XLII

Elle se décida à la fuite. Le récit de cette fuite rouvre toutes les cicatrices d'un cœur de fille et de mère déchiré dans ses affections, dans ses souvenirs et dans ses habitudes.

«Déchirée la veille par l'incertitude, je parcourus, dit-elle, le parc de Coppet; je m'assis dans tous les lieux où mon père avait coutume de se reposer pour contempler la nature; je revis ces mêmes beautés des ondes et de la verdure que nous avions souvent admirées ensemble; je leur dis adieu en me recommandant à leur douce influence. Le monument qui renferme les cendres de mon père et de ma mère, et dans lequel, si le bon Dieu le permet, les miennes doivent être déposées, était une des principales causes de mes regrets en m'éloignant des lieux que j'habitais; mais je trouvais presque toujours, en m'en approchant, une sorte de force qui me semblait venir d'en haut. Je passai une heure en prière devant cette porte de fer qui s'est refermée sur les restes du plus noble des humains, et là, mon âme fut convaincue de la nécessité de partir. Je me rappelai ces vers fameux de Claudien, dans lesquels il exprime l'espèce de doute qui s'élève dans les âmes les plus religieuses lorsqu'elles voient la terre abandonnée aux méchants et le sort des mortels comme flottant au gré du hasard. Je sentais que je n'avais plus la force d'alimenter l'enthousiasme qui développait en moi tout ce que je puis avoir de bon, et qu'il me fallait entendre parler ceux qui pensaient comme moi pour me fier à ma propre croyance et conserver le culte que mon père m'avait inspiré. J'invoquai plusieurs fois, dans cette anxiété, la mémoire de mon père, de cet homme, le Fénelon de la politique, dont le génie était en tout l'opposé de celui de Bonaparte; et il en avait du génie, car il en faut au moins autant pour se mettre en harmonie avec le ciel que pour évoquer à soi tous les moyens déchaînés par l'absence des lois divines et humaines. J'allai revoir le cabinet de mon père, où son fauteuil, sa table et ses papiers sont encore à la même place; j'embrassai chaque trace chérie, je pris son manteau que jusqu'alors j'avais ordonné de laisser sur sa chaise, et je l'emportai avec moi pour m'en envelopper si le messager de la mort s'approchait de moi. Ces adieux terminés, j'évitai le plus que je pus les autres adieux qui me faisaient trop de mal, et j'écrivis aux amis que je quittais, en ayant pris soin que ma lettre ne leur fût remise que plusieurs jours après mon départ.

«Le lendemain samedi, 23 mai 1812, à deux heures après midi, je montai dans ma voiture en disant que je reviendrais pour dîner; je ne pris avec moi aucun paquet quelconque; en descendant l'avenue de Coppet, je m'évanouis; ma fille me prit la main et me dit: «Ma mère, songe que tu pars pour l'Angleterre, le pays de la liberté.» À Berne, mon fils me quitta, et, quand je ne le vis plus, je pus dire comme lord Russel: «La douleur de la mort est passée.»

Après avoir traversé l'Allemagne et la Pologne, elle se rendit en Russie pendant que Napoléon marchait avec un million d'hommes sur Moscou. L'empereur Alexandre la reçut à Pétersbourg comme il aurait reçu une alliée qui lui apportait pour concours l'opinion du monde libre, cette puissance qui équivaut aux armées et qui leur survit. Cependant elle n'osa pas résider ouvertement dans le seul pays ennemi de la France où sa résidence eût été un crime, puni peut-être dans la fortune de ses enfants. Elle chercha un asile à Stokholm auprès de ce même Bernadotte devenu prince royal de Suède. Tout fait présumer qu'elle augurait alors une fortune plus haute encore pour cet ancien ami, transfuge de la république, ennemi caché de Napoléon, allié secret et bientôt allié avoué de ses ennemis, que le flot de la guerre avait porté sur le trône de Suède et qu'un autre reflux pouvait reporter sur le trône de France. Bernadotte, Moreau et madame de Staël étaient alors les trois Coriolans de leur patrie.

Mais madame de Staël n'était française que par la conquête et par la servitude. Ce qui était crime dans Moreau et dans Bernadotte n'était en elle que légitime aspiration de sa liberté personnelle et de la liberté du monde. Après quelques mois de séjour à Stokholm, elle passa en Angleterre; elle y fut reçue avec l'enthousiasme dû à son nom, à son génie, à son indépendance. Ce fut là qu'elle vécut pendant ces deux dernières années où la fortune de Napoléon, s'écroulant pièce à pièce aussi rapidement qu'il l'avait construite, coalisa l'Europe soulevée contre lui et vengea, par l'invasion de Paris, l'invasion de tant de capitales.