III
PROJET DE CONSTITUTION
On parle de dissolution et d'Assemblée constituante. Eh bien, je vais faire ce que chacun doit faire en pareille circonstance, dire maintenant ce que doit être cette Assemblée avant de dire ce qu'elle doit faire;—c'est un rôle honorable à jouer pour l'Assemblée qui s'en va, qui pourrait la réhabiliter. Ce que je vais proposer est si simple, si indiscutable, si naïf même, que ça pourrait se chanter sur l'air de M. de La Palisse:
Un quart d'heure avant sa mort,
Il était encore en vie!
Car c'est le développement de cette thèse méconnue jusqu'ici, que, pour représenter un département, il faut le connaître, et, pour être choisi, il faut en être connu.
Article premier.—Nul ne peut être candidat et député que dans un arrondissement où il réside depuis au moins dix ans,—y exerçant une profession, un métier, une industrie, y exploitant une propriété, ou y vivant d'un revenu quelconque.
De façon, d'une part, à connaître l'histoire, les intérêts, les besoins, les ressources de ce département et y ayant des intérêts communs avec les autres habitants.
Et, d'autre part, y étant parfaitement connu de tous,—tant pour sa vie publique, politique, etc.,—que pour sa vie privée et sa petite vie, son caractère, ses habitudes, ses mœurs, son intelligence, ses qualités et ses défauts.
Entre deux concurrents—le bon sens réveillé des électeurs choisissant celui qui est né dans la région et y a sa famille, ce qui assure à un plus haut degré la connaissance des qualités nécessaires au représentant, on serait ainsi débarrassé des charlatans, des marchands d'orviétan, de pilules et de crayons,—coureurs de bénéfices et de places, ayant soin de poser leur candidature le plus loin possible des lieux où ils sont connus.
Article II.—La division du territoire par cantons est rétablie comme elle l'était sous l'ancienne monarchie, comme elle le fut par l'Assemblée nationale le 26 février 1790 et par l'Assemblée constituante en 1791.
Ce qui amenait le suffrage à deux degrés, ce mode de suffrage n'ayant nullement pour résultat d'en restreindre le droit, mais en réalité de l'étendre en y faisant participer effectivement et individuellement un bien plus grand nombre—au lieu de mener les électeurs aux urnes comme on mène au marché une troupe de dindons au moyen d'une baguette à laquelle est attachée une loque rouge, les électeurs primaires votant au chef-lieu de canton nommaient des représentants qui allaient en leur nom nommer les députés au baillage, c'est-à-dire au chef-lieu d'arrondissement.
Ce mode fut naturellement aboli par le Consulat;—et, en effet, comme le dit Lamartine, le vote au chef-lieu de département a pour résultat d'aristocratiser l'élection;—ce que veulent toujours faire les soi-disant républicains à leur propre bénéfice.
Il sera toujours libre au candidat de faire des promesses d'autant plus magnifiques qu'une fois élu il ne pensera plus à les tenir;—mais les électeurs ne l'écouteront pas:—les électeurs prendront au sérieux ce programme que le député est leur représentant et, à ce titre, doit les représenter.—Ce sont eux qui rédigeront ce programme, consignant leurs intentions, leurs sentiments, leurs volontés, des «cahiers», comme on avait fait en 1789—s'expliquant nettement sur les idées et les actes alors en l'air;—et, en cas d'incidents imprévus, ils rappelleront le député pour lui donner de nouvelles instructions;—le député qui s'écarterait des instructions de ses commettants serait rappelé à l'ordre une première fois, et, à la seconde infraction considéré comme démissionnaire remplacé.
Article III.—Le chef de l'État, roi ou président, ne pourrait choisir les ministres dans aucune de ces Chambres. Il ne faut pas croire, comme il semblerait depuis vingt ans, que la France ne possède que le demi-quarteron de farceurs qui se succèdent, se réunissent, se séparent, se combattent, se supplantent, depuis 1871.—Aucun député, pendant tout le cours de son mandat, ni pendant l'année qui en suivra l'expiration, ne pourra être promu à aucune place, à aucun emploi, à aucune dignité;—il sera toujours loisible aux électeurs, au cas où ces faveurs tomberaient sur quelque parent ou ami de député, de le mander pour lui demander des explications; le chemin étant ainsi fermé aux ambitions, aux vanités, aux avidités, aux corruptions, etc., les députés pourraient s'occuper d'autre chose que de se faire les complices, les associés, les hommes liges des ministres, n'en ayant rien à craindre ni à espérer, et, ne fût-ce que pour ne pas s'ennuyer, s'occuperaient des intérêts de leurs commettants et des affaires de l'État.—Resterait, il est vrai, la corruption par l'argent; mais, outre qu'elle est particulièrement honteuse, et ferait au moins hésiter assez de gens, l'électeur qui aurait lieu de les soupçonner pourrait demander des explications à son représentant, toujours révocable.
Article IV.—Pendant longtemps, on n'a pas payé les députés;—depuis qu'on les paye, il ne paraît pas, tant s'en faut, qu'on obtienne une qualité supérieure.
Si on continuait à les payer, faudrait-il que ce fût non au mois, mais sur des jetons de présence—donnés au député au commencement de la séance, et contrôlés à la sortie. Mais ne vaudrait-il pas mieux revenir à l'ancienne gratuité du mandat, sauf au département ou à l'arrondissement de subventionner le candidat pauvre qu'il aurait jugé apte à servir les intérêts publics, de préférence à de plus riches?
On serait ainsi débarrassé des pauvres hères, fruits secs, décavés, avocats à la serviette vide, médecins à la sonnette muette, pour lesquels les neuf mille francs sont un revenu jamais atteint, inespéré, surtout si on ajoute les chances de menus bénéfices, plus ou moins clandestins, pour des services plus ou moins honteux.
C'est ainsi que la France serait réellement représentée dans les deux Chambres, et qu'un gouvernement serait possible.—Tandis qu'aujourd'hui tout gouvernement est impossible, et le pays n'est nullement représenté, comme nous en faisons la triste et déplorable expérience depuis 1871. Ajoutons qu'on ne permettrait plus aux orateurs, comme cela se fait aujourd'hui, de venir corriger leur discours avant l'insertion au Journal officiel—de même qu'on ne permettrait plus au président d'interdire aux sténographes de mentionner tel ou tel membre, telle ou telle phrase risquée ou malsonnante.
L'électeur doit pouvoir suivre toujours son mandataire, le surveiller et ne pas lui permettre de se masquer ni de se maquiller.
Ajoutons une prohibition sévère de voter jamais pour un absent.
Mais—me direz-vous—on ne voudra plus être député.
Tant mieux!—Alors les fonctions de député ne seront plus qu'un devoir et un honneur. Heureux, pour la France, le temps où il faudrait, dans l'âge mûr, imposer ces fonctions, comme on impose le service militaire dans la jeunesse.
Article V.—On ne sera plus admis à exercer des fonctions sans en avoir fait l'apprentissage. On ne s'improvise pas plus ministre, préfet, etc., qu'on ne peut s'improviser cordonnier ou serrurier. On n'arrivera alors aux places que par degrés, en commençant par en bas, ce qui supprimera les pluies de crapauds qui tombent d'en haut aujourd'hui sur les sièges et les positions rétribuées, au gré de la faveur, des complicités, des compromis, des corruptions.
Il sera nécessaire aussi que Paris donne des garanties au reste de la France, et que les départements ne soient plus exposés, chaque matin, à apprendre, par la poste, que les voyous de Paris, les banquiers de bonneteau et les souteneurs de filles ont changé le gouvernement de la France. Il ne faut plus que le conseil municipal de Paris puisse prétendre à devenir un «comité de Salut public» et une «Commune».
Et voilà!
P.-S.—Que serait-il probablement arrivé si, le 28 janvier, M. Carnot, au lieu de s'obstiner à ramasser dans son écart des ministres déjà une ou plusieurs fois renversés comme incapables ou usés, impopulaires ou odieux, eût fait appeler le général Boulanger et lui eût dit:
«Président d'une République basée sur le suffrage universel, je dois obéir aux manifestations de l'opinion, même si je la croyais fausse ou erronée.
»Dans la situation actuelle, je ne chercherai pas si cette manifestation est spontanée ou factice, ni par quelles intrigues, quelle suggestion elle a pu être créée, excitée, exaspérée; je dois m'y soumettre et je m'y soumets.
»La Chambre des députés est dès aujourd'hui dissoute de fait, sa dissolution légale et la revision de la constitution sont inévitables.
»Mais dans le ministère que j'avais il y a huit jours, comme dans celui que j'ai aujourd'hui, comme dans celui que j'aurai peut-être la semaine prochaine, il ne se trouve pas d'hommes résignés ou décidés à pratiquer l'opération.
»C'est pourquoi je vous ai fait appeler pour vous dire: Non seulement je vous autorise à former un cabinet dont vous serez le chef pour en exécuter ce que vous demandez avec tant de bruit, de fracas et de menaces, mais je vous somme de le faire pour calmer l'inquiétude et l'agitation dont souffre le pays.—Pour me servir d'une expression empruntée au jeu du billard, cher à mon prédécesseur,—vous avez collé la bille, il faut prendre à faire. Si vous refusez, c'est vous qui n'aurez voulu ni de la dissolution ni de la revision.»
Que serait-il arrivé? Ou le général aurait refusé, et l'ancien élu avouait que dissolution et revision ne seraient qu'un prétexte et un voile pour cacher des projets et des expédients moins avouables, et on aurait vu un assez grand nombre de gens de bonne foi et de dupes désabusés se séparer de lui, et l'isoler au milieu d'un groupe de complices et de dupes opiniâtres. Ou il aurait accepté, il aurait formé un ministère pris dans ses partisans, et pour qui connaît son entourage, pour qui se rappelle le rôle joué par Morny dans le coup du Deux-Décembre,—celui qu'on suppose un aspirant César eût complètement manqué de Morny et fût resté Gros-Jean.—Il eût fallu aux boniments, aux promesses magnifiques, aux théories vagues, aux utopies faire succéder des réalisations, des applications sérieuses, et nécessairement certaines résistances;—et, comme l'avocat Floquet, comme l'avocat Gambetta, exemple plus frappant, le général n'eût eu devant lui que peu de mois de popularité et d'influence souveraine et dangereuse.
Mais nos soi-disants républicains ont agi autrement et ont montré, une fois de plus, qu'ils ne sont qu'une misérable et ridicule parodie de ceux qu'ils proclament leurs ancêtres, leurs maîtres et leurs modèles.
Ces grands hommes d'alors, lorsque, au nom de la liberté, ils se disputaient le despotisme, n'hésitaient pas à s'entre-guillotiner.—Je sais bien que certains de nos grands hommes d'aujourd'hui, qui ont fait leurs preuves comme membres ou partisans de la Commune, ne détesteraient pas ces expédients; mais ils sont arrêtés par un scrupule: c'est que, pour demander la tête de ses adversaires, il faut mettre la sienne en jeu.—La méchanceté ne manquerait pas, mais le tempérament manque tout à fait.
C'est pourquoi ces farceurs et ces chienlits déguisés qui en Robespierre et en Danton, qui en Fouquier-Tinville, en Collot-d'Herbois, en Marat, etc., pâlissent sous leurs masques et se contentent puérilement de prendre un sanglier avec des filets à papillons et de jouer, dans la politique, le rôle que jouent dans les cirques les clowns, qui, en faisant des cabrioles, viennent dans l'arène élever des obstacles apparents, barrières, banderoles, cercles de papier, que jamais, on le sait d'avance, le cheval et l'écuyer vêtu d'un maillot, frisé et pommadé, ne manque de franchir, de crever et de traverser aux applaudissements du public.