XXX
Tel est ce beau vestige de la littérature chevaleresque de l'Allemagne dans les premiers siècles du christianisme. À l'exception du Tasse en Italie, il n'en a pas paru de plus poétique et de plus chrétienne et barbare à la fois. L'Allemagne, l'Angleterre, la France, depuis Milton, Voltaire et Klopstock (Paradis perdu, Henriade, Messiade) ne l'égalent pas, si ce n'est en élégance de style moderne, mais comme force, grâce, naïveté, héroïsme et originalité des aventures, les Nibelungen selon moi dépassent tout. Le Faust de Gœthe seul peut renouer victorieusement la chaîne des temps littéraires, car nous l'avons dit, Faust est une épopée surnaturelle bien plus merveilleuse encore que les Nibelungen, car à l'exception du talisman qui rend Sîfrit invisible dans certaines rares circonstances, à l'exception du sang du dragon qui le rend invulnérable dans toutes les parties du corps où il en a été touché et qui n'a laissé que la place couverte par la feuille du tilleul où il peut être atteint par la mort, à l'exception encore de l'apparition des femmes blanches ou des ondines, vieilles superstitions allemandes au bord du Danube, au pays de Hagene, tout est naturel et historique dans ce poëme. Les merveilles du Tasse dans la Jérusalem, les aventures de Roland dans l'Arioste, de Milton, du Camoëns, de la Messiade dans Klopstock, sont mille fois plus romanesques. Antiquité et naïveté, voilà les deux caractères généraux des Nibelungen. L'intérêt y est soutenu, vif, croissant; la dernière scène, celle du massacre mutuel des deux armées dans la salle d'Etzel est comparable aux scènes les plus funèbres d'Homère dans le palais de Pénélope; la vengeance d'une seule femme, Kriemhilt, égale la pudeur vengeresse de l'épouse d'Ulysse. Elle donne tout à son premier époux Sîfrit, même son sang; elle périt pour lui, mais elle périt vengée. Le linceul de la mort s'étend sur tout excepté sur le chapelain qui est revenu de Worms sur ses pas.