XXIII

Les deux héros dignes de louange se quittèrent, Hagene de Troneje et le seigneur Dietrîch. L'homme-lige du roi Gunther regarda par-dessus son épaule pour chercher un compagnon de guerre, qu'il trouva aussitôt.

Il vit, se tenant près de Gîselher, Volkêr le beau joueur de viole. Il le pria de l'accompagner, car il connaissait bien son humeur belliqueuse. Volkêr était de tout point un chevalier bon et vaillant.

Ils laissèrent les chefs à la cour. On les vit partir seuls, à eux deux, traverser la cour et se diriger à quelque distance de là vers un vaste palais. Les guerriers d'élite ne craignaient l'inimitié de personne.

Ils s'assirent devant cette demeure, sur un banc, en face d'une salle où se tenait Kriemhilt. Leurs magnifiques armures répandaient leur éclat autour de leur personne. Beaucoup de ceux qui les voyaient auraient voulu les connaître.

Les Hiunen considéraient avec stupéfaction les audacieux héros, comme on considère des bêtes fauves. La femme d'Etzel les regarda par la fenêtre. L'âme de la belle Kriemhilt fut affligée à leur vue.

Cela la faisait penser à ses souffrances; elle se prit à pleurer. Les hommes d'Etzel s'étonnaient de ce qui pouvait ainsi assombrir son cœur. Elle dit: «Hagene en est la cause, héros vaillants et bons.»

Ils répondirent à la dame: «Comment cela s'est-il fait? car naguère encore nous vous avons vue joyeuse. Quelque brave que soit celui qui vous a affligée, dites-nous de vous venger, et il lui en coûtera la vie.

«—À celui qui vengera mon offense, toujours je serai obligée. Je suis prête à lui accorder tout ce qu'il désirera. Je vous en prie à genoux, ajouta la femme du Roi, vengez-moi de Hagene, et qu'il perde la vie!»

Aussitôt soixante hommes hardis ceignirent l'épée. Pour l'amour de Kriemhilt, ils voulaient aller trouver Hagene et tuer ce guerrier très-vaillant, ainsi que le joueur de viole. Ils se consultèrent à cet effet.

La Reine, voyant la troupe si peu nombreuse, dit aux guerriers d'une humeur irritée: «Quittez la résolution que vous avez prise. Jamais vous ne pourriez lutter en si petit nombre contre le terrible Hagene.

«Mais quelque vaillant et quelque fort que soit Hagene de Troneje, celui qui est assis près de lui, Volkêr le joueur de viole est encore beaucoup plus fort. C'est un homme terrible. Non, vous ne devez pas attaquer si légèrement ces héros.»

Quand ils entendirent cela, un plus grand nombre d'entre eux, quatre cents s'armèrent. La superbe Reine se réjouissait à l'idée du mal qu'elle allait infliger à ses ennemis. Il en résulta maints soucis aux guerriers.

Quand elle vit sa troupe bien armée, la Reine parla aux héros rapides: «Maintenant, attendez encore. Demeurez ici en paix. Je m'avancerai portant la couronne, vers mes ennemis.

«Je reprocherai à Hagene de Troneje, l'homme de Gunther le mal qu'il m'a fait. Je le connais si outrecuidant qu'il ne me le déniera pas. Mais aussi le mal qui lui en arrivera ne m'affligera guère.»

Le joueur de viole, cet homme prodigieusement brave, voyant la noble Reine descendre les degrés pour sortir du palais, s'adressa à son compagnon d'armes:

«Voyez, ami Hagene, comme elle s'avance superbe, celle qui nous a invités traîtreusement en ce pays. Jamais je ne vis avec femme de roi marcher tant d'hommes portant l'épée à la main et armés en guerre.

«Savez-vous, ami Hagene, s'ils ont de la haine contre vous? S'il en est ainsi, je vous conseille de bien veiller à votre vie et à votre honneur. Oui, cela me paraît sage, car, si je ne m'abuse, ils ont le cœur irrité.

«Et tous sont larges d'épaules, et il est temps pour celui qui veut se défendre! Je crois qu'ils portent leurs brillantes cottes de mailles, mais personne ne m'a dit à qui ils en veulent.»

Hagene, l'homme hardi, répondit l'âme ulcérée: «Je sais bien que c'est pour m'attaquer qu'ils ont pris en main leurs armes brillantes; mais je puis encore leur échapper et retourner au pays des Burgondes.

«Maintenant, dites-moi, ami Volkêr, consentez-vous à me secourir, si les hommes de Kriemhilt veulent m'attaquer? Au nom de l'amitié que vous me portez, répondez; moi désormais je vous serai toujours fidèlement dévoué.

«—Certes, je vous viendrai en aide, dit le joueur de viole. Et quand je verrais marcher contre nous le Roi avec tous ses hommes, tant que je vivrai, je ne reculerai pas d'un pied de vos côtés, par crainte.

«—Maintenant, très-noble Volkêr, je rends grâces au Dieu du ciel. Quand ils m'attaqueraient, quel autre secours dois-je désirer? Puisque vous voulez me venir en aide, ainsi que je l'apprends, l'affaire deviendra très-périlleuse pour ces guerriers.

«—Levons-nous de notre siége, ajouta le joueur de viole. Elle est reine. Si elle passe devant nous, rendons-lui honneur, c'est une femme noble. Et ainsi on prisera davantage nos personnes.

«—Non, pour l'amour de moi, dit Hagene. Ils pourraient croire, ces hommes, que j'agis par crainte et que je veux m'en aller. Jamais, pour aucun d'entre eux, je ne me lèverai de mon siége.

«Certes il nous convient de laisser là cette courtoisie. Pourquoi ferais-je honneur à qui me porte de la haine? Jamais je ne le ferai, tant que la vie me restera. Et d'ailleurs je m'inquiète peu de l'inimitié de la femme du roi Etzel.»

L'arrogant Hagene pose sur ses genoux une épée très-brillante; sur le pommeau se détache un jaspe éclatant, plus vert que l'herbe. Kriemhilt reconnut bien que c'était celle de Sîfrit.

En reconnaissant l'épée, toute sa douleur la reprit. La poignée était d'or, le fourreau, un galon rouge. Cela lui rappela ses malheurs; elle se mit à pleurer. Je pense que Hagene le hardi avait ainsi agi à dessein.

Volkêr le rapide plaça près de lui sur le banc un archet puissant, long et fort, tout semblable à un glaive large et acéré. Les deux chefs superbes étaient là assis sans nulle peur.

Ces deux hommes audacieux étaient si altiers, qu'ils ne voulurent point se lever de leur siége par crainte de qui que ce fût. La noble Reine passa devant eux et leur fit un salut plein de haine.

Elle parla: «Maintenant, sire Hagene, qui vous a envoyé quérir, que vous ayez osé chevaucher en ce pays, vous, qui savez bien tout le mal que vous m'avez fait. Avec un peu de bon sens, vous eussiez bien pu renoncer à ce voyage.

«—Personne ne m'a envoyé quérir, répondit Hagene, mais on a invité en ce pays trois chefs qui sont mes maîtres. Je suis leur homme-lige, et en de semblables voyages de cour, je suis rarement resté en arrière.»

Elle reprit: «Mais dites-moi plus: pourquoi avez-vous agi de façon à toujours provoquer ma haine? Vous avez tué Sîfrit, mon époux bien-aimé, dont je déplorerai de plus en plus la mort jusqu'à ma fin.»

Il dit: «En voilà assez, n'en dites pas davantage. Oui, je suis ce Hagene, qui a tué Sîfrit, le héros au bras puissant. Ah! comme il a payé cher les paroles injurieuses que dame Kriemhilt a adressées à la belle Brunhilt!

«Oui, sans mentir, cela est ainsi, puissante Reine; c'est moi qui suis la cause de tous vos maux. Maintenant en tire vengeance qui veut, homme ou femme. Je ne veux pas le nier, je vous ait fait grand dommage.»

Elle reprit: «Vous l'entendez, guerriers, il ne désavoue pas tous les maux qu'il m'a causés. Maintenant, hommes d'Etzel, je ne m'inquiète plus de ce qui pourra en résulter pour lui.» Ces guerriers audacieux commencèrent de s'entre-regarder.