KLMPRSK

Un jour le Bon Dieu s'éveillant.

Fut pour nous assez bienveillant.

La mode, qui exerce un despotisme si invincible est en même temps si mobile, que, si elle inquiète à juste titre ceux qu'elle adopte, elle ne doit pas décourager ceux qu'elle néglige et semble dédaigner, et qui peuvent avoir leur tour demain; elle est si changeante, qu'elle a fini par s'ennuyer d'elle-même, se trouve vieillie, ne se croit plus elle-même à la mode, change de nom, et se fait aujourd'hui appeler le «chic».

Aussi ai-je hésité, dans la crainte d'effaroucher les lecteurs, à rappeler ces deux vers de Béranger, si admiré, si loué pendant un temps, et aujourd'hui si dédaigné, si oublié avec une égale injustice et une semblable exagération. Mais cette épigraphe convenait si bien à la petite histoire que je vais raconter, elle m'est si bien venue d'elle-même sous la plume, que je me suis risqué et résigné.

On aimerait à se représenter l'Être suprême invisible et senti dans tout, sans qu'on osât lui donner une forme et une figure, aimant, protégeant, réglant d'un égal et paternel amour son œuvre tout entière, tout ce qu'il a créé,—tout ce que nous voyons et tout ce qui est au delà de ce que nous voyons, les mondes infinis et un grain de poussière—les soleils et les lucioles—les mers et la goutte de rosée—l'homme et les insectes microscopiques, rien n'étant grand ni petit aux regards de cette souveraine et divine intelligence.

Malheureusement, la Bible, que nous sommes obligés de croire, nous le montre autrement.—Pendant plusieurs siècles, selon les saintes écritures, Dieu s'est presque exclusivement consacré au petit peuple hébreux qu'il a appelé «son peuple» par préférence et excellence, et dont il a été le Dieu particulier et confisqué, lui sacrifiant le grand peuple Égyptien et tous les peuples ses voisins, dans cette terre qu'il lui avait «promise», et où il l'avait conduit sans se décourager, quoiqu'il dit lui-même à Moïse: «Décidément, ce peuple a la tête trop dure» (Duræ cervicis; Exode, XXXII, 9. Ce qui est répété dans le Deutéronome, IX, 13.)—Il alla jusqu'à lui envoyer son fils, par une préférence extraordinaire, et, je dirai même, difficile à comprendre—et, ce fils, ils le crucifièrent.

Je me croyais donc fondé à croire Jéhovah moins jeune, et guéri à jamais d'un pareil engouement et remonté chez lui, à cette hauteur d'où sont égales les montagnes et les taupinières, les chênes et les brins d'herbe, les éléphants et les fourmis.

Lorsque je trouvai par hasard en flânant sur les quais de Paris un vieux petit volume recouvert de parchemin jauni, qui m'obligea à penser autrement.

Oh! les bonnes flâneries sur les quais de Paris, à fouiller sur les parapets les boîtes des bouquinistes!

A vrai dire, depuis si longtemps que j'ai quitté Paris, c'est la seule chose que j'aie jamais regrettée—de cette ville, que Victor Hugo a appelée la «ville lumière», prenant naïvement pour une lumière la lueur rouge de l'incendie.

Voici ce que raconte ce bouquin:

«La terre, dit un jour Jéhovah, ce monde, un des moindres du nombre infini que j'ai créés, me donne plus de soucis que tous les autres.—J'avais de mon mieux, et assez bien je puis le dire sans vanité, organisé les choses, pour que la courte existence des habitants de la terre fût très supportable et même assez heureuse; mais tous leurs efforts tendent à déranger l'ordre que j'ai établi, à inventer des maladies du corps et de l'esprit, à se créer des ambitions absurdes, des désirs irréalisables, des chagrins et des maux de tous genres, tant les uns contre les autres, que chacun contre soi-même, et je n'entends monter que des plaintes, des récriminations contre le sort, contre la vie, contre moi-même.

»Je veux faire encore un essai;—mais, par le Styx, ce sera le dernier!—Je vais tenter de rendre un peuple heureux et de lui donner tout ce qu'il peut raisonnablement désirer, et même un peu au delà.»

Il prit un peuple, le plaça dans une contrée située de la façon la plus avantageuse, entre des mers—un climat tempéré, un sol fertile; puis il doua les femmes non seulement d'une beauté suffisante, mais encore d'une grâce particulière et d'un charme spécial;—il doua les hommes de bravoure et d'un certain esprit qui n'est pas précisément «la raison ornée et armée», mais d'une autre espèce plus pratique, plus agréable, peut-être plus capable de distraire et d'amuser:—il leur donna surtout la gaieté. La gaieté! cette santé de l'esprit, ce soleil qui colore la vie de teintes si riantes, qui rend les maux légers; il leur donna le rire, le seul avantage bien constaté que l'homme ait sur le singe.

Il leur expliqua que la monarchie est l'image du gouvernement paternel et fait d'un peuple une famille, puis il leur choisit lui-même une succession de rois aimant tendrement le peuple.

Mais de ces rois ils assassinèrent le premier, ils décapitèrent le second et forcèrent le troisième à s'en aller, après avoir échappé six fois aux couteaux et aux pistolets, aux cris de «Vive la liberté!»

«La liberté! dit Jéhovah, c'est un aliment de trop haut goût et de trop difficile digestion et assimilation pour vos faibles estomacs. Vous en avez eu jusqu'ici plus que vous n'en pouvez supporter; vous n'êtes pas des esclaves aspirant à briser leurs chaînes, vous êtes des domestiques capricieux aimant à changer de maîtres.—Eh bien, je vais vous satisfaire,—je vais vous mettre en République;—vous aurez alors quelques douzaines de maîtres, de tyrans, dont vous changerez tous les dimanches.

«Puis je ne m'occupe plus de vous—débrouillez-vous. Je vous défends même d'écrire sur vos pièces de cent sous que je vous protège particulièrement, parce que désormais cela ne sera plus vrai.»

A ceux-là il n'envoya pas son fils, peut-être ne l'osa-t-il pas.

Et il fit comme il l'avait dit.

Et ce peuple se mit à ne plus labourer la terre si fertile qui lui avait été donnée.

Tout le monde voulut être médecin, avocat, notaire, homme politique, ministre, président de la République. La gaieté disparut; il ne crut plus à Dieu, mais il crut à tel ou tel avocat, à tel ou tel général, à tel ou tel déclassé, à tel ou tel fruit sec.

Il nomma pour le gouverner des hommes dont il exigea des promesses impossibles à réaliser,—qui ne seraient pas restés trois jours au pouvoir s'ils avaient tenté de tenir leur parole, et qui, ne la tenant pas, étaient renversés au bout de huit jours. Ce peuple, qui avait été longtemps un objet d'envie et de respect, devint un objet de pitié et de dérision;—au drapeau blanc, il substitua le drapeau tricolore, puis le drapeau rouge, puis le drapeau noir;—il déclara la république une et indivisible, et se partagea en cent hordes ou meutes sous différents noms, si bien que leur vrai drapeau, celui qui eût convenu à cette situation, eût été la culotte d'Arlequin.

On gaspilla, on vola, on assassina; on fit, sinon des vertus, du moins des titres de gloire et de popularité, de tout ce qui autrefois déshonorait.

Au milieu de la foule, il se trouva par hasard un homme un peu bizarre, ami du vrai, du juste, du grand et du beau,—spectateur désintéressé, n'ayant envie de rien, ne voulant rien être dans rien;—il n'était guère écouté et choquait beaucoup de gens par les vérités qu'il émettait de temps en temps;—on ne disait jamais de lui: «Il a raison, aujourd'hui»;—mais on a dû souvent dire: «Comme il avait raison, il y a dix ans, il y a vingt ans!» Son faible, sa marotte, sa manie était de chercher patiemment des vérités;—puis, quand il en avait trouvé une, de l'éplucher, de la décortiquer, de la «décaper», de la nettoyer, de la fourbir, de la frotter, de la faire luire, en la réduisant à la plus simple, plus intelligible et plus brève expression.

Puis, quand il en avait rassemblé quelques-unes, de leur donner la volée comme à un essaim de libellules échappées de leurs chrysalides.

Non seulement on ne lui en savait aucun gré, mais beaucoup s'en ennuyèrent, s'en offensèrent et lui voulaient du mal;—il s'en affligeait quelque peu, parce que cette indifférence ou cette malveillance l'empêchaient de faire le bien qu'il aurait voulu faire,—et il ressemblait à cet autre homme qui avait gagé de vendre sur un pont des louis d'or à trois sous la pièce, et auquel on n'en acheta pas un; ce qui lui fit gagner son pari. Cependant, comme cette malveillance allait jusqu'à la haine, il imagina de mettre à l'avenir ce qu'il avait à dire sous un nom d'emprunt qui ne serait pas compromis comme le sien, et permettrait peut-être de voir accepter et adopter quelques-unes des vérités qu'il croyait utiles.

Il pensa un moment à prendre pour gérant responsable le grand philosophe Koung-fou-Tsé que les jésuites ont appelé Confucius—mais on était habitué à ne pas prendre les Chinois au sérieux, la Chine n'était pas à la mode, et lui-même avait plus d'une fois parlé de ce grand homme avec admiration; ce qui aurait fait soupçonner l'expédient.

Un jour qu'il avait amassé un certain nombre d'aphorismes, d'axiomes plus hardis encore que de coutume, il jugea que, pour échapper à l'indignation et au mépris, il était temps de mettre son idée à exécution.

En effet.

C'était un chapelet assez dangereux.

Par exemple.

Deux et deux font quatre.

La prétendue république n'est pas un but, c'est une échelle.

La partie est toujours moins grande que le tout.

On attaque les abus non pour les détruire, mais pour s'en emparer et en jouir.

Le plus court chemin d'un point à un autre est la ligne droite.

Les avocats s'intitulent les «défenseurs de la veuve et de l'orphelin»;—mais la veuve et l'orphelin n'auraient pas besoin d'eux, s'il n'y avait toujours en face de leur défenseur un autre avocat qui y oblige.

Un nombre, quel qu'il soit, est toujours pair ou impair.

L'avocat, après dix ans d'exercice de sa profession, ayant plaidé dans toutes les questions le pour et le contre, n'a plus aucun discernement du juste ni du vrai—et est tout à fait incapable de prendre part aux affaires publiques.

La liberté de chacun a pour limite la liberté des autres.

Cinq et quatre font neuf, ôté deux reste sept, etc., etc., etc., et autres paradoxes vrais peut-être, mais étranges, choquants, n'ayant nulle chance d'être acceptés.—C'était plus que n'en pouvait supporter la patience de ses concitoyens.

Il se décida à ne publier de pareilles hardiesses que sous le nom du «philosophe».

Klmprsk

Cette publication n'excita pas autant qu'il l'avait craint l'indignation générale,—à cause de la situation du gouvernement; le Président trônait depuis trois ans, le ministère depuis trois mois.—C'était un assez rare exemple de longévité.—Un parti s'était formé de tous les partis aussi ennemis entre eux pour le moins qu'ils l'étaient du parti au pouvoir, mais pour le moment d'accord sur ce point, qu'il fallait le renverser et rendre la place libre,—chacun à part soi, espérant jouer ses alliés et s'emparer de la place.

Ce qui, dans les idées émises par Klmprsk, concernait la république, reçu avec colère et haine par les uns, était accepté par les autres, qui ne l'appliquaient qu'à leurs adversaires.

On en parla beaucoup, on questionna l'écrivain; il prit des airs réservés et mystérieux, répondit qu'il avait juré de ne pas trahir Klmprsk—qu'à la moindre indiscrétion, cesserait toutes relations avec lui—puis il s'en alla à la campagne, et de là, croit-on, à l'étranger, mais, en tout cas, disparut tout à fait.

Mais, se demandait-on, quel est ce Klmprsk? Les uns disaient: «C'est un diplomate!»—les autres, c'est un général ou un ancien ministre,—en tout cas, un homme supérieur. Mais quel nom! comment ça se prononce-t-il? Quelqu'un s'avisa de donner à chaque lettre le nom dont on l'appelle et cela produisit:

Kaelempeereska—mais c'était encore long et difficile. Une personne plus pratique rappela ce qu'avait fait autrefois un musicien compositeur allemand qui avait beaucoup de talent, mais un nom si hérissé de consonnes, si impossible à prononcer, qu'il n'y avait pas moyen d'en faire un nom répété par la foule et célèbre;—il avait imaginé, au-dessous de son nom, d'ajouter entre parenthèses: prononcez: Guillaume.

Eh bien, Klmprsk—se prononcera Gustave.

Ce logogriphe avait occupé l'attention pendant une semaine.—Quelques individus s'étaient fait une position dans certains salons en affectant des airs discrets comme s'ils en avaient su sur Klmprsk plus qu'ils n'en voulaient dire.

La mode s'en empara,—les femmes portèrent des manches et des tournures à la Gustave.

En même temps, on créa un petit journal—et on fit jouer un vaudeville sous ce titre:

Klmprsk
Prononcez Gustave

Le journal, dont les collaborateurs étaient soupçonnés de ne pas être étrangers au vaudeville, répandit le bruit que le ministère avait exigé des suppressions et des modifications.—C'était un attentat à la liberté de la presse et cela devait amener du bruit; aussi la police meubla la salle d'un nombre respectable de ses agents, ce qui provoqua ce qu'elle voulait empêcher. On applaudit la pièce à tout rompre. Les sifflets risqués par la police firent applaudir jusqu'au délire. On cria: «Vive Gustave!» et «A bas le ministère! A bas le président!»

Ce journal rendit un compte enthousiaste de l'œuvre; un journal appartenant au pouvoir «actuel», comme il avait appartenu au pouvoir précédent, tout prêt à se livrer à ses successeurs, écrivit:

«Ce nom ridicule que vous acclamez, ce nom de Klmprsk que vous prononcez arbitrairement Gustave, nous le prononçons Jocrisse

Le premier journal répliqua: «Il vous plaît de donner un nom au héros du jour et, en bon parrain, vous lui donnez le vôtre.»

Le journal officiel, offensé, envoya treize témoins demandant une réparation,—l'offenseur leur opposa treize témoins qui rédigèrent et publièrent des procès-verbaux, de sorte que vingt-six individus bénéficièrent de la publicité qui leur avait échappé jusque-là et eurent leur part de la gloire des combattants. Le duel fut ainsi annoncé comme une pièce de théâtre,—contrairement à l'usage ancien qui aurait blâmé comme du plus mauvais goût que combattants et témoins ne gardassent pas le silence complet sur ce genre d'affaires; le combat dura une heure et demie:—il y eut trente-deux reprises; il est vrai que les adversaires se contentèrent de battre l'air de leurs flamberges à quatre longueurs de la lame;—un cependant, s'étant imprudemment rapproché, reçut un coup sur les doigts.—Les vingt-six témoins arrêtèrent le duel,—douze médecins qu'ils avaient amenés déclarèrent que le blessé ne pouvait continuer sans se trouver dans un état d'infériorité,—on déclara l'honneur satisfait.—Le blessé, qui était le rédacteur du Klmprsk, soupçonné d'être l'auteur du vaudeville, rentra en ville le bras en écharpe et se montra ainsi au théâtre le soir.—Les deux journaux publièrent un nouveau procès-verbal du duel rendant hommage à la bravoure, à l'intrépidité des deux adversaires,—signé des vingt-six témoins et des douze médecins. Le public qui, chaque soir, encombrait le théâtre pour aller applaudir le vaudeville et crier: Vive Gustave! Conspuez le ministère! Conspuez le président!—fit une ovation au blessé, accusa le ministère d'être intervenu sans nécessité et d'avoir aggravé ainsi son premier crime d'attentat à la liberté de la presse.

Le nombre des abonnés du Gustave se décupla en trois jours;—le ministère fit éplucher le journal, un substitut zélé trouva facilement un délit dans quelques lignes—et on fit un procès.—Le jour de l'audience, le tribunal était encombré;—en vain, le président menaça de faire évacuer la salle si on se permettait la moindre manifestation d'approbation ou d'improbation. Il ne put empêcher les cris de: Vive Gustave! A bas le président! A bas le ministère!

L'accusé fut prudemment acquitté;—en vain le président du tribunal voulut résister, on le saisit sur son fauteuil, et quatre solides gaillards, relayés de temps en temps par quatre autres gaillards non moins solides,—le portèrent en triomphe et lui firent faire le tour de la place—en mêlant son nom et son éloge à ceux de Gustave—et aux imprécations contre le ministère et contre le président.

On arrêta quelques-uns des manifestants; mais les autres les arrachèrent presque tous aux mains des agents de police;—ceux que ces agents purent emmener furent relâchés le soir; on n'osait pas leur faire des procès qui, dans l'état d'effervescence des esprits, seraient suivi d'autant d'acquittements.

Arriva le moment des élections générales.—Quelqu'un proposa la candidature de Klmprsk;—elle fut acclamée avec ardeur non seulement dans la capitale mais dans toutes les circonscriptions;—le cri de Vive Gustave! fut déclaré par le ministère «cri séditieux» et faisait tomber ceux qui le hurlaient sous le coup de soixante-quatorze articles de loi, ce qui centupla en vingt-quatre heures le nombre des crieurs.—Le cri de Vive Gustave était toujours accompagné des cris de: A bas les ministres! A bas le président!

Le journal Klmprsk—prononcez Gustave—célébra les vertus de son candidat,—et elles étaient nombreuses. L'avenir que son élection promettait au pays décuplait toutes les félicités du paradis de Mahomet.

Le journal officiel attribua à Klmprsk tous les vices et quelques crimes—et annonça que son élection serait la ruine et la perte de la patrie.

Le ministère fit un chassé croisé de préfets et de sous-préfets pour s'opposer au torrent; on ne s'occupa plus que de la question Klmprsk.—Ce fut une belle époque pour les filous et les escarpes de la capitale, auxquels la ville fut abandonnée à merci.

Les deux partis couvrirent les murs et les maisons d'affiches de toutes les couleurs; les gustavistes rappelaient que c'était Klmprsk qui, à Xerxès, qui lui disait de rendre ses armes, avait répondu: «Viens les prendre!»

Les antigustavistes soutenaient qu'ils avaient des preuves qu'il était le petit-fils du célèbre Cartouche et les électeurs croyaient les uns et les autres.

Quelques agents de police ayant reçu l'ordre d'arracher les affiches gustavistes, furent roués de coups, assommés par les gustavistes qui tapaient en criant: «On assassine nos frères!» A l'émeute manquait encore le cadavre traditionnel qu'on doit promener par les rues en criant: «Aux armes!»

On ramassa un citoyen ivre-mort qu'on coucha sur un brancard et que quatre robustes manifestants commencèrent à promener. Mais l'ivrogne se réveilla et se prit à chanter sans qu'il fût possible de le faire taire;—il fallut le remettre à terre au coin d'une borne où il se rendormit.

Heureusement passait une de ces mascarades appelées enterrements civils, avec des drapeaux et des immortelles teintes en rouge—sans oublier des stations aux cabarets, chemin faisant, où on buvait aux vertus et au patriotisme du mort «libre penseur».

Les citoyens qui portaient le défunt se firent un plaisir et un devoir de prêter le corps de leur ami pour accomplir la tradition, le rite et le cérémonial de l'émeute.

Deux millions de bourgeois terrifiés fermèrent leurs portes, laissant la rue au pouvoir de quelques centaines de fripouilles.

Le président avait déjà quitté son palais, les ministres déguisés, qui en marmitons, qui en vieilles femmes, s'étaient mis à l'abri. Pendant ce temps, le suffrage universel fonctionnait. Klmprsk fut élu à la presque unanimité par trois cent soixante-cinq collègues sur trois cent soixante-six. Au trois cent soixante-sixième, il y eut ballottage; mais tout portait à croire qu'il suivrait l'exemple des autres. Voilà donc Klrmpsk—prononcez Gustave—seul représentant de tous les départements. On cherche quel titre lui donner. Tout le peuple était dans l'ivresse. On le nomma.

CHAMBRE DES DÉPUTÉS

et protecteur à vie—avec hérédité pour les enfants qu'il pourrait avoir, mâles ou femelles.

—Maintenant, dit un des plus forts politiques du parti gustaviste, il est temps que le héros paraisse, et qu'on le conduise, ou plutôt qu'on le porte en triomphe au palais de la présidence.

Et déjà les plus obstinés adversaires se préparaient à faire amende honorable et à lui offrir leur concours fidèle et dévoué.

Mais où est-il?

On se mit à sa recherche, on proclama, on fouilla.. on...

Mon petit livre couvert de parchemin ne va pas plus loin; les dernières pages ont été déchirées et manquent.

De sorte que nous ne pouvons savoir quel fantoche, Arlequin, Polichinelle ou Pierrot, a hérité de l'enthousiasme et de l'engouement excités pour cet homme qui n'avait jamais existé, ni à quel degré de bêtise et de misère tomba ce peuple que Jéhovah avait en vain essayé de faire heureux.