XLIII
Ces représailles déplorables, mais ordinaires, du sort rouvrirent Paris à madame de Staël. Elle y rentra avec les Bourbons et avec la liberté constitutionnelle; elle y rentra, de plus, comme une exilée de la gloire que l'enthousiasme de sa patrie venge d'une longue oppression. Quel que soit le deuil de convenance qu'elle affectât un moment de porter sur les revers de l'empereur, sur la ruine de l'empire, sur l'invasion de la patrie, on ne peut croire à la sincérité bien poignante de cette douleur. Elle avait été elle-même un des membres les plus efficaces de cette coalition; elle avait recruté, comme Annibal, des ennemis à Napoléon dans tout l'univers; elle n'était rentrée que par la brèche de Paris dans Paris; elle y retrouvait la patrie, la fortune, la liberté, l'exercice de son génie, l'écho tout français de sa gloire, une grande influence sur les esprits, sur les souverains coalisés, sur les Bourbons eux-mêmes. Ces hypocrisies de sentiment ne siéent pas au véritable génie; le captif ne maudit pas sincèrement la main qui brise ses chaînes.
La rentrée de madame de Staël fut une restauration comme celle de Louis XVIII. Le roi la combla de faveurs comme roi et comme lettré; il caressa dans madame de Staël la fille de M. Necker dont jeune il avait partagé les opinions libérales, l'ennemie de Napoléon, la femme éloquente, la femme poëte, la femme politique qui, par son exemple et par son influence, ramenait aux Bourbons les républicains convertis à la monarchie tempérée. Elle ne fut pas un débris à cette époque, elle fut une puissance; son salon, où se groupaient pour l'entendre tous les hommes éminents de toutes les opinions et de toutes les nations réunies par la coalition de Paris, devint la tribune du monde. Jamais elle ne régna plus universellement sur la pensée de l'Europe. Indépendamment de ses opinions anglaises, qui la portaient à favoriser l'établissement d'un régime représentatif en France pour corriger une longue servitude et pour retremper les mœurs avilies par le despotisme, elle avait un grand intérêt de famille à complaire au roi.
La France devait à son père deux millions, que M. Necker en fuyant de Paris avait laissés en gage au trésor public. Ces deux millions, englobés dans les banqueroutes générales de la révolution, ne pouvaient être restitués à la famille de M. Necker que par une justice exceptionnelle du prince; elle en sollicitait la restitution. Cette faveur dépendait de la bienveillance autant que de l'équité du roi; une opposition acerbe et prématurée aurait aigri le gouvernement qu'il fallait fléchir. Les Bourbons n'étaient donc pas seulement pour madame de Staël la liberté et la patrie, ils étaient la fortune; elle les accueillait par réminiscence, mais elle les accueillait aussi par politique.