XLVIII
Mais rien ne surpasse son analyse et sa traduction du drame de Faust, par Gœthe, et cette scène à laquelle ni l'antiquité ni Shakespeare n'ont de scène tragique à opposer. Laissons parler ici madame de Staël:
«Le séducteur Faust, dit-elle, apprend que Marguerite emprisonnée a tué l'enfant qu'elle a mis au jour, espérant ainsi se dérober à la honte. Son crime a été découvert, on l'a mise en prison, et le lendemain elle doit périr sur l'échafaud. Faust maudit Méphistophélès avec fureur; Méphistophélès accuse Faust avec sang-froid, et lui prouve que c'est lui qui a désiré le mal, et qu'il ne l'a aidé que parce qu'il l'avait appelé. Une sentence de mort est portée contre Faust, parce qu'il a tué le frère de Marguerite. Néanmoins, il s'introduit en secret dans la ville, obtient de Méphistophélès les moyens de délivrer Marguerite, et pénètre de nuit dans son cachot, dont il a dérobé les clefs.
«Il entend de loin murmurer une chanson qui prouve l'égarement de son esprit; les paroles de cette chanson sont très-vulgaires, et Marguerite était naturellement pure et délicate. On peint d'ordinaire les folles, comme si la folie s'arrangeait avec les convenances et donnait seulement le droit de ne pas finir les phrases commencées, et de briser à propos le fil des idées; mais cela n'est pas ainsi: le véritable désordre de l'esprit se montre presque toujours sous des formes étrangères à la cause même de la folie, et la gaieté des malheureux est bien plus déchirante que leur douleur.
«Faust entre dans la prison; Marguerite croit qu'on vient la chercher pour la conduire à la mort.»
MARGUERITE, se soulevant sur lit de paille, s'écrie
Ils viennent! ils viennent! oh! que la mort est amère!
FAUST, bas.
Doucement, doucement, je vais te délivrer.
Il s'approche d'elle pour briser ses fers.
MARGUERITE.
Si tu es un homme, mon désespoir te touchera.
FAUST.
Plus bas, plus bas, tu éveilleras la garde par tes cris.
MARGUERITE se jette à genoux.
Qui t'a donné, barbare, cette puissance sur moi? Il n'est que minuit: pourquoi viens-tu déjà me chercher? Aie pitié de mes larmes, laisse moi vivre encore: demain matin, n'est-ce pas assez tôt? (Marguerite se relève.) Je suis pourtant si jeune, si jeune; et dois-je déjà mourir? J'étais belle aussi, c'est ce qui a fait ma perte; mon ami était alors près de moi; il est maintenant bien loin. Les fleurs de ma guirlande sont dispersées. Ne me prends pas la main avec tant de violence. Ménage-moi. Ne me laisse pas pleurer en vain. Jamais, jusqu'à ce jour, je ne t'ai vu.
FAUST.
Comment supporter sa douleur?
MARGUERITE.
Je suis tout à fait en ton pouvoir. Seulement, laisse-moi allaiter mon enfant; je l'ai pressé sur mon cœur toute la nuit. Ils me l'ont ôté pour m'affliger. N'ont-ils pas prétendu que je l'avais tué? Jamais je ne redeviendrai ce que j'étais. N'ont-ils pas chanté des chansons contre moi, ces méchants! que voulaient-ils donc dire?
FAUST, se jette à ses pieds.
Ton amant est à tes pieds; il vient ouvrir les portes de cette horrible prison.
MARGUERITE.
Oui, mettons-nous à genoux; appelons les saints à notre secours. Les cris de l'enfer se font entendre et les mauvais génies nous attendent sur le seuil de mon cachot.
FAUST.
Marguerite! Marguerite!
C'était la voix de mon ami. (Elle se précipite vers Faust, et ses fers tombent.) Où est-il? Je l'ai entendu m'appeler. Je suis libre. Personne ne pourra plus me retenir en prison. Je m'appuierai sur son bras, je me reposerai sur son sein. Il appelle Marguerite, il est là, devant la porte. Au milieu des hurlements de l'impitoyable mort, j'entends la douce et touchante harmonie de sa voix!
FAUST.
Oui, c'est moi, Marguerite!
MARGUERITE.
C'est toi; dis-le encore une fois. (Elle le serre contre son cœur.) C'est lui! c'est lui! Qu'est devenue l'angoisse des fers et de l'échafaud? C'est toi! je suis sauvée! J'aperçois devant moi la route où je te vis pour la première fois, le jardin si riant où Marthe et moi nous attendions.
FAUST.
Viens, viens.
MARGUERITE.
Il m'est si doux de rester quand tu demeures! Ah! ne t'éloigne pas!
Hâte-toi, nous payerions bien cher le moindre retard.
MARGUERITE.
Quoi! tu ne réponds point à mes embrassements? Mon ami, il y a si peu de temps que nous nous sommes quittés! as-tu donc déjà désappris à me serrer contre ton cœur? Jadis tes paroles, tes regards appelaient sur moi tout le ciel! Embrasse-moi, de grâce, embrasse-moi! Ton cœur est donc froid et muet? Qu'as-tu fait de ton amour? Qui me l'a ravi?
FAUST.
Viens, suis-moi, chère amie; prends courage; je t'aime avec transport; mais suis-moi, c'est ma seule prière.
MARGUERITE.
Es-tu bien Faust? est-ce bien toi?
FAUST.
Oui, sans doute; oui, viens.
MARGUERITE.
Tu me délivres de mes chaînes, tu me reprends de nouveau dans tes bras. D'où viens que tu n'as pas horreur de Marguerite? Sais-tu bien, mon ami, sais-tu bien qui tu délivres?
FAUST.
Viens, viens; déjà la nuit est moins profonde.
MARGUERITE.
Ma mère! c'est moi qui l'ai tuée! Mon enfant! c'est moi qui l'ai noyé! N'appartenait-il pas à toi comme à moi? Est-il donc vrai, Faust, que je te vois? N'est-ce pas un rêve? Donne-moi ta main, ta main chérie. Oh! ciel! elle est humide. Essuie-la. Je crois qu'il y a du sang! Cache-moi ton épée; où est mon frère? je t'en prie, cache-la moi.
FAUST.
Laisse donc dans l'oubli l'irréparable passé; tu me fais mourir.
MARGUERITE.
Non, il faut que tu restes. Je veux te décrire les tombeaux que tu feras préparer dès demain. Il faut donner la meilleure place à ma mère; mon frère doit être près d'elle. Moi, tu me mettras un peu plus loin; mais cependant pas trop loin, et mon enfant à droite sur mon sein: mais personne ne doit reposer à mes côtés. J'aurais voulu que tu fusses près de moi; mais c'était un bonheur doux et pur. Il ne m'appartient plus. Je me sens entraînée vers toi, et il me semble que tu me repousses avec violence; cependant tes regards sont pleins de tendresse et de bonté.
FAUST.
Ah! si tu me reconnais, viens.
MARGUERITE.
Où donc irais-je?
FAUST.
Tu seras libre.
MARGUERITE.
La tombe est là dehors. La mort épie mes pas. Viens; mais conduis-moi dans la demeure éternelle: je ne puis aller que là. Tu veux partir? Oh! mon ami, si je pouvais....
FAUST.
Tu le peux, si tu le veux; les portes sont ouvertes.
MARGUERITE.
Je n'ose pas sortir; il n'est plus pour moi d'espérance. Que me sert-il de fuir? Mes persécuteurs m'attendent. Mendier est si misérable; et surtout avec une mauvaise conscience! Il est triste aussi d'errer dans l'étranger; et d'ailleurs partout ils me saisiront.
FAUST.
Je resterai près de toi.
MARGUERITE.
Vite, vite, sauve ton pauvre enfant. Pars, suis le chemin qui borde le ruisseau; traverse le sentier qui conduit à la forêt; à gauche, près de l'écluse, dans l'étang, saisis-le tout de suite, il tendra ses mains vers le ciel; des convulsions les agitent. Sauve-le! Sauve-le!
FAUST.
Reprends tes sens; encore un pas, et tu n'as plus rien à craindre.
MARGUERITE.
Si seulement nous avions déjà passé la montagne.... L'air est si froid près de la fontaine. Là, ma mère est assise sur un rocher, et sa vieille tête est branlante. Elle ne m'appelle pas; elle ne me fait pas signe de venir; seulement ses yeux sont appesantis; elle ne s'éveillera plus. Autrefois nous nous réjouissions quand elle dormait.... Ah! quel souvenir.
FAUST.
Puisque tu n'écoutes pas mes prières, je veux t'entraîner malgré toi.
MARGUERITE.
Laisse-moi. Non, je ne souffrirai point la violence; ne me saisis pas ainsi avec ta force meurtrière. Ah! je n'ai que trop fait ce que tu as voulu.
FAUST.
Le jour paraît, chère amie! chère amie!
MARGUERITE.
Oui, bientôt il fera jour; mon dernier jour pénètre dans ce cachot; il vient pour célébrer mes noces éternelles; ne dis à personne que tu as vu Marguerite cette nuit. Malheur à ma couronne, elle est flétrie: nous nous reverrons, mais non pas dans les fêtes. La foule va se presser, le bruit sera confus; la place, les rues suffiront à peine à la multitude. La cloche sonne, le signal est donné. Ils vont lier mes mains, bander mes yeux; je monterai sur l'échafaud sanglant, et le tranchant du fer tombera sur ma tête.... Ah! le monde est déjà silencieux comme le tombeau.
FAUST.
Ciel! pourquoi donc suis-je né?
MÉPHISTOPHÉLÈS paraît à la porte.
Hâtez-vous, ou vous êtes perdus; vos délais, vos incertitudes sont funestes; mes cheveux frissonnent; le froid du matin se fait sentir.
MARGUERITE.
Qui sort ainsi de la terre? C'est lui, c'est lui; renvoyez-le. Que ferait-il dans le saint lieu? C'est moi qu'il veut enlever.
FAUST.
Il faut que tu vives.
MARGUERITE.
Tribunal de Dieu, je m'abandonne à toi!
MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.
Viens, viens, ou je te livre à la mort avec elle.
MARGUERITE.
Père céleste, je suis à toi; et vous, anges, sauvez-moi: troupes sacrées, entourez-moi, défendez-moi. Faust, c'est ton sort qui m'afflige....
MÉPHISTOPHÉLÈS
Elle est jugée.
Des voix du ciel s'écrient
Elle est sauvée.
MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust.
Suis-moi.
Méphistophélès disparaît avec Faust; on entend encore dans le fond du cachot la voix de Marguerite qui rappelle vainement son ami.
Faust! Faust!
La pièce est interrompue après ces mots. L'intention de l'auteur est sans doute que Marguerite périsse, et que Dieu lui pardonne; que la vie de Faust soit sauvée, mais que son âme soit perdue.
XLIX
Mais le génie de madame de Staël s'élève encore avec le sujet dans le troisième volume de l'Allemagne, qui traite de la philosophie, de la conscience, de la liberté, de la politique. Elle plane en philosophe, en moraliste, en citoyen, en homme d'État, sur tous les ouvrages qu'elle analyse; et comme un créateur, elle complète tout ce qu'elle touche. Les mépris du matérialisme sont sublimes.
«Les preuves de la spiritualité de l'âme ne peuvent se trouver dans l'empire des sens, le monde visible est abandonné à cet empire; mais le monde invisible ne saurait y être soumis; et si l'on n'admet pas des idées spontanées, si la pensée et le sentiment dépendent en entier des sensations, comment l'âme, dans une telle servitude, serait-elle immatérielle? Et si, comme personne ne le nie, la plupart des faits transmis, les sens sont sujets à l'erreur, qu'est-ce qu'un être normal qui n'agit que lorsqu'il est excité par des objets extérieurs et par des objets même dont les apparences sont souvent fausses?
«Un philosophe français a dit, en se servant de l'expression la plus rebutante, que la pensée n'était autre chose qu'un produit matériel du cerveau. Cette déplorable définition est le résultat le plus naturel de la métaphysique qui attribue à nos sensations l'origine de toutes nos idées. On a raison, si c'est ainsi, de se moquer de ce qui est intellectuel, et de trouver incompréhensible tout ce qui n'est pas palpable.
«Si notre âme n'est qu'une matière subtile, mise en mouvement par d'autres éléments plus ou moins grossiers, auprès desquels même elle a le désavantage d'être passive; si nos impressions et nos souvenirs ne sont que les vibrations prolongées d'un instrument dont le hasard a joué, il n'y a que des fibres dans notre cerveau, que des forces physiques dans le monde, et tout peut s'expliquer d'après les lois qui les régissent. Il reste bien encore quelques petites difficultés sur l'origine des choses et le but de notre existence, mais on a bien simplifié la question, et la raison conseille de supprimer en nous-mêmes tous les désirs et toutes les espérances que le génie, l'amour et la religion font concevoir; car l'homme ne serait alors qu'une mécanique de plus dans le grand mécanisme de l'univers: ses facultés ne seraient que des rouages, sa morale un calcul, et son culte le succès.
«Tout ce qui est visible parle à l'homme de commencement et de fin, de décadence et de destruction. Une étincelle divine est seule en nous l'indice de l'immortalité. De quelle sensation vient-elle? Toutes les sensations la combattent, et cependant elle triomphe de toutes. Quoi, dira-t-on, les causes finales, les merveilles de l'univers, la splendeur des cieux qui frappe nos regards, ne nous attestent-elles pas la magnificence et la bonté du Créateur? Le livre de la nature est contradictoire, l'on y voit les emblèmes du bien et du mal presque en égale proportion; et il en est ainsi pour que l'homme puisse exercer sa liberté entre des probabilités opposées, entre des craintes et des espérances à peu près de même force. Le ciel étoilé nous apparaît comme les parois de la divinité; mais tous les maux et tous les vices des hommes obscurcissent ces feux célestes. Une seule voix sans parole, non pas sans harmonie, sans force, mais irrésistible, proclame un Dieu au fond de notre cœur: tout ce qui est vraiment beau dans l'homme naît de ce qu'il éprouve intérieurement et spontanément: toute action héroïque est inspirée par la liberté morale; l'acte de se dévouer à la volonté divine, cet acte que toutes les sensations combattent et que l'enthousiasme seul inspire, est si noble et si pur, que les anges eux-mêmes, vertueux par nature et sans obstacle, pourraient l'envier à l'homme.
«On ne saurait nier, dira-t-on peut-être, que cette doctrine ne soit avilissante; mais néanmoins, si elle est vraie, faut-il la repousser et s'aveugler à dessein? Certes, ils auraient fait une déplorable découverte ceux qui auraient détrôné notre âme, condamné l'esprit à s'immoler lui-même, en employant ses facultés à démontrer que les lois communes à tout ce qui est physique lui conviennent; mais, grâce à Dieu, et cette expression est ici bien placée, grâce à Dieu, dis-je, ce système est tout à fait faux dans son principe, et le parti qu'en ont tiré ceux qui soutenaient la cause de l'immortalité est une preuve de plus des erreurs qu'il renferme.
«Si la plupart des hommes corrompus se sont appuyés sur la philosophie matérialiste, lorsqu'ils ont voulu s'avilir méthodiquement et mettre leurs actions en théorie, c'est qu'ils croyaient, en soumettant l'âme aux sensations, se délivrer ainsi de la responsabilité de leur conduite. Un être vertueux, convaincu de ce système, en serait profondément affligé, car il craindrait sans cesse que l'influence toute-puissante des objets extérieurs n'altérât la pureté de son âme et la force de ses résolutions. Mais, quand on voit des hommes se réjouir en proclamant qu'ils sont en tout l'œuvre des circonstances, et que ces circonstances sont combinées par le hasard, on frémit au fond du cœur de leur satisfaction perverse.
«Lorsque les sauvages mettent le feu à des cabanes, l'on dit qu'ils se chauffent avec plaisir à l'incendie qu'ils ont allumé: ils exercent alors du moins une sorte de supériorité sur le désordre dont ils sont coupables, ils font servir la destruction à leur usage; mais, quand l'homme se plaît à dégrader la nature humaine, qui donc en profitera?»
L
«C'est de la poésie, s'écrie-t-elle ailleurs, que toute cette manière de considérer le monde physique; mais on ne parvient à le connaître d'une manière certaine que par l'expérience; et tout ce qui n'est pas susceptible de preuves peut être un amusement de l'esprit, mais ne conduit jamais à des progrès solides.—Sans doute les Français ont raison de recommander aux Allemands le respect pour l'expérience; mais ils ont tort de tourner en ridicule les pressentiments de la réflexion, qui seront peut-être un jour confirmés par la connaissance des faits. La plupart des grandes découvertes ont commencé par paraître absurdes, et l'homme de génie ne fera jamais rien s'il a peur des plaisanteries; elles sont sans force quand on les dédaigne, et prennent toujours plus d'ascendant quand on les redoute. On voit dans les contes des fées des fantômes qui s'opposent aux entreprises des chevaliers et les tourmentent jusqu'à ce que ces chevaliers aient passé outre. Alors tous les sortiléges s'évanouissent, et la campagne féconde s'offre à leurs regards. L'envie et la médiocrité ont bien aussi leurs sortiléges; mais il faut marcher vers la vérité, sans s'inquiéter des obstacles apparents qui se présentent.
«Lorsque Keppler eut découvert les lois harmoniques du mouvement des corps célestes, c'est ainsi qu'il exprima sa joie: «Enfin, après dix-huit mois, une première lueur m'a éclairé, et, dans ce jour remarquable, j'ai senti les purs rayons des vérités sublimes. Rien à présent ne me retient: j'ose me livrer à ma sainte ardeur, j'ose insulter aux mortels, en leur avouant que je me suis servi de la science mondaine, que j'ai dérobé les vases d'Égypte pour en construire un temple à mon Dieu. Si l'on me pardonne, je m'en réjouirai; si l'on me blâme, je le supporterai. Le sort en est jeté, j'écris ce livre: qu'il soit lu par mes contemporains ou par la postérité, n'importe; il peut bien attendre un lecteur pendant un siècle, puisque Dieu lui-même a manqué, durant six mille années, d'un contemplateur tel que moi.» Cette expression hardie d'un orgueilleux enthousiasme prouve la force intérieure du génie.
«Gœthe a dit, sur la perfectibilité de l'esprit humain, un mot plein de sagacité: Il avance toujours en ligne spirale. Cette comparaison est d'autant plus juste qu'à beaucoup d'époques il semble reculer, et revient ensuite sur ses pas, en ayant gagné quelques degrés de plus. Il y a des moments où le scepticisme est nécessaire au progrès des sciences; il en est d'autres où, selon Hemsterhuis, l'esprit merveilleux doit l'emporter sur l'esprit géométrique. Quand l'homme est dévoré, ou plutôt réduit en poussière par l'incrédulité, cet esprit merveilleux est le seul qui rende à l'âme une puissance d'admiration, sans laquelle on ne peut comprendre la nature.
«La théorie des sciences en Allemagne a donné aux esprits un élan semblable à celui que la métaphysique avait imprimé dans l'étude de l'âme. La vie tient dans les phénomènes physiques le même rang que la volonté dans l'ordre moral. Si les rapports de ces deux systèmes les font bannir tous deux par de certaines gens, il y en a qui verraient dans ces rapports la double garantie de la même vérité. Ce qui est certain au moins, c'est que l'intérêt des sciences est singulièrement augmenté par cette manière de les rattacher toutes à quelques idées principales. Les poëtes pourraient trouver dans les sciences une foule de pensées à leur usage, si elles communiquaient entre elles par la philosophie de l'univers, et si cette philosophie de l'univers, au lieu d'être abstraite, était animée par l'inépuisable source du sentiment. L'univers ressemble plus à un poëme qu'à une machine; et s'il fallait choisir, pour le concevoir, de l'imagination ou de l'esprit mathématique, l'imagination approcherait davantage de la vérité.»
LI
Ses dédains contre la doctrine de la soi-disant vertu, fondée sur l'intérêt personnel, et sa flétrissure de l'égoïsme, s'élèvent jusqu'à la sublimité de l'invective.
«Non, certes, la vie n'est pas si aride que l'égoïsme nous l'a faite: tout n'y est pas prudence, tout n'y est pas calcul, et quand une action sublime ébranle toutes les puissances de notre être, nous ne pensons pas que l'homme généreux qui se sacrifie a bien connu, bien combiné son intérêt personnel; nous pensons qu'il immole tous les plaisirs, tous les avantages de ce monde, mais qu'un rayon divin descend dans son cœur pour lui causer un genre de félicité qui ne ressemble pas plus à tout ce que nous revêtons de ce nom, que l'immortalité à la vie.
«Ce n'est pas sans motif cependant qu'on met tant d'importance à fonder la morale sur l'intérêt personnel: on a l'air de ne soutenir qu'une théorie, et c'est en résultat une combinaison très-ingénieuse pour établir le joug de tous les genres d'autorité. Nul homme, quelque dépravé qu'il soit, ne dira qu'il ne faut pas de morale; car, celui même qui serait le plus décidé à en manquer, voudrait encore avoir à faire à des dupes qui la conservassent. Mais quelle adresse d'avoir donné pour base à la morale la prudence! Quel accès ouvert à l'ascendant du pouvoir, aux transactions de la conscience, à tous les mobiles conseils des événements!
«Si le calcul doit présider à tout, les actions des hommes seront jugées d'après le succès: l'homme dont les bons sentiments ont causé le malheur, sera justement blâmé; l'homme pervers mais habile sera justement applaudi. Enfin, les individus ne se considérant entre eux que comme des obstacles ou des instruments, ils se haïront comme obstacles, et ne s'estimeront pas plus que comme moyens. Le crime même a plus de grandeur, quand il tient au désordre des passions enflammées, que lorsqu'il a pour objet l'intérêt personnel: comment donc pourrait-on donner pour principe à la vertu ce qui déshonorerait même le crime?»