XXI

Quand ils furent tous arrivés sur l'autre rive, le Roi se mit à demander: «Qui nous montrera le bon chemin, afin que nous ne nous égarions pas?» Le fort Volkêr répondit: «Moi je m'en charge.

«—Maintenant, dit Hagene, veillez bien, chevaliers et varlets. Qu'on suive de près ses amis, voilà ce qui me paraît bon. Je vais vous faire connaître une malencontreuse nouvelle, nous ne retournerons pas au pays burgonde.

«Deux femmes des eaux m'ont annoncé ce matin de bonne heure que nous ne reviendrions pas de ce voyage. Maintenant, voici ce que je conseille de faire: armez-vous, héros! et soyez bien sur vos gardes. Nous avons ici de puissants ennemis, et il ne faut s'avancer qu'en bon état de défense.

«J'espérais convaincre de mensonge ces blanches ondines. Elles m'avaient dit que nul d'entre nous ne reverrait sa patrie, sauf le chapelain. C'est pour ce motif que je l'eusse si volontiers noyé aujourd'hui.»

Cette nouvelle vola d'escadron en escadron. Plus d'un héros agile en devint sombre; car ils se mirent à penser avec souci à cette dure mort qui les attendait en ce voyage de fête, et certes ce n'était pas sans motif.

Ils avaient passé le fleuve près de Mœringen; c'était là que le nautonier d'Else avait été tué. Mais Hagene parla: «Puisque je me suis fait des ennemis sur la route, certes ici on nous arrêtera.

«Ce matin de bonne heure, je tuai le batelier, sachez ce fait. Donc mettons hardiment la main à l'œuvre, et si Gelpfrât avec Else ose attaquer notre suite, qu'il leur en arrive malheur!

«Je sais qu'ils sont assez braves pour ne pas attendre longtemps. C'est pourquoi faites aller les chevaux plus doucement, afin que personne ne s'imagine que nous fuyons par le chemin.»—«Je suivrai ce conseil, répondit Gîselher la bonne épée.

«Qui conduira nos troupes à travers le pays?»—«Ce sera Volkêr, répondit-on, car ce brave ménestrel connaît les chemins et les sentiers.» Avant qu'on n'eût achevé ces paroles, on vit debout et bien armé le rapide joueur de viole. Il attacha son heaume; son costume de bataille était d'une magnifique couleur. Il fixa au haut de sa lance une banderole rouge. Depuis lors il se trouva avec les Rois dans un terrible danger.

La nouvelle de la mort du nautonier était arrivée à Gelpfrât, roi de Hauteluve.

XXII

Gelpfrât en effet accourt; il combat Hagene qui finit par l'immoler.

Arrivés sur les terres de Ruedigêr, ils y sont reçus en frères par cet ancien ami; il donne la main de la princesse sa fille à Gîselher, fils de Gunther. Le détail de la toilette des femmes et des fêtes qui signalent ces noces est de l'épique le plus gracieux. Volkêr, le brave ménestrel, ami de Hagene, chante son lai aux femmes. Ruedigêr les accompagne avec cinq cents chevaliers.

Le seigneur, en partant, embrassa tendrement son amie; ainsi fit aussi Gîselher, comme le lui conseillait sa vertu. Ils baisaient leurs belles femmes, les tenant dans leurs bras. Depuis lors les yeux de maintes jeunes dames versèrent des larmes.

Partout les fenêtres s'ouvrirent. Ruedigêr avec ses hommes allait monter à cheval. Leur cœur leur prédisait d'affreux malheurs. Maintes femmes pleuraient et aussi maintes vierges.

Elles avaient grand regret de leurs amis bien-aimés, que depuis elles ne revirent plus jamais à Bechelâren. Et pourtant ils chevauchaient joyeusement sur le sable, descendant la Tuonouwe vers le Hiunen-lant.

Le très-vaillant chevalier, le noble Ruedigêr, parla aux Burgondes: «Annonçons, sans plus tarder, la nouvelle que nous approchons de la terre des Hiunen. Jamais Etzel n'aura appris rien d'aussi agréable.»

Le messager chevaucha rapidement, descendant à travers l'Osteriche. Il annonçait partout aux gens que les héros de Worms d'outre-Rhin arrivaient. Rien ne pouvait être plus agréable aux fidèles du Roi.

Les messagers apportaient donc en toute hâte la nouvelle que les Nibelungen se rendaient chez les Hiunen. «Tu les recevras bien, Kriemhilt, ma femme, dit Etzel; ils viennent à ton grand honneur, tes frères très-chéris.»

Dame Kriemhilt se tenait à une fenêtre. Elle attendait ses parents; ainsi fait un ami pour ses amis. Elle vit venir maint homme de sa patrie. Le Roi, également instruit de leur venue, en souriait de joie.

«Quel bonheur! quel plaisir pour moi, dit Kriemhilt, mes parents apportent avec eux maints boucliers neufs et des hauberts éblouissants. Que celui qui veut prendre mon or, pense à mes afflictions, et je lui serai toujours attachée.

«Quoi qu'il en puisse arriver après, je ferai en sorte que ma vengeance frappe en cette fête l'homme cruel qui m'a enlevé mes joies. Maintenant j'en aurai satisfaction.

«—Je vous donnerai un conseil, dit Hagene: priez le seigneur Dietrîch et ses bons chevaliers de vous mieux expliquer quelles sont les intentions de dame Kriemhilt.»

Ils se mirent à parler entre eux, les trois puissants rois, Gunther, Gêrnôt et le sire Dietrîch: «Maintenant, dites-nous, noble et bon chevalier de Vérone, comment vous avez connu les dispositions de la Reine?»

Le seigneur de Vérone parla: «Que vous dirai-je? J'entends chaque matin la femme d'Etzel pleurer, les sens perdus, et se plaindre au Dieu du ciel de la mort du fort Sîfrit.

«—Maintenant nous ne pouvons éviter les dangers dont vous nous parlez, dit l'homme hardi, Volkêr, le joueur de viole; nous irons à la cour et nous verrons bien ce qui peut nous arriver chez les Hiunen, à nous, guerriers agiles.»

Les intrépides Burgondes chevauchèrent vers la cour. Ils s'avancèrent magnifiquement, suivant la coutume de leur pays. Maint brave guerrier parmi les Hiunen admirait la prestance et l'armure d'Hagene de Troneje.

Comme on faisait le récit,—il circulait partout,—qu'il avait tué Sîfrit du Nîderlant, le plus fort de tous les hommes, l'époux de Kriemhilt, on s'interrogeait beaucoup touchant Hagene.

Ce héros était bien fait, cela est certain. Il était large d'épaules; ses cheveux étaient mêlés d'une teinte grise; ses jambes étaient longues, son visage effrayant, sa démarche imposante.

On installa les chefs burgondes dans leurs logements. La suite de Gunther fut éloignée d'eux: c'était un conseil de la Reine, qui lui portait une violente haine. Il en résulta que plus tard on égorgea les serviteurs dans leur logis.

Dancwart, le frère de Hagene, était maréchal. Le Roi lui recommanda instamment sa suite, afin qu'il en prît soin et qu'il lui donnât à profusion ce dont elle avait besoin. Le héros des Burgondes leur portait à tous un cœur dévoué.

Kriemhilt, la belle, alla, suivie de ses compagnes, recevoir les Nibelungen avec une âme fausse. Elle baisa Gîselher et le prit par la main. Voyant cela, Hagene de Troneje attacha plus fortement son casque.

«Après de semblables salutations, dit Hagene, de rapides guerriers peuvent bien prendre souci: on salue différemment le Roi et ses hommes-liges. Nous n'avons pas fait un heureux voyage, en nous rendant à cette fête.»

Elle dit: «Soyez le bien-venu pour ceux qui vous voient volontiers. Moi je ne vous salue pas pour l'amitié que vous me portez. Dites-moi, que m'apportez-vous de Worms d'outre-Rhin, pour que vous soyez tellement le bien-venu pour moi?

«—Que signifient ces paroles? répondit Hagene; est-ce que les guerriers doivent maintenant vous apporter des présents? Je vous savais très-riche, si j'ai bien compris ce qu'on m'a dit, et c'est pourquoi je n'ai pas apporté avec moi en ce pays de présents pour vous.

«—Eh bien! maintenant vous m'en direz davantage. Le trésor des Nibelungen, qu'en avez-vous fait? Il m'appartenait, vous le savez très-bien. Voilà ce que vous auriez dû m'apporter, ici, au pays d'Etzel.

«—En vérité, ma dame Kriemhilt, il y a bien des jours que je n'ai visité le trésor des Nibelungen. Mes maîtres m'ordonnèrent de le couler dans le Rhin, et là il doit rester jusqu'au dernier jour.»

La Reine reprit: «Je l'avais bien pensé! Vous ne m'avez rien apporté en ce royaume, de tous ces biens qui étaient à moi et dont je disposais. Et à cause de cela, j'ai eu grande affliction et mainte sombre journée.

«—Je vous apporte le diable, dit Hagene. Je suis assez chargé de mon bouclier, de ma cotte de mailles, de mon heaume si brillant et de mon épée en ma main; voilà pourquoi je ne vous apporte rien.

«Je ne parle pas de la sorte parce que je désire plus d'or. J'en ai tant à donner que je puis me passer de vos dons. Un meurtre et deux vols, commis à mes dépens, voilà ce dont moi, infortunée, je voudrais recevoir satisfaction.»

Alors la Reine s'adressa à tous les guerriers: «On ne portera aucune arme dans la salle. Vous, héros, vous me les remettrez. Je les ferai bien garder.»—Par ma foi, dit Hagene, il n'en sera point ainsi.

«Non, douce fille de Roi, je ne désire point cet honneur, que vous portiez au logis mon bouclier et les autres pièces de mon armure. Vous êtes une Reine! Mon père ne m'apprit pas cela. Je veux être mon propre camérier!

«—Hélas! ô douleur! dit dame Kriemhilt, pourquoi mon frère et Hagene ne veulent-ils pas donner à garder leurs boucliers? Ils sont prévenus. Si je savais qui l'a fait, je le vouerais à la mort.»

À ces mots le seigneur Dietrîch répondit avec colère: «C'est moi qui ai averti ces riches et nobles princes et l'audacieux Hagene, le guerrier burgonde. Mais, femme de l'enfer, vous ne m'en ferez pas porter la peine.»

La femme d'Etzel fut saisie de confusion. Elle craignait terriblement Dietrîch. Elle le quitta aussitôt sans dire un mot; mais elle lança sur ses ennemis des regards furieux.

En ce moment, deux guerriers se prirent par la main. L'un était le seigneur Dietrîch et l'autre Hagene. Le héros très-magnanime parla courtoisement: «Votre arrivée chez les Hiunen m'afflige véritablement, parce que la Reine vous a parlé de la sorte.»—Hagene de Troneje répondit: «Nous aviserons à tout cela.» Ils s'avancèrent chevauchant côte à côte, ces deux hommes vaillants. Ce que voyant, le roi Etzel se prit à interroger:

«Je voudrais bien savoir, dit le Roi très-puissant, quel est le chef que le sire Dietrîch a reçu là si amicalement. Il porte le cœur haut: quel que soit son père, il est certes un bon guerrier!»

Un des fidèles de Kriemhilt répondit au Roi: «Il est né à Troneje. Son père se nomme Aldriân. Quelque gracieusement qu'il se comporte, c'est un homme terrible. Je vous ferai bientôt remarquer, que je ne vous ai pas menti.

«—Comment connaîtrais-je qu'il est si terrible?» dit le Roi: il ignorait encore tous les piéges cruels dans lesquels la Reine entraîna depuis ses parents, au point qu'elle n'en laissa pas un s'en retourner de chez les Hiunen.

«Je connais bien Aldriân, car il fut mon homme-lige. Il s'acquit ici, près de moi, gloire et grand honneur. Je le fis chevalier et lui donnai mon or. Comme il m'était fidèle, je lui devais être attaché; c'est pourquoi je connais tout ce qui regarde Hagene. Deux beaux enfants étaient en otages chez moi, lui et Walter d'Espagne. Ici ils devinrent hommes. Je renvoyai Hagene en sa patrie. Walter s'enfuit avec Heltegunt.»

Il se remémorait ainsi des faits qui s'étaient passés autrefois. Il revoyait son ami de Troneje, qui dans sa jeunesse lui avait rendu de grands services. Bientôt, en sa vieillesse, Hagene lui tua maint ami très-chéri.