III

Cependant la Révolution française, toute métaphysique dans ses principes, marchait dans les esprits et croyait de bonne foi alors pouvoir réaliser dans les faits les idées honnêtes, mais souvent émanées des Études de la nature. Nous avons dit que Paul et Virginie ne contenait point d'idées, mais des vérités d'instinct et de sentiment qui plaisent à tout le monde. Aussi Bernardin de Saint-Pierre, mécontent de la lenteur avec laquelle le roi Louis XVI, devenu révolutionnaire modéré, admettait dans les lois ses paradoxes absolus de sa théorie de perfectionnement qui commençaient tous par des destructions du pouvoir royal, s'impatientait contre son disciple couronné. Bonaparte l'a dit plus tard, l'idéologie et la métaphysique ont perdu la France. Les idéologues sont des rêveurs, mais on ne gouverne pas les faits par des rêves. Il y avait dans Bernardin de Saint-Pierre plus du rêveur que de l'homme d'État.

C'est une chose curieuse que de voir Bernardin de Saint-Pierre s'approcher insensiblement de la révolution de 1789, à mesure que la France, entraînée presque unanimement par l'esprit métaphysique, s'en approche elle-même; puis s'en éloigner par la réaction de ses crimes ou de ses fautes; d'abord juste et fidèle envers le roi Louis XVI, dont il se déclare le partisan et le serviteur dévoué, puis associant le peuple et le roi, puis enfin se dévouant au peuple seul; puis, après le 20 août, assistant aux sections dans son faubourg, puis abandonnant les sections à elles-mêmes quand elles ne sont plus gouvernées que par la démagogie, et se retirant seul dans une campagne ignorée pour déplorer les crimes du peuple. Il représente à lui seul d'abord les erreurs honnêtes, puis l'action insensée, puis le repentir, puis l'isolement contristé, jamais les crimes ni les fureurs des partis. On lui reproche quelques condescendances d'opinions envers les différents pouvoirs que ces partis élevaient tour à tour; c'est malheureusement vrai, mais ces condescendances tenaient à sa situation, jamais à la flatterie ou au crime.

Il était devenu époux et père de famille, il n'avait aucune fortune que son travail et son talent; il était obligé de garder avec les différentes phases de la révolution une certaine mesure pour conserver le pain à sa femme et à ses enfants; c'est le secret de ces publications, peu stoïques mais innocentes, qu'il fit tantôt pour être employé dans l'instruction publique, tantôt pour occuper une place au Jardin des plantes, afin d'avoir des appointements et un asile pour sa famille, en s'occupant de sa science favorite, l'histoire naturelle. Mais on ne lui reprocha jamais de faiblesse envers le crime puissant, il ne désavoua jamais ses respects et ses hommages envers l'homme de son cœur et de ses rêves, Louis XVI, son premier bienfaiteur. Ducis et lui, quoique admirateurs, dès le Consulat de Bonaparte, refusèrent la fortune et les honneurs qu'il leur offrit, ainsi qu'à l'honnête Lemercier. Il fut, sous tous ces maîtres de la France, le maître de lui-même, et ne demanda jamais que du pain à sa patrie sous ces différents régimes. Laisser mourir de faim ses enfants eût été sans doute plus romain, mais eût-ce été moins barbare?

Les riches sont injustes envers les misérables, parce qu'ils s'abaissent pour leurs nécessités vulgaires; les pauvres ne comprennent pas davantage les riches, parce qu'ils ne comprennent que les besoins de pain. Ce sont deux races qui ne parlent pas la même langue. Comment pourraient-ils être justes les uns envers les autres? Les mêmes mots chez eux signifient des choses opposées, mais les mots employés par Bernardin de Saint-Pierre étaient les mots: Dieu, Providence et Religion. Voici comment il qualifiait la religion chrétienne:

Ah! sans doute, en traçant l'apologie du christianisme dans un siècle où l'on n'applaudissait qu'aux blasphèmes de l'athéisme, il sentit toute la dignité de sa mission; aussi fut-il sublime, et c'est ainsi qu'il échappa à la condamnation que le siècle menaçait de porter contre lui. Il faut l'entendre parler de cette religion, qui «seule a connu que nos passions infinies étaient d'institution divine. Elle n'a pas, dit-il, borné, dans le cœur humain, l'amour à une femme et à des enfants, mais elle l'étend à tous les hommes; elle n'y a pas circonscrit l'ambition à la gloire d'un parti ou d'une nation, mais elle l'a dirigée vers le ciel et l'immortalité; elle a voulu que nos passions servissent d'ailes à nos vertus. Bien loin qu'elle nous lie sur la terre pour nous rendre malheureux, c'est elle qui y rompt les chaînes qui nous y tiennent captifs. Que de maux elle y a adoucis! que de larmes elle y a essuyées! que d'espérances elle a fait naître quand il n'y avait plus rien à espérer! que de repentirs ouverts au crime! que d'appuis donnés à l'innocence! Ah! lorsque ses autels s'élevèrent au milieu de nos forêts ensanglantées par les couteaux des druides, que les opprimés vinrent en foule y chercher des asiles, que des ennemis irréconciliables s'y embrassèrent en pleurant, les tyrans émus sentirent, du haut des tours, les armes tomber de leurs mains: ils n'avaient connu que l'empire de la terreur, et ils voyaient naître celui de la charité. Les amants y accoururent pour y jurer de s'aimer, et de s'aimer encore au delà du tombeau: elle ne donnait pas un jour à la haine, et elle promettait l'éternité aux amours. Ah! si cette religion ne fut faite que pour le bonheur des misérables, elle fut donc faite pour celui du genre humain!»[3]

Ne semble-t-il pas que l'âme du maître ait passé dans celle du disciple? et comment se refuserait-on à reconnaître l'influence de Fénelon dans un livre qui renferme une multitude de morceaux semblables? Aussi les philosophes ne pardonnèrent à l'auteur ni sa vertu, ni son éloquence, ni sa gloire. Ne pouvant réfuter ses principes, ils essayèrent d'en affaiblir l'effet en publiant que le clergé lui faisait une pension, voulant montrer une âme vénale où l'on voyait une âme religieuse. Il y avait bien quelque chose de vrai dans cette accusation. L'auteur aurait pu obtenir cette pension, s'il avait voulu la demander à l'assemblée générale du clergé. On le lui fit même proposer, et pour lui offrir cette honorable récompense on ne demandait que son aveu. Mais loin de le donner, cet aveu, il s'opposa aux démarches de l'archevêque d'Aix, qui jouissait alors d'une puissante influence. «Je ne veux, disait-il, ni qu'on puisse soupçonner ma plume d'être vénale, ni la mettre à la solde d'aucun corps.» Ainsi, chaque calomnie dont a tenté de flétrir ce grand écrivain nous fera découvrir une action honorable. Que les méchants n'espèrent rien de ce qui nous reste à dire! Caton, le plus sage des hommes, fut accusé quarante-quatre fois; et ces accusations n'eurent d'autre résultat que de forcer ses ennemis à reconnaître quarante-quatre fois sa vertu.

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Les tristes efforts de l'envie et de la sottise ne purent cependant détruire sa tranquillité. «Il me semble, disait quelquefois M. de Saint-Pierre, qu'il y ait en moi plusieurs étages où mon âme habite successivement. J'aime naturellement le fond de la vallée, je m'y repose des maux de la vie; mais, lorsqu'on vient m'y troubler, mon âme s'élève par degrés au-dessus de tout ce qui voudrait l'atteindre. Si le malheur augmente, je m'élance au sommet de la montagne, et, loin de la vue des hommes, je m'y réfugie dans un monde où je ne suis plus en leur pouvoir.»

Parmi les lettres qu'on lui adressait de toutes parts, il y en avait de si romanesques, qu'on les croirait l'œuvre de l'imagination. Telle est surtout celle d'une demoiselle de Lausanne, qui, se laissant charmer à la lecture des Études, écrivit aussitôt à l'auteur pour lui proposer sa main. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que sa mère autorisait sa démarche et joignait sa prière à la sienne. Cette demoiselle était jeune, belle et riche: elle le disait naïvement; mais elle était protestante et ne voulait point épouser un catholique, ce qu'elle disait avec la même naïveté. «Je veux, écrivait-elle, avoir un mari qui n'aime que moi et qui m'aime toujours. Il faut qu'il croie en Dieu et qu'il le serve à ma manière... Je ne voudrais pas être votre femme, si ce n'était pour faire ensemble notre salut.»

Ce dernier sentiment avait quelque chose de délicat, que M. de Saint-Pierre ne manqua pas de remarquer dans sa réponse, mais sans s'expliquer sur l'objet principal. Il terminait sa lettre par ces mots: «Je pense comme vous; et, pour aimer, l'éternité ne me paraît pas trop longue. Mais avant tout, il faut se connaître et se voir dans ce monde.»

L'article de la religion n'étant pas réglé, la jeune personne recommença ses sollicitations, en chargeant une de ses amies, qui habitait Paris, de faire expliquer M. de Saint-Pierre. Celle-ci traita la difficulté légèrement, comme si rien ne lui eût paru plus naturel. «Vous avez écrit, lui dit-elle, qu'il y avait douze portes au ciel.—Cela est vrai.—Vous avez dit que les oiseaux chantaient leurs hymnes, chacun dans son langage, et que tous ces hymnes étaient agréables au Créateur: ainsi, vous vous ferez protestant, et vous épouserez mon amie.—Ah! madame, reprit Bernardin de Saint-Pierre, vous avez beau vouloir me prendre par mes propres paroles, je n'ai jamais dit qu'un rossignol dût chanter comme un merle; je ne changerai donc ni de religion ni de ramage.» La négociation en demeura là.

La Chaumière indienne est un beau plaidoyer pour l'existence, la personnalité et la providence de Dieu; c'était une imitation de Voltaire, attaquant l'intolérance par l'onction, au lieu de l'attaquer par le ridicule, mais mettant toujours le Dieu à part, même avant de purifier son temple. Cela eut un grand succès auprès de cette partie du public qui voulait croire au Dieu auteur et conservateur des choses, mais attaquait l'abus du nom divin.