XXXI
Quant aux mœurs des deux peuples combattant par leurs chevaliers, elles sont barbares dans le combat et chrétiennes dans les négociations, et après la victoire, l'honneur que nous croyons une fleur de vertu moderne, y dépasse presque les habitudes des armées de nos temps. D'où cela vient-il? Est-ce des traditions indiennes transportées des bords du Gange aux bords du Danube et passées dans les âmes du peuple germain, colonie évidente de l'Inde? est-ce des principes chrétiens commençant à civiliser ces peuples à peine encore baptisés? Je penche à croire que l'honneur vient de l'Inde, car il n'a été connu en Europe qu'à l'époque où les tribus asiatiques ont paru en Espagne, en Aquitaine, en Turquie, en Arabie, et enfin au Caucase, en Allemagne, et chez les Slaves. L'honneur est vieux, et il est évidemment un mélange de la bravoure et de la religion d'où sort la générosité après la victoire. Ce sentiment vient de l'Orient. L'élégance du costume, la richesse des étoffes, la magnificence des armes, or, argent, tissus, soie, à peine encore connue en Europe, la ponctualité des étiquettes du camp, de cour et d'ambassade, le droit des gens rigoureusement observé dans les négociations attestent aussi que cette prétendue barbarie des peuples germaniques était découlée de l'Inde et du Caucase depuis longtemps quand tout cela était à peine éclos dans nos contrées. C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière, était vrai alors, non pas que le Nord ait rien produit que l'ignorance et la misère, mais parce que le Nord était devenu, on ne sait comment, le grand chemin de l'Orient dont toute civilisation était découlée en Europe. Les Nibelungen sont, sous le rapport historique, le plus grand témoignage de cette vérité. Les mots sanscrits dont le dialecte allemand est étymologiquement composé ne laissent pas de doute à cet égard; ainsi mœurs, langage, histoire tout concorde pour faire restituer à l'Allemagne féodale et primitive le caractère oriental qu'elle a conservé jusqu'à nos jours. Rendre à une race son origine, c'est lui rendre son histoire.
XXXII
Aussi ce poëme merveilleux, féodal, historique des premières migrations germaniques est-il une des plus utiles découvertes de ces derniers temps; il a réveillé l'Allemagne lettrée et la reporte par la science et par l'étude à sa véritable source nationale, le surnaturel, la religion, la philosophie, la chevalerie, les traditions, la féodalité, la philosophie primitive. Une explosion générale du génie teutonique s'est faite, grâce aux Nibelungen, dans tous les pays d'outre-Rhin. Kant, le plus penseur et le plus sublime des philosophes, a scruté le monde et y a retrouvé Dieu dans la raison pure; comme un Brahmane des derniers temps, Wieland, a rajeuni les traditions obscures et mêlé aux dogmes des Indes les légendes de la Grèce; Schiller a tenté au théâtre et dans l'histoire de renouveler à Weymar les triomphes d'Athènes; Gœthe enfin, génie plus fort, plus haut, plus complet, a retrempé Faust à la fois dans l'observation et dans le surnaturel, il a expliqué le monde des vivants par le monde des morts; il a été le Volkêr des temps modernes, le Ménestrel des grands combats de notre ère, il a laissé en mourant l'Allemagne éblouie et vide comme si rien d'aussi grand ne pouvait naître de longtemps pour le remplacer.
Maintenant tout se tait en Germanie, comme par tout l'univers. On semble attendre je ne sais quoi dans le silence. La poésie, la philosophie, n'ont plus ces grandes voix qui faisaient naguère tressaillir la terre. Dieu prépare-t-il quelque chose dans le secret de ses desseins? Les peuples qui viennent de passer brillamment par trois grandes phases de philosophie dans le dix-huitième siècle, d'action militaire dans le dix-neuvième et de pensée éloquente dans notre dernière période de la restauration en France, sont-ils donc comme les individus qui se lassent à moitié route et qui déposent leur fardeau pour que d'autres plus jeunes et moins découragés les reprennent et les portent plus loin sur le chemin de l'avenir? C'est possible, mais ce n'est pas vraisemblable, le progrès est un beau mot; mais il a ses déceptions comme toute autre chose mortelle. Croyez-y tant que vous voudrez, mais n'oubliez pas que trop espérer n'est pas plus permis à l'humanité que trop craindre, et quel que soit l'enthousiasme de l'esprit humain, il est constamment borné par trois terribles conditions de sa nature, la brièveté de la vie, la rotation éternelle des choses, et la courte étendue de l'espace et du temps que Dieu a accordé à l'homme. Voyez comme la sagesse presque divine des Indes est venue s'obscurcir dans les brouillards de l'Allemagne, et combien le temps où nous vivons, né en apparence pour les progrès sans limite, s'accuse lui-même de décadence intellectuelle? Est-ce faux, est-ce vrai? Nos enfants le sauront.
Lamartine.
FIN DE L'ENTRETIEN CXXXIX.
Paris.-Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-Saint-Germain, 43.
CXLe ENTRETIEN
L'HOMME DE LETTRES
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
I
Il y a eu avant la Révolution, en France, une classe d'hommes à part, dont le principal métier était le style, dont la seule ambition était la gloire, regardant tout le reste comme indigne d'eux. Ces hommes, en effet, ont immédiatement grandi le nom de la France. La Grèce antique avait ses sages, la France moderne avait ses hommes de lettres. Bernardin de Saint-Pierre fut un des derniers et peut-être le plus illustre.
Il fut l'auteur de Paul et Virginie, la plus mémorable pastorale, sans exception, qu'un génie à la fois simple et pathétique ait jamais conçue et écrite pour l'âme des hommes de tous les pays.
Mais étudions d'abord l'auteur avant de nous attacher aux ouvrages. Peu d'écrivains furent plus malheureux dans leur vie privée et aventureuse, peu d'hommes de mémoire furent plus heureux devant la postérité. Le ciel qui l'aimait lui réserva une femme jeune, charmante et belle pour ses vieux jours, et un ami fidèle après sa mort. Le bonheur vint tard, mais il vint, aux doux sourires de sa femme, la gloire à l'appel de son disciple et de son ami. J'ai beaucoup connu cette seconde femme, si belle, si bonne, si aimante, qu'elle semblait une seconde jeunesse éclose sur le front encore vert d'un vieillard; j'ai beaucoup connu et beaucoup aimé aussi l'ami et le disciple auquel il sembla, comme le Sauveur à saint Jean, léguer en mourant son âme et son génie avec sa femme, pour que rien ne restât sans protecteur après lui.
Cette femme était mademoiselle de Pelleport, âgée alors de dix-huit ans; ce disciple était M. Aimé Martin, son soutien et son admirateur. Nous y reviendrons.
II
Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre était né au Havre en 1737. Son enfance fut celle de tout le monde. Sa famille était illustre par sa parenté avec Eustache de Saint-Pierre, maire de Calais, victime dévouée et volontaire du roi d'Angleterre pour ses concitoyens. L'enfant avait deux frères et une sœur, Catherine de Saint-Pierre. Ses frères eurent une vie agitée, mais médiocre. Sa sœur, belle et fière, refusa de se marier. La brillante imagination de Bernardin de Saint-Pierre, mêlée d'un peu de vanité, se signala de bonne heure. Les capucins et les jésuites voulurent plusieurs fois l'attirer à eux. Il préférait à tout les miracles naturels et les études sur l'organisme des animaux.
Dès l'âge de huit ans, on lui faisait cultiver un petit jardin où chaque jour il allait épier le développement de ses plantations, cherchant à deviner comment une grosse tige, des bouquets de fleurs, des grappes de fruits savoureux pouvaient sortir d'une graine frêle et aride. Mais les animaux surtout attiraient son affection, étonnaient son intelligence. Ayant accompagné son père dans un petit voyage à Rouen, celui-ci s'arrêta devant les flèches de la cathédrale, dont il ne pouvait se lasser d'admirer la hauteur et la légèreté; le jeune Henri levait aussi les yeux vers la cime des tours, mais c'était pour admirer le vol des hirondelles qui y faisaient leurs nids. Son père qui le voyait dans une espèce d'extase, l'attribuant à la majesté du monument, lui dit: Eh bien, Henri, que penses-tu de cela? L'enfant, toujours préoccupé de la contemplation des hirondelles, lui répondit: Bon Dieu! qu'elles volent haut! Tout le monde se mit à rire, son père le traita d'imbécile; mais toute sa vie il fut cet imbécile, car il admirait plus le vol d'un moucheron que la colonnade du Louvre.