IX

Le troisième acte commence. Un crime en commande un autre; Banquo doit périr pour que le forfait de lady Macbeth soit utile.

MACBETH.

Je vous souhaite des chevaux légers et sûrs. Allez donc vous confier à leur dos. Adieu! (Banquo sort.) (Aux courtisans.) Que chacun dispose à son gré de son temps jusqu'à sept heures du soir. Pour trouver nous-même plus de plaisir au retour de la société, nous resterons seul jusqu'au souper: d'ici là, que Dieu soit avec vous!—(Sortent lady Macbeth, les seigneurs, les dames, etc.) Holà, un mot: ces hommes attendent-ils nos ordres?

UN DOMESTIQUE.

Oui, mon seigneur, ils sont à la porte du palais.

MACBETH.

Amenez-les devant nous.—Être où je suis n'est rien si l'on n'y est en sûreté.—Nos craintes se sont profondément fixées sur Banquo, et dans ce naturel empreint de souveraineté domine ce qu'il y a de plus à craindre. Ce qu'il sait oser va bien loin, et à cette disposition intrépide il joint une sagesse qui enseigne à sa valeur la route la plus sûre. Je ne vois que lui dont l'existence m'inspire de la crainte: il intimide mon génie, comme César, dit-on, celui de Marc-Antoine. Je l'ai vu gourmander les sœurs lorsqu'elles m'imposèrent le nom de roi; il leur commanda de lui parler; et alors, d'une bouche prophétique, elles le proclamèrent père d'une race de rois.—Elles n'ont placé sur ma tête qu'une couronne sans fruit et ne m'ont donné à saisir qu'un sceptre stérile que m'arrachera une main étrangère, sans qu'aucun fils sorti de moi me succède. S'il en est ainsi, c'est pour la race de Banquo que j'ai souillé mon âme; c'est pour ses enfants que j'ai assassiné cet excellent Duncan; pour eux seuls j'ai mêlé d'odieux souvenirs la coupe de mon repos, et j'aurai livré à l'ennemi du genre humain mon éternel trésor pour les faire rois! Les enfants de Banquo rois! Plutôt qu'il en soit ainsi, je t'attends dans l'arène, Destin; viens m'y combattre à outrance.—Qui va là? (Rentre le domestique avec deux assassins.) Retourne à la porte, et restes-y jusqu'à ce que nous t'appelions. (Le domestique sort.)—N'est-ce pas hier que nous avons eu ensemble un entretien?

PREMIER ASSASSIN.

C'était hier, avec la permission de votre grandeur.

MACBETH.

Eh bien, avez-vous réfléchi sur ce que je vous ai dit? Soyez sûrs que c'est lui qui autrefois vous a tenus dans l'abaissement, ce que vous m'avez attribué, à moi qui en étais innocent. Je vous en ai convaincus dans notre dernière entrevue; je vous ai fait voir jusqu'à l'évidence comment vous aviez été amusés, traversés, quels avaient été les instruments, qui les avait employés, et tant d'autres choses qui, n'eussiez-vous que la moitié d'une âme et une intelligence altérée, vous diraient: «Voilà ce qu'a fait Banquo.»

PREMIER ASSASSIN.

Vous nous l'avez fait connaître.

MACBETH.

Complétement: allons plus loin, c'est l'objet de notre seconde entrevue.—Sentez-vous en vous-mêmes la vertu de patience tellement dominante que vous laissiez passer toutes ces choses? Êtes-vous si pénétrés de l'Évangile que vous puissiez prier pour cet homme et ses enfants, lui dont la main vous a courbés vers la tombe et réduits pour toujours à la misère?

PREMIER ASSASSIN.

Nous sommes des hommes, mon seigneur.

MACBETH.

Oui, je sais que dans le catalogue on vous compte pour des hommes, de même que les chiens de chasse, les bassets, les métis, les épagneuls, barbets, loups, demi-loups y sont tous appelés du nom de chien. Ensuite, parmi ceux qui en valent la peine, on distingue l'agile, le tranquille, le fin, le chien de garde, le chasseur, chacun selon la qualité qu'a renfermée en lui la bienfaisante nature, et il en reçoit un titre particulier ajouté au nom commun sous lequel on les a tous inscrits. Il en est de même des hommes. Si vous méritez de tenir quelque rang parmi les hommes, et de n'être pas rejetés dans la dernière classe, dites-le-moi, et alors je verserai dans votre sein ce projet dont l'exécution vous délivre de votre ennemi, vous fixe dans notre cœur et notre affection; car nous ne pouvons avoir, tant qu'il vivra, qu'une santé languissante que sa mort rendra parfaite.

SECOND ASSASSIN.

Je suis un homme, mon seigneur, tellement indigné par les indignes traitements du monde, ses outrageants rebuts, que pour me venger du monde toute action me sera indifférente.

PREMIER ASSASSIN.

Et moi un homme si las de malheurs, si ballotté de la fortune, que je mettrais ma vie sur le premier hasard qui me promettrait de l'améliorer ou de m'en délivrer.

MACBETH.

Vous savez tous deux que Banquo était votre ennemi?

SECOND ASSASSIN.

Nous en sommes persuadés, mon seigneur.

MACBETH.

Il est aussi le mien, et notre inimitié est si sanglante, que chaque minute de son existence me frappe dans ce qui tient de plus près à la vie. Je pourrais, en faisant ouvertement usage de mon pouvoir, le balayer de ma vue sans en donner d'autre raison que ma volonté; mais je ne dois pas le faire, à cause de quelques-uns de mes amis qui sont aussi les siens, dont je ne dois pas négliger l'affection, et avec qui il me faudra déplorer la chute de l'homme que j'aurai renversé moi-même. Voilà ce qui me rend votre assistance précieuse: elle me donne les moyens de cacher cette action à l'œil du public, comme je le désire par un grand nombre de puissants motifs.

SECOND ASSASSIN.

Nous exécuterons, mon seigneur, ce que vous nous commanderez.

PREMIER ASSASSIN.

Oui, quand notre vie.....

MACBETH.

Votre courage perce dans votre maintien. Dans une heure au plus, je vous indiquerai le lieu où vous devez vous poster. Ayez le plus grand soin d'épier et de choisir le moment convenable, car il faut que cela soit fait ce soir, et à quelque distance du palais, et ne perdez pas de vue que j'en veux paraître entièrement innocent, et afin qu'il ne reste dans l'ouvrage ni accrocs ni défauts, qu'avec Banquo son fils Fleance qui l'accompagne, et dont l'absence n'est pas moins importante pour moi que celle de son père, subisse les destinées de cette heure de ténèbres. Consultez-vous ensemble, et prenez votre résolution. Je vous rejoins dans un moment.

LES ASSASSINS.

Elle est prise, seigneur.

MACBETH.

Je vous ferai rappeler dans un instant. Ne sortez pas de notre palais. (Les assassins sortent.) C'est une chose arrêtée.—Banquo, si c'est vers les cieux que ton âme doit prendre son vol, elle les verra ce soir.

(Il sort.)

SCÈNE II

Un autre appartement dans le palais.
Entrent LADY MACBETH et UN DOMESTIQUE.

LADY MACBETH.

Banquo est-il sorti du palais?

LE DOMESTIQUE.

Oui, madame; mais il revient ce soir.

LADY MACBETH.

Avertissez le roi que je voudrais, si cela est possible, lui dire quelques mots.

LE DOMESTIQUE.

J'y vais, madame.

(Il sort.)

LADY MACBETH.

On n'a rien gagné, et tout dépensé, quand on a obtenu son désir sans en être plus heureux: il vaut mieux être celui que nous détruisons, que de vivre par sa destruction dans des joies toujours inquiètes. (Macbeth entre.)—Qu'avez-vous, mon seigneur? pourquoi vous enfermer dans la solitude, ne cherchant pour compagnie que les images les plus funestes, toujours appliqué à des pensées qui, en vérité, devraient être mortes avec celui dont elles vous occupent? Les choses sans remède devraient être sans importance: ce qui est fait est fait.

MACBETH.

Nous avons tranché le serpent, mais nous ne l'avons pas tué; il réunira ses tronçons et redeviendra ce qu'il était, tandis que notre impuissante malice sera exposée aux dents dont il aura retrouvé la force. Mais que la structure de l'univers se décompose, que les deux mondes périssent avant que nous consentions ainsi à prendre notre repos dans la crainte, à passer le temps du sommeil dans l'affliction de ces terribles songes qui viennent nous bouleverser toutes les nuits! Il vaudrait mieux être avec le mort que, pour arriver où nous sommes, nous avons envoyé reposer en paix, que de demeurer ainsi, l'âme sur la roue, dans une angoisse sans relâche.—Duncan est dans son tombeau: sorti des redoublements de la fièvre de la vie, il dort bien; la trahison est à bout avec lui: ni le fer, ni le poison, ni les conspirations domestiques, ni les armées ennemies, rien ne peut plus l'atteindre.

LADY MACBETH.

Venez, mon cher époux, que le calme reparaisse dans vos regards troublés: soyez brillant et joyeux ce soir au milieu de vos convives.

MACBETH.

Je le serai, mon amour; et soyez de même aussi, je vous y exhorte: que votre continuelle attention s'occupe de Banquo; indiquez sa prééminence par vos regards et vos paroles.—Nous ne serons jamais en sûreté tant qu'il nous faudra sans cesse nous laver de notre grandeur dans ce cours de flatteries, et faire de nos visages le masque qui doit servir à déguiser nos cœurs.

LADY MACBETH.

Ne pensez plus à cela.

MACBETH.

Ô chère épouse, mon esprit est rempli de scorpions. Tu sais que Banquo et son fils Fleance respirent?

LADY MACBETH.

Mais la copie de nature qui leur a été remise n'est pas éternelle.

MACBETH.

Il y a même de plus cette consolation qu'ils ne sont pas inattaquables. Ainsi, tiens-toi joyeuse. Avant que la chauve-souris ait cessé son vol circulaire, avant qu'aux appels de la noire Hécate l'escarbot cuirassé ait sonné, par son murmure assoupissant, le bourdon qui appelle les bâillements de la nuit, on aura consommé une action importante et terrible.

LADY MACBETH.

Que doit-on faire?

MACBETH.

Demeure innocente de la connaissance du projet, ma chère poule, jusqu'à ce que tu applaudisses à l'action.—Viens, ô nuit, apportant ton bandeau: couvre l'œil sensible du jour compatissant, et de ta main invisible et sanguinaire arrache et mets en pièces le lien puissant qui fixe la pâleur sur mon front.—La lumière s'obscurcit, et déjà le corbeau dirige son vol vers la forêt qu'il habite. Les honnêtes habitués du jour commencent à languir et à s'assoupir, tandis que les noirs agents de la nuit se lèvent pour saisir leur proie.—Tu es étonnée de mes discours; mais sois tranquille: les choses que le mal a commencées se consolident par le mal. C'en est assez; je te prie, viens avec moi.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

Toujours à Fores.—Un parc ou une prairie donnant sur une des portes du palais.

Entrent trois ASSASSINS.

PREMIER ASSASSIN.

Mais qui t'a dit de venir te joindre à nous?

TROISIÈME ASSASSIN.

Macbeth.

SECOND ASSASSIN.

Il ne doit pas nous donner de méfiance, puisque nous le voyons parfaitement instruit de notre commission et de ce que nous avons à faire.

PREMIER ASSASSIN.

Reste donc avec nous.—Le couchant luit encore de quelques traits du jour: c'est le moment où le voyageur attardé pique avec ardeur pour gagner l'auberge située à la fin de sa journée; et celui que nous attendons ici en approche de bien près.

TROISIÈME ASSASSIN.

Écoutez; j'entends des chevaux.

BANQUO derrière le théâtre.

Donnez-nous de la lumière, holà!

SECOND ASSASSIN.

C'est sûrement lui. Tous ceux qui sont sur la liste des personnes attendues sont déjà rendus à la cour.

PREMIER ASSASSIN.

On emmène ces chevaux.

TROISIÈME ASSASSIN.

À près d'un mille d'ici; mais il a coutume, et tous en font autant, d'aller d'ici au palais en se promenant.

(Entrent Banquo et Fleance; un domestique marche devant eux avec un flambeau.)

SECOND ASSASSIN.

Un flambeau! un flambeau!

TROISIÈME ASSASSIN.

C'est lui.

PREMIER ASSASSIN.

Tenons-nous prêts.

BANQUO.

Il tombera de la pluie cette nuit.

PREMIER ASSASSIN.

Qu'elle tombe!

(Il attaque Banquo.)

BANQUO.

Ô trahison!—Fuis, cher Fleance, fuis, fuis, fuis; tu pourras me venger.—Ô scélérat!

(Il meurt. Fleance et le domestique se sauvent.)

TROISIÈME ASSASSIN.

Qui a donc éteint le flambeau?

PREMIER ASSASSIN.

N'était-ce pas le parti le plus sûr?

TROISIÈME ASSASSIN.

Il n'y en a qu'un de tombé: le fils s'est sauvé.

SECOND ASSASSIN.

Nous avons manqué la plus belle moitié de notre coup.

PREMIER ASSASSIN.

Allons toujours dire ce qu'il y a de fait.

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

Un appartement d'apparat dans le palais.—Le banquet est préparé.

Entrent MACBETH, LADY MACBETH, ROSSE, LENOX et autres SEIGNEURS; suite.

MACBETH.

Vous connaissez chacun votre rang, prenez vos places. Depuis le premier jusqu'au dernier, je vous souhaite à tous une sincère bienvenue.

LES SEIGNEURS.

Nous rendons grâces à votre majesté.

MACBETH.

Pour nous, comme un hôte modeste, nous nous mêlerons parmi les convives. Notre hôtesse garde sa place d'honneur; mais dans un moment favorable nous lui demanderons sa bienvenue.

(Les courtisans et les seigneurs se placent, et laissent un siége au milieu pour Macbeth.)

LADY MACBETH.

Acquittez-m'en, seigneur, envers tous nos amis; car mon cœur leur dit qu'ils sont tous les bienvenus.

(Entre le premier assassin; il se tient à la porte.)

MACBETH.

Vois, ils te rendent tous des remerciements du fond de leur cœur.—Le nombre des convives est égal des deux côtés. Je m'assiérai ici au milieu.—Que la joie s'épanouisse. Tout à l'heure nous boirons une rasade à la ronde. (À l'assassin.) Il y a du sang sur ton visage.

L'ASSASSIN.

C'est donc du sang de Banquo.

MACBETH.

J'aurai plus de plaisir à te voir hors de cette salle que lui dedans. Est-il expédié?

L'ASSASSIN.

Seigneur, il a la gorge coupée; c'est moi qui lui ai rendu ce service.

MACBETH.

Tu es le premier des hommes pour couper la gorge; mais il a son mérite aussi celui qui en a fait autant à Fleance. Si c'était toi, tu n'aurais pas ton pareil.

L'ASSASSIN.

Mon royal seigneur, Fleance a échappé.

MACBETH.

Voilà mon accès qui me reprend. Sans cela tout était parfait: j'étais entier comme le marbre, établi comme le roc, au large et libre de me répandre comme l'air qui m'environne; mais maintenant je suis comprimé, resserré et emprisonné.