XLIV

Elle se hâta de profiter de la liberté de la pensée et de la parole pour publier son premier titre de gloire, ce beau livre de l'Allemagne que Napoléon avait fait impitoyablement lacérer par ses censeurs.

Ce livre, retardé ainsi par la brutalité du despotisme, parut bien plus à son heure en ce moment qu'il n'aurait fait trois ans plus tôt au milieu des destructions de la guerre européenne et au bruit de l'écroulement de l'empire. Napoléon sans le vouloir avait servi par cette tyrannie la gloire de son ennemie: ce livre fut la restauration du spiritualisme dans la philosophie, de l'originalité dans la littérature, de la liberté dans sa politique, de la conscience dans l'esprit humain. Il fit pour la littérature ce que le Génie du Christianisme de M. de Chateaubriand avait fait pour le catholicisme; il fit plus, car dans son livre de l'Allemagne madame de Staël inaugurait une force nouvelle dans le domaine de l'intelligence et de l'art. Elle créait, au lieu de la monarchie classique et plagiaire des lettres grecques et latines, la république du génie. La France se mourait d'imitation dans le fond et dans la forme des œuvres de l'esprit; elle lui ouvrait des sources neuves et intarissables d'inspiration dans l'originalité, cette muse qui se rajeunit avec les siècles. Elle trouvait le génie dans l'âme au lieu de le chercher dans l'artifice; elle faisait de la pensée exprimée par la littérature non plus un métier, mais une religion; elle réhabilitait le verbe humain avili par les lettrés de profession jusqu'à un vain battelage de mots et d'images transmis d'Athènes à Rome et de Rome à nous par les écoles.

Penser fortement, sentir sincèrement, agir dignement, parler éloquemment, agir au besoin héroïquement étaient à ses yeux une même condition littéraire. La religion, la liberté, l'amour, la vertu faisaient partie essentielle du génie. La littérature ainsi comprise, au lieu d'être un jeu de l'esprit, devenait une sublime morale révélée par le talent; c'était le culte du beau inséparable du bien et confondant la vérité et la gloire; en un mot, la littérature de la conscience au lieu de la littérature de l'imagination.