demeure!
À tes beaux jours mesme il n'en souviendra.
Ô cher enfantelet, etc.

Ce quatrain isolé se lit au long d'une marge:

Voylà ses traicts... son ayr! voylà tout ce que j'aime!
Feu de son œil, et roses de son tayn...
D'où vient m'en esbahyr? aultre qu'en tout luy-mesme
Pust-il jamais esclore de mon seyn?

. . . . . . . . . .
. . . . . . . . . .

Mais non, ne vous bornez pas à les lire, apprenez-les comme moi de mémoire; il n'y a point d'édition qui vaille cette édition impalpable, invisible, inarticulée que nous portons en nous jusqu'au tombeau et que nous retrouverons sans doute dans nos cendres au ciel. On a fait bien des vers et des vers de grands poëtes à des enfants, mais aucuns, pas même ceux de Reboul, à Nîmes, malgré leurs belles et touchantes images, n'égalent cette naïveté de jeune mère, encore jeune fille, n'adorant dans son fils que le visage et l'amour de son jeune mari absent, et lui tendant ces bras qu'elle a formés de lui pour le rendre deux fois inséparable à son cœur.

Il ne faut pas oublier en lisant que ce jeune époux, ou plutôt ce jeune amant, était alors au Puy en Velais, guerroyant, où il devait périr à la suite de son roi.

XII

Mais bientôt après, le souvenir cher et brûlant de son époux Bérenger la reprend, et elle lui écrit une lettre où l'amour de sa patrie, ravagée par les Bourguignons et les Anglais, se mêle à l'amour pour Bérenger.

Écoutez: je retranche ce qui allongerait trop la pièce.

HÉROÏDE À SON ESPOULX BÉRENGER

Clotilde au sien amy doulce mande accolade,
À son espoulx, salut, respect, amour!
Ah! tandiz qu'esploree et de cœur si malade,
Te quier la nuict, te redemande au jour,
Que deviens, où cours-tu? loing de ta bien-aymée
Où les destins entraisnent donc tes pas?
Faut que le dize, hélas! s'en croy la Renommée,
De bien long-temps ne te revoyrai pas!

Bellone, au front d'arhain, ravage nos provinces;
France est en proye aux dents des léoparts:
Banny par ses subjects, le plus noble des princes
Erre, et proscript en ses propres remparts,
De chastels en chastels et de villes en villes,
Contrainct de fuyr lieux où devoit régner,
Pendant qu'hommes félons, clercs et tourbes serviles
L'ozent, ô crime! en jusdment assigner!...

Non, non; ne peult durer tant coulpable vertige:
Ô peuple Franc, reviendraz à ton roy!
Et, pour te rendre à luy, quand faudroit d'ung prodige,
L'attends du ciel en ce commun desroy.
De tant de maulx, amy, ce penser me console;
Onc n'a pareils vengié divin secours:
Comme desgatz de flotz, de volcans et d'Éole,
Plus sont affreux, plus croy que seront courts.

«Mourir plustost que trahyr son debvoir!
N'ay doubte, amy, que soict tienne icelle devise;
Rien qu'à ce prilx n'auray trefve ou repos...
Maiz, que dye? eh! d'où vient orguillouze t'advise,
Toy l'escolier, toy l'enfant des héroz?
Pardonne maintz soulcys à ceste qui t'adore!
À tant d'amour est permys quelqu'effroy:
Ah! dèz chasque matin que l'olympe se dore,
Se me voyoiz montant sur le beffroy,
Pourmenant mes regards tant que peuvent s'estendre,
Et me livrant à d'impuyssans desirs!
Folle que suis, hélaz! m'est adviz de t'attendre;
Illusion me tient lieu de playzirs!
Lors nul n'est estrangier à ma vive tendresse;
Te cuyde veoir; me semble te parler:
Là, me dis-je, ay receu sa dernière caresse...»
Et jusqu'aux oz soudain me sens brusler.
«Icy, les ung ormeil cerclé par aubespine
«Que doulx printemps jà coronoit de fleurs,
«Me dict adieu»; sanglotz suffoquent ma poictrine,
Et dans mes yeulx roulent torrents de pleurs.
D'autres foiz escartant ces cruelles imaiges,
Croy, m'enfonçant au plus dense des bois,
Mesler des rossignolz aux amoureux ramaiges,
Entre tes braz, mon amoureuse voix:
Me semble oyr, eschappant de ta bouche rosée,
Ces mots gentils que me font tressaillir;
Ainz voyds, au mesme instant, que me suis abusée,
Et, souspirant, suis preste à desfaillir.
Soubvent aussy le soir, lorsque la nuict my-sombre
Me laisse errer au long des prez penchantz,
De tels soirs me soubvient, où libres, grâce à l'ombre,
L'ung prez de l'aultre assiz en mesmes champs,
Doulcement s'esgarer layssoiz mes mains folastres
Sur le contour de tes aymables traicts,
Tandiz que de mon seyn tes levres idolastres
En meyssonnoient les pudiques attraicts.
Lors n'avoit tendre amour de tant secret mystere
Que pust céler à nos dezirs croissantz;
Playzir, dont espuysions la bruslante cratere
Rien qu'en ung seul congloboit tous nos sens.
T'iray-je rappelant ces nocturnes extases,
Du lict d'hymen fruictz tant délicieulx?
Ah! ceste que, si loing, de touz les feulx embrases,
Moinz pouvoiz-tu qu'embler vivante aux cieulx?

Quand revoyray, diz-moy, ton si duyzant vizage?
Quand te pourray face à face myrer?
T'enlacer tellement à mon frément corsage,
Que toy, ni moy, n'en puyssions respirer?
Mieulx qu'ores ne convient, te diray mainte chose
Qu'oultre ne sçait contenir mon ardeur:
Amy, se tout d'un coup s'espanoyoit la roze
Plustost cherroit sans vie et sans odeur.
Non creigne, à tes beaux yeulx, oncques cesser de plaire!
Assez m'ont dict que n'avoye à doubter;
Bien soyent, à jamaiz, le Phare qui m'esclayre,
Au mien bonheur que peuvent adjouster?
Vouldroy bailler au tien d'heure en heure croyssance;
Et quand tary l'auroiz jusqu'à l'essor,
D'icel, fust-ce à mon dam, t'oster réminiscence,
Pour, au mien gré, t'en assouvyr encor!

Ne sçay, jusques à toy, comme adira ma lettre;
Charles on dict vers Poictiers cheminant:
Par fraudeleuses mains, risque est de la tramettre;
Foy ne pitié ne treuvons maintenant.
Errent par tout pays désastreuses phalanges,
Quierrant butin, sans arroy ne sans chiefs;
Plus n'ont de seureté borgs, villages, ne granges;
Et, chasque jour, s'oyent nouveaulx meschiefs.
Hé Dieu! quand fin auront nos cures lamentables?
Ne reviendra temps où, seures de brouts,
Brebiettes, au sortir de leurs chauldes estables,
D'aultre ennemy ne creignoient que nos loups?
Ah! ne sont loups rapalx qu'aux Bourguignones tourbes
Comparager on puysse deshormaiz!
Champs en brugues réduicts et prez flouris en bourbes
Leurs brigandatz marqueront à jamaiz.
Combien que boutions touz au dauphin de fiance,
Tant est profond gouffre de nos revers,
Qu'eust mesme de Salmon fortune et sapience,
Pour le combler, n'a trop de vingt hyvers.

. . . . . . . . .

Te le redys, amy; jà l'entrevoy ceste heure
Où, triomphant de si noirs attentatz,
Charles de ses ayeulx va purgeant la demeure,
Et libérer ses coulpables estatz!
L'Éternel d'un regard brize enfin mille obstacles,
Des cieulx ouverts veille encore sur nos lys:
Eust-il au monde engtier desnyé des miracles,
Il en debvroit au trosne de Clovis.
Puysse l'auguste paix du sien icy descendre!...
Ah! se rompoist ton funeste sommeil,
Quand te voyraz marchier sur taz fumants de cendre,
Peuple esgaré... quel sera ton réveil?...
Ne m'entend; se complaist à s'abreuver de larmes,
Tyze les feulx qui le vont dévorans...
Mieulx ne vauldroit, hélas! repos que tant d'alarmes,
Et roy si preulx que cent lasches tyrans?

Où que suyves ton roy, ne mets ta doulce amye
En tel oubly qu'ignore où gist ce lieu:
Jusqu'alors en soulcy, de calme n'aura mye.
Plus ne t'en dy; que t'en soubvienne! Adieu.

XIII

Après cette touchante et héroïque invocation au héros qu'elle aime, elle écrit à la belle Rocca sa douce amie une lettre en vers pleine des plus habiles leçons de poésie, interrompues par des descriptions dignes de Pétrarque.

Telle que celle-ci:

Comme parloye, erroient dans la prairie
Blancs agnelets, broustant l'herbe flourie;
De rame en rame oysillons voletoient,
Et du printemps le retour se contoient
En sy doulx airs, que n'auroit peu s'eslire
Cil qu'eust Linus accordé sur sa lyre;
Plus loing sembloit appendue au roschier
La chefvre folle; et bergers d'approschier,
Prompts à garder de l'alme nourriciere,
Des arbres nains la seyve printaniere.
Et boutons frais trop pressés de s'ouvrir...
Mes yeulx riants qu'ont veu nos champs flourir
Plus qu'ugne fois, ceste-là s'estonnerent
Qu'en çà des monts nul d'iceulx qu'entonnerent
Le chant de may, pour model n'eusse priz
Ce grand tabel, dont voyons touz le prilx:
Pourquoy me dy: Clotilde qu'ez jeunette,
Se n'est méfaict quant fusse orguillouzette
De si beaulx dons que Phœbus et l'Amour
T'ont fait, te font, et feront tour à tour.

CHANT D'AMOUR AU PRINTEMPS

Quels doulx accords emplissent nos boscages!
Quel feu secret de fécondes chasleurs
Va pénétrant sillons, arbres, pascages,
Et, mesme entour des tristes marescages,
Quel charme espand ces vivaces couleurs!
Oui, tout renaist, s'anime ou se réveille:
Arbustelets, qu'ont ployez les aultans,
Redressez-vous de perles éclatants!
Bordez tapyz que nature appareille,
Pour y pozer les trosnes du printemps.
Gentil matin de l'an qui vient d'esclore,
Type riant du matin de nos jours,
Rien que ton œil ne verdysse et coulore!
Seyzon des jeux, empeyre des amours,
Cil resjouïs qui leur perte desplore!
Ainz, se des vieulx seraines le desclin,
Soulcys pour nous jeunetz suyvent les traces;
Sçaiz esclaircir front vers la terre enclin;
Vas obscurant cettuy qu'ornent les Graces
Soubz bandelet de l'archerost malin!
Te pardonnons: viendra l'heure cruelle
Qu'à trez hault prilx vouldrions payer ces maulx:
Oncques les siens ne dira Philomelle,
Sanz que plaignions, à l'ombre des rameaulx,
Droict précieulx de souspirer comme elle.
Plus ne vivrons que par des soubvenirs:
Bien qu'Aurora de plours l'herbette arroze,
Prou se complaist en son char de saphyrs;
Songe à Tython, quand veoit la jeune roze
S'espandyssant aux souffles des zéphyrs...
De vray, me duict le tourment où me livre
Plus que son heur: car enfin que l'y siert
Remémorer ung que ne peult revivre?
À tout le moinz nous, que la Parque fiert,
Espoir avons en la tombe nous suyvre,
Qui tost, qui tard: ains trop ne nous hastons:
Doulce est encor la coupe de la vie:
Faut l'adorner de gracieulx festons;
N'aurons que trop, pour désarmer l'envie,
Triste loysir de jongler des Catons.
Temps nous soubrit; uzons de sa largesse,
Maiz sans abus: se faizans peult avoir,
Sot est, ma foy, qui s'en tient à la gesse;
Ugne vertu par défaut de pouvoir
Se pare en vain du beau nom de sagesse.
Suyvons l'amour, tel en soit le danger!
Cy nous attend sur litz charmants de mousse:
À des rigueurs... qui vouldroit s'en venger,
Qui (mesme alors que tout dezir s'esmousse),
Au prilx fatal de ne plus y songer?
Regne sur moy, cher tyran dont les armes
Ne me sçauroient porter coups trop puissants!
Pour m'espargner, n'en croiz onc à mes larmes;
Sont de playzir: tant plus auront de charmes
Tes dards aigus, que seront plus cuysants.
Témoins plainctifs des seuls maulx que j'endure,
Ô tourtereaulx, et vous, rossignoletz,
Puisqu'a chassé Mars glaçons et froidure,
Meslez vos chantz au bruict des ruisseletz
Qui roulent clairs sur la molle verdure!
Entour d'icy mille painctz oysillons
Vont becquetant aubespines flouries,
Ou baillent chasse à dorés parpeillons,
Se balançant sur la flour des prayries
Qu'ont jà suscée avetins éguillons.
Vous tend Vertumne, aux esles diaprées,
Sombres abrys en l'espaisseur des bois:
Là veulx, dés-lors qu'avec frescheur des prées
Disparoistront violettes pourprées,
Respondre encore à vos faillantes voix!...
Maiz, bel amy, dont le penser m'enflamme,
Se de ta bousche un bayser chaloureulx
(Qui sur la mienne appelleroit mon ame)
Coupoit soudain mes accents amoureulx,
Com'diroy bien, toute engtiere à ma flame,
«Quels doulx accords!»

Lisez encore ce chant d'amour aux quatre saisons de l'année.

Un orage d'été qui frappe d'un trait de foudre le ramier absent de son nid la ramène à elle-même.

Marche la fouldre enmyeu nuaiges noirs;
Gronde, reluict, esclate, hélaz! et tombe...
Dieulx! sur ce roc, le plus fraiz des manoirs:
Frappe la creste où sylvestre palombe
Prez son ramier rouccouloit touz les soirs:
L'a veu périr; s'enfuyt... Ah! malheureuse,
À peyne viz, et cuydes t'envoler!
Me fend le cœur ta plaincte langoureuse;
Et moinz barbare estoit de t'immoler,
Que te forcier vivre ainsy douloureuse!
Que quierz entour ce funeste roscher?
De ta demeure encor toute fumante
Ne peulx t'enfuyr, et trembles d'approscher!
Vole plustost sur le seyn d'ugne amante.
Qu'au pair de toy tes maulx doibvent touscher;
Laz! n'est plus temps: s'allanguissent tes esles!
Tien seul amy pouvoist te secourir:
Sçaiz qu'il n'est plus, et sy tousjours l'appelles?
Oui, m'apprenez, coulple d'oyseaulx fideles,
Qu'en pareil cas ne reste qu'à mourir.
Ainz toutesfois s'esclayrcissent les nues:
Perce à travers les humides forests
Cil dont plus vifs resplendissent les traicts,
Sur les torrents, dont ces costes chesnues
Jà menaçoient d'inonder nos guérests.
Jaçoit encor qu'en perles crystallines,
Bois argentés, s'esgouttent vos rameaulx.
M'ombroyerez cueillant des avelines,
Tant que, sur toictz fumantz de nos hameaulx
L'ombre croyssant ne tombe des collines,
Maiz est ung feu, soict où m'aille tapir,
Qui, sanz pitié, jour et nuict me consume:
S'avec mes sens somme vient l'assoupir,
Dès mon réveil, suivy de maint souspir,
Comme au dedans, chasque object le rallume
Entour de moy.

CHANT D'AMOUR EN AUTOMNE

Où fuyez-vous, charmes de nos demures,
Toictz verdoyants, azyles du sommeil?
Troncs envieillys, où sont vos chevelures,
Qui m'abritoient quand le char du soleil
Rouloit bruslant sur le palaiz des heures?
N'aguere, au moinz, sailloit du seyn des mers.
Pour soubrier à l'amant d'Érigone,
Et, se jouant parmy les pampres verds,
Doroit, ainsy que les dons de Pomone,
Mille nectars de leurs grappes couverts.
S'encor tousjours, de sa flamme amortie,
Rassérénoit nos boscages tremblants!
Ainz nous layra quand les fils d'Orythie
Avelleront l'hyver aux cheveulx blancs
Ez fond glacé des antres de Scythie.
Or, sien esclat bien soict prest à fenir,
Ma veue au loing doulcement esgarée,
Non sans déduit, cerne les champs brunir:
Nature plaist, mesme ainsy bigarrée;
Et si vieillist, saura bien rajeunir.
Or dès pour nouz qu'est l'altomne advenue,
Nos vains actraicts se fasnent sans retour;
Fond sur nos chiefs la vieillesse chesnue;
Et, francs linotz, soubz l'impiteulx altour,
Nos cris foibletz se spargent dans la nue.
Hé Dieu! plustost que nouz en attrister,
Que n'uzons mieulx du moment qui s'escoule!
Hoste joyeulx, ne pouvant y rester,
Point ne me doult mon logis qui s'escroule.
Contre le temps, eh! quoy donc peult toster?
La terre aussy n'eust-elle sa jeunesse?
Tout ce qu'à payne en obtiennent humains
À force d'art, de labeur et d'adresse,
De soy pondoit soubz leurs heureuses mains:
Lors de soulcy n'eurent que leur tendresse;
Et cependant vivoyent dix fois plus
Que ne faizons!... (ce n'est trop quand on ayme.)

L'hiver la rappelle à de plus triste pensées. Sa solitude lui pèse.

Est loing de moy. Mars qui me l'a ravy
Le faict errer en lointaines provinces:
L'auroit Amour soubz sa chaisne asservy
Pour n'espouzer que les desbatz des princes?
Barbare, hélas! que ne t'ay-je suivy!
Possible, alors que t'appelle tremblante,
Qu'en terre estrange ez chargé de liens!
Possible atout que, sur l'amaz des tiens,
Entre les morts... ta despouille sanglante...
Arreste! espoir me dict trop que reviens!
Ah! reviens donc emprez ta bien-aymée,
S'az cure encor de ses mortels ennuicts!
Tant peu faut-il pour que soict alarmée!
Car onc icy n'est propoz de l'armée;
Et maintes fois, durant ces longues nuicts,
Du sombre Arcas, quand oy bruyr les tempestes,
Ou que d'Oryon tombent les froids torrents,
Que toicts, battus de cent coulps différents,
Semblent aller s'escroulant sur nos testes:
«Où porte-t-il, me dis, ses pas errants?
«Ne se pourroist que seul et sans vesture,
«À travers champs, à la mercy des loups,
«Cerné d'iceuls en soict fors la pasture,
«Ou que, jouët d'ung sort non moins jaloux,
«Comme eulx en vain quierre sa nourriture?»
Entour du feu, mesme au soir, que parlons
De voyagiers esgarez loing des routes,
Au fond des bois, dans le creulx des vallons,
Ou s'abritant soubz les obscures voultes
De vieulx chastels ouvertz aux aquilons,
S'oyons un cry tout-à-coup dans la plaine,
Ung bruict confus, tant soict au loing cela,
Soudain le sang tout se fige en ma veyne;
Retiens mon souffle, et ne reprends haleine
Que pour me dire: «Ô ciel! s'il estoit là!»
Plus doulx pensers viegnent, en la nuict sombre,
Se meslanger à mon trop court sommeil;
Lors bien te voy: mais ung affreux réveil
De mon bonheur chasse encor la vaine ombre.
Aussy n'attends que du rare soleil
Rays tremblottants esjouïssent ma cousche,
Pour au dehors entonner chantz d'amours;
Ainz sont muets oysels, échoz sont sourds:
Tout revivroit s'ung qu'appelle ma bousche,
Tost la bayzant, estouffoit mes clamours;
Se l'espargnez, preulx vaillants d'Angleterre,
Pardonne tout à vos maistres ingrats:

En le veyant desfieray le tonnerre;
Et m'escrieray, le serrant dans mes bras:
«Ores de l'air, de l'onde et de la terre,
«Grondez, tyrans.»