III
Ce goût des œuvres de Dieu s'accrut en lui avec les années. Un curé de Caen acheva sa première éducation. Il manifesta de bonne heure la passion de la solitude. Sa marraine, Mlle de Bayard, descendante du héros de ce nom, obtint de ses parents sa rentrée dans la maison paternelle. Elle fut pour lui comme une seconde mère. Elle lui inspira sa générosité et sa mélancolie. La lecture du Robinson lui donna l'amour des voyages et des aventures. Après avoir étudié à Paris, il apprit que son père s'était remarié; il aspira à se placer seul par le mérite transcendant que ses études heureuses avaient manifesté en lui; il avait vingt ans. Il alla à Versailles solliciter du ministre un emploi dans les ponts et chaussées. Il n'obtint que des éloges. D'autres, plus protégés, furent plus heureux. Il fut réduit à briguer une place dans le génie militaire. Il alla rejoindre à ce titre un corps d'armée de trente mille hommes, que M. de Saint-Germain commandait en Allemagne. Son corps d'armée fut battu. Il revint chez son père. Il y fut froidement reçu par sa belle-mère; il reprit la route de Paris en 1761, n'ayant pour toute fortune que 120 francs d'argent et une somme à peu près égale en un billet de la loterie de Saint-Sulpice. La ville de Marseille ayant reçu de la marine royale l'invitation d'envoyer quelques officiers ingénieurs à Malte pour élever des fortifications contre les Turcs, il fut choisi, et s'embarqua pour l'île avec le brevet d'ingénieur géographe. Le siége n'eut pas lieu, il rentra en France et revint à Paris dénué de tout. Enfin il rêva d'aller en Russie chercher gloire et fortune; quelques amis se cotisèrent pour lui offrir, louis par louis, la petite somme de trois cents francs; son père y joignit l'envoi de ses titres de noblesse, dont il espérait des miracles.
Il monta avec ce léger bagage dans la diligence de Bruxelles et arriva à la Haye. Ses lettres de recommandation ne lui ayant servi à rien, il alla à Amsterdam et à Lubeck, où quelques modiques présents qu'il reçut du chevalier de Chazat lui servirent à s'embarquer pour Cronstadt. La renommée de Catherine, impératrice de Russie, et la beauté de sa figure lui donnèrent les illusions de la vanité et de l'amour.
Obligé de vivre de peu, il passait les jours entiers dans sa chambre, cherchant à s'absorber par l'étude des mathématiques. Le temps s'écoulait, la cour ne revenait pas, et tout annonçait à M. de Saint-Pierre que son hôtesse se lassait de lui faire crédit. Il croyait ne jamais sortir de ce labyrinthe, lorsqu'un dimanche, après la messe, un seigneur vêtu d'une riche pelisse l'aborda poliment à la porte de l'église. Après une conversation assez longue, dans laquelle il lui témoigna beaucoup d'intérêt, il lui offrit de le présenter au maréchal de Munnich, gouverneur de Pétersbourg, dont il était secrétaire. Charmé de cette offre bienveillante, M. de Saint-Pierre accepta un rendez-vous pour le lendemain, trois heures du matin, seule heure à laquelle le maréchal donnât ses audiences.
Il trouva un vieillard de quatre-vingts ans, sec, vif, pétulant, qui l'accueillit de bonne amitié, et qui en moins d'un quart d'heure lui eut montré son cabinet, ses dessins, ses plans, une centaine de volumes sur le génie militaire, qui formaient toute sa bibliothèque. Ces livres avaient servi à sa gloire. Jeté dans les déserts de la Sibérie, il avait; comme les anciens philosophes, ouvert une école sur la terre de l'exil. Rassemblant autour de lui les soldats commis à sa garde, il s'était plu à leur dévoiler les secrets de la science d'Euclide et de Pascal. Sa patrie avait puni ses vertus, il ne se vengea qu'en lui en montrant de nouvelles; et l'on vit tout à coup une troupe d'ingénieurs habiles sortir de ces régions barbares, se répandre dans l'armée, et fonder le corps du génie militaire russe. Un homme de cette trempe devait apprécier le mérite de M. de Saint-Pierre. Il était déjà charmé de sa conversation; mais il voulut le juger sur ses œuvres, et lui ayant remis des couleurs, du papier, des pinceaux, il l'invita à revenir bientôt avec un échantillon de son talent. Cette invitation eut l'heureux effet de prolonger le crédit de notre voyageur. Peu de jours après, il revint avec un plan dont le maréchal fut si satisfait, qu'il promit aussitôt d'en recommander l'auteur à M. de Villebois, grand maître de l'artillerie, et s'adressant en allemand à son premier aide de camp, il se fit apporter un sac de roubles, qu'il présenta à M. de Saint-Pierre en lui disant que cette somme servirait à payer ses frais de voyage jusqu'à Moscou. Celui-ci répondit en rougissant que les ingénieurs du roi de France ne pouvaient recevoir de l'argent que d'un souverain. Et comme il se retirait en prononçant ces mots, le maréchal se leva et lui dit d'un air touché qu'en Russie, l'usage permettait à un colonel, et même à un général, de recevoir des bienfaits de sa main; que cependant il ne s'offensait pas d'un refus inspiré par un excès de délicatesse; puis il ajouta, après un moment de réflexion: «Vous ne refuserez pas sans doute de faire le voyage avec un général de mes amis qui se rend à la cour?» Cette dernière proposition satisfaisait à tout; M. de Saint-Pierre l'accepta avec reconnaissance: c'était un premier pas vers la fortune, et il commençait à concevoir que la fortune ne lui serait point inutile pour accomplir ses grands projets.
Dans le temps même où il venait de trouver un protecteur, la Providence lui donnait un ami. Un Genevois, nommé Duval, joaillier de la couronne, qu'il avait eu occasion de rencontrer plusieurs fois chez son hôtesse, n'avait pu voir son malheur sans en être ému, ni son courage sans l'admirer. C'était un de ces hommes dont la physionomie laisse lire toutes les pensées, et dont toutes les pensées sont bienveillantes et vertueuses. Une douce mélancolie répandue sur ses traits exprimait la beauté de son âme; elle semblait plaindre tous les malheureux et leur annoncer un consolateur. Il voulut être la providence d'un jeune homme qu'il voyait sans crainte et sans trouble dans sa lutte avec la misère, et une grande intimité ne tarda pas à s'établir entre eux. Duval était loin d'approuver les projets de son jeune ami; mais il ne les blâmait pas ouvertement, car il sentait que les dégoûts de l'ambition ne peuvent naître que des mécomptes de l'ambition. Toujours prêt à donner un bon conseil, il laissait faire ensuite, et se trouvait là pour consoler ou pour secourir. C'était l'idéal de l'amitié, et celle qu'il inspira fut bien profonde, puisque non-seulement M. de Saint-Pierre lui adressa les lettres qui composent la relation de son voyage à l'Île de France, mais longtemps après, par une touchante fiction, il attribuait son système de la fonte des glaces polaires à un sage nommé M. Duval, cherchant à répandre sur l'ami qui avait inspiré son premier ouvrage les derniers rayons de sa gloire.
M. Duval, instruit du départ prochain de M. de Saint-Pierre, fit tous ses efforts pour changer sa résolution; mais, ne pouvant y réussir, il lui ouvrit généreusement sa bourse; et le même jeune homme qui venait de refuser les dons d'un maréchal d'empire, parce qu'il ne pouvait voir en lui qu'un protecteur étranger, consentit à emprunter dix roubles (50 fr.) d'un simple particulier dans lequel son cœur voyait un ami.
Cependant, le maréchal de Munnich le présenta au général sous les auspices duquel il devait paraître à la cour, et peu de temps après ils se mirent en route pour Moscou. On était alors au mois de janvier. Le général avait deux voitures bien chaudes, bien closes, l'une pour lui, l'autre pour ses adjudants. Un traîneau découvert était destiné à son domestique, et il donna ordre d'y faire placer le jeune Français. Dès la première nuit, le traîneau versa deux fois. Notre malheureux voyageur, exposé à toutes les injures de l'air, éprouvait un froid d'autant plus horrible qu'il n'avait pris aucune des précautions d'usage, et qu'avec son chapeau de feutre et son habit court, il lui semblait qu'il n'était pas vêtu. Le second jour, il eut une joue gelée, et sans un bonnet de laine que lui prêta son compagnon, il y eût sans doute laissé ses deux oreilles. Chaque fois qu'on arrivait dans une maison de poste, le général déballait lui-même les provisions, il distribuait à chacun un petit morceau de pain dur comme le marbre, puis la valeur d'un demi-verre de vin, qu'on coupait avec une hache. Après cette généreuse distribution, le général se mettait seul à table, pendant que ses aides de camp et son secrétaire se tenaient debout derrière lui. M. de Saint-Pierre ne crut pas devoir les imiter; à la grande confusion des autres officiers, il osa s'asseoir en présence du général, qui ne lui pardonna point ce qu'il appelait un excès de familiarité. L'espèce de mépris qu'on lui avait témoigné en le reléguant parmi les valets avait accru sa fierté et redoublé sa tristesse. Mais l'aspect de la nature aurait suffi pour le plonger dans la mélancolie. Il est impossible d'exprimer l'âpreté de l'air et du froid. Tout était couvert de neige: les bois, les champs, les plaines, les montagnes, les lacs et la mer même. Chaque matin le soleil, semblable à un globe de fer rouge, se levait au bord de l'horizon; sa lumière était pâle et sans chaleur, seulement elle agitait dans l'air une infinité de particules glacées qui étincelaient comme une poussière de diamants. La nuit ne présentait pas un spectacle moins étrange: les sapins, à travers lesquels murmurait un vent glacé, étaient comme autant de pyramides d'albâtre dont les avenues se prolongeaient à l'infini; tantôt la lune les éclairait de ses lueurs bleuâtres, tantôt les feux de l'aurore boréale semblaient les couvrir des reflets d'un vaste incendie. On eût dit alors les colonnades, les portiques d'une ville en ruine, au milieu desquels l'imagination frappée voyait se mouvoir des sphinx, des centaures, des harpies, le dieu Thor avec sa massue, et tous les fantômes de la mythologie du Nord.
Emporté rapidement dans un traîneau découvert, il voyait ces êtres fantastiques s'agiter autour de lui, et il avait peine à ne pas croire à leur réalité. Les trois voitures couraient ainsi, sans autre espoir que celui d'arriver dans quelques pauvres villages dont rien n'annonçait les approches, car les coqs et les chiens même étaient tapis par le froid. Cependant on voyait des troupeaux de loups qui, pressés par la faim, suivaient les voyageurs comme une proie. Ces terribles animaux se partageaient en deux meutes sur les deux côtés du chemin; ils étaient guidés par un chef, qui s'élançait en avant, précédait la voiture, et s'arrêtait de temps à autre en poussant des cris plaintifs, auxquels les deux meutes répondaient par intervalles égaux. Après cet appel, on n'entendait plus que le bruit léger de leur course sur la neige, bruit qui avait quelque chose de plus sinistre encore que leurs gémissements. Ah! lorsqu'au milieu de ces déserts notre triste voyageur venait à se rappeler les champs fertiles de la France, ces riantes vallées, ces vertes collines où les animaux utiles à l'homme paraissent de toutes parts, où la terre est couverte de moissons, de vignobles et d'agréables vergers, où le champ du coq, les aboiements du chien, le carillon argentin du clocher rustique annoncent chaque jour le retour de l'aurore; ah! comme alors il sentait son cœur douloureusement oppressé! comme il se trouvait misérable d'errer si loin de sa patrie! C'est ainsi qu'exposé à la rigueur du froid le plus vif, n'ayant pas même un manteau pour se couvrir, il était réduit à envier le sort de ces malheureux paysans qu'il trouvait rassemblés dans de pauvres cabanes, mais qui au moins se consolaient entre eux de leur misère; il enviait, enfin, jusqu'au sort des chevaux attelés à sa voiture; car la Providence, prévoyante pour eux, les avait couverts de poils longs et chauds, semblables à d'épaisses toisons: comme pour témoigner, pensait-il alors avec amertume, que l'homme seul est abandonné sur cette terre: comme pour témoigner, pensait-il vingt ans plus tard avec admiration, qu'il n'est pas un seul être au monde qui soit livré à l'abandon: Dieu leur donnant à tous, suivant le besoin, ce que leur intelligence ne leur apprend pas à se donner.
Enfin ils arrivèrent à Moscou. Rien n'est plus magnifique que l'aspect de cette ville, où tout annonce le voisinage de l'Asie. Au milieu des maisons bâties à la chinoise s'élèvent une multitude de dômes étincelants, à travers lesquels on voit briller les flèches dorées de plus de douze cents clochers terminées par des croissants surmontés d'une croix. Notre fondateur d'empires arriva dans cette ville, avec un écu dans sa poche: il est vrai qu'uniquement touché de sa grandeur future, il ne songeait guère à sa misère présente. Sa peine n'était pas de savoir comment il souperait, mais bien comment il approcherait de la grande Catherine: car la voir et la persuader était une même chose pour lui. Parmi ses compagnons de voyage, un seul, frappé de la dignité de sa conduite dans une situation si difficile, s'attacha vivement à son malheur. C'était un officier nommé Barasdine: jeune, bouillant, superbe, poussant la franchise jusqu'à la rudesse, il s'était fait une loi de penser tout haut, regardant comme une lâcheté de se taire devant le vice heureux, et l'attaquant en face avec toute l'âpreté de son caractère. Souvent il avait reproché au général son indifférence pour le jeune Français; mais ces reproches n'avaient fait que blesser plus profondément l'orgueil d'un homme pour qui rien n'était évident que son propre mérite. Arrivé à Moscou, le général fait arrêter ses voitures devant une grande auberge, et charmé de trouver une occasion de contrarier peut être même d'embarrasser M. de Saint-Pierre, il annonce froidement qu'il est temps de chercher un gîte. Il était nuit, et cette nouvelle répandit le trouble parmi les voyageurs. Aussitôt chacun songe à retrouver ses bagages, et les domestiques font approcher les yswoschtschiki, espèce de traîneaux qui rendent à Moscou les mêmes services que les fiacres rendent à Paris.
M. de Saint-Pierre n'avait qu'un petit porte-manteau, et depuis un moment il faisait de vaines recherches pour le retrouver, lorsqu'il apprit que le général l'avait envoyé aux messageries sous prétexte que ses voitures étaient déjà surchargées. Pendant qu'il témoignait sa surprise d'un pareil procédé, Barasdine s'emportait contre ce qu'il appelait hautement une action indigne; mais le général, sans daigner lui répondre, ordonna au cocher de partir et laissa les deux jeunes gens exhaler leur colère. Cette circonstance ne fit que les unir davantage, et ils ne se séparèrent qu'après s'être promis de se revoir bientôt. Barasdine alla descendre chez son oncle, M. de Villebois, grand maître de l'artillerie; et M. de Saint-Pierre ayant loué un traîneau, se fit conduire chez le frère de son hôtesse de Pétersbourg, qui, sur la recommandation de Duval, devait lui donner un logement. Mais les contrariétés s'enchaînent souvent, comme les malheurs. Arrivé chez M. Lemaignan, un domestique lui apprend que son maître n'est point à Moscou, et qu'il ignore l'époque de son retour. Qu'on se figure l'embarras de notre voyageur: isolé au milieu de la nuit dans une ville immense, ignorant la langue du pays, ne pouvant ni s'orienter ni se faire entendre, il était devant son guide comme un homme muet. Enfin, ne sachant que devenir, il remonte machinalement dans le yswoschtschiki. Son conducteur ne le voit pas plutôt disposé à partir, qu'il met ses chevaux au galop, et le ramène comme par inspiration à l'auberge où il l'avait pris. Le payement de la voiture acheva d'épuiser sa bourse, et il entra dans la maison sans savoir comment il en sortirait le lendemain.
À peine avait-il fait quelques pas dans la cour, qu'il vit accourir l'hôte, bon Allemand à ventre rebondi, à face rubiconde, qui, dans un jargon presque inintelligible, protestait de son innocence, de sa probité, de son honneur, et qui termina cette apologie inattendue en plaçant sur les épaules de notre voyageur une assez belle selle en velours qu'il tenait dans ses mains. Ce dernier argument dut lui paraître sans réplique, car il se tut soudain; on vit sa physionomie s'épanouir, et les yeux fixés sur M. de Saint-Pierre, il resta dans une espèce d'admiration de lui-même. Surpris de cette étrange réception, M. de Saint-Pierre prend froidement la selle, la remet entre les mains de l'hôte, et entre en explication. Enfin, après quelques discours, dont il parvint à saisir une ou deux phrases, il crut deviner que cette selle avait été oubliée par le jeune Barasdine, et qu'on le prenait pour un domestique de cet officier. Loin de se lâcher de ce quiproquo, l'idée lui vint d'en profiler pour passer la nuit dans cette auberge sans être obligé de payer son gîte. Il fit donc entendre à l'hôte qu'il était étranger, que la nuit était avancée, et que son intention était de ne repartir que le lendemain. L'hôte le comprit fort bien, car il ouvrit aussitôt une salle chauffée par un vaste poêle, et l'invita galamment à s'étendre sur une banquette, à la manière des Russes. La selle lui servit d'oreiller, et sans plus s'inquiéter des soucis du lendemain, il s'endormit bientôt du plus profond sommeil.
Le jour commençait à peine à paraître, lorsque Barasdine entra dans la chambre où le pauvre voyageur dormait encore. Il ne fut pas peu surpris de le retrouver là, mollement couché sur une planche et la tête posée sur la selle qu'il venait réclamer. Son exclamation éveilla M. de Saint-Pierre, qui, quoique un peu étourdi de cette brusque apparition, se mit à raconter de la façon la plus comique sa mésaventure de la veille. Ce récit les mit en gaieté; ils résolurent de passer la matinée ensemble, et, pour la bien commencer, Barasdine fit apporter un déjeuner auquel ils s'empressèrent de faire honneur en philosophes dont le chagrin ne saurait troubler l'appétit. Au dessert, Barasdine voulut voir les lettres de recommandation de son ami. Dans le nombre, il en aperçut une adressée au général du Bosquet; elle était entièrement de la main du maréchal de Munnich. Barasdine s'en saisit avec vivacité, et dit: «Celle-ci ne sera pas inutile; le général est Français, et il n'a point oublié sa patrie; les accents de votre voix suffiront seuls pour le bien disposer. Il faut nous rendre de suite à son hôtel, car je pense que vous n'avez pas de temps à perdre, et le général n'en perdra point dès qu'il saura qu'il peut vous obliger.»
Ils trouvèrent le général du Bosquet enveloppé dans une robe de chambre à fleurs, coiffé d'un bonnet de coton, et fumant sa pipe en se promenant à grands pas. Son air brusque, ses traits courts et ramassés, la rudesse de ses mouvements produisaient au premier abord une impression désagréable; mais, à mesure qu'il parlait, sa figure prenait une teinte plus douce; elle semblait s'embellir de je ne sais quoi d'aimable et de bienveillant, et l'on voyait peu à peu cette physionomie sombre s'éclairer, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'un sourire de bonté qui attirait à lui.
À peine eut-il appris que M. de Saint-Pierre était Français, que, perdant sa gravité, il se livra sans réserve au plaisir de voir un compatriote et de l'entendre parler de la patrie. Cette conversation, qu'il se plut à prolonger, lui fit aimer de suite notre jeune voyageur, qui ne le quitta pas sans avoir la promesse d'une sous-lieutenance dans le corps du génie. Cinq jours après il reçut son brevet, et le retour inopiné de M. Lemaignan acheva de le tirer d'embarras. Ce brave homme lui offrit non-seulement sa maison, mais, sur la recommandation de Duval, il lui avança tout l'argent qui fut nécessaire pour son équipement. Ainsi, tout allait au gré de ses désirs, et sans doute, lorsqu'il jetait ses regards sur le passé, il était bien excusable de se livrer à quelques illusions pour l'avenir. À peine quatre mois s'étaient écoulés depuis son départ: inconnu, sans argent, sans amis, sans protection, il avait traversé la France, la Hollande, l'Allemagne, la Prusse, la Russie, et tout à coup il se trouvait établi à Moscou, ayant un état, des amis, du crédit et un protecteur. Il dut sentir alors la vérité de cette pensée qu'il développa si bien dans la suite: Où le secours humain fait défaut, Dieu produit le sien.
Jeune encore, il ne fut pas insensible à l'élégance de son nouveau costume. Un habit écarlate à revers noirs, un gilet ventre de biche, des bas de soie blancs, un beau plumet, une brillante épée, tel était à cette époque l'uniforme des ingénieurs russes. Barasdine fut si charmé de la tournure de son ami, qu'il voulut aussitôt le présenter à son oncle M. de Villebois, grand maître de l'artillerie. M. de Villebois était né Français, et ne démentait pas cette noble origine. Des manières pleines de dignité, une physionomie froide mais imposante, l'air supérieur que donne l'habitude du commandement n'ôtaient rien à la cordialité de son accueil, et semblaient même donner du prix à la manière flatteuse dont il savait encourager le mérite. Il devina celui de M. de Saint-Pierre; et, dès sa troisième visite, il l'admit dans sa familiarité, le pria d'accepter sa table, et, suivant la courtoisie des grands seigneurs russes, ne l'appela plus que son cousin. Il avait beaucoup vu, il racontait bien, et M. de Saint-Pierre écoutait à merveille. À cette époque l'impératrice Catherine était le sujet de toutes les conversations. On ne parlait que de son génie, de ses projets, de son ambition; on se taisait sur ses vertus. L'imagination de notre jeune législateur s'enflammait à tous ces récits; il brûlait de voir cette femme extraordinaire, et cependant il ne voulait ni l'adorer en esclave, ni marcher à ses côtés comme un instrument de ses plaisirs ou de ses volontés. S'il flatte l'ambition d'une femme, c'est pour la faire servir au plus noble projet qu'un mortel puisse concevoir: il vient lui demander, non des faveurs pour lui, mais de la gloire pour elle. Assise sur un des premiers trônes du monde, que ferait-elle des louanges d'une troupe d'esclaves? Les hommages d'un peuple chargé de chaînes ne sont que des marques d'ignorance et d'avilissement; mais les bénédictions d'un peuple libre sont des témoignages d'intelligence et de vertu; l'univers y applaudit, et la postérité les entend.
M. de Villebois, ravi de l'enthousiasme de son protégé dont il ignorait cependant les brillantes rêveries, résolut de satisfaire ses désirs en le présentant à Catherine. Un motif secret semblait d'ailleurs le guider dans cette circonstance, et tout doit faire présumer qu'il avait conçu le dessein de renverser le pouvoir d'Orlof par celui d'un nouveau favori, et de s'emparer ainsi de la volonté de sa souveraine. Ce fut un soir, en sortant de table, qu'il annonça à M. de Saint-Pierre le bonheur dont il devait jouir le lendemain. Cette nouvelle pensa tourner la tête de notre philosophe. Pressé de se préparer, il s'échappe à la hâte du salon de M. de Villebois, court s'enfermer dans sa chambre, recommence vingt fois son mémoire, le lit, le relit, le déclame, ouvre son Plutarque, y cherche des souvenirs et des inspirations, et prépare un beau discours sur le bonheur des rois qui font des républiques. La nuit s'écoule ainsi dans les agitations et le délire de la fièvre. Vers le matin, il commence sa toilette, qu'il interrompt à chaque minute pour corriger une ligne, modifier une expression, ajouter une idée qui doit assurer le succès de son entreprise. Mais quelle était donc cette entreprise qui le faisait courir aux extrémités du monde? quelles étaient ces spéculations séduisantes qui, au milieu des glaces du Nord, avaient eu le pouvoir de lui faire oublier jusqu'à sa patrie? Près des rives orientales de la mer Caspienne, entre les Indes et l'empire de Russie, il existe, sous le plus beau ciel de l'univers, une heureuse contrée où la nature prodigue tous les biens. Les Tartares l'ont habitée; ils en ont fait un désert. C'est là que, sous le titre modeste de Compagnie, notre jeune législateur prétend fonder une république. L'impératrice de Russie, éclairée sur ses propres intérêts, protégera un établissement qui doit mettre dans ses mains les richesses de l'Inde et le commerce du monde. Cette république sera ouverte aux malheureux de toutes les nations; il suffira d'être pauvre ou persécuté pour y trouver un asile. Les Tartares eux-mêmes s'adouciront pour entrer dans cette grande confédération de l'infortune. La bonne foi, la liberté, la justice seront, avec la loi, les seules puissances régnantes. Enfin, le code de cette nouvelle Atlantide s'exprimera en termes clairs et précis. Comme celui de Guillaume Penn, il dira à tous ceux qui gémissent sur la terre: «Venez dans notre fertile contrée; celui qui y plantera un arbre en recueillera le fruit.» M. de Saint-Pierre se proposait surtout d'imiter ce législateur dans sa confiance en Dieu, la plus grande, à notre avis, qu'aucun fondateur de république ait jamais eue, puisqu'il osa établir une société d'hommes riches et sans armes, et que, par un miracle de la Providence, cette société n'a pas cessé de fleurir au milieu des Sauvages et des Européens. Tels étaient les nobles projets dont le jeune voyageur venait, avec la foi la plus vive, faire hommage à la grande Catherine; et c'est riche de ces brillantes illusions qu'il était arrivé aux portes de Moscou ayant dépensé son dernier écu.
Enfin l'heure de l'audience approche; le mémoire est achevé, il le relit encore, court chez M. de Villebois, monte en voiture avec lui, et se voit bientôt dans une galerie magnifique, au milieu des plus grands seigneurs de la cour. Tous affectaient les manières et la politesse françaises. À l'air de franchise et de contentement qui brillait sur leur visage, on eût dit une réunion d'heureux. Chacun s'empressait de paraître ce qu'il n'était pas, de dire ce qu'il ne pensait pas, d'écouter ce qu'il ne croyait pas. Ne pas tromper, c'eût été manquer à l'usage. Il y avait là un échange de félonie dont personne n'était dupe, et dont cependant tout le monde paraissait satisfait. Les rubans, l'or, l'argent, les pierreries éblouissaient les yeux. À l'aspect de cette foule bigarrée, M. de Saint-Pierre perd tout à coup son assurance. Il s'étonne d'avoir pu concevoir la pensée d'apporter un projet de liberté au milieu de tant d'esclaves. Entendront-ils le langage de la vérité, ceux qui ne se plaisent que dans le mensonge? Voudront-ils protéger des hommes libres, ceux qui ne doivent leurs titres, leurs richesses qu'au joug qu'ils font peser sur de misérables serfs? Affligé, presque effrayé de ces réflexions, saisi d'une timidité qu'il ne pouvait plus combattre, l'idée lui vient de s'enfuir; et peut-être allait-il céder au sentiment qui l'oppressait, lorsque les portes de la galerie s'ouvrirent avec fracas: alors tout fut immobile et silencieux, il ne vit plus que l'impératrice. Elle s'avançait seule; son port était noble, son air doux et sérieux, sa démarche facile; tout en elle éloignait la crainte, inspirait le respect. Elle s'arrête pour écouter le grand maître. Tandis qu'il parle, les yeux de Catherine se fixent sur notre jeune législateur, qui s'avance à un signe de M. de Villebois, et qui, selon l'usage, met un genou en terre pour baiser la main que lui présentait l'impératrice. Après cette cérémonie, elle lui adressa plusieurs questions sur la France; il fut heureux dans ses réponses, et un souris charmant lui annonça qu'il pouvait se rassurer. Enfin elle lui dit, avec un grand air de bonté, qu'elle le voyait avec plaisir à son service, et qu'elle le priait d'apprendre le russe; puis saluant M. de Villebois, elle jeta sur son protégé le regard le plus gracieux, et continua de marcher avec les seigneurs qui l'environnaient. La rapidité de cette scène avait déconcerté les projets de M. de Saint-Pierre; son discours était resté sur le bord de ses lèvres et son mémoire dans sa poche. Lui, qui était venu pour dire la vérité, n'avait pu trouver que des flatteries. Par quel prestige avait-il donc cédé si vite à l'influence de la cour? Pourquoi n'avait-il pu vaincre une faiblesse dont il rougissait? Hélas! il voyait trop que sa république venait de s'évanouir, et qu'en tenant le langage d'un courtisan il s'était replongé dans la foule.
Dès que l'impératrice se fut retirée, les courtisans environnèrent M. de Villebois, en le félicitant des succès de son jeune cousin, qui devint aussitôt l'objet de l'attention générale. On lui prodiguait les offres de services, on l'accablait de compliments, de protestations, de flatteries; le comte Orlof lui-même s'avança pour l'engager à déjeuner, et le baron de Breteuil, alors ambassadeur de France, le gronda familièrement d'avoir négligé ses compatriotes. Étourdi, et comme un homme enivré, notre pauvre sous-lieutenant ne pouvait deviner ce qui l'avait rendu si vite un personnage si important. Il s'approcha de Barasdine, qui, témoin de cette scène, le félicitait de loin et semblait assister à son triomphe. Dès qu'ils furent seuls, Barasdine lui expliqua l'empressement d'une cour toujours prête à se prosterner devant les idoles passagères de la fortune. «On croit, lui dit-il, que le grand maître a jeté les yeux sur vous pour ébranler le pouvoir d'Orlof et ressaisir la faveur dont il a connu l'espérance; on ajoute que l'impératrice, en s'éloignant, a loué votre figure.