XI

1814 ramena en France la famille de Louis XVI. M. Lainé, le courageux orateur de ce parti, qui était alors le parti de la France, adopta Aimé Martin comme un des jeunes Français à la fois philosophes et royalistes; il lui voua une affection paternelle et le fit choisir par la Chambre du temps pour secrétaire de l'assemblée. Martin connut là tous les hommes politiques du moment, mais il ne se lia d'une éternelle amitié qu'avec le grand orateur qui avait été son protecteur et son second maître.

M. Lainé ressemblait à Cicéron par la vertu, mais plus ferme, et par le talent de la parole, aussi élégant, mais moins abondant. C'est par Aimé Martin et par sa femme, dont j'étais devenu l'ami, que je connus et que j'aimai M. Lainé au-dessus de tous les hommes politiques que je connus dans les différentes phases de ma longue carrière publique. C'était à mes yeux le saint du royalisme moderne. Le son seul de sa voix et sa physionomie douce et ascétique ne pouvaient être exprimés que par le mot dantique ou romain: Vertu. On ne pouvait le voir sans rentrer en soi-même, ni l'entendre sans rougir de tout ce qui restait d'humain ou d'intéressé en soi; si la Restauration avait trouvé en France quelques hommes de cette nature et de ce talent, elle eût été le gouvernement de Platon. Aucune utopie de Bernardin de Saint-Pierre ou d'Aimé Martin ne pouvait égaler cette probité de vie publique. Tout gouvernement devait devenir une religion dans ses mains: aussi les sentiments qu'il nous inspirait dans notre jeunesse tenaient-ils d'une religion; nous ne pouvions, en son absence, parler de lui sans que notre physionomie prît le sérieux un peu sévère de sa figure, et son nom nous est resté comme une relique de ce beau temps représentatif.

M. Lainé se retira dans une petite propriété qu'il avait au bord de la mer, dans les Landes de Bordeaux, et il y restait seul la plus grande partie de l'année, entre ses amis des siècles passés, Moïse, Platon et Cicéron. L'hiver, il revenait chez son frère, à Paris; il ne voyait que quelques hommes impartiaux et retirés des affaires depuis la révolution de 1830. Aimé Martin et sa charmante femme formaient le fond de cette société de philosophes. Une maladie de poitrine nous annonçait sa fin prochaine: il l'attendait avec cette religieuse résignation à la nature qui laissait sa bouche sourire à la mort. C'est là encore que je le vis quelque temps avant sa fin. Il lisait souvent mes vers et il récitait par cœur mes Harmonies à sa belle-sœur. Il m'aimait comme un homme de même nature, je le vénérais comme un modèle d'homme public et d'homme privé; enfin il mourut. La France, depuis ce temps, eut des hommes qui lui ressemblèrent, aucun qui l'égala. Il ne fit aucun bruit en s'en allant. Sa famille, Aimé Martin, sa femme et moi nous nous aperçûmes seuls que la plus aimable vertu s'était retirée du monde. Nous ne cessâmes de le pleurer, et quant à moi je le pleurerai jusqu'à ma dernière heure, s'il est permis de pleurer la perfection qui quitte ce séjour de misères pour habiter le pays des vérités éternelles.