XVIII

Et ce début des chants de Selma:

CHANTS DE SELMA

Étoile, compagne de la nuit, dont la tête sort brillante des nuages du couchant, et qui imprimes tes pas majestueux sur l'azur du firmament, que regardes-tu dans la plaine? Les vents orageux du jour se taisent; le bruit du torrent semble s'être éloigné; les vagues apaisées rampent au pied du rocher; les moucherons du soir, rapidement portés sur leurs ailes légères, remplissent de leurs bourdonnements le silence des airs. Étoile brillante, que regardes-tu dans la plaine? Mais je te vois t'abaisser en souriant sur les bords de l'horizon. Les vagues se rassemblent avec joie autour de toi et baignent ta radieuse chevelure. Adieu, étoile silencieuse! que le feu de mon génie brille à ta place. Je sens qu'il renaît dans toute sa force; je revois, à sa clarté, les ombres de mes amis rassemblés sur la colline de Lora; j'y vois Fingal au milieu de ses héros. Je revois les bardes mes rivaux, le vénérable Ullin, le majestueux Ryno, Alpin à la voix mélodieuse, la tendre et plaintive Minona. Ô mes amis! que vous êtes changés depuis ces jours où, dans les fêtes de Selma, nous disputions le prix du chant, semblables aux zéphyrs du printemps qui volent sur la colline et viennent tour à tour, avec un doux murmure, agiter mollement l'herbe naissante!

Ce fut dans une de ces fêtes qu'on vit la tendre Minona s'avancer, pleine de charmes. Ses yeux baissés s'humectèrent de pleurs: les âmes des héros furent attendries quand elle éleva sa voix mélodieuse. Souvent ils avaient vu la tombe de Salgar et la sombre demeure de l'infortunée Colma; Colma, à qui Salgar avait promis de revenir à la fin du jour; mais la nuit descend autour d'elle: elle se voit abandonnée sur la colline, et seule avec sa voix. Écoutons sa tendre complainte:

COLMA.

Il est nuit... je suis délaissée sur cette colline, où se rassemblent les orages. J'entends gronder les vents dans les flancs de la montagne; le torrent, enflé par la pluie, rugit le long du rocher. Je ne vois point d'asile où je puisse me mettre à l'abri. Hélas! je suis seule et délaissée.

Lève-toi, lune, sors du sein des montagnes. Étoiles de la nuit, paraissez. Quelque lumière bienfaisante ne me guidera-t-elle point vers les lieux où est mon amant? Sans doute il repose, en quelque lieu solitaire, des fatigues de la chasse, son arc détendu à ses côtés, et ses chiens haletant autour de lui. Hélas! il faudra donc que je passe la nuit, abandonnée, sur cette colline! Le bruit des torrents et des vents redouble encore, et je ne puis entendre la voix de mon amant!

Pourquoi mon fidèle Salgar tarde-t-il si longtemps, malgré sa promesse? Voici le rocher, l'arbre et le ruisseau où tu m'avais promis de revenir avant la nuit. Ah! mon cher Salgar, où es-tu? Pour toi j'ai quitté mon frère; pour toi j'ai fui mon père. Depuis longtemps nos deux familles sont ennemies; mais nous, ô mon cher Salgar! nous ne sommes pas ennemis. Vents, cessez un instant. Torrents, apaisez-vous, afin que je fasse entendre ma voix à mon amant. Salgar, Salgar, c'est moi qui t'appelle! Salgar, ici est l'arbre, ici est le rocher, ici t'attend Colma! pourquoi tardes-tu?

Ah! la lune paraît enfin: je vois l'onde briller dans le vallon; la tête grisâtre des rochers se découvre, mais je ne le vois point sur leurs cimes. Je ne vois point ses chiens le devancer et l'annoncer à son amante. Malheureuse! il faut donc que je reste seule ici! Mais qui sont ceux que j'aperçois couchés sur cette bruyère? Serait-ce mon frère et mon amant? Ô mes amis, parlez-moi donc! Ils ne répondent point: mon âme est agitée de terreur. Ah! ils sont morts; leurs épées sont rougies de sang. Ah! mon frère, mon frère, pourquoi as-tu tué mon cher Salgar? Ô Salgar! pourquoi as-tu tué mon frère? Vous m'étiez chers tous deux! Que dirai-je à votre louange? Salgar, tu étais le plus beau des habitants de la colline. Mon frère, tu étais terrible dans le combat. Ô mes amis, parlez-moi, entendez ma voix! Mais, hélas! ils se taisent, ils se taisent pour toujours; leurs cœurs sont glacés et ne battent plus sous ma main.

Ombres chéries, répondez-moi du haut de vos rochers, du haut de vos montagnes; ne craignez point de m'effrayer. Où êtes-vous allés vous reposer? Dans quelle grotte vous trouverai-je? Je n'entends point leur voix au milieu des vents; je ne les entends point me répondre dans les intervalles de silence que laissent les orages.

Je m'assieds seule avec ma douleur, et je vais attendre dans les larmes le retour du matin. Amis des morts, élevez leur tombe; mais ne la fermez pas que Colma n'y soit entrée. Ma vie s'évanouit comme un songe. Pourquoi resterais-je après eux? Je veux reposer avec les objets de ma tendresse, près de la source qui tombe du rocher. Quand la nuit montera sur la colline, je viendrai, sur l'aile des vents, déplorer en ces lieux la mort de mes amis; le chasseur m'entendra de son humble cabane: il sera effrayé et charmé de ma voix, car mes accents seront doux et touchants quand je pleurerai deux héros si chers à mon cœur.

Ainsi chantait Minona, et une aimable rougeur colorait son visage. Nos cœurs étaient serrés, et nos larmes coulaient pour Colma. Ullin s'avança avec sa harpe et nous répéta les chants d'Alpin. La voix d'Alpin était pleine de charmes; l'âme de Ryno était de feu; mais alors ils étaient descendus dans la tombe, et leur voix ne retentissait plus dans Selma. Ullin, revenant un jour de la chasse, entendit leurs chants; ils déploraient la chute de Morar, le premier des mortels. Il avait l'âme de Fingal: son épée était terrible comme l'épée d'Oscar; mais il périt. Son père le pleura; sa sœur répandit des torrents de larmes... Cette sœur infortunée, c'était Minona elle-même. Quand elle entendit chanter Ullin, elle s'éloigna, semblable à la lune qui prévoit l'orage et cache sa belle tête dans un nuage. Je touchai la harpe avec Ullin, et le chant de douleur recommença.

RYNO.

Les vents et la pluie ont cessé; le milieu du jour est calme: les nuages volent dispersés dans les airs; la lumière inconstante du soleil fuit sur les vertes collines; le torrent de la montagne roule ses eaux rougeâtres dans les rocailles du vallon. Ton murmure me plaît, ô torrent! mais la voix que j'entends est plus douce encore. C'est la voix d'Alpin qui pleure les morts. Sa tête est courbée par les ans; ses yeux rouges sont remplis de larmes. Enfant des concerts, Alpin, pourquoi ainsi seul sur la colline silencieuse? pourquoi gémis-tu comme le vent dans la forêt, ou comme la vague sur le rivage solitaire?

ALPIN.

Mes pleurs, ô Ryno, sont pour les morts, ma voix pour les habitants de la tombe. Tu es debout maintenant, ô jeune homme! et, dans ta hauteur majestueuse, tu es le plus beau des enfants de la plaine. Mais tu tomberas comme l'illustre Morar; l'étranger sensible viendra s'asseoir et pleurer sur ta tombe. Tes collines ne te connaîtront plus, et ton arc restera détendu dans ta demeure. Ô Morar! tu étais léger comme le cerf de la colline, terrible comme le météore enflammé. La tempête était moins redoutable que toi dans ta fureur. L'éclair brillait moins dans la plaine que ton épée dans le combat. Ta voix était comme le bruit du torrent après la pluie, ou du tonnerre grondant dans le lointain. Plus d'un héros succomba sous tes coups, et les feux de ta colère consumaient les guerriers. Mais quand tu revenais du combat, que ton visage était paisible et serein! Tu ressemblais au soleil après l'orage, à la lune dans le silence de la nuit; ton âme était calme comme le sein d'un lac lorsque les vents sont muets dans les airs.

Mais maintenant, que ta demeure est étroite et sombre! En trois pas je mesure l'espace qui te renferme, ô toi qui fus si grand! Quatre pierres couvertes de mousse sont le seul monument qui te rappelle à la mémoire des hommes; un arbre qui n'a plus qu'une feuille, un gazon dont les tiges allongées frémissent au souffle des vents, indiquent à l'œil du chasseur le tombeau du puissant Morar. Ô jeune Morar! il est donc vrai que tu n'es plus! Tu n'as point laissé de mère, tu n'as point laissé d'amante pour te pleurer. Elle est morte, celle qui t'avait donné le jour, et la fille de Morglan n'est plus!

Quel est le vieillard qui vient à nous, appuyé sur son bâton? L'âge a blanchi ses cheveux; ses yeux sont encore rouges des pleurs qu'il a versés; il chancelle à chaque pas. C'est ton père, ô Morar! ton père, qui n'avait d'autre fils que toi; il a entendu parler de ta renommée dans les combats et de la fuite de tes ennemis. Pourquoi n'a-t-il pas appris aussi ta blessure? Pleure, père infortuné, pleure! Mais ton fils ne t'entend point; son sommeil est profond dans la tombe, et l'oreiller où il repose est enfoncé bien avant sous la terre. Morar ne t'entendra plus; il ne se réveillera plus à la voix de son père. Quand le rayon du matin entrera-t-il dans les ombres du tombeau? quand viendra-t-il finir le long sommeil de Morar? Adieu pour jamais, le plus brave des hommes; conquérant intrépide, le champ de bataille ne te verra plus; l'ombre des forêts ne sera plus éclairée de la splendeur de ton armure: tu n'as point laissé de fils qui rappelle ta mémoire. Mais les chants d'Alpin sauveront ton nom de l'oubli; les siècles futurs apprendront ta gloire, ils entendront parler de Morar.

Aux chants d'Alpin la douleur s'éveilla dans nos âmes, mais le soupir le plus profond partit du cœur d'Armin. L'image de son fils, qui périt à la fleur de ses ans, vient se retracer à sa pensée. Carmor était auprès du vieillard.—Armin, lui dit-il, pourquoi ce soupir si profond? Ces chants doivent-ils t'attrister? La douce mélodie des chants attendrit et charme les âmes; ils sont comme la vapeur qui s'élève du sein d'un lac et se répand dans la vallée silencieuse: les fleurs se remplissent de rosée, mais le soleil reparaît, et la vapeur légère s'évanouit. Pourquoi donc cette sombre tristesse, chef de l'île de Gorma?

ARMIN.

Oui, je suis triste, et la cause de mes regrets n'est pas légère. Carmor, tu n'as point perdu ton fils, tu n'as point perdu ta fille. Le vaillant Colgar et la charmante Anyra vivent sous tes yeux. Tu vois fleurir les rejetons de ta famille; mais Armin reste le dernier de sa race. Que le lit où tu reposes est sombre, ô Daura! ô ma fille! que ton sommeil est profond dans la tombe! Quand te réveilleras-tu pour faire entendre à ton père la douceur de tes chants? Ô nuit cruelle!... Levez-vous, vents d'automne, levez-vous, soufflez sur la noire bruyère: torrents des montagnes, rugissez; et vous, tempêtes, grondez dans la cime des chênes! Roule sur les nuages brisés, ô lune! montre par intervalles ta face mélancolique et pâlissante. Rappelle à mon âme cette nuit cruelle où j'ai perdu mes enfants, où le brave Arindal, mon fils, est tombé; où la belle Daura, ma fille, s'est éteinte...

Ô ma fille! tu étais belle comme la lune sur les collines de Fura; ta blancheur surpassait celle de la neige, et ta voix était douce comme l'haleine du zéphyr. Ô mon fils! rien n'égalait la force de ton arc et la rapidité de ta lance dans les combats; ton regard ressemblait à la sombre vapeur qui s'élève sur les flots, et ton bouclier au nuage qui porte la foudre.

Armar, guerrier fameux, vint à ma demeure et rechercha l'amour de Daura; il n'essuya pas de longs refus. Les amis de ce couple aimable concevaient, de leur union, de flatteuses espérances.

Le fils d'Odgal, Erath, furieux de la mort de son frère, qu'Armar avait tué, descend sur le rivage, déguisé en vieux matelot. Il laisse sa barque à flot. Ses cheveux semblaient blanchis par l'âge; son œil était sérieux et calme. «La plus belle des femmes, dit-il, aimable fille d'Arnim, non loin d'ici s'élève dans la mer un rocher qui porte un arbre chargé de fruits vermeils. C'est là qu'Armar attend sa chère Daura. Je suis venu pour lui conduire son amante au travers des flots.»

La crédule Daura le suit: elle appelle Armar; mais l'écho du rocher répond seul à ses cris: «Armar, Armar, mon amant, pourquoi me laisses-tu dans ces lieux mourante de frayeur? Écoute, Armar, écoute, c'est Daura qui t'appelle.» Le perfide Erath regagne le rivage en éclatant de rire. Elle élève la voix, elle appelle son frère, son père: «Arindal! Armin!... quoi! personne pour secourir votre Daura?» Sa voix parvient jusqu'au rivage. Arindal descendait de la colline tout hérissé des dépouilles de la chasse: ses flèches retentissaient à son côté, son arc était dans sa main; cinq dogues noirs suivaient ses pas. Il voit le perfide Erath sur le rivage; il l'atteint, le saisit, l'attache à un chêne; de robustes liens enchaînent ses membres; il charge les vents de ses hurlements. Arindal s'élance dans le bateau, il monte sur les flots pour ramener Daura sur le rivage. Armar accourt et le prend pour le ravisseur: transporté de rage, il décoche sa flèche; elle vole, elle s'enfonce dans ton cœur, ô mon fils! tu meurs, au lieu du perfide Erath. La rame reste immobile. Mon fils tombe sur le rocher, se débat et meurt. Quelle fut ta douleur, ô Daura, quand tu vis le sang de ton frère couler à tes pieds!

Les vagues brisent le bateau contre le rocher. Armar se jette à la nage, résolu de secourir Daura ou de mourir. Un coup de vent fond tout à coup du haut de la colline sur les flots. Armar s'abîme et ne reparaît plus.

Seule sur le rocher que la mer environne, ma fille faisait retentir les airs de ses plaintes. Son père entendait ses cris redoublés, et son père ne pouvait la secourir! Toute la nuit, je restai sur le rivage. J'entrevoyais ma fille à la faible clarté de la lune; toute la nuit j'entendis ses cris. Le vent soufflait avec fureur et la pluie orageuse battait les flancs de la montagne. Avant que l'aurore parût, sa voix s'affaiblit par degrés et s'éteignit comme le murmure du zéphyr mourant dans le feuillage; la douleur avait épuisé ses forces; elle expira... Elle te laissa seul, malheureux Armin. Tu as perdu le fils qui faisait ta force dans les combats; tu as perdu la fille qui faisait ton orgueil au milieu de ses compagnes...

Depuis cette nuit affreuse, toutes les fois que la tempête descend de la montagne, toutes les fois que le vent du nord soulève les flots, je vais m'asseoir sur le rivage, et mes regards s'attachent sur le rocher fatal. Souvent, lorsque la lune luit à son couchant, j'entrevois les ombres de mes enfants: elles s'entretiennent tristement ensemble. Quoi! mes enfants, n'auriez-vous point pitié d'Armin? Ne répondrez-vous jamais à sa voix? Hélas! ils passent et ne regardent point leur père. Oui, Carmor, je suis triste, et la cause de mes regrets n'est pas légère.

Tels étaient les chants des bardes dans Selma: ils fixaient l'attention de Fingal par les accords de leurs harpes et par les récits des temps passés. Les chefs accouraient de leur colline pour entendre leurs concerts harmonieux, et comblaient d'éloges le chantre de Cona, le premier des bardes. Mais maintenant la vieillesse a glacé ma langue, et mon âme est éteinte: j'entends encore quelquefois les ombres des bardes, et je tâche de retenir leurs chants mélodieux. Mais ma mémoire m'abandonne; j'entends la voix des années qui me crie en passant: «Pourquoi Ossian chante-t-il encore? Il sera bientôt étendu dans son étroite demeure, et nul barde ne célébrera sa renommée!»

Roulez sur moi, tristes années; et, puisque vous ne m'apportez plus de joie, que la tombe s'ouvre et reçoive Ossian; car ses forces sont épuisées. Les enfants des concerts sont allés jouir du repos; ma voix reste après eux, comme un bruit qui murmure encore dans un rocher battu des flots, quand tous les vents se taisent, et que le nautonier aperçoit de loin les derniers balancements des arbres.


Faut-il s'étonner que la poésie universelle ait pris un accent plus mélancolique et plus pathétique en Europe depuis l'apparition de ces chants? Que Gœthe en Allemagne, Byron en Angleterre, et qu'une société tout entière, au sortir des immolations et des désespoirs de 1793, aient trouvé pour ces tristesses de la parole une sympathie qu'elle ne connaissait pas? La douleur, la gloire et la guerre étaient devenues les muses sévères de ce temps.