ÉLOGE DE LA MORT

Θανατου
Εγχομιον
[Thanatou
Enchomion.]

Vous avez l'air ennuyé.—Qu'avez-vous?

—Je voudrais être mort.

—Vous n'êtes pas dégoûté!

Le mieux serait de n'être pas né, de le savoir et d'en jouir en regardant les hommes et la vie.

Quelle est l'âme qui—au moment de descendre animer un être—sous deux baisers, si l'on faisait apparaître devant elle toute sa vie probable—consentirait à naître?

Qui consentirait à recommencer sa vie tout entière sans en effacer ou du moins en modifier certains jours et certaines heures?

Ma vie a été—comme celle du plus grand nombre—mélangée de bonnes et de mauvaises chance;—je n'ai pas coutume de me plaindre, n'ayant pas demandé à la vie plus qu'elle n'a à donner.

Cependant j'ai deux ou trois quarts d'heure que je ne voudrais pas recommencer, fût-ce au prix de l'immortalité.—Et notez que je ne mets certes pas dans ces quarts d'heure les quelques minutes que j'ai—il y a bien longtemps—passées sous l'eau de la Marne, à moitié étranglé, à moitié noyé par un cuirassier que j'eus le bonheur de ramener au bord.

L'enfant commence à mourir au moment où il sort du sein de sa mère;—chaque instant qui s'écoule est un pas vers la mort.

Depuis l'origine des mondes, deux hommes seuls ne sont pas morts:—Élie et Énoch, disent les livres saints.

Beaucoup de gens cependant osent croire que ce n'est peut-être pas vrai, et Tertullien, sentant le besoin d'atténuer ce prodige, prétend que leur mort n'a été que différée jusqu'à l'arrivée de l'Antéchrist, qu'ils noieront de leur sang;—ce qui, même ainsi expliqué, reste encore assez fort:

Mors dilata ut sanguine suo Antechristum extinguant. (Tertullien, De anima.)

Dans le rôle de l'homme, pour ne parler que de lui, sont compris certains devoirs, certaines opérations, certaines corvées;—il y est attiré, poussé, enfermé par divers instincts.—Ainsi il doit se reproduire et multiplier selon l'ordre donné à Abraham; il y est entraîné par l'attrait mutuel des sexes et par l'amour de ses petits;—ce qui engendre des joies et des bonheurs, mais aussi de cruelles anxiétés et angoisses.—Aussi, à ces instincts, il a été ajouté un autre instinct, c'est l'horreur irréfléchie de la mort;—sans quoi, l'homme aurait refusé de vivre plus longtemps et se serait tué à son premier mal de dents, à son premier accès de jalousie contre la femme adorée, à sa première inquiétude pour la vie de ses enfants. Dans l'ordre immuable de la nature, par la suprême intelligence, il a imposé son rôle à tout ce qui est,—depuis l'insecte microscopique dont trois cents se meuvent dans une goutte d'eau, jusqu'au Béhémoth, dont il est parlé dans le Livre de Job et dans les commentateurs de la Bible,—qui broutait chaque jour l'herbe de mille montagnes, herbe qui repoussait pendant la nuit,—buvant le Jourdain et le mettant à sec en vingt-quatre

heures, depuis le grain de poussière jusqu'aux astres et aux mondes.

L'homme a son rôle assigné dont il ne peut sortir.—J'ai lu, dans je ne sais plus quel livre de je ne sais plus quel savant,—trop savant ou peut-être pas assez savant,—que le seul emploi de l'homme et sa seule utilité dans l'ordre et les opérations de la nature est d'aspirer de l'oxygène, de brûler du carbone et d'expirer une certaine quantité donnée d'acide carbonique dont la nature a besoin pour l'ensemble de ces opérations.

Dans ce rôle, la mort est aussi nécessaire que la vie aux opérations de la nature;—elle a besoin, à un moment donné, de désagréger les divers éléments dont l'aggrégation a formé l'homme pour en faire un autre emploi;—ce qui a été chair et os doit devenir ou redevenir terre, puis herbe, et servir, par un nouveau mode d'aggrégation, à la formation d'autres êtres.

Aussi simplement que les poulets que la fermière nourrit et qui seront mis à la broche quand ils seront assez gras,—un seul atome qui se perdrait, ou manquerait à son rôle au moment fixé pour son entrée en scène dérangerait et peut-être détruirait l'ordre immuable et peut-être le monde.

Donc tout homme doit mourir par cela seul qu'il est né;—il est né pour mourir.—Peut-être la mort est-elle non seulement la fin, mais le but de la vie?

Mais cette crainte, cette horreur instinctive de la mort que l'homme avait reçue comme tous les autres animaux, lui avait été donnée comme aux autres êtres, dans une juste et nécessaire proportion. Seul, il s'est appliqué à l'augmenter, à l'exagérer et à en faire un supplice que la Providence ne lui avait pas destiné.

Il a entouré, orné la mort d'une foule de circonstances, de terreurs et d'angoisses nées de son imagination.—La nature avait fait une mort,—il en a fait une autre tout à fait terrible et empoisonnant sa vie;—la nature en avait fait une phase nécessaire de l'existence, il en a fait une torture.

On a imaginé un au-delà de la vie et de la mort—une autre vie dont la première ne serait que la préface;—on a beaucoup parlé, discouru, écrit de «l'immortalité» de l'âme: c'est un sujet sur lequel l'auteur de la nature ne nous a jusqu'ici permis que des opinions, gardant pour lui le vrai.

Jamais personne n'a pu décider, par les seules lumières de la raison humaine, si l'âme survit au corps et est immortelle,—cette pensée plaît à l'imagination et s'accorde avec certaines idées consolantes de la justice divine,—il est agréable d'y croire, mais peu facile de le concevoir. Quant aux preuves qu'on a prétendu en donner, elles ont le défaut de ne pas être des preuves: il faut avoir recours à une révélation d'en haut;—dans les questions douteuses, le mieux est de tâcher de croire la solution la plus consolante.—Quant à ce qui nous a été donné de raison, le raisonnement nous dit que nous sommes, après la mort, ce que nous étions avant la naissance, c'est-à-dire que nous n'étions rien et que nous ne sommes plus rien.—Mais il ne faut pas se fier trop entièrement à la raison;—la vue de notre intelligence a une portée bornée comme celle de nos yeux,—le vrai—le seul vrai qu'on peut affirmer, c'est que nous n'en savons rien.

Socrate—devant ses juges—leur dit: «Si j'avais un conseil à vous donner, juges voulant dire justice, vu le bon effet que mes conversations ont eu sur un assez grand nombre de nos concitoyens en les rendant plus sages, plus honnêtes, plus vertueux, vu aussi ma pauvreté, ce serait de me loger et nourrir au prytanée, comme vous l'avez accordé à d'autres. Mais on dit que vous voulez me faire mourir; je ne puis vous prier de ne pas le faire, parce que je ne sais pas s'il m'est plus avantageux de ne pas mourir que de mourir;—je puis craindre ce que je connais: la maladie, les blessures, le chagrin, l'exil, la prison.

«Mais, quant à la mort, je ne sais absolument pas ce que c'est,—et je n'en ai conséquemment aucune peur.»

Quant à l'immortalité de l'âme, je ne saurais la prouver et je n'ai aucun désir de la nier;—mais, pour propager une terreur peut-être salutaire sous certains rapports, on y a ajouté l'immortalité du corps, sans laquelle il n'y aurait pas eu moyen de faire redouter, au delà de la vie, certains supplices que les inventeurs, les ministres de toutes les religions se sont évertués à rendre épouvantables à qui mieux mieux.

Si la croyance à une autre vie avec des peines et des récompenses est un hommage à la justice raisonnablement présumée de Dieu,—il faut rendre sa justice égale à sa bonté et à sa toute-puissance—et ne pas supposer une lutte perpétuelle entre lui et le diable;—idée empruntée aux plus vieilles théories,—sorte de partie de trictrac ou de besigue où Dieu et le diable jouent nos âmes, et où, vu les conditions exagérées, promulguées pour être sauvé,—le diable triche et gagne à peu près toujours,—le nombre des âmes gagnées par Dieu étant minime, en proportion du nombre de celles filoutées par le diable.

Pour mon compte, je crois fermement à toute la justice de Dieu; mais je crois aussi fermement à sa toute-puissance et à son immense bonté. En nous créant, il a prévu notre folie, notre légèreté, notre méchanceté de singes malfaisants, et il a mis son œuvre à l'abri, en ne nous donnant la puissance de créer ni de détruire, ni un brin d'herbe, ni une goutte d'eau.

Une des causes qui ont le plus puissamment fait admettre l'hypothèse d'une autre vie, c'est une crainte vague et orgueilleuse du néant,—auquel je ne reproche que ceci, qu'on ne le voit pas, ce qui aurait bien son charme. Ayant connu la vie,—l'homme aime encore mieux souffrir que ne pas être;—il veut étendre son existence en tous sens;—il l'étend avant sa vie par le culte moins pieux qu'orgueilleux des ancêtres,—il l'étend après la vie par l'idée d'une immortalité et d'une renommée sur les lèvres de la postérité.

Quoi qu'il en soit,—il est nécessaire, fatal, que nous fassions restitution à la nature, pour les besoins de ses opérations, des éléments qui nous ont été prêtés, et dont l'aggrégation peut être utile à former notre individu; il ne faut pas penser à se dérober à cette nécessité.

Le corps est-il le vêtement, l'enveloppe et, selon quelques-uns, la prison de l'âme,—ou l'âme est-elle le résultat, le jeu, l'harmonie et la mélodie des organes?—C'est encore ce que Dieu seul pourrait nous dire et ce qu'il ne nous a pas dit.

Il faut mourir!—il n'y a pas moyen de refuser, d'escroquer à la nature les éléments de notre être qui se désagrègent—et qu'elle veut faire rentrer dans son trésor pour en faire de la terre, de la poussière, de l'herbe—que mangeront les moutons, moutons que mangera l'homme pour en faire de la chair humaine, jusqu'au jour où il faudra que homme accomplisse la restitution de soi-même.

Tout le monde est mort, tout le monde mourra.—Dans cent ans d'ici, tout ce qui est sur la terre sera dessous;—des centaines de millions d'hommes sont morts avant moi, des centaines de millions mourront après moi;—des centaines de mille mourront la même année que moi, des milliers mourront le même jour, plusieurs centaines mourront à la même minute que moi.

Le plus sage est donc de s'accoutumer à cette idée, de se la rendre quotidienne et familière, de penser à la mort et d'en parler comme on pense au sommeil de chaque nuit,—d'en entretenir ceux qui nous entourent comme on s'entretient de la naissance, de la jeunesse, de la vieillesse et de tout autre sujet,—de leur faire envisager notre départ comme une nécessité contre laquelle il n'y a pas à lutter,—qui ne sera pas un mal pour nous-même—et qui ne sera pour eux qu'un chagrin que la Providence, dans sa souveraine bonté, a rendu le plus fugace et le plus momentané des chagrins:—«Dieu mesurant, comme on l'a dit, le froid à brebis tondue,»—appréciation que je voudrais avoir faite plus que tout ce qu'on a jamais écrit sur les religions.

De leur côté, il faut que ceux qui doivent nous rendre à la terre, se préparent à ne pas trop attrister pour nous notre départ par l'aspect de douleurs—qu'on croit souvent devoir exagérer pensant faire plaisir aux mourants—ce qui est une erreur.

En effet, si l'on a—entre les opinions et les croyances, si l'on a adopté celle d'une vie future dont celle-ci n'est qu'une épreuve, comme le cocon que file la chenille pour s'y enfermer et en sortir papillon; si l'on croit que celui qui s'en va de cette vie—grâce à la miséricorde infinie de Dieu, va entrer dans la véritable vie, dans une vie heureuse et glorieuse:—on peut ressentir pour soi-même un certain regret, un certain chagrin d'être privé de sa présence; mais on doit se réjouir pour lui de le voir s'élever à cette vie bien heureuse, où on ira le rejoindre plus tard,—non pour quelques jours, comme dans cette première vie, mais pour l'éternité.—Si c'est l'autre sentiment que vous avez adopté, songez aux maux de la vie et aux ennuis de la vieillesse dont celui qui part est à jamais délivré.

J'ai connu un homme qui avait été, durant sa vie, riche, puissant, obéi entre tous;—il mourut «plein de jours» et de la mort «naturelle», c'est-à-dire lorsque la lampe, ayant consumé toute son huile, n'émet plus que quelques dernières lueurs vacillantes.

Aux suprêmes moments, on enleva sa femme, et il ne resta auprès de lui que son fils, désespéré et fondant en larmes.

—Mon ami, lui dit-il d'une voix affaiblie, tu as été un bon fils, tu n'as plus qu'une fois à m'obéir et tu ne vas pas te démentir:—je n'ai plus que quelques instants à vivre,—je me sens m'éteindre, ne va pas attrister ces derniers moments par la tristesse et par l'ennui que j'ai redoutés toute ma vie.—Passe dans la chambre à côté où il y a un piano, et joue-moi jusqu'à la fin—qui ne va pas tarder—cet air de notre pays que j'ai toujours aimé et que je t'ai fait jouer tant de fois!

Le fils, qui est grâce à Dieu, encore de ce monde, et un de mes meilleurs amis, avait été accoutumé si scrupuleusement à obéir à son père, qu'il lui baisa la main,—sortit de la chambre, alla se mettre au piano et joua l'air favori pendant une demi-heure;—quand il rentra dans la chambre de son père, le vieillard était mort.

Il fut longtemps sans oser mettre les mains sur un piano;—mais la première fois qu'il s'y décida, ce fut pour jouer, et non sans une douce mélancolie, l'air sur lequel son père s'était endormi.

Il faut donc, dès à présent, et en pleine vie, se dire: «Quand je vais mourir, ce sera ou pour être mieux ou pour ne plus être.—Donc, s'il y a du chagrin à avoir de cette désagrégation des éléments qui me composent, de cette restitution à la nature, ce n'est pas pour moi, c'est pour ceux que je quitterai;—il faut les accoutumer à cette idée de la séparation inévitable.»

Il est cependant un cas où le mourant doit subir d'horribles angoisses, c'est lorsque sa vie, son travail, sont nécessaires à ceux qu'il quitte; s'il va les laisser sans appui, sans ressources;—dans cette situation, si la vérité est une autre vie, mais d'où il ne soit pas possible de veiller sur ceux qu'on a aimés, de les défendre, de les protéger,—de quelques délices que soit remplie cette vie, je n'y verrais qu'un horrible supplice, et, si le choix m'était donné, sans hésiter je choisirais le néant,—en regrettant de ne pouvoir les y entraîner avec moi.

Une des causes qui font surtout redouter la mort est un faux raisonnement: on pense, en présence de la maladie ou d'un danger quelconque, qu'il s'agit de mourir ou de ne pas mourir,—tandis qu'en réalité il s'agit de mourir aujourd'hui ou de mourir demain.

La mort est le magasin, le trésor où la nature prend la vie;—les feuilles meurent et tombent des arbres, l'herbe jaunit et se dessèche,—feuilles et herbes deviennent un engrais et produisent les feuilles nouvelles et l'herbe fraîche du printemps suivant,—la vie et la mort sont une évolution en cercle.

Tout nous parle sans cesse de la mort;—les portraits d'ancêtres sont des témoins de la mort;—nos divertissements, nos théâtres nous en retracent l'idée; la tragédie évoque et tire du tombeau le héros ou la beauté qui y reposent depuis des siècles, réveille leur poussière et les force de venir sur la scène nous divertir.

Nos tables les plus somptueuses, celles autour desquelles on se réunit pour la joie et la gaieté—nous parlent aussi de la mort;—poissons, gibier, viandes de toutes sortes savamment préparées et assaisonnées, nous nous nourrissons de cadavres.

C'est à la mort que la terre doit sa fertilité; la bêche et la charrue remuent et retournent les débris de ceux qui ont vécu avant nous,—nous les recueillons dans nos moissons, dans nos vendanges, ils forment, ils sont le pain que nous mangeons, le vin que nous buvons;—la surface de la terre, à une grande profondeur, est faite de la poussière des ancêtres;—nous marchons, nous dansons sur les ruines de l'espèce humaine;—et ce que nous appelons notre science est l'épitaphe non seulement des hommes, mais des cités et des empires détruits.

Une des plus grandes folies que l'on ait imaginées a été de vouloir dérober son corps à la mort, filouter son cadavre à la nature qui en avait prêté les éléments—on s'est fait «embaumer».

On a voulu rendre éternels des restes horribles, hideux, et dont on n'a pu que retarder la destruction;—car la nature, qui est éternelle, a le temps d'attendre, est patiente et sûre d'arriver à ses fins.—Peut-être, dans notre histoire, la naissance du Corse Bonaparte, la Révolution, la Terreur, l'expédition d'Égypte n'avaient pour but que de faire sortir des Pyramides quelques poignées de grains de blé qu'on y avait enfermées avec les cadavres récalcitrants—et dont la faculté germinative approchait de son terme; en effet, on les a semés et ils ont donné des grains et du pain.

Cette affaire était au moins aussi importante pour l'ordre immuable de la nature que les batailles et les révolutions d'empires;—rien ne doit se perdre dans le cercle éternel de ses évolutions et de ses opérations;—un grain de blé a son rôle comme un homme, comme une nation;—si ce grain de blé manquait, tout l'ordre serait dérangé, compromis, peut-être détruit;—aussi, je ne crois guère à Élie et à Énoch—ou du moins j'accepte l'interprétation de Tertullien, à savoir que leur mort n'en était que différée:—le tout à mettre au nombre immense des choses que nous ne savons pas.

Quant à la pratique absurde et répugnante des embaumements, s'il dépendait de moi, j'aurais, au contraire, hâté l'anéantissement des corps de ceux que j'ai perdus—et dont ma pensée a suivi malgré moi sous la terre la lente décomposition:—d'abord cadavres, puis, comme l'a dit je crois Bossuet, quelque chose qui n'a plus de nom dans aucune langue,—quelque chose de hideux, d'horrible en quoi sont changés ceux que j'ai, avec tendresse et bonheur, serrés dans mes bras.—Je suis soulagé quand je calcule qu'il s'est écoulé le temps nécessaire pour qu'il n'y ait plus rien... du moins là. Aussi je n'ai rien contre la crémation, ou les lits de chaux dont on a, dit-on, enveloppé le corps de Louis XVI assassiné dans la crainte que ce corps ne devînt une relique.

Où ai-je lu cette vieille chanson? il y a si longtemps que je la sais, que j'ai presque envie de me persuader—ce qui ne serait pas vrai que j'en suis l'auteur.

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Quand la Parque aura sonné l'heure,

De coudriers et de lilas,

Prends soin d'embellir ma demeure;

Je veux, dans un pareil bouquet,

Plaire encore à jeune fillette,

Tantôt cueilli comme bouquet,

Tantôt croqué comme noisette.

Je citais un jour ce couplet à Victor Hugo, à propos de la pratique de l'embaumement. «La chanson a raison, me dit-il; il vaut mieux embaumer que d'être embaumé.»

Quant à la mort et à ce qui suit la mort, comme nous ne savons rien et que nous ne saurons jamais rien, nous sommes fort exposés à voir varier nos idées et nos opinions selon nos sensations.

Hugo, par exemple, qui était surtout un grand peintre—et qui choisissait dans tout le côté, la face qui présentait les couleurs les plus harmonieuses, surtout les plus éclatantes, était fort enclin à voir ses impressions changées, selon l'heure et la hauteur du soleil qui dorait ou abandonnait les objets, ou les dorait d'un autre côté.

Lorsque sa charmante fille Léopoldine fut noyée à Quillebeuf avec son mari, qui, ne pouvant la sauver, voulut rester avec elle, lorsque j'allai avec la famille mettre les deux corps dans le même cercueil,—j'eus la triste mission d'apprendre à Victor Hugo, alors en voyage, le malheur qui le frappait; à son retour, il me dit un soir: «Ma douleur est bien adoucie par la ferme croyance que j'ai dans une autre vie où ma fille m'attend et où j'irai la rejoindre.»

Il est évident qu'il ne voyait plus cette question du même côté et sous le même aspect, lorsque, dans son testament, préparant, dernière antithèse, la mise en scène de ses funérailles, il ordonnait de le porter dans le corbillard des pauvres—et se faisait enterrer civilement.

Cette pensée de chicaner la mort,—de rester encore sous on ne sait quelle forme et quelle figure quelque temps de plus sur la terre, de se préoccuper d'un effet à produire sur les survivants, est très commun.

J'ai connu une vieille femme qui, avec une très petite fortune, suffisante cependant pour ses modestes besoins, s'imposa toute sa vie quelques privations pour amasser un petit pécule qu'on trouva à sa mort avec cette note écrite de sa main: «Pour mon enterrement.» Suivaient les détails de cet enterrement: tant pour les voitures, tant pour les cierges, tant pour les pauvres et les pleureuses.. En un mot, un bel enterrement.

Je fus prié un jour d'assister à une cérémonie de ce genre par une famille de mon voisinage. Un des parents du mort me remercia et, faisant allusion à certains petits services que j'ai pu rendre au pays que nous habitions l'un et l'autre et à une certaine popularité:

—Ah! Monsieur, me dit-il, c'est vous qui aurez un bel enterrement!

—Croyez-vous, monsieur? lui répondis-je; mais quel chagrin j'aurai de ne pas le voir!

Lorsque tout est mort en nous, la vanité seule survit, cependant; la magnificence des obsèques est plus pour flatter la vanité des survivants que pour honorer les morts. Les gens qui ont pour métier d'enterrer les autres comptent pour leur fortune sur cette vanité—et mettent sur leur enseigne: Pompes funèbres.

Un jour, comme je revenais d'une de ces cérémonies où tout aurait surtout fait comprendre la vanité des vanités, j'ai pris la plume et ajouté à mon testament toutes les recommandations pour que cette opération à mon égard eût lieu avec la plus grande modestie, le moins de temps et le moins de dépenses possibles—et par le plus court chemin:—me contentant, en fait de pompes funèbres, de ne pas être enterré vivant,—soin que j'ai toujours eu pour ceux que j'ai perdus en ne les laissant mettre en cercueil qu'après un commencement visible de décomposition, seul signe certain, quoi qu'on dise, de la mort.

Les livres sont remplis de gémissements sur la brièveté de la vie—et néanmoins, pendant la durée de cette vie si courte, notre principale occupation est de nous en distraire, de ne pas la sentir, de «tuer le temps».

«La mort, dit Épicure,—ne nous concerne en rien; tant que nous vivons, elle n'est pas là;—quand elle arrive, nous n'y sommes plus.»

Lisez la traduction qu'a faite Boileau-Despréaux d'une ode de Sapho—et vous verrez que la même description peut s'appliquer exactement et à la mort et aux délices de l'amour:

Un nuage confus se répand sur ma vue,

Je n'entends plus, je tombe en de molles langueurs,

Et, pâle, sans haleine, interdite, éperdue,

Un frisson me saisit, je tremble, je me meurs!

Quel que soit le sentiment qu'on adopte sur une vie future ou sur l'anéantissement ou la transformation perpétuelle, le plus sûr est de se conduire d'après la première hypothèse—et de pouvoir dire, comme Épictète:

«Je veux, à mon dernier moment, pouvoir dire à Dieu: »Grand Dieu, ai-je suivi vos commandements? Ai-je abusé de vos dons? Ne vous ai-je pas soumis mes sens, mes vœux, mes opinions? Me suis-je jamais plaint de vous? Ai-je jamais accusé votre providence? Quand vous avez voulu que je fusse malade; j'ai voulu être malade;—vous avez voulu que je fusse pauvre, et j'ai été content de ma pauvreté. Aujourd'hui, vous voulez que je meure;—je sors de ce monde en vous remerciant de m'y avoir admis pour me faire voir tous vos ouvrages, et l'ordre admirable avec lequel vous gouvernez cet univers.»

«A la mort, dit saint Ambroise, commence l'égalité; les cadavres des riches et des pauvres sont semblables; seulement, comme les riches se sont nourris avec excès de mets savoureux et recherchés, leurs cadavres sentent plus mauvais que ceux des pauvres.»

On ne rencontre jamais de cadavres d'oiseaux dans les rues ni sur les chemins; c'est qu'ils vont pour mourir se cacher dans le fond des bois.

De même il faut cacher sa vieillesse—et épargner aux autres le spectacle de notre décrépitude.—On a dit avec raison: «Quand on n'orne plus les salons, il faut en disparaître.»

Il est rare que nous mourions tout d'un coup et tout vifs:—nous assistons à la mort successive de nos sens et de nos facultés.—J'avais trente ans lorsque j'ai écrit l'oraison funèbre d'une dent que j'avais perdue par accident.—Quand on dépasse le terme ordinaire de la vie, on se trouve dans une vaste solitude;—nos contemporains, nos amis, ceux que nous avons aimés et qui nous ont aimés ne sont plus; nous sommes étrangers dans un pays nouveau, la langue qu'on y parle n'est plus la même que nous savons parler; les intérêts, les goûts, les idées ne sont plus les mêmes; nous gênons, nous encombrons,—nous sommes dans la vie comme de vieilles femmes dans un salon condamnées à «faire tapisserie», et on trouve cette tapisserie trop épaisse et tenant trop de place;—ce qui, de notre temps, était vice, est devenu coutume;—ce que nous trouvions beau et élégant est ridicule;—les meilleurs—et ils ne sont pas nombreux—nous traitent avec des marques affectées de bienveillance et de commisération humiliantes.

L'autre soir, traversant le cimetière, je voyais un grand nombre de tombes connues des élus morts bien plus jeunes que je ne suis aujourd'hui, et il me semblait entendre sortir de ces tombes des voix qui me disaient:

«Eh bien?...»

Les heures, faisant comme le Parthe, nous blessent en fuyant; et ces heures, comme nos journées et nos années, nous ne les comptons qu'à mesure qu'elles sont passées.—Quand on dit: «J'ai vingt ans,» c'est au contraire vingt ans qu'on n'a plus, vingt ans qu'on a dépensés du mystérieux nombre qui nous a été donné.

On m'a quelquefois reproché «de gâter» les enfants. C'est toujours ça de bon qui leur est assuré.

Je n'ai jamais songé à leur demander, comme on fait d'ordinaire, de la reconnaissance de ce qu'ils «nous doivent la vie»,—et cela pour plusieurs raisons.—La première, c'est que, au moment où nous leur «donnions la vie», nous ne pensions guère à eux.—La seconde, c'est que, bien des fois dans le cours de leur existence, ils ne seraient pas d'accord sur la valeur du «don» et qu'ils pourraient nous répondre: «Je m'en serais bien passé!—plût à Dieu qu'un bon petit croup m'en eût délivré quand je venais de naître!»

Dans la jeunesse, un excès de sève nous fait nous étendre et épancher notre vie, notre âme, nos sens autour de nous et parfois très loin;—on aime tout,—on veut tout,—on est tout amour,—et cet amour qu'on éprouve est tout en soi;—les objets aimés ne sont que des prétextes;—notre vie s'étend comme la chaleur d'un foyer ardent;—mais, quand nous sommes vieux,—nous n'entendons plus, nous ne voyons plus d'aussi loin,—notre foyer ne rayonne plus au dehors,—la vie se resserre autour de nous.

... On finit un laid jour

Par n'aimer plus que soi—sot, froid et triste amour!

Beaucoup de vieillards, à force de vivre, finissent par se croire immortels,—comme si leur temps de mourir avait passé. Combien j'en ai vu ayant une telle horreur de la pensée de la mort—qu'ils retardaient de jour en jour, jusqu'à la fin, le soin de faire un testament dont l'absence, après leur mort, laisse à ceux qu'ils ont aimés mille soucis, mille tracas et souvent la ruine.

Louis XI, qui avait si peu marchandé la mort aux autres, en avait pour lui-même une terreur vengeresse.—Il se fit apporter la sainte ampoule et plusieurs reliques;—puis, comme on faisait des prières à un saint, demandant pour lui la santé du corps et le salut de l'âme, il interrompit le prêtre en disant: «Un peu de discrétion et pas d'importunité;—demandez seulement la santé—nous verrons le reste plus tard.»

Un «seigneur» avait défendu qu'on lui parlât jamais de mort.—Son secrétaire étant emporté par une maladie, on ne lui en dit rien;—mais, comme il le demandait opinâtrément, on lui dit: «On ne trouve votre secrétaire nulle part.»—Il comprit et n'en parla plus.

Les anciens évitaient le mot «mort»; ils se servaient de synonymes.—Cicéron, pour annoncer au Sénat la mort des complices de Catilina, dit: «Ils ont vécu (vixerunt).»

Ils avaient un autre mot très beau pour exprimer la même idée—defunctus—quitte, ayant payé sa dette.

Malheureusement, la «pratique» s'est emparée de ce mot—et l'a rendu vulgaire;—pour conserver le mot et l'étymologie, je l'écris defunct, comme on l'écrivait autrefois.

Quant à feu, on a voulu le tirer du celtique—puis de felix, heureux, puis de fatum, destin;—il est plus simple et plus vrai de le tirer du latin fuit,—il fut.

Les étymologistes se sont livrés à de curieux excès.—On sait que Ménage tirait alfana d'equus.

On a tiré haricot de fistula par le procédé que voici:

Fistulafistularisfistularicus;—retranchez fistul vous aurez aricus—haricot.

De même Babet vient de Ludovicus par ce procédé analogue:

Ludovicus—Louis—Louise—Lise—Élisa—Élisabeth—Lisbet—Babet.

L'expression—n'est plus—est surtout claire et vraie.

Les vieux boivent la lie de leur vie;—pardonnez-leur de faire un peu la grimace.

Pendant que tu roules entre tes doigts, pour la friser, cette boucle de cheveux, elle devient blanche.

Chaque fois que je te baise la main en te quittant, en disant: «A demain!» c'est un prélude à l'éternel adieu, qui n'aura pas de lendemain.

La Providence, dans son extrême bonté, rend souvent les vieillards exigeants, égoïstes, radoteurs, ennuyeux, maussades, envieux de la jeunesse et sévères pour les fautes qu'ils ne peuvent plus commettre.

C'est autant de consolations efficaces préparées pour ceux qui leur survivront—et qui laisseront à leur tour les mêmes consolations.