IX
Ainsi se passaient les années de ce couple accompli d'Éragny; harmonie suprême de la nature dont la vie de Bernardin de Saint-Pierre offrait l'image en la dépeignant pour les autres; dans laquelle la belle vieillesse réfléchissait et dictait, la jeunesse sérieuse écoutait et écrivait, l'amour docile admirait et vénérait, et l'enfance heureuse folâtrait, ne sachant lequel il fallait aimer comme un père, comme un frère, comme une sœur ou comme une mère sur la tombe d'une autre mère! Voilà les matinées d'Éragny.
X
Aimé Martin était un jeune homme de Lyon, fils unique d'un père qui avait combattu contre la Convention au siége de cette ville. Après l'apaisement de la Terreur, il était venu accomplir ses études à Paris. Son caractère était pur, candide et enthousiaste. Amant de la gloire de loin, comme des choses qui brûlent en éblouissant, sa figure portait le témoignage de son caractère; il était grand, fort, élancé; ses traits, pris séparément, n'étaient pas délicatement irréprochables, mais vus de distance ils étaient imposants, doux et fiers; ses membres souples, sa démarche libre et noble. Ses goûts étaient d'un chevalier né dans un château des campagnes; il avait l'instinct de l'épée; à peine celui des lettres et de la poésie l'égalait-il?
Arrivé à Paris pendant les années du Directoire, il se mêla à la jeunesse dorée qui frémissait à la vue d'un jacobin, et qui se préparait aux duels, cette gymnastique de la vengeance contre les meurtriers de ses pères. Il se fit présenter aux différentes salles d'armes les plus célèbres d'alors; il devint en peu de temps le modèle et le type de l'escrime.
On ne citait que M. de Bondy capable de lui disputer le palme de l'assaut. Sa célébrité précoce ne coûta rien à sa modération: il jouait avec l'épée et ne s'en servit jamais que pour désarmer son adversaire. C'était en même temps l'époque où les lettres, longtemps oubliées, renaissaient; on les retrouvait faciles, élégantes, épistolaires, un peu maniérées, en prose et en vers, comme elles étaient mortes. Desmoutiers, dans ses Lettres à Émilie sur la mythologie, avait donné l'habitude et le goût de cette poésie païenne; le jeune Aimé Martin lui donna, dans la même forme, plus de sérieux, de science et de gravité, en traitant de même un autre sujet, les phénomènes de la nature. Il eut un succès qui commença sa renommée. C'était gracieux comme son âge et poétique comme son sujet. L'abbé Delille et Bernardin de Saint-Pierre le traitèrent en enfant chéri de leur maison; il préféra à tout l'auteur des Études de la nature et surtout de Paul et Virginie. Il se fit son disciple et s'offrit à lui comme son secrétaire.
C'était l'époque où Bernardin, à qui la mort avait enlevé sa première femme, mademoiselle Didot, choisissait la plus ravissante et la plus vertueuse de ses élèves pour se donner une compagne et pour léguer à ses enfants, après lui, une mère.
Aimé Martin la vit peu d'abord et ne lui plut que par son culte pour son mari, mais insensiblement la familiarité et l'amitié naquirent de l'habitude; il ne s'aperçut des charmes de la jeune veuve que quand il eut pleuré avec elle son maître disparu. Les deux enfants, qui l'aimaient comme un père, furent le lien qui les rapprocha quelques jours. Ils sentirent bientôt sans se le dire que les convenances leur commandaient de se séparer; mais, comme Bernardin de Saint-Pierre avait légué toutes ses œuvres imprimées, tous ses manuscrits et toutes ses notes à mademoiselle de Pelleport, et qu'elle ne pouvait les confier qu'à celui qui en avait la clef, elle les lui remit, avec la mission de les recueillir et d'en tirer parti pour elle et pour sa famille. Tout en se séparant de Martin pour vivre seule avec sa mère, elle se réservait la possibilité de le revoir pour ses intérêts littéraires. C'est ainsi que les deux amis se quittèrent sans s'avouer leur penchant secret. Ils se revirent de temps en temps, toujours avec un intérêt plus tendre, mais le silence qu'ils s'imposaient ne faisait qu'accroître leur tendresse muette. Ce ne fut qu'au bout de deux ans qu'ils se l'avouèrent l'un à l'autre à demi-voix, et qu'Aimé Martin demanda mademoiselle de Pelleport en mariage à sa mère, et que cette mère, attentive à donner à sa fille et à ses petits-enfants le plus honnête et le plus aimé des tuteurs dans le plus fidèle des amants, consentit à leur union.
Aimé Martin avait quelque fortune et mademoiselle de Pelleport quelques pensions littéraires et quelque héritage de Paul et Virginie, que le travail de son nouveau mari accréditait tous les jours. Ainsi, la plus belle églogue de l'amour innocent servait à favoriser l'innocent amour de deux cœurs purs sur nos propres rivages. Tel aurait été certainement le vœu de Bernardin de Saint-Pierre en quittant la vie; ses ouvrages, enrichis de ses notes et achevés par l'amitié de son disciple, devinrent le patrimoine de sa veuve et de ses enfants. Aimé Martin les compléta, les commenta, les orna de préfaces, et de préambules curieux et intéressants, leur donna un prix qui ajouta beaucoup à leur valeur primitive. Les Harmonies de la nature, l'Arcadie, poëme animé du souffle de Télémaque; les Vœux d'un solitaire, utopie émanée de J. J. Rousseau, les huit volumes d'œuvres diverses complétèrent sous sa plume et encadrèrent Paul et Virginie, et furent couronnés par un remarquable Essai sur la vie et les ouvrages du Platon de l'amour moderne.