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J'avais résolu, pour cette fois, de m'abstenir de toute politique. Si je ne puis tenir tout à fait cette promesse faite à moi-même, je m'en approcherai cependant le plus possible; après avoir, comme disent les papes en nommant des cardinaux, expectoré deux ou trois petits points que j'ai sur le cœur, et qui m'étoufferaient, je passerai à autre chose.

Rien ne réussit comme le succès;—qu'on se rappelle l'audacieuse tentative de Malet,—improprement appelée la conspiration de Malet, puisqu'il était seul, sans complices; en 1812, pendant la guerre de Russie, il se nomme gouverneur de Paris, jette en prison Rovigo et Pasquier,—ministre et préfet de police—entraîne plusieurs régiments, etc.—Traduit devant une commission militaire, le président Dejean lui demandant quels étaient ses complices, il lui répondit: «Vous-même, si j'avais réussi.»

C'est ce qu'on vient de voir pour le général Boulanger. Nommé dans trois départements, il voit, en vingt-quatre heures, s'accroître, d'une façon à la fois comique et répugnante, le nombre de ses partisans, de ses flatteurs—parmi lesquels des hommes qui, la veille, le vilipendaient et le bafouaient ne se montrent pas les moins ardents.

Je me rappelle que, lors de la révolution de 1848, un des plus dévoués et des plus ardents serviteurs du gouvernement si malheureusement tombé, rencontrant un des chefs du parti républicain, s'élance vers lui, lui prend la main, la serre avec force, et lui dit: «J'espère que vous êtes des nôtres!—Vive la République!»

Naturellement,—les membres d'une nouvelle institution, les «reporters», se sont précipités sur le général à sa rentrée à Paris;—il les a tous reçus, a répondu à toutes leurs questions et surtout leur a dit ce qu'il a pensé avoir intérêt à répandre ou à faire croire, car les reporters en chasse ont l'avidité du requin qui suit un navire, et avale gloutonnement tout ce qu'on en jette, les vieilles marmites et les casseroles, comme le lard.

Le général, donc, ne leur a pas caché l'enthousiasme dont il est l'objet:—il n'a pas gardé le secret aux nouveaux et subitement convertis.

Un de ces messieurs lui ayant effrontément et cyniquement demandé où il prenait les grosses sommes qu'il avait dépensées pour sa triple élection, et pour la vie qu'il mène depuis quelque temps, M. Boulanger lui a répondu: «De l'argent? Ne me parlez pas d'argent, j'en regorge, tout le monde m'en envoie: voici un plein panier de lettres chargées que je n'ai pas encore pu décacheter, tant il y en a d'autres non moins chargées et pleines d'argent.—Il y en a qui m'envoient 20,000 francs, d'autres 1,000 francs, d'autres trente sous;—il me faut cinq secrétaires pour décacheter les lettres,—et le reporter s'est empressé d'aller porter la chose à son journal. Ce n'est peut-être pas vrai, mais cette situation n'est pas sans exemple.—Du temps d'une autre Fronde contre le Floquet qui s'appelait alors Mazarin, le Boulanger qui s'appelait duc de Beaufort,—devint l'idole de la population de Paris, et fut surnommé le «Roi des halles».—Un jour qu'il jouait à la paume, au Marais, les dames de la halle allaient par peloton le voir jouer et faire des vœux pour qu'il gagnât.—Comme elles faisaient du tumulte pour entrer et que le maître paumier s'en plaignait, le duc fut obligé de quitter le jeu et de venir leur parler à la porte. On convint que les femmes entreraient en petit nombre les unes après les autres pour le voir jouer. «Eh bien, ma commère, dit-il à une d'elles, vous avez voulu entrer: quel plaisir prenez-vous à me voir perdre mon argent?»—Elle lui répondit: «Monsieur de Beaufort jouez hardiment, vous ne manquerez pas d'argent; ma commère que voici et moi, nous avons apporté deux cents écus; s'il en faut davantage, j'irai en chercher.»

Quelque temps après, comme il passait devant l'église Saint-Eustache, une troupe de femmes se mit à lui crier: «Monsieur, ne consentez pas au mariage avec la nièce du Mazarin, quelque chose que vous dise ou vous fasse votre père; s'il vous abandonne, vous ne manquerez de rien: nous vous ferons tous les ans une pension de soixante mille livres dans la halle.»

La popularité dont jouit en ce moment le général Boulanger est incontestable: les relations des reporters et des journaux suffiraient pour rendre vrai demain ce qui ne l'était pas hier;—la foule va où va la foule, sans bien savoir où; on lui envoie tant d'argent que cela!—et moi aussi, je vais lui envoyer 1 fr. 50.

On va donner son nom à une rue de Paris, et, dans tous les chefs-lieux des départements où il a été et sera élu, on parle d'une statue.

Mais que de lettres! que de félicitations! que d'offres de dévouement! que de demandes aussi!—des femmes lui tricotent des bretelles, une vieille dame lui envoie des pruneaux, en rappelant combien sa santé est précieuse à la France.

Il reçoit des vers, des odes, des acrostiches;—entre toutes ces missives, une mérite d'être citée: elle est de M. Joseph Prudhomme, fils naturel d'Henri Monnier, professeur d'écriture et de grammaire, élève de Brard et Saint-Omer, expert assermenté près les cours et tribunaux.

«Brave général, lui dit-il, c'est comme grammairien et au nom de la langue française et de l'alphabet que je viens vous dire: Heureuses les lettres, les neuf lettres qui ont l'honneur d'entrer dans votre nom!—tristes sont celles qui restent en dehors!—Ces neuf lettres deviennent l'aristocratie de l'alphabet, les autres sont la foule, la populace, l'ignobile vulgus; les écrivains de mérite, s'efforceront de les employer le moins possible.

»Déjà ces neuf lettres composent un grand nombre de mots, un si grand nombre de mots qu'il ferait presque une langue, et qu'il suffirait de quelques légères modifications dans l'orthographe pour qu'on pût parler le «boulangisme».

»Ce nom est bien grand, il promet, il contient tout; outre la paix et la revanche, outre la prospérité et la moralisation du pays, le patriotisme, la liberté, la fraternité, etc.

»Voici un petit échantillon des mots qui, déjà, se peuvent écrire avec les neuf lettres de votre nom.—Je dis petit échantillon; car j'en ai trouvé cent trente et un;—j'en cherche et j'en trouverai encore.

»Blague—gabeur—gobeur—bouge—boue—rouge—ogre—roué—rogne—bagne—glu—rue—v'lan—âne—auge—Labre (saint)—bulle (de savon)—onagre—bougre—grue—bourbe—balle—grêlon—rage—gueule—borne—grève—râle—nul—goule—ravage—banal—grabuge—borgne—lave—gaver—bave—glou-glou—narguer—galon—geôle—gale—veule—bran, etc., etc., etc.

»Qui sait si on ne compléterait pas la langue avec vos prénoms?

»Si, par votre influence toute-puissante, brav' général, j'entre à l'Académie française, d'abord vous pourriez compter sur ma voix pour vous y faire entrer à votre tour, et ensuite je consacrerais mes veilles à la formation, au perfectionnement de la langue boulangienne toute tirée de votre nom; les lettres qui, obstinément, se refuseraient à cet honneur, seraient considérées comme suspectes, et rejetées pour le goût et le beau langage.

»Joseph Prudhomme.»

Et moi aussi, je veux donner quelque chose au brav' général; car on s'aborde dans la rue, et on se demande réciproquement: «Qu'avez-vous envoyé au général?...» Je n'ai pas, du reste, ce qui me distingue avantageusement, attendu son triple succès, pour lui fournir, par les exemples de Cromwell et de Bonaparte, la seule et efficace manière de dissoudre une Assemblée.

Je veux aujourd'hui, quoique ce soit hardi, peut-être imprudent—lui dire deux vérités:

La première, c'est qu'il ne faut pas s'enorgueillir de la popularité—et de la multiplicité des suffrages.—On ne vote pas pour celui-ci ou celui-là, mais contre celui-là ou celui-ci.—Le favori n'est le plus souvent qu'un prétexte.—«Vive Boulanger!» ne veut peut-être dire que «A bas Floquet!» et même «A bas la République!»

—Vous valiez mieux, dit Sénèque à Lucilius, quand vous plaisiez à moins de monde.

Pourquoi, brav' général?—Connaissez-vous un général qui n'ait donné des preuves de bravoure?—Où, quand, et comment M. Boulanger en a-t-il donné plus que les autres? Et, d'ailleurs, que signifie cette épithète qui s'applique à tous, non seulement à tous les généraux, mais à tous les colonels, à tous les sergents, à tous les soldats?—Comme éloge, c'est banal et commun.

A Cromwell—qui, lui, savait dissoudre une Assemblée, un de ses courtisans faisait remarquer, avec enthousiasme, la foule énorme qui se pressait sous ses fenêtres pour le voir.

—Il y en aurait encore bien plus, dit le Protecteur, si on me menait pendre.

Beaucoup—même parmi les conservateurs, ont voté pour le brav' général, le jugeant instrument de guerre, machine de dissolution pour la République—et peu capable par lui-même de se soutenir et de s'installer. C'est ce sentiment qui a tant servi à l'élection du prince président en 1848.—C'était quelqu'un dont on se débarrasserait facilement.—On a vu plus tard qu'on s'était trompé.

Peut-être agit-on aujourd'hui aussi légèrement, en ne faisant qu'un cas très médiocre de la personnalité de M. Boulanger.

Cependant—en examinant l'entourage, la cour, les associés de M. Boulanger, on peut dire que «ça manque de Morny», et, sans Morny, le prince Louis-Bonaparte ne serait pas devenu l'empereur des Français;—de même que, sans Ollivier, il serait peut-être encore sur le trône.

On me dit qu'un député,—un de ceux qui ont crié le plus énergiquement «A bas le dictateur!» lors de la séance de la démission,—inquiet de sa situation et, pour se concilier la faveur du général, témoigner son repentir et assurer sa réélection, se propose, à la rentrée des Chambres, de déposer deux projets de loi, par lesquels—à l'exemple du Sénat romain pour César:—1o il serait au-dessus des lois de façon à n'être jamais forcé de faire ce qui ne lui plairait pas—ni empêché de faire ce qui lui plairait;—2o on lui donnerait un droit absolu sur toutes les femmes de la République.

Les pauvres terrassiers viennent de recevoir une leçon dont je voudrais être certain qu'ils profiteront. C'était bonnement, innocemment, naïvement qu'ils s'étaient mis en grève, poussés, encouragés par les démocrates, les labouvistes, les anarchistes, les intransigeants, les exclusifs, les fructidoriens, les robespierristes, les dantoniens, les maratistes, les montagnards, les possibilistes, les nihilistes, les patriotes plus patriotes que les patriotes, les sans-culottes, les terroristes, les communards, les tape-durs et autres factions, tous ennemis acharnés les uns des autres et d'une République soi-disant concentrée, une et indivisible.

Ces bons terrassiers n'avaient aucune idée politique; aucun ne pensait à être président de la République.—Ce qu'ils voulaient, ce qu'on leur faisait espérer, c'était d'être plus payés à proportion qu'ils travailleraient moins, d'avoir plus de temps à passer au cabaret et plus d'argent à y dépenser, en s'offrant quelques petites douceurs; car, demandez aux marchands de la halle si les ouvriers aujourd'hui se privent de bons morceaux—et, regardez à la porte des marchands de vin, vous y verrez de coquettes écaillères ouvrant des huîtres.—On leur disait que c'était par méchanceté que les patrons ne les payaient pas plus cher et exigeaient le travail de la journée d'autrefois.—Les patrons avares avaient de l'or à n'en savoir que faire.—Nul ne leur disait que, si la main-d'œuvre devenait plus chère, beaucoup de patrons seraient forcés de fermer les ateliers ou de faire faillite. Tout cela intéressait peu le conseil municipal et les «hommes politiques» de taverne, les Démosthènes du ruisseau.—J'ai vu en 1830, en 1834 et en 1848, des émeutiers fanatiques prêts à se faire tuer, mais les deux derniers sont morts en 1871: c'étaient Flourens et Delescluze.—Aujourd'hui, on ne veut pas mourir, on veut vivre et bien vivre, on attaque les abus pour s'en emparer et en jouir; on avait donc espéré pousser les terrassiers et les autres corps d'état en avant pour une revanche des journées de juin, en se tenant à l'abri, et leur faire tirer les marrons du feu.

Alors, on les accablait d'éloges, de sympathies, d'enthousiasme, on leur promettait beaucoup d'argent, on leur en donnait même un peu,—c'étaient tous des héros.

Mais les terrassiers, très probablement grâce à leurs femmes, ne s'y sont pas laissé prendre et sont restés sur leur terrain.

Alors, conseil municipal, démocrates, patriotes, possibilistes, nihilistes, etc., les ont subitement et carrément lâchés et abandonnés.—Quelques terrassiers ont été blessés, d'autres mis en prison,—tous ont perdu un mois de travail et de gain.

Je parlais tout à l'heure des reporters et de l'ardeur avec laquelle ils s'étaient rués sur le général Boulanger, qui ne leur a pas plaint une pâture qu'ils ont gobée avidemment.

Il y a longtemps déjà—j'en ai cependant vu les commencements—que le journalisme a triomphalement laissé derrière lui cette prétendue renommée des Anciens—avec ses cent malheureuses trompettes; une nouvelle classe de littérature, l'institution des reporters, y a mis le comble.

Une armée d'hommes de tous âges, sortis de toutes conditions ingrates, ou moins amusantes,—les uns plus, les autres moins lettrés, plus ou moins bien vêtus et quelques-uns très bien et «ayant du monde»; tous hardis, résolus, imperturbables, quelquefois effrontés, forts d'un droit qu'ils s'attribuent et qu'ils réclament hautement. Cette armée infatigable ne se repose ni le jour ni la nuit.—Quelques-uns chassent avec un carnier à la dernière mode, quelques-uns chiffonnent avec la hotte et le crochet.—Cette armée se répand sur la ville en quête de nouvelles—tous résolus à ne pas revenir bredouilles;—ils entrent partout, avec l'autorité que des magistrats n'exercent qu'avec des restrictions inviolables.

Un artiste, un peintre, une cantatrice, célèbres ou à la mode, un roi, un empereur arrivent-ils à Paris, à l'instant même, le reporter envoie sa carte, et suit, sans attendre de réponse, le domestique qui la porte, il s'assied et pose une série de questions à ces diverses majestés qui répondent avec complaisance, les uns intimidés, les autres malins:—«Quel âge avez-vous? Sortez-vous de parents honnêtes?—Quelles sont vos vertus, quels sont vos vices? Quel vin, quels mets préférez-vous? Tous ces cheveux sont-ils à vous? etc.»

Une famille vient d'être frappée d'un immense malheur, un de ses membres vient d'être assassiné ou de se tuer lui-même, le reporter sonne: il demande à voir la veuve, les enfants... On répond qu'ils sont tous accablés par la douleur et ne reçoivent personne.—«Personne, c'est possible; mais moi, c'est différent;—je suis—la presse!» Et alors on le reçoit, on répond en pleurant à des questions les plus risquées, les plus indiscrètes.

Pourquoi s'est-il tué? «Avait-il volé à la banque; où il était employé? ou a-t-il découvert, madame, que vous le trompiez avec un de ses amis? etc.»

Le reporter s'en va, le carnier plein, mais, à l'instant même, lui succède le reporter d'un autre journal;—pourquoi refuser à celui-ci ce qu'on a accordé à l'autre?—Il fait à peu près les mêmes questions et empoche les mêmes réponses.

Un crime a été commis, le reporter va voir l'accusé dans sa prison, les geôles lui sont ouvertes comme des palais.

—Eh bien, mon pauvre criminel, nous avons donc tué notre père?

Il n'était pas encore question du reportage, lorsqu'il courut l'anecdote suivante, attribuée à Victor Hugo,—qui était, lui aussi, en quête de documents pour «Le Dernier Jour d'un Condamné».

Il obtint facilement l'autorisation des magistrats compétents, pour aller voir à la Force un assassin qui venait d'être condamné à la peine de mort.

Hugo,—très correct—et ne voulant pas manquer d'égards au condamné, se fait annoncer:

—Un monsieur demande à vous voir, dit le geôlier au prisonnier.

—Qui ça... un monsieur?

—M. Victor Hugo.

—Rugo?... répond le condamné—Rugo?... je connais pas; de quel bagne qu'i'sort?

Un nouveau volume «illustré» de charmants dessins de Riou,—que vient de publier l'heureux auteur d'un petit chef-d'œuvre Boule de suif—me rappelle une circonstance où une femme sut se servir habilement de l'intervention d'un reporter:

Bazaine, moins coupable peut-être que certains de nos ministres de la guerre, était dans la plus délicieuse prison, l'île Sainte-Marguerite, une oasis dans la Méditerranée;—je comptais même, si des amis à moi arrivaient au pouvoir, demander la survivance—en m'efforçant d'être ensuite transféré à l'île voisine, l'île Saint-Honorat, que je préfère de beaucoup.

On apprit un matin que le maréchal Bazaine s'était évadé et on attribua l'aventure à sa femme.—Le «pouvoir» ne s'en soucia point;—c'était un débarras.

Les fugitifs furent cependant poursuivis, mais par le reporter d'un journal très répandu—et qui ne regarde pas à la dépense pour satisfaire la curiosité de ses nombreux lecteurs;—voies ferrées, postes, etc., il ne négligea rien et les rejoignit;—il déclina ses titres, et demanda une entrevue à madame Bazaine, qui, après un peu d'apparente hésitation, voulut bien le recevoir, montra quelques répugnances à répondre à ses questions, puis y consentit après lui avoir recommandé une discrétion qu'elle eût été bien fâchée de lui voir pratiquer.

—Eh bien, monsieur, dit-elle, je cède et je vais vous dire toute la vérité. Après quoi, elle commença une fable, ayant le but honnête de ne pas compromettre, peut-être de sauver les complices de l'évasion du maréchal.

—La nuit, au moyen d'une corde, dit-elle, le maréchal était descendu sur les rochers au pied de la forteresse;—pendant cette périlleuse gymnastique, il avait même frotté et fait luire une allumette pour se signaler aux sauveurs.

Les sauveurs étaient tout simplement madame Bazaine et un sien cousin, jeune homme aussi nouveau qu'elle aux choses de la mer;—ils avaient pris un petit bateau à la Croisette, en face de l'île,—avaient traversé, avaient accosté sur les rochers, où ils avaient recueilli M. Bazaine, puis étaient allés trouver un bâtiment italien mouillé au large du côté de Nice.—Voilà toute la vérité.

Et le reporter triomphant adressa son butin à son journal par le télégraphe, sans compter les mots.

Le récit fut lu avec avidité, reproduit par d'autres feuilles—et la légende était fondée.

Mais on en rit beaucoup à Cannes et à Saint-Raphaël.

Cette même nuit, en effet, j'avais à Saint-Raphaël des filets à la mer;—il se mit à souffler un des plus forts mistrals, vent du nord-ouest, que j'aie vu;—la mer était plus que grosse et les lames montaient en écumant sur les deux îlots, le Lion de terre et le Lion de mer en face de chez moi,—il s'agissait d'aller tirer ou, mieux, retirer nos filets, non pour prendre le poisson, mais pour sauver les filets.—Nous partîmes trois sur un canot, mon matelot, Basile Simon, M. Léon Bouyer et moi—tous trois hommes de mer endurcis.

Eh bien, nous mîmes plus d'une heure à atteindre les filets avec six avirons, et plus d'une heure et demie à les tirer de l'eau, après avoir été vingt fois sur le point d'y renoncer;—au retour, nous étions aussi mouillés que si nous étions venus à la nage, les lames nous passaient par-dessus la tête et notre canot était à moitié plein d'eau.

Cette nuit-là, aucun marin, aucun homme même connaissant un peu la mer, je ne dis pas n'aurait réussi, je ne dis pas n'aurait tenté d'accoster l'île Sainte-Marguerite par le côté où, selon la légende, madame Bazaine et son petit cousin avaient abordé les rochers; mais je dis même n'y aurait songé un instant, certain de voir l'embarcation s'emplir et couler en route, ou se briser en éclats sur les rochers.

Il n'était pas beaucoup plus vraisemblable de se figurer le maréchal, gros, pesant, peu gymnasiarque, pendu au bout d'une corde que le vent aurait agitée, secouée en le frappant et le meurtrissant contre la muraille.

Les choses ne s'étaient donc point passées ainsi.

Le maréchal—je ne me charge pas d'expliquer comment—était sorti par la porte, s'était transporté sur l'autre bord de l'île en face de l'île Saint-Honorat, côte à peu près possible par ce temps pour des marins,—où était venue le prendre une embarcation du navire italien en panne près de l'île, montée pour le moins par quatre vigoureux rameurs avec un homme à la barre.

Si, lorsque M. de Maupassant me fit le plaisir de me venir voir à Saint-Raphaël, la conversation était tombée sur ce sujet, je me serais empressé de l'éclairer—et il n'eût pas, dans son livre dont la scène se passe entre Nice et Saint-Raphaël, adopté la légende de madame Bazaine,—modifiée cependant par ceux qui la lui avaient contée.—M. de Maupassant est propriétaire d'un yacht de plaisance et pas tout à fait étranger aux choses de la mer. On n'osa pas le traiter tout à fait en bourgeois et en terrien,—on corrigea et changea certains détails par trop invraisemblables:—on fit disparaître le «petit cousin» et on le remplaça par «un ami dévoué».

Pendant trois jours et trois nuits, le golfe de Saint-Raphaël vient d'être le théâtre d'un spectacle curieux et émouvant,—une petite guerre maritime: cinq ou six vaisseaux cuirassés tentant une descente sur les côtes d'Agay à Saint-Tropez, à Saint-Eygulph et à Saint-Raphaël,—harcelés par un guêpier de torpilleurs; le vaisseau qui se laissait surprendre par le torpilleur et approcher à 400 mètres de distance, était censé avoir reçu ses torpilles; si le torpilleur était aperçu en avant des 400 mètres, il était réputé foudroyé par le cuirassé. D'où une canonnade incessante de jour et de nuit; les torpilleurs s'embusquant dans les anfractuosités, les caranques de la côte, les cuirassés envoyant des éclaireurs et des contre-torpilleurs à leur recherche.—Je crois que les torpilleurs ont eu l'avantage sur les cuirassés, représentant l'ennemi.

Nous avons vu manœuvrer ce que la science peut montrer jusqu'à présent de plus fort et de plus nouveau dans l'art de tuer les hommes en dépensant des trésors perdus.

On ne peut s'empêcher de remarquer qu'on n'a jusqu'ici trouvé qu'un seul moyen de faire des hommes, et qu'on a inventé et invente tous les jours de nouvelles manières de les tuer.

Notre petit Saint-Raphaël a joué dans l'histoire contemporaine, par deux fois, un rôle resté anonyme:—c'est à Saint-Raphaël (San-Raphaëlo)—que Bonaparte est descendu en revenant d'Égypte, c'est à Saint-Raphaël qu'il s'est embarqué pour l'île d'Elbe.

Mais ce n'était alors qu'une bourgade de pêcheurs, et on désignait, on désigne encore souvent le golfe qui le baigne, par le nom de Fréjus, qui est à une lieue de la mer.—Le territoire de Saint-Raphaël, dont Agay, Saint-Eygulph, Valescure, sont des dépendances, est fort étendu et même bien changé depuis vingt-huit ans que je l'ai découvert et vingt-deux ans que je l'habite.

Quelques jours avant la petite guerre, on avait assisté à une scène triste et touchante:—il y a à Saint-Raphaël un jeune médecin instruit, studieux, soigneux et qui plus est... heureux,—pour lui appliquer ce que disait de lui-même un très célèbre médecin: «Je le soignais, Dieu l'a guéri.» La Providence a guéri la plupart des malades qu'il a soignés.

Il a eu le malheur de perdre un petit garçon de trois ans après l'avoir disputé à la mort pendant plusieurs mois. Nous n'avons pas encore ici le «hideux corbillard»,—et le petit corps couvert de fleurs était porté à l'église et au cimetière par des jeunes filles vêtues de blanc.

Le père suivait le convoi nombreux au bras d'un ami;—ses regards tombèrent sur une des jeunes filles qui portaient l'enfant, il la reconnut et dit avec amertume: «En voilà une que j'ai réussi à rappeler de bien loin et à sauver et je n'ai pu sauver mon pauvre petit garçon!»

Il n'est personne qui, ayant vu dangereusement malade une personne chère, n'ait eu des anxiétés, des doutes sur la médecine.

Surtout si on a étudié l'histoire de cette science que Galien lui-même appelait une science de conjectures—et dont Pline dit qu'il n'y a point de discipline plus inconstante que la médecine.

Il n'y a que la politique, certaines religions, la philosophie et «la sagesse» qui aient engendré et fait croire autant d'absurdités et de saugrenuités que la médecine;—il n'y a que les jupes des femmes qui aient subi autant de variations, de révolutions et de modes différentes.

Pendant six cents ans, dit Pline, le chou composa toute la médecine des Romains.

Caton l'ancien, dans son livre «De re rustica, Des choses de la terre», dit:

Le chou tient le premier rang entre tous les légumes; c'est un aliment excellent qui détruit les germes de toutes les maladies;—il guérit la mélancolie, les palpitations du cœur, les lésions du foie, des poumons, des entrailles; il guérit la goutte, les insomnies, les maux de tête, les maux d'yeux, la surdité, les dartres. Si, dans un repas, dit-il textuellement, vous voulez bien boire et bien manger, mangez auparavant quelques feuilles de chou confites dans le vinaigre, après le repas mangez-en encore cinq feuilles, vous serez comme si vous n'aviez ni bu ni mangé, et vous pourrez boire à votre fantaisie. Et il détaille la façon de préparer le chou d'après ce qu'on lui demande. En 1766, un nouveau légume vint remplacer le chou tombé tout à fait en oubli.

M. Ami-Félix Bridault, médecin des hôpitaux civils et militaires de la Rochelle, président du comité de santé de la Rochelle, publia un volume de près de 500 pages—grand in-8o—avec l'approbation et les éloges des principaux médecins de son temps et de nombreuses attestations de malades guéris;—on n'acceptait que les malades «incurables» et désespérés.

A cette époque, la carotte guérissait trente-sept maladies.—J'ai ouï dire qu'elle allait reparaître dans la pharmacopée. Insanas gentes! dit Juvénal en parlant des Égyptiens, heureux peuples qui voyaient croître leurs dieux dans leurs jardins.

Un autre légume a eu, de ce temps-ci, une destinée bien glorieuse, bien tapageuse, bien productive, dit-on pour ceux qui le cultivent, je parle de la lentille.

La lentille a été bien longtemps méconnue, calomniée même, je le veux croire,— Pline seul en parlait favorablement:—«A ceux qui se nourrissent de lentilles, dit-il, une parfaite égalité d'âme.»

Mais écoutez les autres:

«Les lentilles sont de mauvais et grossier suc, engendrant peu de sang;—elles causent des tournoiements de tête et des vertiges, des convulsions, et parfois même l'épilepsie, elles nuisent à la vue selon certains auteurs», dit le docteur Philibert Guybert, docteur régent en la faculté de médecine de Paris (MDCL). Mais depuis quarante ans justice lui a été rendue; elle guérit non seulement toutes les maladies connues, mais aussi celles que les pauvres médecins devenus trop nombreux sont forcés d'inventer tous les jours; en effet, depuis trois quarts de siècle, la moitié des jeunes Français se font médecins, l'autre moitié avocats,—le trop-plein est forcé de se jeter dans la politique.

Le sort des médecins a presque autant varié que la discipline de la médecine.

Hérodote raconte que le médecin Mélampe ne consentit à donner ses soins à la fille de Prœtus, roi d'Argos, qu'à condition qu'on lui donnerait cette belle princesse Cyrianase et la moitié du royaume.

Le médecin Musa, ayant guéri Octave Auguste, se vit élever une statue et fut créé chevalier romain.

Mais, d'autre part, Alexandre, après la mort d'Éphestion, fit raser le temple d'Esculape et mettre en croix son médecin Glaucias.

Gontran, roi d'Orléans, fit couper la tête à deux médecins après la mort de sa femme Austrigilde, à laquelle il avait juré de la venger de l'ignorance ou de l'impuissance de ces deux malheureux.

A une autre époque, j'avais lu dans un livre de Cornélius Agrippa: De l'incertitude et de la vanité des sciences, une assertion que j'avais prise pour une de ces plaisanteries qu'on a toujours faites sur la médecine: «Le médecin, dit-il, examine le contenu des bassins, allant même quelquefois jusqu'à le goûter au bout du doigt (1590).» Et ce médecin lui-même de Louise de Savoie, mère de François Ier, appelle ses confrères scatophages, nom formé, comme anthropophages (mangeurs d'hommes), de deux mots grecs que je ne traduirai pas. Mais voici ce que j'ai lu dans les Tableaux de Paris, de Mercier, chapitre DLXXXV.» Voici les propres mots d'un règlement fait par Henri II sur la plainte des héritiers des personnes décédées par la faute des médecins: «Il en sera informé et rendu justice comme de tout autre homicide, et seront les médecins mercenaires tenus de goûter les excréments de leurs patients et de leur importer toute autre sollicitude; autrement ils seront réputés avoir été cause de leur mort et décès.»

Je ne m'étendrai pas sur des panacées qui ont longtemps régné en médecine: l'orviétan, la thériaque, le mithridate, toutes trois composées d'une quantité prodigieuse d'éléments variés: des herbes, des pierres, des fientes et toujours des vipères;—ça guérissait de tout!—procédé naïf qui ressemble à celui d'un chasseur maladroit ou peu confiant qui, au lieu de mettre une balle dans son fusil, y entasse de nombreuses chevrotines et même du petit plomb. Sur cette quantité de drogues, il peut s'en trouver une qui atteigne la maladie.

La vipère a eu longtemps un grand succès—même auprès de ceux qui ne croyaient ni au bézoard ni à cent autres inventions,—et ces drogues si variées, si souvent contradictoires dans leurs effets, si inertes, ce n'étaient pas seulement de vulgaires charlatans qui les prescrivaient, ni des imbéciles qui les avalaient;—j'en produirai pour exemple madame de Sévigné.—Son gendre, M. de Grignan, avait des accès de faiblesse et de débilité, madame de Sévigné, pleine de sollicitude pour le bonheur de sa fille, envoyait à M. de Grignan des vipères pour en confectionner des bouillons qui devaient lui rendre sa vigueur première. Nous la voyons préconiser minutieusement et avec enthousiasme la pervenche: «Si on demande sur quelle herbe vous avez marché pour redevenir si belle, dit-elle à sa fille, répondez: «Sur la pervenche!» Dieu l'a créée pour vous.

Elle croit à «l'eau divine de la reine de Hongrie» qui dissipe toute tristesse, et elle «s'en enivre».

Elle croit à la poudre de M. Delorme et à la poudre des capucins.

Elle demande qu'on lui fasse de l'huile de scorpion.

Elle croit aux gouttes du frère Ange et à la moelle de cerf.

Elle a estimé l'essence d'urine et «elle en boit huit gouttes.»

Blessée à une jambe, les «chers pères» appliquent à cette jambe des emplâtres de diverses herbes—qu'on change deux fois par jour:—«ces herbes, on les enfouit dans la terre, et, quand elles sont pourries, on est guéri.»

Cependant, elle ne guérit pas: elle a recours à un «baume tranquille» qui ne la guérit pas davantage. Alors elle s'enthousiasme pour la «poudre sympathique» du célèbre docteur Digby. Ah! le docteur Digby, voilà un fort charlatan.

Ce n'était cependant pas une personne bien naïve et bien crédule que madame de Sévigné.

Tallemant des Réaux conte qu'une «dame» de son temps ayant un enfant très malade lui donna un clystère dans lequel elle avait fait dissoudre des reliques d'un saint;—il ne dit pas s'il y eut guérison.—Tout porte à croire que ce fut une inspiration personnelle, ce ne fut jamais de doctrine.

Une drogue merveilleuse, qui a longtemps régné dans le monde entier, c'est le bézoard.—C'était une pierre qu'on trouvait dans l'estomac d'une sorte de chèvre des Indes;—cette pierre était formée du suc et de l'esprit de certaines plantes salutaires que l'animal avait broutées; l'eau où avait un peu séjourné ce bézoard, la moindre raclure qu'on en absorbait suffisait pour préserver non-seulement de tout poison, de toute morsure de serpent ou de bête enragée, mais de toute maladie et surtout de la peste;—il suffisait même d'avoir un bézoard dans sa poche pour pouvoir tout braver;—les rois s'en envoyaient comme chose plus précieuse que l'or et les diamants. Voici ce que raconte à ce sujet (en 1550) le célèbre chirurgien Ambroise Paré, qui fut chirurgien de quatre rois: Henri II, François II, Charles IX et Henri III, au chapitre XLIV du XXIe livre de la chirurgie:

«Le roi estant en la ville de Clermont, un seigneur lui apporta d'Espagne une pierre de bézoard; étant alors dans la chambre dudit seigneur roi, il m'appela et me demanda s'il existait quelque drogue qui pût préserver de tout poison; je lui répondis que non,—à cause de la diversité des venins et de leur action;—le seigneur qui avait apporté la pierre soutint l'efficacité du bézoard;—alors, je dis au roi qu'on aurait bien moyen d'en faire expérience certaine sur quelque coquin qui aurait gagné le pendre. Alors promptement il envoya querir M. de la Trousse, prévost de son hôtel et lui demanda s'il avait quelqu'un qui eust mérité la corde; il lui dit qu'il avait en ses prisons un cuisinier qui avait dérobé deux plats d'argent en la maison de son maître, et que, le lendemain, il devait être pendu et estranglé. Le roy lui dit qu'il voulait faire expérience d'une pierre qu'on lui disait être bonne contre tout venin, et qu'il sust dudit cuisinier s'il voulait prendre un certain poison, et qu'à l'instant on lui baillerait un contre-poison, et que, s'il réchappait, il s'en irait la vie sauve, ce que ledit cuisinier très volontiers accorda, disant qu'il aimait trop mieux mourir dudit poison dans la prison que d'être estranglé à la vue du peuple. Alors un apothicaire lui donna un certain poison et subitement une raclure de ladite pierre de bézoard. Ayant ces deux drogues dans l'estomac, il cria qu'il avait le feu dans le corps.—Une heure après, je priai le sieur de la Trousse d'aller voir, ce qu'il m'accorda en compagnie de trois de ses archers; je trouvai le pauvre cuisinier à quatre pieds, cheminant comme une beste, la langue hors la bouche, les yeux et toute la face flamboyants, jetant le sang par les oreilles, par la bouche et par le nez, et mourut misérablement, criant qu'il eust mieux valu être mis à la potence. Ainsi la pierre d'Espagne n'eut aucune vertu; à cette cause, le roi commanda qu'on la jettast au feu: ce qui fut fait.»

Le bézoard n'était pas la seule pierre admise en médecine; on avait la pierre alectorienne,—qu'on trouvait dans les coqs et qui assurait la victoire à la guerre et la pluralité des suffrages aux comices.

Saint Isidore vante une petite pierre trouvée dans la tête d'une tortue des Indes qui donne la faculté de deviner l'avenir à qui la porte sous la langue; mais on ferait un gros volume des inventions ou des crédulités de saint Isidore en fait d'histoire naturelle.

Un concile d'Auxerre défend l'expérience de la pierre oolithe, qui, broyée et mêlée à du pain, dénonçait les voleurs qui ne pouvaient manger ce pain.

On se servait beaucoup en médecine des cinq fragments précieux, qui étaient l'améthyste, le saphir, l'hyacinthe, la topaze et l'émeraude.

Cette pierre, d'ailleurs, ayant ses vertus particulières, l'hyacinthe, les perles, le rubis, préservaient celui qui les portaient de tout poison. L'émeraude guérissait l'épilepsie.

La topaze faisait disparaître l'hypocondrie, l'opale préservait de la peste, donnait plus d'éclat et de puissance aux yeux.

L'améthyste préservait de l'ivresse.

Sans parler de la pierre philosophale qui eût guéri de tout et eût supprimé la mort si on eût pu la trouver.

Le docteur Jean Marius, d'Augsbourg, élève de Jean Scutter, grand médecin, a écrit vers 1730 un Traité du castor, publié à Vienne en 1746, traduit en français et publié de nouveau chez David fils, libraire, à l'enseigne du Saint-Esprit, quai des Augustins.

Cet ouvrage est approuvé par un grand nombre de médecins de ce temps-là.

Marius y parle de la puissance de la pâquerette, «d'une si grande utilité dans la cure des blessures»; des vers de terre, si efficaces dans le traitement de la goutte. Il préconise les vertus des cloportes, de la chair des cerfs, des loups, des lièvres, des vipères.

Mais ce n'est rien à côté du castor et surtout du castoréum qu'on trouve dans cet animal. Le castor fournit des remèdes assurés pour presque tous les malades.

Une dent de castor les préserve des douleurs que leur causent leurs propres dents et de l'épilepsie.

La peau de castor—fût-ce une paire de gants—augmente la mémoire.

Le castoreum est souverain contre le mal caduc et contre l'apoplexie, contre les fièvres, les maux d'oreilles, les faiblesses d'estomac, contre la paralysie, l'asthme, les maladies des poumons, contre tous les maux,—enfin tout.

Dans le même ouvrage, Jean Marius préconise l'esprit de suie,—l'huile des philosophes où il entre des perles, des vipères, des crottes de souris et de la cendre de jeunes corbeaux.

En 1684, un docteur Confupe a publié un livre sur les fièvres. Cet ouvrage, adressé à M. Naquem, premier médecin de Sa Majesté, est approuvé officiellement par les professeurs royaux en médecine de l'université de Toulon.

On y trouve la chair, poudre et sel de vipère, le bouillon composé de chapon, de vipère, des yeux et des pieds d'écrevisses de rivière, du corail et des perles; la corne de cerf, la dent de sanglier, les «fragments précieux».

En 1685 parut, avec privilège du Roi, un traité du thé, du café et du chocolat, par un docteur Sylvestre Dufour.

On y dit que le docteur Monin, célèbre médecin de Grenoble, a inventé quelques années auparavant le café au lait. Voilà une des rares drogues qui ont survécu aux modes.—Ce célèbre médecin, dit le médecin Dufour,—a «employé le café au lait et en a fait de fort belles cures».

«Au moyen de lait cafeté, j'ai arrêté la toux, guéri la migraine, la phtisie, la pleuropéripneumonie, la fièvre tierce, double tierce, triple quarte.»

Une des plus jolies fougères—l'adiantum cheveux de Vénus—a joué un assez grand rôle et a guéri bien des maux en 1644, comme en fait foi un traité publié par le docteur Pierre Formi, docteur de l'université médicale de Montpellier. L'adiantum est une délicieuse petite fougère qui, dans la région que j'habite, vit très volontiers dans les anfractuosités et les fentes intérieures des vieux puits; elle ne s'élève pas à plus de dix à douze centimètres—sur des tiges fines comme des cheveux et d'un noir vernissé, elle émet des feuilles arrondies et découpées d'un vert gai;—on l'appelle, et on l'a appelée de tout temps, cheveux de Vénus;—cela me gêne un peu parce que je vois Vénus blonde. Elle sert, dit Pline, à teindre les cheveux et à les faire croître longs, épais et frisés; pour cet effet, on la fait cuire dans du vin et de l'huile.

On lui a découvert d'autres vertus. En MDCXLIV,—le docteur Pierre Formi, de l'université de médecine de Montpellier, a publié un Traité de l'adiantum, cheveux de Vénus—contenant la description, les utilités et les diverses préparations galiéniques et spagiriques de cette plante pour la «guérison de quelque indisposition que ce soit». Ce titre est modeste, car, dans la dédicace faite à puissante dame Marguerite de Montprat, abbesse de Noneuques,—il avoue—qu' «il n'est de maladie contre laquelle l'adiantum ne déploie le bénéfice de sa vertu».

Il purifie le sang, guérit la mélancolie, l'hypocondrie, toutes fièvres; fait croître et épaissir les cheveux, combat victorieusement le catarrhe, l'épilepsie, la céphalalgie, les maux de dents et d'oreilles; éclaircit la vue, éveille les facultés du cerveau, excite les puissances vitales, réjouit le cœur, annihile le venin des serpents, des scorpions, des vipères.

Il guérit encore l'asthme, la péripneumonie, la gravelle; remédie à la stérilité et à l'impuissance, la teigne, la jaunisse, les écrouelles, les ulcères, les fistules, etc. L'auteur cite encore Galien, Théophraste et Dioscoride.

La tisane qu'on en fait est un vrai or potable par sa couleur et par ses vertus; on en fait du vin adiantum, des opiats, des tablettes, des pastilles, des pilules, des poudres, des juleps, des gargarismes, des cataplasmes, etc.

Enfin, on ne voit pas ce qu'il reste à guérir aux autres drogues, médicaments, panacées, etc.

Le volume est terminé par des éloges, en prose, en vers, en français, en latin, en grec, du docteur Formi et de son ouvrage par d'autres médecins et savants.

En MDCLXVIII, le docteur Baillaud dédie à M. Bourdelle, premier médecin de la reine de Suède, conseiller et médecin du roy, un «discours du tabac».

Le tabac, alors tout nouveau, avait été fort attaqué, rejeté; le docteur avait pris sa défense;—c'est pourquoi le docteur Baillaud lui dit qu'il a un esprit plus qu'humain.

Le livre est précédé des approbations du docteur Daquin, conseiller du roi en ses conseils et premier médecin de la reine; du docteur Lizot, conseiller et médecin ordinaire du roi; du docteur Guérin, régent en la faculté de médecine de Paris; du docteur de Michu, docteur en médecine de la faculté de Montpellier.

Il est inutile que je copie une nomenclature. Le tabac guérit complètement de tout.

L'auteur termine ainsi son volume, orné d'une jolie reliure en maroquin vert, orné de filets d'or.

«Mon ouvrage est complet, s'il n'est pas achevé; puisse-t-il donner l'estime que les véritables savants ont pour le tabac; c'est le plus riche trésor qui soit venu du pays de l'or et des perles. Il contient tout réuni ce que les autres médicaments n'ont que séparé.—La nature ayant fait un pareil miracle, ne devait pas le cacher plus de six mille ans à l'une des moitiés du monde; elle fut injuste de le reléguer si longtemps parmi les barbares; elle fut moins indulgente pour nous que pour eux, lorsque, ayant égard à leur peu de lumières, elle ramassa tous les remèdes en un seul remède.»

Le chevalier Digby, dont nous allons parler, n'était pas le premier venu. Nommé gentilhomme de la chambre par le roi d'Angleterre Charles Ier, après la révolution, il émigra en France et s'y lia avec des savants, entre autres Descartes, pendant le séjour de Charles II en France; il avait été nommé «chancelier de la reine de la Grande-Bretagne». C'était à la fois un homme savant, un grand et effronté charlatan et un grand fou!

Il avait une très belle femme—qu'il droguait sans cesse pour conserver sa beauté; il la nourrissait de poulardes nourries elles-mêmes de la chair de vipères;—ce qui ne l'empêcha pas de mourir très jeune, et qui peut-être y contribua.

J'ai un petit livre, imprimé avec «Privilège de roi», daté de 1668. Sous ce titre: «Remèdes souverains et secrètes expériences de M. le chevalier Digby, chancelier de la reine d'Angleterre, avec plusieurs autres secrets pour la beauté des dames,» l'éditeur, Jean Malbec de Trespel, «médecin spagirique», dit dans une préface: «Le nom du chevalier Digby est trop connu par toute l'Europe pour douter que ce qui vient de lui ne soit estimé; la délicatesse de son génie et la subtilité de son esprit ont toujours brillé dans ses ouvrages, etc.»

En voici quelques passages,

Poudre de la comtesse de Kent, laquelle a des vertus surprenantes:

«Prendre les extrémités des serres de cancres pendant que le soleil est au signe du cancer,—quatre onces des yeux des mêmes cancres,—sel de perles, sel de corail,—bézoard oriental,—de l'os qui se trouve au cœur des cerfs,—un peu de jus de céleri,—de la gelée de peau de vipère;—spécifiques pour empêcher les vapeurs de monter au cerveau, empêcher l'effet du vin pour enivrer, corroborer toute la nature—contre tous venins et morsures des chiens enragés et toutes les vertus.»

Remède contre le mal caduc:

«Prenez de la fiente de paon autant qu'il en peut tenir pour une pièce de quinze sous, et avalez le matin à jeun.

«Poudre de cloportes contre la gravelle,—on peut également avaler la fiente d'un taureau de trois ans.»

«Contre une hémorrhagie prenez du crâne humain: râpez-le en poudre et avalez-le dans un verre de vin blanc.»

«Contre la morsure des serpents; des pâquerettes blanches en cataplasme.

«Contre la pleurésie; de la fiente de cheval dans du vin blanc.

»Également quelques pous dans un œuf à la coque, pour arrêter le sang d'une plaie.

»Prenez la mousse qui vient sur les têtes de mort;—mais que ce soit une tête d'homme; humectez d'eau de rose et mettez sur la veine du front descendant sur le nez.»

«Pour les yeux:

»De la moelle de l'os d'une aile d'oie avec gingembre.»

«Contre le mal de dents:

»Portez sur vous la dent d'un homme mort et frottez-en la dent qui vous fait souffrir.»

Autre remède:

»Prenez un clou, écorchez votre gencive de façon qu'il y ait un peu de sang, puis enfoncez le clou dans un arbre jusqu'à la tête, et le mal ne viendra plus.

»Or potable pour servir aux maladies les plus abandonnées, dont les effets sont admirables: on mêle à l'or des perles, du bézoard, de l'ambre gris, du corail rouge.

»Huile de vitriol philosophique, pour les blessures.

»Les belles vertus du noble sel d'esprit d'urine: il guérit tout cancer,—le loup des jambes, les vieux ulcères,—les fièvres continues;—pour les maux d'yeux,—contre la peste,—contre les dartres, gales et toutes autres maladies de la peau; contre le mal de dents, contre la gravelle;—mais il faut le prendre au déclin de la lune.»

Parlons de la poudre de sympathie:

Dans un appartement voisin de celui qu'occupait le chevalier Digby, se trouvait un M. Jacques Hovell, secrétaire du duc de Buckingham, qui, voulant séparer deux de ses amis qui se battaient, reçut un terrible coup d'épée à la main droite, et la plaie ne se cicatrisant pas, quoi que fissent les médecins, on voyait des signes de gangrène, et on allait couper la main lorsqu'on s'adressa au chevalier Digby.

Celui-ci refusa de voir la blessure et le blessé, demandant seulement un des linges qui avaient servi à panser la blessure et l'épée qui l'avait faite. On lui donna un linge, le chevalier jeta une poignée de sa poudre dans un bain plein d'eau où il plongea le linge en question.

Pendant ce temps, M. Hovell, dans la chambre, causant avec un gentilhomme, fit un mouvement en disant: «Je ne sens plus de douleur.»

Ce fait fut rapporté à M. de Buckingham et au roy, dit le chevalier.

«Un peu après, ajoute-t-il, je tirai le linge hors de l'eau et le fis sécher à un grand feu.—Voilà le laquais de M. Hovell qui vint me dire que les douleurs avaient repris à son maître, avec plus de force. «Retournez auprès de votre maître, lui dis-je, il sera guéri avant que vous soyez arrivé.» Il s'en va, je remets le linge dans l'eau et le laquais trouva son maître sans la moindre douleur; en cinq jours, la plaie fut entièrement cicatrisée.»

C'est de cette poudre de sympathie que nous avons vu madame de Sévigné si enthousiaste, ainsi que du «noble sel d'esprit d'urine».

Tous ces médicaments—et je n'en ai relaté qu'une partie—ont été longtemps dits, écrits, préconisés, approuvés, expérimentés,—non point par de vulgaires charlatans des rues et places publiques,—mais par de savants et célèbres médecins;—tout cela a été cru, accepté, subi,—non point par des niais, par de pauvres esprits crédules,—mais par les esprits les plus éclairés, les plus défiants même,—tant est puissant l'instinct de l'amour de la vie et de la santé!

De la santé surtout.—On disait de je ne sais quel grand homme:—Il ne prenait aucun soin pour sa vie, et s'exposait volontiers à être tué; mais, sur l'article de la santé, il n'entendait pas raillerie et se soignait scrupuleusement.

C'est ainsi que lord Chesterfield écrivait à son fils: «Soignez votre santé;—il ne s'agit pas de vivre, vivre est peu important;—non, il s'agit de se bien porter pendant qu'on vit.»

Je veux cependant terminer cette conférence par quelques exemples de bon sens.

L'École de Salerne était au royaume de Naples une université très florissante et très célèbre; elle a laissé un recueil d'aphorismes écrits en vers latins, dits léonins, c'est-à-dire rimés soit à la fin, soit au milieu du vers, ce qui donne à ces sentences, le plus souvent très sages—quoique absolues—un certain air bouffon.

Citons en quelques-uns:

Ablue sæpe manus.

Lavez-vous souvent les mains, on dit que ça éclaircit la vue; mais, en tout cas, ça rend les mains propres.

Sex horas dormire satis est.

Six heures au sommeil, c'est assez que l'on donne.

Sept pour le paresseux, huit heures pour personne.

L'empereur du Brésil, qui me fit l'honneur de me venir voir à Saint-Raphaël, était préoccupé d'une question: son médecin voulait qu'il dormît sept ou huit heures,—lui n'en voulait dormir que quatre ou cinq;—je lui rappelai à ce propos l'aphorisme de l'école de Salerne, et, quoique ça lui parût encore donner au sommeil une trop grande part de la vie,—un quart de la vie employé à ne pas vivre,—il accepta la sentence,—disant à son médecin: «Eh bien, vous dormirez sept heures, et moi six.»

Comment l'homme meurt-il quand il a de la sauge dans son jardin? c'est qu'il n'y a pas de remède contre la mort.

Si tibi deficiunt medici.

Es-tu sans médecin, je vais t'en donner trois:

Gaieté, diète et repos.

On ferait un gros volume rien que des prescriptions non seulement imaginées, conseillées par les médecins, mais ordonnées sous des peines sévères par l'autorité et le gouvernement. Dans un très curieux livre,—quatre gros volumes in-folio, par Delamare, conseiller commissaire du Roy au Châtelet de Paris (MDCCXXIX); c'est un traité de la police, mais dans un sens élevé et général.

A l'article de la peste, les médecins sont sévèrement traités, et on leur impose de rudes devoirs. On donne une liste de parfums,—préservatifs;—après en avoir indiqué quelques-uns, on en signale un autre sous ce titre:

Autre parfum préservatif pour les personnes de condition.

Un médecin raconte qu'un client riche lui dit un jour: «Qu'est-ce que ce médicament de deux sous! gardez ça pour les pauvres, et donnez-moi quelque chose de rare, j'y mettrai le prix.»

Dans un autre livre très estimable du docteur Guybert, le Médecin et l'Apothicaire charitables (MDCLIII), il indique au contraire, après les médicaments rares, coûteux ou à la mode, des drogues équivalentes pour les pauvres.

Ainsi, en place de l'orviétan et du bézoard, si fort en crédit de son temps, il indique comme contrepoison le citron;—peut-être en exagère-t-il les vertus, par la confiance en Virgile, qui a dit au livre II des Géorgiques:

«Contre les poisons des marâtres, il n'est rien de plus sûr que le citron.»

Mais, ce qui est au moins aussi certain, il cite contre la peste une recette dite médicament des trois adverbes:

Cite, longe, tarde, vite, loin, tard.

Allez-vous-en vite, assez loin, et revenez tard.

Je dois avouer que sa théorie sur le sommeil est assez étrange.

«Il faut, dit-il d'abord, se coucher sur le côté droit afin que le souper descende plus profondément au fond du ventricule, puis se retourner et se coucher sur le côté gauche, afin de hâter la coction de l'aliment; puis, un peu plus tard, se retourner encore et se recoucher sur le côté droit pour faciliter la distribution du chyle.

Il me semble que ce sommeil est bien laborieux et que, pour obéir aux prescriptions du docteur, il serait nécessaire de ne pas s'endormir.

Le célèbre Guy Patin (de 1601 à 1672) était un médecin non seulement très savant, très lettré et de plus très spirituel: on a raconté que, pour l'avoir souvent à leur table, «quelques grands mettaient un louis d'or sous son assiette,» tant son entretien était intéressant, varié, gai et spirituel.

Il était sans pitié sur le charlatanisme de ses confrères et sur la médecine elle-même, à laquelle il croyait assez peu.

«J'aurais, disait-il, désiré être le médecin d'un vieil empereur;—il n'y a rien à faire avec un jeune prince:—il se passe de remèdes et il a raison, tandis qu'un vieux, il a peur, il s'affaiblit, devient crédule, et j'en aurais profité.»

«La nature, disait-il encore, a des secrets qu'elle ne nous révèle pas, et la vie de chacun est fixée à un certain nombre de jours qu'il n'est pas en notre pouvoir de prolonger.»

A un homme riche et gourmand qui se plaignait des premières atteintes de la goutte, il disait: «Il y a encore un moyen de vous guérir, vivez pendant un an avec trois francs par jour et gagnez-les en travaillant.»

«Nous profitons, disait-il encore, de l'entêtement des femmes, de la faiblesse des hommes et de la crédulité de tous.»

«Dans ma jeunesse, je rougissais quand on me donnait de l'argent; si je rougis aujourd'hui, c'est quand on ne m'en donne pas.»

Il disait encore:

«En fait de remèdes, je ne crois que ce que je vois.»

On usait beaucoup de la raclure de corne de cerf et surtout de licorne,—animal fabuleux que personne n'a vu plus que les tritons des Grecs et les hippogriffes.

«Pourquoi, disait-il, au lieu de prescrire de la corne de licorne, qui n'existe pas,—les médecins ne raclent-ils pas leurs propres cornes?—car aucune profession autant que la nôtre, qui nous oblige à être sans cesse hors de la maison et à y laisser nos femmes seules, n'expose la tête des hommes à cet ornement.»

Résumons: les anciens médecins n'étaient ni moins savants, ni moins intelligents, ni moins honnêtes que ceux d'aujourd'hui; leurs clients n'étaient ni plus crédules ni plus bêtes.

On a abandonné l'orviétan, la thériaque, les vipères, les pierres précieuses, etc.

Mais nous avons la morphine, la cocaïne, l'atropine, l'antipyrine, la caféine, etc.

Nous avons l'homéopathie, nous avons la théorie des altitudes sur les moulages, nous avons la guérison par persuasion, l'hypnotisme, la purgation par suggestion, etc.

Un évêque, voyant canoniser saints ou du moins bienheureux des personnages qu'il avait connus, disait: «Les nouveaux saints me font beaucoup douter des anciens.»

Je dirai, en renversant l'idée: l'étude de l'ancienne médecine et des anciens médicaments m'inspire beaucoup de doutes sur les nouveaux.