XIV
Elle essaya ses forces dans la langue qui tente et qui trompe le plus les jeunes imaginations, celle des vers. Ses premiers essais de lyrisme et de drame furent malheureux. L'outil était trop lourd pour une main d'enfant, trop lourd même pour une main de femme. À l'exception de la virile Sapho, dont cinq ou six vers attestent l'énergie poétique, aucune femme, dans aucune langue antique ou moderne, n'a laissé un seul fragment de ces vers que les siècles se transmettent en les répétant comme un monument du sentiment ou de la pensée humaine. Cette lacune universelle, dans la littérature de tous les pays et de tous les âges, est au moins une présomption contre l'aptitude des femmes à la haute poésie exprimée en vers.
De toute la création, la femme est cependant l'être le plus essentiellement poétique, puisqu'elle est certainement l'être le plus richement doué des quatre facultés qui font le poëte suprême, l'imagination, la sensibilité, l'amour, l'enthousiasme. Pourquoi donc aucune femme ne fut-elle jusqu'ici un grand poëte en vers? C'est qu'apparemment le vers est un instrument exclusivement viril qui veut, comme l'éloquence de la tribune, une main d'homme pour le faire vibrer complétement à l'oreille, au cœur, à la raison, à la passion de l'humanité. C'est le mystère de la langue plus que celui de la nature. Le vers français, dont nous avons accusé ailleurs le vice et la puérilité trop musicale dans notre poésie rimée, est cependant la dernière expression de la condensation, de l'harmonie, de la vibration, de l'image, de la grâce ou de l'énergie dans la parole humaine. C'est la transcendance du langage, c'est la concentration de la pensée ou du sentiment dans peu de mots, c'est l'explosion de la phrase éclatant comme le canon sous la charge qu'une main vigoureuse a introduite et bourrée dans le tube de bronze; c'est l'idée, le sentiment, l'image, le son, la brièveté fondus ensemble d'un seul jet au feu de l'inspiration et formant ce métal de Corinthe dont nul n'a pu découvrir le secret en le décomposant; c'est l'algèbre sans chiffres qui abrége tout, qui dit tout, qui peint tout d'un seul trait; c'est la conception et l'enfantement de l'âme en un seul acte, c'est le délire raisonné surexcitant au dernier degré les facultés expressives de l'homme, mais c'est le délire se connaissant, se possédant, s'exaltant en se jugeant, se contenant avec la suprême autorité du sang-froid comme le coursier emporté qui tiendrait lui-même son propre frein. Peut-être la tension prodigieuse d'esprit nécessaire au grand poëte pour cette éjaculation à la fois passionnée et raisonnée des vers, est-elle disproportionnée à la force et à la délicatesse des organes de la pensée dans la femme? Peut-être sa main débile, qui n'a pas été façonnée pour l'effort, ne peut-elle jamais parvenir à tendre assez puissamment la corde de l'arc pour que la flèche du vers atteigne le but et touche l'âme en la charmant, comme le trait invisible de l'archer qui déchire l'air en le traversant et qui résonne à l'oreille en perçant le cœur? Nous l'ignorons, mais c'est un fait historique et universel qu'aucune femme encore n'a pu chanter comme Homère ni parler comme Démosthène.
Le poëme et le discours sont œuvres viriles, parce que l'un est le trépied, l'autre la tribune; l'un monte trop haut dans le ciel, l'autre descend trop bas dans le tumulte humain. La femme, même la femme de génie, veut un piédestal plus rapproché des yeux et des cœurs.