XIII
La conversation ne suffisait déjà plus à cette ardeur de gloire que l'éducation avait allumée dans l'âme de la jeune fille. L'époque toute littéraire et la société toute lettrée au milieu de laquelle on l'avait jetée ne s'entretenaient que des chefs-d'œuvre de la littérature; la gloire de la tribune et celle des champs de bataille, qui allaient naître pour la France révolutionnaire, n'étaient pas encore nées. Un livre était un homme, une nation, un siècle, une postérité. Voltaire et J. J. Rousseau étaient, l'un par son aptitude universelle, l'autre par son éloquence morose, les rois du bruit. Tout le monde aspirait à quelques lambeaux de leur gloire: écrire alors c'était régner. Une renaissance de la pensée libre éclatait sur l'Europe. Le foyer de cette renaissance, allumé en Angleterre un demi-siècle auparavant, était alors Paris. Cette renaissance s'appelait la philosophie française; chacun y empruntait ou y apportait son rayon. Le salon de M. Necker les condensait tous; mais, par une politique personnelle qui s'appliquait à recruter des partisans dans tous les partis de la pensée, monsieur et madame Necker gardaient une certaine neutralité caressante entre tous ces philosophes et tous ces écrivains, promulguant les principes, ajournant les applications, ménageant les rivalités, vénérant le passé, saluant l'avenir, se réfugiant dans la tolérance pour n'avoir pas à se prononcer entre la philosophie et le christianisme, entre l'aristocratie et le peuple, entre la monarchie et la république.
Par indulgence pour le crédit du ministre dont on briguait les faveurs, on était tacitement convenu de respecter cette équivoque. On s'extasiait également sur les théories philosophiques du père et sur les œuvres pieuses de la mère. Tout se conciliait dans une religiosité supérieure et élastique qui se prêtait à toutes les opinions théologiques et qui enveloppait d'une égale tolérance les sectes contraires. Mais en réalité M. Necker était alors un théiste, madame Necker une protestante. L'un et l'autre se séparaient au moins du scepticisme ou de l'athéisme régnant par une foi vive dans la Divinité, dans la Providence et dans la destinée immortelle de l'âme.
Leur fille était née dans une atmosphère plus libre que celle de Genève, ville théologique où respire toujours le souffle contentieux de Calvin; elle vivait depuis son enfance sur les genoux des philosophes, elle inclinait par sentiment comme par éducation vers la religion philosophique de son père.
L'âme éloquente de J. J. Rousseau, son compatriote, avait passé dans cette enfant. Elle était de la religion qui parlait le plus éloquemment de la nature et de la liberté en s'élevant cependant à l'adoration du Créateur: c'était alors celle du philosophe de Genève exprimée dans la profession de foi du Vicaire Savoyard.
Les philosophes, plus secs de cœur et plus implacables de logique, ne pardonnaient pas à J. J. Rousseau sa condescendance pour le christianisme, qu'ils ne remplaçaient que par l'athéisme: de là, deux sectes dans la philosophie nouvelle, celle des philosophes impies et celle des philosophes pieux. Mademoiselle Necker était de celle de son père et du fils de l'horloger, comme on appelait alors J. J. Rousseau; mais elle était surtout de la religion littéraire du moment, la déclamation, l'éloquence, la gloire, le génie humain. Elle brûlait du désir de prendre place dans la renommée du siècle, dont le salon de son père était le cénacle.