VII

Ossian lui-même chante ses premières amours dans son quatrième chant.

Malvina, sa petite-fille, qui vit auprès de son vieux père pour le consoler de la perte de ses enfants et pour entendre ses chants, l'écoute. Voici ce que sa mémoire lui représente:

«Quelle est celle qui descend en chantant de la montagne, brillante comme l'arc pluvieux qui couronne la colline de Lena? C'est cette belle dont la voix inspire l'amour; c'est l'aimable fille de Toscar: plus d'une fois tu prêtas l'oreille à mes chants, plus d'une fois je vis couler les larmes de tes beaux yeux. Viens-tu pour être témoin de nos combats, ou pour entendre le récit des actions d'Oscar? Quand cesserai-je de pleurer au bord des ruisseaux de Cona! Mes années se sont écoulées dans les batailles, et la douleur assiége ma vieillesse.

«Belle Malvina, je n'étais pas, comme aujourd'hui, aveugle et flétri par les chagrins; je n'étais pas ainsi triste et dans l'abandon, lorsque la belle Evirallina m'aimait, Evirallina aux cheveux noirs, à la gorge éblouissante. Mille héros lui offrirent leurs vœux: elle refusa son amour à mille héros: une foule de braves guerriers se retirèrent dédaignés. Ossian seul plaisait à ses yeux.

«J'allai vers les ondes noires de Lego pour obtenir sa main: douze guerriers de ma nation, enfants valeureux des plaines de Morven, m'accompagnèrent. Nous arrivâmes à la demeure de Branno, l'ami des étrangers.

«De quel lieu, dit-il, viennent ces armes étrangères? Elle n'est pas facile, la conquête de la beauté qui a déjà refusé tant de guerriers d'Erin; mais sois heureux, ô toi, fils de Fingal: heureuse est la belle qui t'est réservée! Eussé-je douze beautés qui m'appelassent leur père, je les offrirais à ton choix, illustre enfant de la renommée.» À ces mots, il ouvrit la salle où était la belle Evirallina: à sa vue, la joie fit palpiter nos cœurs sous l'acier, et nous fîmes des vœux pour la fille de Branno.

«Mais au-dessus de nos têtes, au sommet de la colline parut la troupe du superbe Cormac. Huit guerriers le suivaient, et la plaine resplendissait des éclairs de leurs armes. Là étaient Colla et Duna couvert de blessures, et le puissant Toscar; et avec eux Tago et le victorieux Frestat. Suivaient Daïro, heureux dans les combats, et Dala, le boulevard des guerriers dans leur retraite. L'épée flamboyait dans la main de Cormac, ses yeux étaient pleins de douceur. Ossian prit avec lui huit de ses guerriers, l'impétueux Ullin, le généreux Mullo, le noble et gracieux Scelacha, Oglan et le fougueux Cerdal et le farouche Dumariccan: et pourquoi te nommerai-je le dernier, Ogar, si fameux sur les collines d'Arven!

«Ogar attaque Dala: ils combattent sur la plaine. Ogar songe à son poignard; c'est l'arme qu'il affectionne: il l'enfonça neuf fois dans les flancs de Dala; le sort du combat est changé: trois fois je perçai de ma lance le bouclier de Cormac; trois fois sa lance se rompit sur le mien. Ô jeune et malheureux amant! je lui tranchai la tête: cinq fois je l'agitai par sa chevelure: les amis de Cormac prirent la fuite. Quiconque alors, aimable Malvina, m'eût osé dire qu'un jour, aveugle et infirme, je passerais les nuits dans la solitude, eût eu besoin d'avoir une cotte d'armes d'une trempe bien forte, et un bras invincible.

«Mais déjà l'on n'entend plus sur la plaine obscure du Lena le son des harpes et la voix des bardes. Les vents inconstants soufflaient avec violence, et le chêne altier balançait sur ma tête son tremblant feuillage: Evirallina occupait mes pensées, lorsque dans tout l'éclat de sa beauté, et roulant dans ses pleurs l'azur de ses beaux yeux, elle m'apparut sur son nuage, et d'une voix faible:

«Ossian, dit-elle, lève-toi et sauve mon fils! sauve mon cher Oscar. Près du chêne qui est au bord du Lubar, il combat contre les enfants de Loclin....»

Elle dit et se replonge dans son nuage: je me revêts de mon armure, et ma lance soutient et précipite mes pas: mes armes retentissent; je répétais à demi-voix, suivant ma coutume dans les dangers, les antiques chansons des héros. Les guerriers de Loclin entendirent le bruit lointain de ma marche: ils fuient, mon fils les poursuit. «Reviens, mon fils, lui criai-je, reviens, ne poursuis plus l'ennemi, quoique Ossian soit derrière toi.» Il obéit à ma voix et revient sur ses pas; c'était un charme pour mon oreille que le bruit des armes d'Oscar. «Pourquoi, me dit-il, arrêtes-tu mon bras avant que la mort les ait tous enveloppés de ses ombres? Sais-tu que, farouches et terribles, ils ont assailli ton fils et Fillan? qu'ils veillaient attentifs aux alarmes de la nuit? Nos épées en ont détruit quelques-uns: mais tels que les flots de l'Océan poussés par les vents sur les sables de Mora, tels s'avancent les guerriers de Loclin sur la plaine de Lena: les fantômes de la nuit jetèrent des cris sinistres, et j'ai vu étinceler les météores, avant-coureurs de la mort. Laisse-moi réveiller le roi de Morven, lui qui sourit au danger: il ressemble au radieux enfant du ciel lorsqu'il se lève et dissipe l'orage.»

«Fingal venait de s'éveiller brusquement d'un songe, et s'appuyait sur le bouclier de Trenmor, bouclier fameux que ses pères levèrent jadis mille fois dans les guerres de leur famille. Le héros avait vu dans son sommeil l'ombre affligée d'Agandecca. Elle était venue de l'Océan, et s'était avancée seule et à pas lents sur la plaine de Lena: son visage était pâle et ses joues étaient baignées de larmes: plusieurs fois, de sa robe de nuages, elle avance sa main livide; elle l'étend sur Fingal en silence et en détournant les yeux. «Pourquoi la fille de Starno verse-t-elle des pleurs? lui dit Fingal en soupirant; pourquoi cette pâleur sur ton visage?... Elle disparaît sur les vents, et laisse Fingal au milieu des ténèbres. Elle pleurait les guerriers de sa nation qui allaient périr sous les coups de Fingal.

«Le héros s'éveille, et voit encore Agandecca dans ses pensées. Il entend le bruit des pas d'Oscar, il aperçoit la lueur de son bouclier: car le rayon naissant du matin avait déjà traversé les mers d'Ullin.

«Que fait l'ennemi, dit en se levant le roi de Morven? Entraîné par la peur, fuit-il sur les flots de l'Océan? ou attend-il un nouveau combat? Mais qu'ai-je besoin de le demander: ce sont leurs voix que m'apportent le vent du matin. Oscar, vole sur la plaine, et réveille nos ennemis pour combattre.»

«Le roi se plaça près de la roche de Lubar, et trois fois il éleva sa voix terrible. Le cerf tressaille près des sources de Cromla, et les rochers tremblent sur les collines. Tels que les nuages amassent les tempêtes et voilent l'azur des cieux, tels à la voix de Fingal accoururent les enfants du désert: toujours ses guerriers étaient émus de joie aux accents de sa voix; souvent il les avait conduits au combat et ramenés chargés des dépouilles de l'ennemi.

«Venez, guerriers intrépides, venez donner la mort: Fingal vous verra combattre. Mon épée reluira sur cette colline: elle sera l'appui de mon peuple; mais puissiez-vous n'avoir jamais besoin de son secours, tandis que le fils de Morni va combattre à ma place!... C'est lui qui va marcher à votre tête: il faut que sa gloire devienne célèbre dans nos chants. Ô vous, ombres des héros morts, hôtes légers des nuages, accueillez avec bonté mes guerriers terrassés, et conduisez-les dans l'asile de vos collines. Qu'ils puissent un jour, portés sur les vents, traverser l'espace de mes mers, me visiter dans mes songes, et réjouir quelquefois mon âme dans le silence de la nuit et du repos.

«Fillan, Oscar, et toi, beau Ryno à la lance redoutable, marchez au combat avec intrépidité; suivez le fils de Morni, contemplez les actions de son bras, et que vos épées soient rivales de la sienne. Protégez les amis de votre père, et que les guerriers des anciens temps soient présents à votre souvenir. Mes enfants, quand vous tomberiez ici sur les champs d'Erin, je vous reverrais encore: bientôt, bientôt nos froides et pâles ombres se rencontreront dans les nuages et traverseront ensemble les coteaux de Cona.»

«Tel qu'une nue épaisse et orageuse, dont les flancs enflammés sont armés d'éclairs, et qui, fuyant les rayons du matin, s'avance vers l'occident: tel s'éloigne le roi de Morven. Deux lances sont dans sa main, et son armure jette un éclat terrible... Il abandonne au vent ses cheveux blancs: souvent il se retourne et jette un regard sur le champ de bataille: trois bardes l'accompagnent, prêts à porter ses paroles à ses héros. Il s'assied sur la cime du Cromla; les mouvements de sa lance étincelante réglaient notre marche. La joie s'épanouit sur le visage d'Oscar: ses joues se colorent; ses yeux versent des larmes de plaisir: son épée paraît dans ses mains un rayon de lumière. Il s'avance, et avec un sourire il dit à Ossian: «Ô chef des combats, mon père, écoute ton fils. Retire-toi aussi, va joindre le roi de Morven, et cède-moi ta gloire. Si je péris ici, souviens-toi de cette belle solitaire, objet de mon amour, de la fille de Toscar; car je la vois penchée sur les bords du ruisseau, les joues en feu et les cheveux épars sur son sein, jetant ses regards du haut de la montagne et soupirant pour Oscar. Dis-lui que je suis sur mes collines, hôte léger des vents, et que je vole sur mes nuages à la rencontre de l'aimable fille de Toscar.

«—Élève, Oscar, élève plutôt ma tombe: je ne veux point te céder le combat; il faut que mon bras soit le plus sanglant, et t'enseigne à vaincre. Mais, mon fils, souviens-toi de placer cette épée, cet arc et ce bois de cerf dans mon étroite et sombre demeure, que tu marqueras par une pierre grisâtre. Oscar, je n'ai plus d'amante à recommander aux soins de mon fils; j'ai perdu Evirallina, l'aimable fille de Branno n'est plus.»

«Nous parlions ainsi, lorsque la voix de Gaul, apportée par les vents, vint frapper nos oreilles: il agitait dans les airs l'épée de son père, et se précipite furieux au milieu de la mort et du carnage.

«Les deux armées s'attaquent et combattent guerrier contre guerrier, fer contre fer. Les boucliers et les épées se choquent et retentissent. Les hommes tombent. Gaul fond comme un tourbillon d'Arven: la destruction suit son épée. Swaran dévore comme l'incendie allumé dans les bruyères du Cormal. Comment pourrais-je redire dans mes chants tant de noms et de morts? L'épée d'Ossian se signala aussi dans ce sanglant combat: et toi, ô mon Oscar, ô le plus grand, le meilleur de mes enfants, que tu étais terrible! Mon âme éprouvait une secrète joie, lorsque je voyais son épée étinceler sur les ennemis terrassés. Ils fuient en désordre sur la plaine de Lena: nous poursuivons, nous massacrons; comme la pierre bondit de rocher en rocher, comme la hache frappe et retentit de chêne en chêne, comme le tonnerre roule de colline en colline ses effrayants éclats: tels de la main d'Oscar et de la mienne tombaient et se suivaient et le coup et la mort.

«Mais Swaran assiége et environne le fils de Morni, comme un cercle des flots irrités. Fingal, à cette vue, se lève à demi et fait un mouvement de sa lance: «Va, Ullin, mon antique barde, va trouver Gaul, rappelle à sa mémoire les combats et l'exemple de ses ancêtres: soutiens de tes chants son courage chancelant; les chants raniment les guerriers.» Le vénérable Ullin part; il presse ses pas appesantis; il arrive et adresse à Gaul ces chants belliqueux:

«Enfant des climats où naissent les coursiers généreux; jeune roi des lances, toi dont le bras est ferme dans le péril, dont le courage inflexible ne cède jamais; toi qui diriges les coups de la mort, frappe, renverse l'ennemi: que nul de leurs vaisseaux ne reparaisse jamais sur la côte d'Inistore. Que ton bras soit comme la foudre, tes yeux comme l'éclair, ton cœur comme un rocher. Lève ton bouclier; plonge et replonge ton épée; frappe, détruis!»

«À ces chants, le cœur de Gaul s'enflamme et palpite; mais Swaran s'avance à la tête de son armée: il fend le bouclier de Gaul en deux, et les enfants d'Erin prennent la fuite.

«Alors Fingal se leva, et trois fois fit éclater sa voix. Cromla répondit à ses sons, et ses guerriers fuyants s'arrêtèrent. Ils baissèrent vers la terre leurs visages confus, et rougirent à la présence de Fingal. Il s'avançait comme un nuage pluvieux dans les ardeurs brûlantes de l'été, lorsqu'il roule et s'étend sur la colline, et que les plaines en silence attendent sa rosée. Swaran aperçoit le terrible roi de Morven, et s'arrête au milieu de sa course. Farouche et roulant ses yeux autour de lui, debout, appuyé sur sa lance et gardant un morne silence, il ressemblait dans sa taille gigantesque à un chêne antique des bords du Lubar, dont la tête penche sur le fleuve et dont les rameaux furent jadis noircis des feux du tonnerre. Il marche et se retire à pas lents sur la plaine. Les flots de ses guerriers l'entourent, et le nuage de la bataille se forme sur la colline.

«Fingal brille au milieu de ses héros, et leur dit: «Prenez mes étendards, déployez-les aux vents de Lena, qu'ils flottent comme les flammes ondoyantes de cent collines: que leurs frémissements dans les airs nous excitent au combat. Accourez, enfants d'Erin, venez vous placer près de votre roi; soyez attentifs à ses ordres. Gaul, bras invincible de la mort, jeune Oscar, qui croîs pour les combats; vaillant Connal; Dermid à la brune chevelure, et toi, Ossian, roi des chants, venez tous vous placer près du bras de votre père.»

«Nous élevâmes le Soliflamme, le brillant étendard du roi: l'âme des héros tressaillit de joie en le voyant se jouer dans les vents; il était parsemé d'or, comme l'azur nocturne de la voûte étoilée du ciel. Chaque héros avait son étendard, et chaque étendard sa troupe de guerriers.

«Voyez, dit le roi, comme l'armée de Loclin se partage sur la plaine; ils ressemblent à une forêt de chênes à demi dévastée par l'incendie, lorsque ses arbres éclaircis laissent voir par intervalles les espaces du ciel, et les météores volants dans la nuit. Que chaque chef des amis de Fingal choisisse et attaque sa troupe d'ennemis; et qu'en dépit de ce front menaçant qu'ils nous opposent, nul d'eux n'échappe sur les flots d'Inistore.—Moi, dit Gaul, je me charge des sept chefs qui sont venus du lac de Lano.—Que le sombre roi d'Inistore, dit Oscar, soit abandonné à l'épée du fils d'Ossian,—Confiez à la mienne le roi d'Inistore, dit Conna au cœur d'acier...—Ou Mudin ou moi, dit Dermid, dormira sous la terre.—Et moi, qui maintenant suis aveugle et faible, je choisis le belliqueux roi de Terman. J'ai promis de ne pas revenir sans son bouclier.—«Revenez triomphants et victorieux, ô mes héros, dit Fingal avec un regard serein: toi, Swaran, Fingal te réserve pour lui.» Aussitôt, comme mille vents furieux déchaînés sur les vallons, nos bataillons se divisent et fondent sur l'ennemi: les échos du Cromla retentissent au loin.

—Comment raconter toutes les morts qui signalèrent nos armes dans cette affreuse mêlée? Ô fille de Toscar, nos mains étaient toutes sanglantes; les rangs superbes de Loclin tombaient l'un sur l'autre, comme les terres éboulées de la montagne de Conna. La victoire suivit nos armes: pas un chef qui n'accomplît sa promesse. Tu t'assis plus d'une fois près du murmure des eaux du Brannos ô fille de Toscar: là ton sein éblouissant de blancheur s'enflait et s'élevait, comme le duvet du cygne voguant doucement sur la surface du lac, lorsque les zéphyrs enflent ses ailes. Là tu as vu plus d'une fois le soleil rougeâtre se retirer et descendre lentement derrière un épais nuage; la nuit amasser ses ombres autour de la montagne, lorsque le vent souffle par tourbillons et mugit par intervalles dans les vallées profondes. La grêle tombe, le tonnerre roule, éclate, et la foudre rase les rochers. Les esprits montent sur des rayons de feu: d'irrésistibles et vastes torrents se versent à grand bruit des montagnes: telle est, ô Malvina, l'image de ce combat... Ah! pourquoi cette larme? C'est aux filles de Loclin de pleurer. Les guerriers de leur patrie tombaient par milliers, et le sang avait rougi le fer de nos héros; mais je ne suis plus, hélas! le compagnon des héros; je suis triste, aveugle et délaissé. Donne-moi, aimable Malvina, donne-moi tes larmes; car j'ai vu les tombeaux de tous mes amis.

«Ce fut alors que Fingal vit avec douleur tomber sous ses coups un héros inconnu... Le guerrier roulait dans la poussière ses cheveux gris, et levait vers le roi ses yeux mourants: «Ah! c'est donc de ma main que tu péris, s'écrie Fingal qui le reconnaît, ô toi, l'ami d'Agandecca! J'ai vu tes larmes couler pour l'objet de mon amour dans les salles du sanguinaire Starno. Tu fus l'ennemi des ennemis de mon amante, et c'est de ma main que tu péris! Élève, ô Ullin, élève la tombe du fils de Mathon, et mêle dans tes chants son nom au nom d'Agandecca, d'Agandecca qui fut si chère à mon cœur!

«Du fond de là caverne de Cromla, Cuchullin entendit le bruit des combattants. Il appela le brave Connal et le vieux Carril. À sa voix, ces héros en cheveux blancs prirent leurs lances. Ils s'avancèrent et virent de loin les flots de la bataille, comme les vagues entassées de l'Océan agité, lorsque les vents, soufflant du côté de la mer, roulent devant eux ses vastes lames sur les sables du rivage.

«À cette vue, Cuchullin s'enflamme et fronce le sourcil: sa main se porte sur l'épée de ses pères; ses yeux roulent dans le feu et s'attachent sur l'ennemi. Trois fois il voulut courir au combat, et trois fois Connal arrêta ses pas. «Chef de l'île des Brouillards, lui dit-il, Fingal triomphe, ne cherche point à lui ravir une portion de sa gloire: il ravage et détruit comme la tempête.»

«Eh bien, Carril, reprit Cuchullin, va féliciter le roi de Morven. Dès que Loclin se sera écoulé comme le torrent après la pluie, dès que le silence régnera sur le champ de bataille, que ta voix mélodieuse se fasse entendre à l'oreille de Fingal et chante ses louanges. Donne-lui l'épée de Caithbat; car Cuchullin n'est plus digne de porter les armes de ses pères.

«Mais vous, ombres du solitaire Cromla, esprits des héros qui ne sont plus, soyez désormais les compagnons de Cuchullin, et parlez-lui quelquefois dans la grotte où il va cacher sa douleur. Non, je ne serai plus renommé parmi les guerriers célèbres. J'ai brillé comme un rayon de lumière, mais j'ai passé comme lui; je m'évanouis comme la vapeur que dissipent les vents du matin lorsqu'il vient éclairer les collines. Connal, ne me parle plus d'armes ni de combats: ma gloire est morte. J'exhalerai mes gémissements sur les vents, jusqu'à ce que la trace de mes pas s'efface sur la terre... Et toi, belle et tendre Bragela pleure la perte de ma renommée; car jamais je ne retournerai vers toi: je suis vaincu!»

VIII

Lisez encore ce début du cinquième chant sur la gloire et la mort de Fingal. Le rhythme majestueux et calme des vers est conforme au génie habituel du barde Connal:

«Alors, sur le penchant du Cromla, Connal adressa la parole à Cuchullin: «Fils de Semo, pourquoi cette sombre tristesse? Nos amis sont puissants dans les combats; et toi, guerrier, ta renommée est célèbre: nombreuses sont les morts que ta lance a données. Souvent Bragela, faisant éclater la joie dans ses beaux yeux bleus, alla au-devant de son héros lorsqu'il revenait victorieux et fumant de carnage au milieu des braves, et que ses ennemis étaient muets sous la tombe. Tes bardes charmaient ton oreille en chantant tes exploits.

«Mais vois le roi de Morven, il s'avance, et l'incendie, les torrents, les tempêtes sont l'image de sa force.—Heureux ton peuple! ô Fingal! ton bras combattra pour lui. Tu es le premier des héros dans la guerre; tu es le plus sage des rois dans la paix. Tu parles, et tes nombreux guerriers obéissent; ton acier retentit et les ennemis tremblent. Heureux est ton peuple, ô Fingal!

«Quel est ce guerrier si terrible et si impétueux dans sa course?

«Quel autre que le fils de Starno oserait venir à la rencontre du roi de Morven? Contemple le combat des deux chefs; tels combattent deux Esprits sur l'Océan et disputent à qui roulera ses flots. Le chasseur sur la colline entend le bruit de leurs efforts, et voit les vagues s'enfler et s'avancer vers les rivages d'Arven.» Ainsi parlait Connal, lorsque les deux héros se joignirent au milieu de leurs guerriers tombant de toutes parts. C'est là qu'on entendit le bruit du choc des armes et des coups redoublés. Terrible est le combat des deux rois, terribles sont leurs regards; leurs boucliers sont brisés et l'acier de leurs casques vole en éclats; ils jettent les tronçons de leurs armes, chacun d'eux s'élance pour saisir au corps son adversaire; leurs bras nerveux sont enlacés; ils s'embrassent, ils s'attirent, se balançant à droite et à gauche; dans leur lutte sanglante, leurs muscles se tendent et se déploient. Mais quand leur fureur, au comble, vint à développer toutes leurs forces, alors la colline ébranlée par leurs efforts trembla au haut de sa cime. Enfin la force de Swaran s'épuise, il tombe, et le roi de Loclin est enchaîné.

«Ainsi j'ai vu sur le Cona, Cona que ne voient plus mes yeux, ainsi j'ai vu deux collines arrachées de leurs bases par l'effort d'un torrent impétueux; leurs masses inclinées l'une vers l'autre se rapprochent; la cime de leurs arbres se touche dans les airs; bientôt toutes deux ensemble tombent et roulent avec leurs arbres et leurs rochers; le cours des fleuves est changé, et les ruines rougeâtres de leurs terres éboulées frappent au loin l'œil du voyageur.

«Enfants du roi de Morven, dit Fingal, gardez le roi de Loclin; car il a la force de mille flots irrités; son bras est instruit aux combats; il a toute la vigueur des anciens héros de sa race. Brave Gaul, et toi, Ossian, accompagnez le frère d'Agandecca, et rappelez la joie dans son âme attristée. Et vous, Oscar, Fillan et Ryno, poursuivez les débris de Loclin; et que jamais nul vaisseau ne revienne insulter nos mers.»

«Ils partent et volent comme l'éclair.

«Fingal les suit à pas lents et s'avance comme un nuage qui porte la foudre, lorsque les plaines brûlées par l'été sont dans le silence. Son épée étincelle devant lui: il rencontre un des chefs de Loclin, et lui adresse ces paroles: «Quel est celui que je vois appuyé contre le rocher? Il ne peut franchir le torrent: sa contenance annonce un héros; son bouclier est à ses côtés et sa lance s'élève comme un arbre du désert. Jeune inconnu, es-tu des ennemis de Fingal?

«—Je suis un enfant de Loclin! cria le guerrier, et mon bras n'est pas faible. Mon épouse est en pleurs dans ma demeure; mais Orla n'y rentrera jamais.

«—Veux-tu te rendre ou combattre? dit Fingal. Les ennemis ne triomphent point en ma présence, et mes amis sont célèbres dans mon palais. Étranger, suis-moi, et viens partager mes fêtes; viens poursuivre les daims de mes déserts.

«—Non, dit le héros; je secours le faible; je prêterai toujours ma force à celui qui succombe. Mon épée n'a pas encore trouvé son égale; que le roi de Morven me cède.

«—Jamais, Orla, jamais Fingal n'a cédé à un mortel. Tire ton épée et choisis ton ennemi parmi la foule de mes héros.

«—Et le roi refuse-t-il ce combat? dit Orla. Fingal est, de toute sa famille, le seul rival digne d'Orla... Mais, roi de Morven, si je succombe, puisqu'il faut que tout guerrier périsse un jour, élève ma tombe au milieu du Lena, et que ma tombe domine toutes les autres. Renvoie, au travers des mers, l'épée d'Orla à sa tendre épouse, afin que, les yeux trempés de larmes, elle puisse la montrer à son fils et allumer dans son cœur l'amour de la guerre.

«—Jeune infortuné, lui dit Fingal, pourquoi, par ces tristes discours, réveilles-tu ma douleur? Il vient un jour où il faut que les guerriers meurent, et que leurs jeunes enfants voient leurs armes oisives et suspendues aux murs de leurs demeures; mais tes vœux, Orla, seront remplis. J'élèverai ta tombe, et ta belle épouse pleurera sur ton épée.»

«Tous deux combattirent sur la plaine; mais le bras d'Orla était faible; l'épée de Fingal descend et tranche en deux son bouclier. Ses éclats volent et brillent sur la terre, comme la lune dans la nuit sur l'onde d'un ruisseau.

«—Roi de Morven, dit le héros, lève ton épée et me perce le sein. Blessé dans le combat, je suis resté ici faible et abandonné de mes amis; bientôt, ma triste aventure se répandra sur les rives du Loda et parviendra jusqu'à ma bien-aimée, lorsque, seule, elle erre dans les forêts.

«—Non, répondit le roi de Morven, jamais tu ne seras percé de ma main: je veux que ton épouse te revoie encore sur les bords du Loda, échappe des mains de la guerre; je veux que ton vieux père, que, peut-être, la vieillesse a déjà privé de la vue, entende du moins ta voix dans sa demeure... Il se lèvera plein de joie, et ses mains errantes chercheront son fils.

«—Il ne le trouvera jamais, Fingal; je mourrai dans les champs de Lena; des bardes étrangers parleront de moi; mon large baudrier cache une plaie mortelle! vois, je l'arrache de mon sein et le jette aux vents.»

«Son sang noir sort à gros bouillons de ses flancs. Il s'épuise, il pâlit, il tombe; et Fingal, attendri, se penche sur le héros expirant. Il appelle ses jeunes guerriers: «Oscar, Fillan, mes enfants, élevez la tombe d'Orla; il reposera sur cette plaine, loin du murmure agréable du Loda, loin de sa malheureuse épouse; un jour, les faibles guerriers verront l'arc suspendu dans sa demeure; ils essayeront, mais en vain, de le plier; ses dogues fidèles hurlent de douleur sur les collines; les bêtes sauvages, qu'il avait coutume de poursuivre, se réjouissent de sa mort: il est désarmé, le bras terrible des batailles; le premier des braves n'est plus!

«Élevez vos voix, embouchez le cor, enfants du roi de Morven; retournons vers Swaran, et passons la nuit dans les chants. Fillan, Oscar, Ryno, volez sur la plaine. Où donc es-tu, Ryno, jeune enfant de la gloire? Tu n'as pas coutume de répondre le dernier à la voix de ton père...

«—Ryno, dit Ullin, le premier des bardes, a rejoint les ombres de ses aïeux, les ombres de Trathal et de Trenmor. Le jeune Ryno n'est plus; son corps inanimé est étendu sur la plaine de Lena.

«—N'est-il donc déjà plus, s'écria le roi, celui de mes enfants qui était le plus léger à la course, le plus prompt à bander l'arc?... Ô mon fils! à peine ton père a-t-il eu le temps de te connaître. Ah! pourquoi faut-il que, si jeune, tu sois déjà tombé? Repose en paix sur Lena, Fingal te reverra bientôt. Bientôt ma voix cessera d'être entendue; bientôt on ne verra plus la trace de mes pas. Les bardes chanteront le nom de Fingal et les pierres parleront de sa gloire; mais toi, jeune Ryno, tu as péri, et les bardes n'ont point encore chanté ta renommée. Ullin, touche la harpe pour Ryno; dis quel héros il eût été. Adieu, toi qui étais toujours le premier sur le champ de bataille; ton père ne dirigera plus ton javelot: toi, le plus beau de mes enfants, mes yeux ne te voient plus, adieu.»

«Les larmes coulaient sur les joues de Fingal; il pleurait son fils, son fils si jeune et déjà si redoutable dans les combats!

«Quel est le guerrier dont cette tombe consacre la gloire? dit alors le généreux Fingal. Je vois quatre pierres revêtues de mousse marquer ici la sombre demeure de la mort. Que mon jeune Ryno dorme à côté de lui, qu'il repose auprès du brave. Peut-être gît ici quelque guerrier fameux qui accompagnera mon fils sur les nuages. Ô Ullin! chante et rappelle à notre mémoire les tristes habitants de la tombe. Si jamais ils n'ont fui le danger dans les champs de la valeur, mon fils, loin de ses amis, reposera près de ces héros.»

IX

Voilà les principales aventures du premier volume. Il continue avec les mêmes péripéties et sur le même ton, tantôt lyrique, tantôt épique, laissant dans l'âme la mélancolie de la gloire.

Le deuxième volume, quoique composé de plusieurs chants écrits par des bardes de l'école d'Ossian plus que par Ossian lui-même, n'est ni moins original, ni moins lugubre, ni moins beau. Parcourons-en encore les principaux passages.

Lamartine.

FIN DE L'ENTRETIEN CXLV.

CXLVIe ENTRETIEN

OSSIAN FILS DE FINGAL
(SUITE)
X

Le deuxième volume commence par un poëme en plusieurs chants, intitulé Temora. Ce poëme déroule toutes les notes lyriques ou pathétiques de ces épopées.

TEMORA

«Déjà les vagues azurées de la mer d'Ullin roulent à la clarté du jour. Les vertes collines sont revêtues de lumières, les arbres balancent leurs cimes touffues au souffle des zéphyrs, les torrents grisâtres versent leurs bruyantes ondes. Deux coteaux, chargés de chênes antiques, dominent une étroite vallée. Là coule un ruisseau tranquille. Sur ses bords était Caïrbar, souverain d'Atha, debout, appuyé sur sa lance, les yeux rouges, chargés de terreur et de tristesse. Du fond de son âme s'élève l'image de Cormac, couvert de ses horribles blessures; le pâle fantôme du jeune héros apparaît dans l'obscurité: le sang coule de ses flancs aériens. Trois fois Caïrbar jette sa lance sur la bruyère, trois fois il porte la main à sa barbe. Ses pas sont courts et pressés, souvent il s'arrête et agite ses bras nerveux. Telle une nue inconstante change de forme à chaque bouffée de vent, attriste les vallons et les menace tour à tour d'une inondation subite.

Enfin Caïrbar recueille son âme et saisit sa lance. Il tourne les yeux vers la plaine de Lena; il aperçoit les guerriers qu'il avait envoyés à la découverte sur les bords de l'Océan. La peur précipitait leurs pas; ils accouraient en regardant souvent derrière eux. Caïrbar comprit que l'ennemi s'avançait, et appela les chefs de son armée.

La terre retentit sous leurs pas; ils arrivent: tous à la fois tirent l'épée. Là paraissent Morlath, au visage sombre; Hidala, à la longue chevelure. Cormac s'appuie sur sa lance, roulant des yeux louches. Plus farouche est encore, sous deux épais sourcils, le regard de Malthos. Au milieu d'eux s'élève l'inébranlable Foldath. Sa lance est comme le sapin de Slimora qui lutte avec les vents: son bouclier porte la marque des combats, et son œil méprise le danger. Ces héros et mille autres avec eux environnaient Caïrbar. Quand l'espion de l'Océan, Morannal, arriva de la plaine de Lena, ses yeux égarés semblaient sortir de sa tête, ses lèvres étaient pâles et tremblantes.

«Eh quoi! dit-il, l'armée d'Erin est tranquille et silencieuse comme une forêt au déclin du jour, et Fingal est sur la côte! Fingal, ce roi de Morven, si terrible dans les combats!»

«As-tu vu ce guerrier, dit Caïrbar en soupirant; ses héros sont-ils en grand nombre? Lève-t-il la lance des combats, ou apporte-t-il la paix?»—«Il n'apporte pas la paix, ô Caïrbar, j'ai vu sa lance levée. Le sang de mille guerriers en rougit l'acier. Il a sauté le premier sur le rivage. La vieillesse n'a point affaibli sa vigueur. Ses membres nerveux se meuvent avec souplesse. Elle est à son côté, cette épée dont le premier coup est toujours suivi de la mort. Son bouclier terrible est tel que la lune sanglante au milieu de l'effrayante tempête. Suivent Ossian, le roi des chants, et Gaul, le premier des mortels.

Connal s'élance sur leurs traces en s'appuyant sur sa lance. Dermid laisse flotter son épaisse et noire chevelure. Le jeune chasseur du Moruth, Fillan, bande son arc. Mais quel est ce héros qui les devance? C'est Oscar, le fils d'Ossian. Son visage brille au milieu des touffes épaisses de ses cheveux qui tombent en longues boucles sur ses épaules. Ses noirs sourcils sont à moitié cachés sous l'acier de son casque; son épée pend librement à son côté. À chaque pas qu'il fait, les éclairs jaillissent de sa lance. Ô Caïrbar, j'ai fui ses regards terribles.»

Oscar, petit-fils de Fingal, tomba en trahison sous les coups du traître Caïrbar qui l'avait invité à sa fête.

Ossian accourt...

Nous trouvâmes Oscar appuyé sur son bouclier. Nous vîmes son sang autour de lui: tous nos guerriers restent muets, accablés de douleur: tous détournent la vue et pleurent. Fingal s'efforce en vain de cacher ses larmes: il se penche sur mon fils, et prononce ces paroles, vingt fois interrompues par ses soupirs:

«Oscar, tu péris au milieu de ta course! Le cœur d'un vieillard palpite sur toi. Il voit les combats que l'avenir lui promet. Ces combats sont retranchés de ta gloire. Quand la joie habitera-t-elle dans Selma? Quand la douleur sortira-t-elle de Morven? Mes enfants périssent l'un après l'autre. Fingal restera le dernier de sa race; la gloire que j'ai acquise passera. Ma vieillesse sera sans amis; assis dans mon palais solitaire, je ne te verrai point revenir triomphant, je n'entendrai point le bruit de tes armes. Pleurez, héros de Morven, Oscar ne se relèvera plus.»

Ils le pleurèrent, ô Fingal! ce héros était cher à leur cœur. Il allait combattre: l'ennemi disparaissait. La paix et la joie revenaient avec lui. Le père ne pleura point la perte de son jeune fils; le frère ne donna point des larmes à la mort de son frère chéri... Le chef du peuple n'était plus. À ses pieds Luath et Branno poussaient de tristes hurlements. Souvent Oscar poursuivit avec eux le chevreuil du désert.

Quand Oscar vit autour de lui ses amis en pleurs, sa poitrine se gonfla de soupirs. «Les gémissements de ces vieillards, nous dit-il, les cris de ces animaux fidèles, l'éclat soudain de ces chants de douleur ont attendri mon âme, cette âme jusqu'alors insensible comme l'acier de mon épée. Ossian, porte-moi sur mes collines; élève le monument de ma gloire. Place le bois d'un cerf et mon épée dons mon étroite demeure: le torrent emportera peut-être la terre qui la couvrira, le chasseur trouvera ce fer et dira: Ce fut là l'épée d'Oscar.

C'en est donc fait, ô mon fils! ô ma gloire! Oscar, je ne te verrai plus. On racontera aux autres pères les exploits de leurs enfants, et moi, je n'entendrai plus parler de mon Oscar. La mousse couvre les quatre pierres grisâtres de ta tombe: le vent gémit alentour... Nous combattrons sans toi; tu ne poursuivras plus les timides chevreuils... Quand un guerrier reviendra des guerres étrangères et dira: J'ai vu près d'un torrent la tombe d'un chef, il tomba sous les coups d'Oscar, le premier des héros! peut-être j'entendrai sa voix, peut-être alors un sentiment de joie renaîtra dans mon cœur.