XXIV
Hagene, le brave ménestrel, Volkêr son ami passent la nuit aux portes extérieures de la salle à veiller pour les Burgondes.
Volkêr s'assit sur une pierre sous la porte du palais; jamais il n'exista un plus généreux joueur de viole; il tira des cordes de son instrument des sons si doux, que les fiers étrangers remercièrent Volkêr! Il endormit sur sa couche maint guerrier plein de soucis. Les guerriers de Kriemhilt viennent au milieu des ténèbres pour égorger les Burgondes assoupis. La voix de Volkêr les fait fuir: «Mais ma cuirasse se refroidit tellement, dit-il, que je pense que la nuit va finir.» Le matin, Hagene et Volkêr appelés à l'église par le bruit des cloches, vont se ranger avec leurs guerriers devant la porte de la cathédrale. Kriemhilt dévorant du regard Hagene, froisse en passant les guerriers de son pays. Un tournoi commence sous les yeux du roi et de Kriemhilt! Volkêr perce de sa lance par hasard le plus beau des guerriers de Kriemhilt; que de pleurs coulent des yeux des femmes! Kriemhilt s'adresse successivement à tous les chefs de son parti; ils refusent tous d'attaquer déloyalement Hagene et ses guerriers; un sentiment très-vif d'honneur les retient tous. Kriemhilt désespère de trouver un vengeur, cependant au prix d'une belle veuve qu'elle lui promet, elle décide Blœde à élever une rixe et à faire naître l'occasion d'un combat.
Quand le seigneur Blœde connut la récompense, cette dame lui plaisant à cause de sa beauté, il se prépara à obtenir la femme charmante en combattant. Mais le guerrier devait perdre la vie dans cette entreprise.
Il dit à la Reine: «Rentrez dans la salle; avant que personne ne puisse s'en douter, je provoquerai une lutte. Il faut que Hagene expie le mal qu'il vous a fait. Je vous livrerai lié l'homme-lige du roi Gunther.
«—Maintenant, vous tous qui êtes à moi, armez-vous, s'écria Blœde. Nous irons trouver nos ennemis dans leur logis. La femme d'Etzel l'exige de moi. C'est pourquoi, ô héros, nous devons tous exposer notre vie.»
La Reine quittant Blœde prêt à combattre, alla à table avec Etzel et avec ses hommes. Elle avait préparé une terrible trahison contre les étrangers.
Je veux vous dire comment elle se rendit au banquet. On voyait des rois puissants la précéder, portant la couronne, puis maints hauts princes et d'illustres guerriers rendre de grands honneurs à la Reine.
Le Roi fit donner des siéges dans la salle à tous ses hôtes, plaçant près de lui les meilleurs et les plus élevés en dignité. Il fit servir des mets différents aux chrétiens et aux païens, mais de tout avec profusion. Ainsi le voulait ce roi sage.
Le reste de leur suite mangea dans son logement. On avait mis près d'eux des serviteurs, qui devaient leur fournir des mets avec empressement. Bientôt cette hospitalité et cette joie furent remplacées par des gémissements.
Comme on ne pouvait autrement provoquer le combat, Kriemhilt—son ancienne douleur était toujours là au fond de son âme—fit porter à table le fils d'Etzel. Comment, pour se venger, une femme pourrait-elle agir plus cruellement?
Voici venir aussitôt quatre hommes-liges d'Etzel. Ils portèrent Ortlieb, le jeune prince, à la table du Roi, où Hagene était également assis. L'enfant devait mourir sous les coups de sa haine mortelle.
Quand le Roi vit son fils, il parla affectueusement aux parents de sa femme: «Voyez, mes amis, c'est mon fils unique, celui de votre sœur. Aussi tous vous serez bons pour lui.
«S'il se développe en raison de son origine, il deviendra un homme hardi, puissant et très-noble, fort et bien fait. Si je vis encore quelque temps, je lui donnerai douze royaumes, et alors la main du jeune Ortlieb pourra bien vous servir.
«C'est pourquoi, je vous en prie, mes chers amis, quand vous retournerez vers le Rhin, emmenez avec vous le fils de votre sœur et agissez avec affection envers cet enfant.
«Élevez-le dans des idées d'honneur, jusqu'à ce qu'il devienne homme. Et si quelqu'un en votre pays vous a offensés, il vous aidera à vous venger, quand ses forces seront venues.» Kriemhilt, la femme du roi Etzel, entendit ce discours.
«—Oui, ces guerriers pourront se confier en lui, dit Hagene, s'il atteint l'âge d'homme; mais ce jeune roi est prédestiné à périr vite. On me verra rarement aller à la cour d'Ortlieb.»
Le roi fixa les yeux sur Hagene; ce discours l'affligeait. Le noble prince ne répondit rien, mais ces paroles troublèrent son âme et assombrirent son humeur. Les intentions de Hagene ne s'accordaient pas avec ces divertissements.
Ce que Hagene avait dit de l'enfant affligea tous les chefs, ainsi que le Roi. Ils étaient mécontents de devoir le supporter. Ils ignoraient ce que devait faire bientôt ce guerrier.
Beaucoup de ceux qui l'entendirent étaient si irrités qu'ils auraient voulu l'attaquer à l'instant. Le Roi lui-même l'eût fait, si son honneur le lui eût permis. Il était poussé à bout. Mais bientôt Hagene fit plus encore: il tua l'enfant sous ses yeux.
XXV
Les hommes de Blœde étaient prêts. Ils s'avancèrent au nombre de mille, revêtus de hauberts, vers le lieu où Dancwart était à table avec les varlets. La plus grande animosité éclata entre les guerriers.
Quand le sire Blœde passa devant les tables, Dancwart, le maréchal, le reçut avec empressement: «Soyez le bien-venu ici, mon seigneur Blœde. Je m'étonne de ce qui se passe, et qu'allez-vous m'apprendre?
«—Il ne t'est point permis de me saluer, dit Blœde, car ma venue doit t'apporter la mort, à cause de ton frère Hagene qui a tué Sîfrit. Il faut que les Hiunen t'en fassent porter la peine à toi et à maint autre guerrier.
«—Oh! non pas, seigneur Blœde, dit Dancwart, car ainsi nous pourrions bientôt nous repentir de notre voyage à cette cour. J'étais encore un petit enfant quand Sîfrit perdit la vie; j'ignore ce que me reproche la femme du roi Etzel.
«—Je ne puis t'en dire davantage à ce sujet, tes parents Gunther et Hagene commirent le crime; maintenant défendez-vous, étrangers. Vous ne pouvez en réchapper. Il faut que votre mort serve de satisfaction à Kriemhilt.
«—Ainsi vous ne voulez point renoncer à vos projets? dit Dancwart. J'ai regret de mes excuses. J'aurais mieux fait de me les épargner.» Le guerrier rapide d'un bond se leva de table. Il tira une épée acérée qui était forte et longue, et il asséna sur Blœde un coup si prompt de cette épée, qu'à l'instant sa tête vola à ses pieds. «Ce sera là la dot, dit Dancwart le héros, pour la fiancée de Nuodunc, à qui tu voulais offrir ton amour.
«On peut la fiancer demain à un autre époux, et s'il veut avoir le don des fiançailles, on le traitera de la même façon.» Un Hiune qui lui était dévoué lui avait dit que la Reine leur préparait de mortelles embûches.
Quand les fidèles de Blœde le virent étendu mort, ils ne voulurent point épargner plus longtemps les étrangers.
Dancwart cria à haute voix à tous les gens de la suite: «Vous voyez bien, nobles varlets, comme il en ira avec nous. Ainsi donc, étrangers que nous sommes, défendons-nous bien. Certes nous sommes en péril, quoique Kriemhilt nous ait invités si gracieusement.»
Ceux qui n'avaient point d'épée prirent les bancs et soulevèrent de dessous les pieds maints longs escabeaux. Les varlets burgondes ne voulaient point reculer. Les lourdes chaises bosselèrent maintes cuirasses.
Ah! comme ces serviteurs, loin de leur patrie, se défendirent furieusement! Ils repoussèrent les gens armés hors du bâtiment. Cinq cents d'entre ceux-ci ou même plus restèrent morts sur la place. Tous les gens de la suite étaient humides et rouges de sang.
Cette terrible nouvelle fut racontée aux guerriers d'Etzel,—c'était pour eux une amère douleur,—que Blœde et ses hommes avaient été tués, et que c'étaient le frère de Hagene et les varlets qui l'avaient fait.
Avant que le Roi s'en aperçût, les Hiunen animés par la haine se réunirent au nombre de deux mille ou même plus. Ils allèrent aux varlets,—il devait en être ainsi,—et de toute la suite n'en laissèrent pas échapper un seul.
Les infidèles amenèrent une puissante armée devant ce bâtiment. Les serviteurs étrangers se défendirent bravement, mais à quoi bon leurs valeureux efforts? ils devaient succomber. Peu de temps après, on en vint à une terrible catastrophe.
Vous pouvez ouïr des merveilles d'un événement épouvantable. Neuf mille serviteurs étaient couchés à terre massacrés, ainsi que douze chevaliers hommes-liges de Dancwart. On le vit tout seul résister encore aux ennemis.
Le bruit s'apaisa; le fracas cessa. Dancwart, la bonne épée, regarda par-dessus son épaule et s'écria: «Malheur! que d'amis j'ai perdus! Maintenant je dois tout seul, hélas! tenir tête à l'ennemi.»
Les coups d'épée tombaient pressés sur son corps. Mainte femme de héros pleura ce moment: levant son bouclier il en serra plus fort les courroies et fit ruisseler des flots de sang sur plus d'une cotte de mailles.
«Malheur à moi! quelle souffrance, s'écria le fils d'Aldriân. Maintenant reculez, guerriers Hiunen! Laissez-moi prendre de l'air; que le vent me rafraîchisse, car je suis fatigué du combat.» Et l'on vit le héros s'avancer bravement.
Ainsi épuisé de la lutte, il s'élança hors de ce logis. Que d'épées résonnèrent sur son heaume! Ceux qui n'avaient pas vu les merveilles faites par son bras, bondirent à l'encontre du guerrier du pays burgonde.
«Dieu veuille, dit Dancwart, que je puisse avoir un messager, pour faire savoir à mon frère Hagene en quelle extrémité me réduisent ces assaillants. Il me délivrerait d'eux ou il tomberait tué à mes côtés.»
Les Hiunen répondirent: «Tu seras, toi, le messager, quand nous te porterons mort devant ton frère. Alors l'homme-lige de Gunther connaîtra enfin la douleur. Tu as causé ici tant de maux au roi Etzel!»
Il reprit: «Cessez vos menaces et éloignez-vous de moi, ou je rendrai encore la cuirasse de plus d'un humide de sang. J'irai raconter moi-même la nouvelle à la cour et je me plaindrai à mon seigneur de vos furieuses attaques.»
Il se défendit si vigoureusement contre les hommes d'Etzel qu'ils n'osèrent plus attaquer avec l'épée. Ils lancèrent leurs piques dans son bouclier, qui en devint si lourd, qu'il dut le laisser tomber de son bras.
Ils crurent bien le vaincre, maintenant qu'il ne portait plus son bouclier. Mais que de profondes blessures il leur fit à travers leurs heaumes! Maint homme hardi tomba devant lui. L'audacieux Dancwart en acquit beaucoup de gloire.
Des deux côtés ils s'élancèrent sur lui, mais plus d'un s'était avancé trop vite au combat. Il courut devant ses ennemis, comme devant les chiens fuit le sanglier dans la forêt. Pouvait-il se montrer plus brave?
Il marqua sa route, en la rendant humide du sang qu'il versait. Un seul guerrier a-t-il jamais combattu ses ennemis mieux qu'il ne le fit? On vit le frère de Hagene se diriger fièrement vers la cour.
Sommeliers et échansons entendant le retentissement des épées, jetèrent hors de leurs mains le vin et les mets qu'ils apportent aux convives. Il rencontra devant les degrés maint ennemi vigoureux.
«Comment donc! sommeliers, dit le héros fatigué, songez à servir convenablement vos hôtes, apportez de bons mets à ces seigneurs et laissez-moi porter des nouvelles à mes maîtres chéris.»
Parmi ceux qui, confiants en leur force, s'avancèrent devant les marches, il en frappa quelques-uns de si lourds coups d'épée, que tous par crainte remontèrent les degrés. Sa force puissante avait accompli de grands prodiges.
Quand l'audacieux Dancwart pénétra sous la porte, il ordonna à la suite d'Etzel de reculer. Tout son vêtement était couvert de sang; il portait nue en sa main une épée très-acérée.
Au moment même où Dancwart se présentait à la porte, on portait çà et là, de table en table, Ortlieb, le prince de haute lignée. Ces horribles nouvelles causèrent la mort du petit enfant.
Dancwart cria à haute voix au guerrier: «Frère Hagene, vous restez trop longtemps assis. Je me plains à vous et au Dieu du ciel de notre détresse. Chevaliers et varlets ont été massacrés en leur logis.»
L'autre lui répondit:
«Qui a fait cela?
«—C'est le sire Blœde avec ses hommes. Mais aussi il l'a payé cher, je veux bien vous le dire: de ma main je lui ai abattu la tête.
«—C'est un léger malheur, dit Hagene, quand on vous apprend qu'un guerrier a perdu la vie par la main d'un héros. Les belles femmes auront d'autant moins à le plaindre.
«—Mais, dites-moi, frère Dancwart, comment êtes-vous si rougi de sang? J'imagine que de vos blessures vous souffrez grande douleur. Qui que ce soit, dans ce pays, qui vous les a faites, quand le mauvais démon lui viendrait en aide, il devrait le payer de sa vie.
«—Vous me voyez sain et sauf. Mes habillements sont humides de sang. Mais cela m'est venu des blessures d'autres guerriers. J'en ai tué un si grand nombre aujourd'hui, que je ne saurais les compter, dussé-je faire mon serment.»
Hagene parla:
«Frère Dancwart, garde-nous la porte et ne laisse pas sortir un seul de ces Hiunen. Je veux parler à ces guerriers, ainsi que la nécessité nous y oblige. Nos gens de service ont reçu d'eux une mort imméritée.
«—Puisque je suis camérier, répondit l'intrépide jeune homme,—et il me semble que je saurai bien servir de si puissants rois,—je garderai ces marches à mon honneur.» Rien ne pouvait être plus funeste pour les guerriers de Kriemhilt.
Hagene reprit la parole:
«—Je m'étonne grandement de ce que ces Hiunen murmurent entre eux. Je pense qu'ils se passeraient volontiers de celui qui garde la porte et qui a apporté ici aux Burgondes la fatale nouvelle.
«—Il y a longtemps que j'ai entendu dire que Kriemhilt ne pouvait oublier ses afflictions de cœur. Maintenant buvons à l'amitié et payons l'écot du vin du roi. Et d'abord, au jeune prince des Hiunen!»
Et Hagene, ce brave héros, frappa l'enfant Ortlieb si terriblement, que le sang jaillit le long de son épée sur ses mains, et que la tête sauta jusque sur les genoux de sa mère. Alors commença parmi ces guerriers un grand et effroyable carnage.
Il asséna sur le maître qui soignait l'enfant un si fort coup de son épée, qu'à l'instant sa tête tomba devant la table. C'était une triste récompense qu'il donnait là à ce maître.
Voyant près de la table d'Etzel un ménestrel, il s'élance vers lui, dans sa fureur, et lui abat la main droite sur sa viole:
«—Voilà pour ton message dans le pays des Burgondes.
«—Hélas! mes mains, s'écria Werbel. Seigneur Hagene de Troneje, que vous ai-je fait? Je vins en toute loyauté au pays de vos maîtres. Et maintenant que j'ai perdu ma main, comment ferai-je résonner les accords?»
Et quand il n'eût jamais plus joué de la viole, qu'importait à Hagene! Plein de fureur, il fit aux guerriers d'Etzel de profondes et mortelles blessures et en tua beaucoup. Ah! dans cette salle il en mit tant à mort!
Volkêr, le très-agile, se leva de table d'un bond, et son archet résonnait fortement en sa main. Le ménestrel de Gunther joua des airs effrayants. Ah! que d'ennemis il se fit parmi les Hiunen hardis!
Les trois nobles rois se levèrent aussi de table; ils auraient aimé séparer les combattants, avant que de plus grands malheurs n'arrivassent. Mais, malgré toute leur bonne volonté, ils ne purent rien empêcher, tant était terrible la colère de Volkêr et de Hagene.
Le seigneur du Rhin, voyant qu'il ne pouvait arrêter le combat, fit lui-même maintes larges blessures à travers les cottes de mailles polies de ses ennemis. C'était un héros adroit: il le fit voir d'une effroyable façon.
Le fort Gêrnôt s'élança aussi dans le combat. Avec l'épée tranchante que lui avait donnée Ruedigêr, il mit à mort plus d'un Hiune. Il causa de terribles maux aux guerriers d'Etzel.
Le plus jeune fils de dame Uote se jeta aussi dans la mêlée. Il poussa son glaive magnifique à travers les heaumes des fidèles d'Etzel, du Hiunen-lant. La main du valeureux Gîselher accomplit maints prodiges.
Quelque braves qu'ils fussent tous, les rois et leurs hommes, on vit avant tous les autres, Gîselher, ce bon héros, se tenir au premier rang en face des ennemis! Il en renversa plus d'un dans le sang avec une force terrible.
Les hommes d'Etzel se défendirent aussi vigoureusement. On voyait les étrangers parcourir la salle royale, hachant autour d'eux avec leurs épées étincelantes. De tous côtés on entendait un effroyable bruit de cris et de clameurs.
Ceux qui étaient dehors voulaient pénétrer à l'intérieur, où étaient leurs amis. Mais ils gagnaient peu de terrain du côté de la porte. Ceux qui étaient dans la salle en auraient voulu sortir; mais Dancwart n'en laissa aucun ni monter ni descendre les degrés.
Il en résulta une grande presse vers la porte, et les épées retentissaient en tombant sur les casques. Le hardi Dancwart fut en grand danger; mais son frère y veilla, ainsi que le lui commandait son affection.
Hagene cria très-haut à Volkêr:
«Voyez-vous là-bas, compagnon, mon frère lutter contre les Hiunen sous leurs coups redoublés? Ami, sauve-moi mon frère, ou nous perdrons ce héros.
«—Certes, je le ferai,» dit le joueur de viole, et il se mit en marche à travers le palais, jouant de l'archet. Une épée de fin acier résonnait en sa main à coups pressés. Les guerriers du Rhin le remercièrent avec empressement.
Volkêr le hardi dit à Dancwart:
«Vous avez supporté aujourd'hui de terribles attaques; votre frère me prie d'aller à votre secours. Voulez-vous vous placer dehors, moi je me mettrai en dedans de la salle.»
Dancwart le rapide se plaça en dehors de la porte, et il repoussait des degrés quiconque se présentait pour y monter. On entendait ses armes retentir aux mains du héros. Ainsi faisait à l'intérieur, Volkêr du pays burgonde.
Le brave ménestrel cria au-dessus des têtes de la foule:
«La salle est bien fermée, ami sire Hagene. Oui, les mains de deux héros ont mis le verrou à la porte d'Etzel; elles valent bien mille barreaux.»
Quand Hagene de Troneje vit la porte si bien gardée, il jeta son bouclier sur l'épaule, le vaillant et illustre guerrier. Puis il se mit à tirer vengeance du mal qu'on leur avait fait. Alors ses ennemis perdirent tout espoir de conserver l'existence.
Quand le seigneur de Vérone vit que Hagene, le fort, brisait tant de casques, il sauta sur son banc, le roi des Amelungen, et s'écria:
«Oui, Hagene verse la plus déplorable des boissons.»
Le souverain du pays avait de grands soucis, il n'en pouvait être autrement.—Ah! que d'amis chéris furent tués sous ses yeux,—et lui-même échappa, à grand'peine, à ses ennemis. Il était assis là plein d'angoisses: à quoi lui servait d'être roi?
Kriemhilt, la riche, appela Dietrîch:
«Venez à mon aide, noble chevalier, sauvez-moi la vie au nom de tous les princes du pays des Amelungen, car si Hagene m'atteint, je serai tuée à l'instant.
«—Comment vous aiderais-je ici, dit le seigneur Dietrîch, ô noble reine? Je veille pour moi-même! Les hommes de Gunther sont si animés de fureur, qu'en ce moment je ne puis sauver personne.
«—Oh! si vraiment, sire Dietrîch, noble et bon chevalier, montrez aujourd'hui votre vertu et votre courage, en m'aidant à sortir d'ici, ou bien j'y trouverai la mort. La crainte de ce danger m'oppresse. Oui! ma vie est en danger!
«—Je veux bien essayer si je puis vous être de quelque secours; car de longtemps je n'ai vu tant de vaillants chevaliers si furieux. Oui, je vois sous les coups d'épée le sang jaillir à travers les casques!»
Ce guerrier d'élite se mit à élever une voix si puissante, qu'elle résonnait comme le son d'une corne de bison et que le vaste Burg en retentit. La force de Dietrîch était démesurément grande.
Gunther, entendant crier cet homme dans cette terrible tempête, se mit à écouter et dit:
«La voix de Dietrîch est venue à mon oreille. Je crois que nos guerriers lui auront tué quelqu'un des siens.
«Je le vois sur la table faire signe de la main. Amis et parents du pays burgonde, cessez le combat; laissez-moi voir et écouter ce que mes hommes ont fait ici à ce guerrier.»
Le roi Gunther priant et commandant, ils arrêtèrent leurs épées au fort de la mêlée. Il se fit un effort plus grand encore pour que personne ne frappât plus. Gunther demanda en hâte au chef de Vérone de quoi il s'agissait, et il dit:
«Très-noble Dietrîch, qu'est-ce que mes amis vous ont fait ici? Je suis prêt à en faire amende honorable et à composer avec vous. Quoi qu'on vous ait fait, c'est pour moi une peine très-amère.»
Le seigneur Dietrîch parla:
—«Il ne m'est rien arrivé. Laissez-moi sortir de la salle et quitter en paix cette rude mêlée avec ma suite. En vérité, je vous en serai toujours obligé.»
Le guerrier Wolfhart s'écria:
«Pourquoi si vite supplier? Ce ménestrel n'a pas si bien fermé la porte, que nous ne l'ouvrions assez large pour pouvoir en sortir.
«—Taisez-vous donc, dit le seigneur Dietrîch, vous faites le diable!»
Le roi Gunther répondit:
«Certes, je veux vous le permettre. Emmenez hors de ce palais peu ou beaucoup de gens, excepté mes ennemis. Ceux-là resteront ici; car ils m'ont fait trop de mal ici au pays des Hiunen.»
Quand il entendit cela, Dietrîch prit à son bras la noble reine, dont l'angoisse était grande, et de l'autre côté il emmena Etzel. Et maints superbes guerriers l'accompagnèrent.
Le noble margrave Ruedigêr prit la parole:
«Si quelqu'un de plus parmi ceux qui sont prêts à vous servir, peut sortir de la salle, faites-le nous savoir. Une paix constante doit régner entre bons amis.»
Gîselher du pays burgonde répondit:
«Paix et concorde régneront entre nous, puisque vous et vos hommes vous nous êtes fidèles. C'est pourquoi sortez d'ici avec vos amis sans nulle inquiétude.»
Quand le seigneur Ruedigêr quitta la salle, cinq cents hommes ou même davantage le suivirent. Les chefs y avaient consenti en toute confiance. Depuis il en arriva grand dommage au roi Gunther.
Un guerrier d'entre les Hiunen, voyant Etzel marcher à côté de Ruedigêr, voulut profiter de l'occasion pour sortir; mais le joueur de viole lui donna un coup tel que sa tête vola aux pieds d'Etzel.
Quand le souverain du pays fut enfin hors du palais, il se retourna, et considérant Volkêr:
«Malheur à moi, à cause de ces hôtes! c'est une horrible calamité que tous mes guerriers doivent succomber sous leurs coups!
«Malheur à cette fête! dit l'illustre roi; il en est un dans la salle qui se bat comme un sanglier farouche; il se nomme Volkêr et c'est un ménestrel. Je n'ai évité la mort qu'en échappant à ce démon.
«Ses chants ont une harmonie funèbre, ses coups d'archet sont sanglants, et à ses accords maints guerriers tombent morts. Je ne sais pas pourquoi ce joueur de viole nous en veut, mais jamais je n'eus d'hôte qui me fît tant de mal.»
Le seigneur de Vérone et Ruedigêr, ces illustres guerriers, se rendirent en leur logis. Ils ne voulaient point se mêler de la lutte, et ils ordonnèrent à leurs hommes de ne point rompre la paix.
Et si les Burgondes avaient pu prévoir tous les malheurs qui devaient leur arriver par la main de ces deux hommes, ceux-ci ne seraient point si facilement sortis du palais. Ils eussent d'abord fait sentir à ces braves la force de leurs bras.
Ils avaient laissé sortir de la salle ceux qu'ils voulaient. Alors un effroyable tumulte s'éleva dans cette enceinte. Les étrangers se vengèrent de tout ce qui leur était arrivé. Que de casques il brisa, Volkêr le très-hardi!
Gunther, l'illustre roi, se tourna vers l'endroit d'où venait le bruit:
«Entendez-vous, Hagene, ces chants que Volkêr chante aux Hiunen, quand ils s'approchent des degrés. Son archet est trempé dans le sang.
«—Je regrette vivement, dit Hagene, d'être jamais resté en ma demeure séparé de ce guerrier. J'étais son compagnon et lui le mien. Si jamais nous rentrons dans notre patrie, je veux être encore son ami fidèle.
«Maintenant, vois, noble roi, combien Volkêr t'est dévoué; il mérite largement ton or et ton argent. Son archet coupe le dur acier. Il brise sur les casques les ornements au loin étincelants.
«Jamais je ne vis joueur de viole combattre aussi bravement que l'a fait le guerrier Volkêr aujourd'hui. Ses chansons retentissent à travers heaume et bouclier. Oui, il doit monter de bons chevaux et porter de magnifiques vêtements.»
De tous les parents et de tous les amis des Hiunen, aucun n'avait échappé. Le bruit cessa, car nul ne combattait plus. Ces héros hardis et adroits déposèrent les épées qu'ils tenaient en leurs mains.