II

LES DEUX SCRUTINS

Le ministère défunt et la Chambre malade étaient composés de ceux qui, avant de remplacer le scrutin de liste par le scrutin d'arrondissement, avaient remplacé le scrutin d'arrondissement par le scrutin de liste.

Le scrutin d'arrondissement ou uninominal, sans nous mettre beaucoup plus à l'abri des intrigues, des compromis, des corruptions, des mensonges, présente cependant un tour d'escamotage un peu plus difficile à exécuter que le tour du scrutin de liste, c'est pourquoi le cabinet Floquet et sa majorité obéissante et ahurie, en présence d'une dissolution presque inévitable, se sont avisés que leurs ennemis d'aujourd'hui avaient été leurs amis, leurs complices, leurs compères d'hier, et possédaient comme eux tous les pièges, tous les boniments, tous les trucs du scrutin de liste—et, confiants dans une dextérité qu'ils pensent supérieure, ils ont voulu imposer au jeu des conditions plus ardues;—aussi nous avons vu les grands prestidigitateurs, Bosco, Robert Houdin, de Gaston, etc., abandonner aux faiseurs de tours de place publique de vulgaires escamotages, des muscades sous les gobelets avec la baguette, la gibecière et la poudre de perlimpinpin, que cette tourbe exécutait aussi bien qu'auraient pu le faire les maîtres, que d'autres montent sur les théâtres où ils travaillent, que des prestiges plus compliqués et plus difficiles à produire.

En effet, l'élection au scrutin de liste s'effectue ainsi;—c'est l'élection au panier; vous ramassez des fruits secs, des fruits verts, des fruits gâtés si vous voulez, et vous en emplissez votre panier en réservant au-dessus la place pour y placer un petit nombre de fruits sains, mûrs, appétissants du moins en apparence, et vous ne vendez que le panier entier sans permettre de déranger le dessus et de vérifier le dessous.

Le scrutin uninominal est la vente au détail,—beaucoup de fruits du scrutin de liste n'y pourraient figurer;—mais l'art consiste, en étalant la marchandise, à bien placer chaque fruit, la tache ou la tare en-dessous, de les entourer, de les envelopper artistement de feuilles de vigne et de les montrer de façon à n'en laisser voir qu'une partie à peu près saine;—à annoncer aux acheteurs avec emphase telle pèche de vigne pour une grosse mignonne ou un teton de Vénus, telle pomme à cuire pour une calville ou une reinette, telle poire âpre et à peine bonne à cuire pour une beurrée William ou une crassane, telle prune à cochon pour une prune de reine-Claude.

Ça demande un peu plus d'aplomb, un peu plus de rouerie, un peu plus d'intrigue et de corruption, parfois même ça coûte un peu plus cher, mais enfin ça se fait.

Je vais, après vous en avoir préalablement demandé la permission, vous raconter une petite comédie, qui, je crois, n'est pas ennuyeuse, et où j'ai joué un rôle—rôle sacrifié, en 1848

Quæque ipse miserrima vidi

Et quorum pars magna fui!

et qui mettra bien en relief et en vue le fameux scrutin de liste et le scrutin d'arrondissement.—Puis, la comédie racontée, en guise de moralité de ma fable, qui n'est pas une fable, mais une vérité rigoureuse, je vous dirai comme disait Ésope à la fin des scènes

μυθος δηλοι ὁτι [mythos dêloi hoti]

cette fable prouve que...

Je vous dirai, pour l'avoir étudié et expérimenté à mes dépens, ce qu'il faudrait changer, ajouter, retrancher, modifier au vote pour que le scrutin de liste et le scrutin uninominal ne fussent plus la plus effrontée des mystifications, le plus insolent et le plus pernicieux des mensonges.

En 1848,—la scène se passe à Sainte-Adresse, au Havre et à Rouen,—c'est une trilogie.

Je m'étais laissé persuader par Lamartine, qui jouait alors un si grand et si noble rôle, et par un groupe de notables habitants du Havre de me faire comparse dans la pièce;—le feu était à la maison, tout le monde devait se mettre à la chaîne et porter au moins son seau d'eau. Me voici donc, après quelques hésitations et avec une répugnance instinctive,—pressentant ma vie changée et ma liberté menacée, me voici candidat à la représentation nationale.—J'avais, parmi les marins et les pêcheurs, une amicale popularité;—j'avais plus d'une fois partagé leur rude existence, quelquefois même leurs périls—j'avais pu, dans certaines circonstances, défendre leurs intérêts;—j'avais pu provoquer avec succès, en faveur des familles des marins morts à la mer, des souscriptions auxquelles le roi Louis-Philippe et ses fils avaient contribué.

Quant aux autres Havrais, mon titre était cette popularité qu'ils connaissaient.

Une fois décidé, je me mis à faire consciencieusement mon métier de «candidat»; j'assistai à diverses assemblées où j'étais convoqué avec mes concurrents;—j'étais parfois attaqué et j'avais à me défendre.

Je me rappelle la première séance.

Quand vient mon tour de parler, je monte sur une estrade que, jouant à l'Assemblée, on appelle la tribune—et je commence:

—Mes amis...

On crie:—Dites citoyens!

—Volontiers: Mes chers concitoyens, je ne viens pas solliciter vos suffrages. (Murmures), je ne viens pas solliciter vos suffrages, et voici pourquoi: c'est que je n'ai et n'aurais aucun avantage à être député.—Si j'aimais les fonctions, les places, les honneurs, etc., je serais à Paris et ne serais pas venu me confiner à Sainte-Adresse.—Si vous me faites l'honneur de me nommer votre représentant, je n'en tirerai aucun bénéfice;—bien plus, il me faudra, pour défendre vos intérêts, travailler, étudier, apprendre des choses que je ne sais pas ou que je ne sais qu'imparfaitement et quitter, au moins pour un temps, la vie que j'ai choisie, que j'aime, que je me suis faite, et que, depuis longtemps, vous me voyez mener au milieu de vous, mon jardin et mon bateau.

«Mais, si je ne viens pas solliciter vos suffrages, je viens m'offrir à vous: de même que vous me connaissez depuis longtemps, je vous connais aussi, je sais votre situation, vos affaires, vos intérêts, vos besoins. Si vous pensez, comme je le pense, que je puis vous être utile, je viens m'offrir à vous, avec tout ce que je puis avoir d'intelligence, d'énergie et de dévouement.

A ce moment, on me crie:—Vous êtes un républicain du lendemain!

Cette voix était celle d'un citoyen, récemment nommé sous-préfet, je crois par lui-même;—je ne me rappelle pas si on avait changé le titre, mais il en occupait la place, et en touchait les appointements;—il était en outre administrateur ou employé supérieur du chemin de fer de Paris au Havre, et, comme moi, candidat à la députation.

—Puisque, répondis-je, citoyen sous-préfet, vous me reprochez d'être un républicain du lendemain!... (Murmures). Vous êtes, vous, un républicain de la veille?

—Oui, certes!

—Disons de l'avant-veille, si vous voulez,—mais permettez-moi de chercher ce que, à cette avant-veille dont vous vous parez avec un juste orgueil, ce que nous faisions, vous qui étiez républicain, et moi qui, selon vous, ne l'étais pas.

»A cette avant-veille, vous républicain, vous transportiez de Paris au Havre les voyageurs de troisième classe, c'est-à-dire les paysans, les ouvriers, les pauvres,—dans des tombereaux découverts, à travers des régions froides et humides où il pleut un jour sur trois, c'est-à-dire dans des conditions où il n'eût été ni humain ni prudent de voiturer des bestiaux; et moi, qui n'étais pas un républicain, je vous faisais à mes frais un procès à la suite duquel il fallut couvrir et fermer les wagons de troisième classe.

Le sous-préfet fut hué et dut quitter l'assemblée.

J'avais sur mes concurrents un avantage considérable,—c'est qu'au fond, je ne tenais que médiocrement à réussir,—et résolu à n'être élu que dans les conditions qui me conviendraient tout à fait,—c'est-à-dire sans m'abaisser en rien, sans dissimuler mes sentiments ni mes opinions, sans faire de dissimulations ni de concessions.

En fait de concurrent, la vérité est que je n'en avais—ou du moins aurais dû n'en avoir qu'un; et, si je n'en avais eu qu'un, je n'en n'avais plus: car l'arrondissement du Havre avait droit à deux représentants, comme l'ancienne Rome à deux consuls,—et nous pouvions être élus tous les deux; cet autre candidat était un négociant très riche qui n'avait d'autre titre à ces fonctions législatives que le désir vaniteux et ardent qu'il en avait;—un nommé Morlot,—décidé à y mettre le prix.

Mais ce candidat se composait de deux personnes.

La mode était aux ouvriers.—Au gouvernement provisoire figurait:

Albert, ouvrier.

Garnier-Pagès,—membre de ce gouvernement provisoire, faisait instruire, chez un gros négociant de la rue de la Verrerie, son fils, qu'il destinait au commerce, et, dans une assemblée d'ouvriers, il dit: «Ouvriers! nous le sommes tous,—et moi, votre ministre, j'ai mon fils garçon épicier rue de la Verrerie.»

Un conseiller d'État publia une brochure signée: Un ouvrier, et fut élu député, et on dut casser l'élection, quoiqu'il prétendît qu'il n'avait pas menti et était ouvrier en lois,—comme d'autres étaient ouvriers en bois; on s'accolait un ouvrier comme certains mendiants volent ou louent des enfants pour émouvoir la charité publique.

M. Morlot avait pris Martinez, ouvrier,—et on disait, on imprimait, on affichait: Morlot et Martinez, presque comme en un seul mot.

Morlot ne pensait pas avec raison pouvoir être élu s'il ne passait à la faveur de Martinez, et, comme le Havre n'avait droit qu'à deux députés, pour que Morlot et Martinez fussent ou plutôt pour que Morlot-Martinez fût élu, il fallait que je ne le fusse pas.

On institua un «comité Morlot»; on envoya à grands frais des émissaires dans les communes rurales, on inonda le pays de professions de foi;—on couvrit les murs d'affiches, etc.

Mais on fit mieux: on alla à Rouen, le chef-lieu; là, le comité Morlot s'entendit avec le comité présidé par l'avocat Senard, ce bon Senard qui fut depuis ministre de l'intérieur sous Cavaignac et, avec une naïve confiance, planta dans le petit jardin du ministère des pommiers dont il ne devait pas boire le cidre.

Le comité Morlot obtint du comité Senard l'admission sur la liste de Morlot-Martinez, en affirmant que je n'avais aucune chance au Havre, et on s'engagea à faire voter la liste Senard—mais le comité Senard exigeait un des deux sièges du Havre;—le comité Morlot le promit, mais dit: Laissez-nous jusqu'à l'élection notre ouvrier dont nous ne pouvons nous passer,—mais l'élection faite, nous nous en débarrasserons, il y aura réélection, et nous nommerons un Rouennais.

La liste du comité Senard fut répandue, affichée à profusion.

Il n'y avait pas de comité Karr,—pas de liste, pas d'affiches;—seul, un petit journal qui existe encore et a grandi, l'Arrondissement du Havre, auquel je donnais parfois quelques articles, soutenait ma candidature avec courage et désintéressement; le jour du vote, il imprima simplement de petits carrés de papier avec mon nom, et en donna à ceux qui vinrent en prendre.

Au Havre, le résultat du vote fut:

Morlot6,591voix.
Martinez2,773
A. Karr8,131

J'avais bien l'air d'être député du Havre; mais je n'avais eu de voix qu'au Havre, à Etretat, à Sainte-Adresse, etc., là où j'étais connu, tandis que Martinez et Morlot, portés sur la liste Senard, furent nommés dans le reste du département, où ni eux ni moi n'étions nullement connus,—à une grande majorité.

Voilà donc Morlot et Martinez députés, installés à Paris, et, moi, je retourne chez moi à Sainte-Adresse; mais il fallait s'acquitter envers Rouen et donner le siège promis.

Au bout de quinze jours, l'engouement, la mode de l'ouvrier ne sévissant plus aussi fort, on invita Martinez à un déjeuner, où l'on but non pas le cidre national, mais des vins dont il n'avait jamais entendu parler, et qui lui parurent bons;—on le grisa à fond et on le mena à la Chambre; là, on le décida à monter à la tribune; les amis du Havre s'étonnaient qu'il n'eût encore rien dit; il demanda la parole et monta hardiment sur l'estrade.—Dieu sait les gestes, les phrases ponctuées de hoquets! la tribune avait l'air d'un «guignol» et l'orateur d'un polichinelle en délire.—Il prit le verre d'eau, en goûta le contenu, remit le verre sur le marbre avec dégoût, en disant: «Pouah!» et cria: «Garçon! du vin!»

Il finit par disparaître comme dans une trappe, on dut l'emporter;—le lendemain, on lui fit honte de sa conduite, et on lui fit signer sa démission; il fallait refaire une élection; le comité de Rouen, d'accord avec le comité Morlot, proposa un filateur Rouennais appelé Loger; le comité de Rouen m'adressa une lettre pour me prier instamment de ne pas me présenter; à cette lettre signée Delaporte, secrétaire du comité, je répondis:

«Comme vous me le demandez, messieurs, je me suis désisté publiquement de ma candidature, mais c'était deux jours avant la réception de votre lettre et par dégoût de voir les intrigues des coteries se jouer des intérêts de la France.»

A mon refus de seconde candidature, cinq mille électeurs du Havre refusèrent de voter et, dans une protestation adressée à la Chambre des députés, laquelle Victor Hugo se chargea de déposer et M. Thiers d'appuyer, affirmèrent qu'ils continueraient à ne pas voter tant qu'on continuerait l'escobarderie du scrutin de liste. Morlot et le Rouennais Loger furent donc définitivement les députés du Havre—et jamais on n'en entendit plus parler ni à la Chambre ni ailleurs.

Seulement, lorsque, après le coup d'État de Décembre, le bon Goudchaux vint au Havre, comme il allait parler, provoquer et organiser une souscription pour les exilés, le citoyen Morlot eut peur et refusa hardiment sa maison pour la réunion du comité, et cette réunion eut lieu dans mon jardin de Sainte-Adresse.

On peut voir, par cet exemple, qu'à cette époque il était possible, par le scrutin d'arrondissement, d'arriver assez près de la vérité, ce qui était impossible avec le scrutin de liste;—mais, depuis quarante ans les procédés d'escamotage ont été très perfectionnés, l'audace des prestidigitateurs s'est singulièrement accrue, et le scrutin d'arrondissement, ou uninominal, n'est plus qu'un peu meilleur que le scrutin de liste,—et le vote, quelle que soit la forme des deux qu'on adopte, si on n'y apporte pas une réforme radicale, restera le plus effronté et le plus pernicieux des mensonges, la plus absurde et la plus déplorable des sottises.

Il est triste de voir une grande nation jouer depuis vingt ans le rôle que voici: nous le peuple souverain, nous sommes tous attelés à un de ces jeux de bagues que l'on fait tourner dans les foires pour l'amusement des enfants:—chevaux et fauteuils occupés par une douzaine de joueurs: Ferry, Rouvier, Freycinet, Floquet, Ferrouillat, Lockroy, Méline, etc. Les bagues que ceux qui occupent les fauteuils et les chevaux s'évertuent à enfiler au passage sont des portefeuilles gonflés de billets de banque, de concessions, d'actions, de places, de dignités, etc.

Et nous, attelés à la machine, nous nous exténuons à la faire tourner;—si Ferry manque la bague, nous nous croyons débarrassés de lui:—nullement! il repasse au tour suivant, et essaye de nouveau;—il en est de même de Floquet, de Freycinet et des autres.

On semble commencer à comprendre que ce jeu n'amuse qu'eux;—les citoyens de somme attelés à la machine menacent de s'arrêter, de se mettre en grève.