LES PRIX DE BEAUTÉ

A Vienne, à Spa, à Turin, à Nice, on vient de décerner des prix de beauté.

Quelques doutes se sont élevés à ce sujet dans mon esprit;—je vais vous les dire,—peut-être quelqu'un pourra les dissiper.

Quels sont—quels peuvent être les juges? quelles garanties aura-t-on de leur compétence, de leur goût, de leur équité, de leur incorruptibilité?

Ils sont assez rares, les hommes qui se connaissent véritablement en beauté féminine.—Combien savent par la pensée séparer une femme de sa parure, et ne pas trouver plus jolie que les autres celle qui est la plus «à la mode».

Dans le fameux jugement de Pâris, qui eut pour résultat la ruine de Troie, l'Iliade, l'Odyssée et l'Énéide,—Vénus, malgré sa supériorité sur Junon et Pallas,—eut des doutes au dernier moment, et ne dédaigna pas de corrompre Pâris en lui promettant Hélène!

Les concurrentes—quelles diablesses de femmes peuvent êtres ces concurrentes?—se présenteront-elles aux yeux des juges en grande toilette, ou telles que la peinture nous a si souvent représenté les trois déesses,—seul costume convenable pour un jugement sérieux.—Si les candidates sont vêtues, il ne s'agit plus que du visage, et la tête n'est en hauteur que la septième partie d'une femme bien proportionnée;—si elles sont nues, comme fit la princesse Borghèse devant Canova, laissant la pudeur pour éterniser la beauté, les juges conserveront-ils leur sang-froid?

Les concurrentes elles-mêmes ont-elles des idées suffisamment justes et arrêtées sur les charmes qu'elles apportent au combat? Je soupçonne les femmes de ne pas entendre grand'chose à leur propre beauté.—Autrement permettraient-elles à des modes absurdes—tantôt de leur faire les bras plus gros que la taille, les manches à gigot; tantôt de leur mettre, par les hautes coiffures, les visage au milieu du corps; tantôt de leur faire un gros ventre—ou un gros derrière, que la mode vient placer à sa fantaisie parfois au milieu du dos?

Combien mourraient désespérées dans la nuit si, en se déshabillant le soir telles se trouvaient construites comme elles se sont évertuées à le faire le jour!

Les femmes se scandalisent sans cesse des succès qu'obtiennent auprès des hommes certaines femmes qu'elles déclarent des «laiderons».

C'est qu'il faut diviser la beauté en deux espèces très souvent fort différentes.

Il y a la beauté qui se prouve—et la beauté qui s'éprouve.

La première a des règles fixes souvent imaginées et pour le moins consacrées par les arts;—c'est une question, ou plutôt une grammaire, une syntaxe qui dit inflexiblement comment on doit avoir le front, le nez, les yeux, les hanches, les jambes, les mains, etc.

Mais tout cela réuni peut laisser celles qui le possèdent manquer d'un don qui l'emporte victorieusement sur cette réunion:—c'est le charme,—et c'est ce qui constitue la seconde, c'est-à-dire la beauté qui s'éprouve, qui émeut, qui trouble, qui fascine.

La beauté, qui se prouve et dont les conditions peuvent changer et changent très souvent, exige un petit front, un petit nez droit; elle fixe la dimension et la forme légale des yeux, mais elle ne tient pas compte du regard.

Or les yeux sont des fenêtres où viennent se montrer l'âme et l'esprit.—Que deviendraient les plus grandes, les plus belles, les plus correctes fenêtres s'il ne s'y montrait personne?

A propos du nez, parlerons-nous du petit nez retroussé de Roxelane, qui changea les lois d'un empire?

Le soulier de Rodolphe ne la portera-t-il pas sur le trône?

Les femmes ne croiront jamais qu'on puisse avoir les yeux trop grands, la bouche et les pieds trop petits, la taille trop menue.

Le plus sûr encore pour elles, c'est de juger de leur propre beauté par le succès qu'elles obtiennent sur les hommes qu'elles ont attirés; mais, là encore, elles peuvent se tromper:—les hommes, dans leurs préférences, se soumettent aussi à la mode.

J'ai vu, dans le cours relativement restreint de ma vie, les femmes maigres et vertes à la mode, et une noble Italienne, qui portait à l'excès ces deux dons, être entourée, comblée d'hommages pendant dix ans;—puis les femmes maigres et vertes ont été remplacées par les beautés plantureuses et colorées de Rubens. J'ai vu les cheveux roux honnis d'abord, puis ensuite adorés au point de faire gâter les plus belles chevelures noires, brunes ou blondes par des teintures vénéneuses.—J'ai vu plus d'une fois telle femme médiocrement et même point du tout belle, mais se déclarant elle-même, s'établissant, s'installant jolie femme et disant: «Nous autres jolies femmes,» et, au besoin, se plaignant «du don funeste de la beauté», qui expose les jolies femmes à tant de périls, être entourée, courtisée préférablement à d'autres réellement belles ou jolies, à peu près comme les fermières mettent un faux œuf, un œuf de plâtre, dans le nid où elles veulent que leurs poules aillent pondre.

Un autre point qui abuse certaines femmes: telle vous dira, avec une mine hypocritement fâchée: «Mon Dieu que les hommes sont ennuyeux, on ne peut se montrer dans la rue sans être «dévisagée» et suivie!

Mais, ma chère petite,—tu te glorifies de ce qui te devrait te faire rougir de honte,—regarde cette autre femme bien plus belle que toi qui n'est guère regardée ni surtout suivie;—eh bien, les hommes ne «l'ennuient» pas, ne la «dévisagent» pas, de même qu'elle est moins entourée que toi dans un salon.—Prends garde, examine, surveille, au besoin modifie tes «toilettes», ta démarche, tes attitudes, tes airs de tête,—il y a là quelque chose à corriger;—ces hommes si «ennuyeux» ne veulent pas perdre leur temps ni «payer trop cher». Quand ils suivent une femme dans la rue, c'est qu'elle a le malheur de leur inspirer la pensée que ce genre d'attaque peut réussir—et les mener à un but qui n'a pas de quoi t'enorgueillir;—combien, même au salon, doivent ce qu'elles croient un succès à une apparence de facilité,—tandis que cette femme que tu vois moins entourée, jamais suivie dans la rue doit ce que tu crois un abandon, une infériorité, une défaite à la parfaite correction, à la sévérité de son costume, de sa démarche, de ses attitudes, de ses airs de tête, de ses regards;—sa longue jupe tombe sur ses pieds à plis lourds et inflexibles comme du plomb—et ne permet pas à l'imagination de se figurer ces plis dans un autre sens que la perpendiculaire; ses vêtements semblent rigoureusement attachés à sa personne comme les plumes à l'oiseau,—tandis que, pour toi, il semble que la moindre brise, peut-être même le vent d'un soupir, peut déranger les plis de ta robe, les agiter, les rendre transversaux, les chiffonner.

Il y avait autrefois un usage général que quelques-unes seulement aujourd'hui conservent; c'était de ne paraître dans la rue, à la promenade et dans les lieux publics que modestement, simplement, austèrement vêtues—presque sous le domino du bal masqué,—de passer inaperçue;—on laissait les triomphes de la rue aux filles qui n'ont pas de salons.

Il en est aujourd'hui beaucoup trop qui, voyant leurs salons abandonnés pour les cercles, elles-même délaissées pour les «filles», ont voulu engager le combat et aller braver et vaincre leur indignes rivales là où elles pouvaient les rencontrer;—de là à s'enquérir de la modiste de telle courtisane, de la couturière de telle «impure» dont elles savent les noms et la demeure; de là à imiter leurs costumes et, par une pente insensible, leurs allures, il n'y avait que quelques pas qu'elles ont vite franchis.—Et tout cela pour se faire battre, car, comme filles, elles sont toujours moins filles que les vraies filles;—très peu même peuvent lutter de luxe avec elles, car une «honnête femme» ne peut guère ruiner que son mari et, à la rigueur, un amant,—tandis que les filles ruinent le public;—elles n'ont pas compris, elles ne comprennent pas que c'était en sens contraire qu'il fallait engager la lutte, qu'il fallait être «autres», ce grand charme! qu'il fallait rendre leurs salons plus rigoureux, plus fermés, plus solennels, et elles-mêmes plus sévères, plus majestueuses, plus imposantes et rester et être plus que jamais d'une autre espèce, presque d'un autre sexe que les filles,—redevenir les grandes justicières de la société,—faire comprendre que, pour leur plaire, il ne suffit pas d'être riche, habillée à la mode, d'être «chic», mais que leurs préférences sont absolument réservées aux plus braves, aux plus spirituels aux plus distingués, aux plus respectueux... en public.

Je parlais de salons fermés,—c'est-à-dire de salons où il faut, pour y être admis, remplir certaines conditions;—aujourd'hui, sauf quelques rares exceptions,—on veut la foule—la publicité; on a soin d'inviter des journalistes pour qu'ils entretiennent leurs lecteurs des magnificences, des splendeurs, de tel dîner, de telle soirée, de tel bal.

Avec le «menu» du dîner—la parure des femmes, on les flatte, on les cajole pour avoir un «bon article», sauf à dire ensuite: «Mon Dieu, que ces journaux sont insupportables!»

Un homme était éperdument amoureux d'une femme douée de cette puissance, de ce charme magnétique, plus triomphant que les plus rares et les plus incontestables beautés;—une autre femme scandalisée de cette influence que naturellement elle ne pouvait sentir ni comprendre, lui dit: «Mais, enfin, elle n'est pas jolie.—Peut-être, répondit l'amoureux, mais elle est pire.»

Il est un autre genre, sinon de beauté, du moins de puissance tout à fait relative,—c'est d'être «autre». Eûtes-vous, Madame, toutes les perfections de formes, d'élégance, de teint, d'expression; fûtes-vous Vénus elle-même, il est un succès que vous ne pouvez atteindre, c'est d'être une autre,—et vous risquez fort d'être vaincue par une femme qui n'aura que ce seul avantage,—fût-elle d'une figure médiocre et même laide.

Quelques femmes cependant—mais très rares—ont le don de se métamorphoser d'un jour ou d'une heure à l'autre, de n'être jamais la même, de composer d'une seule femme un harem complet; mais ne croyez pas que ce don-là, peu prodigué par la Providence, se puisse obtenir en se déguisant, en se métamorphosant;—non, il est natif, naturel et dépend plus du caractère, du tempérament que des conditions extérieures;—il ne suffit pas cependant d'être capricieuse, quoique cela n'y nuise pas.

A propos de se déguiser, une preuve: les femmes n'entendent pas toujours grand'chose à leur propre beauté, c'est l'adoption immédiate et universelle dans le monde entier de telle ou telle forme de vêtements, de coiffures, de chaussures, de telle ou telle couleur;—formes et couleurs qui rompent follement les harmonies, qui tiennent une si grande place dans la beauté.

Ce n'est pas d'aujourd'hui ni même d'hier que date la mode des cheveux rouges, mode intermittente; car cette couleur a été, à certaines époques, méprisée, haïe, proscrite.

Nous la voyons admise du temps de Martial! qui envoie un savon à une belle Romaine en lui disant:

«Recevez ce savon; son écume mordante allume et rougit la chevelure des Teutones, et rendra la vôtre plus belle encore que celle des captives de ce pays.»

Caustic Teutanicos accendit spuma capillos.

Juvénal nous montre Messaline—préférant un grabat au lit impérial, s'en allant la nuit cachant ses cheveux noirs sous une perruque jaune.

Nigrum flavo crinem abscondante

A une époque où sévissait dans sa plus grande intensité la mode des cheveux rouges, où tant de femmes gâtaient et perdaient de belles chevelures noires, blondes et brunes, les empoisonnant de drogues corrosives, un homme de ma connaissance s'éprit jusqu'à la frénésie d'une jeune fille à la crinière orange qu'il rencontrait dans le monde.—Il faut dire que nous étions en pays italien,—et que, au milieu des teints d'ivoire d'un blanc mat, des cheveux d'un noir reflété de bleu,—des yeux de velours noir, cette peau de l'étoffe et de la couleur des roses pâles comme «le Souvenir de la Malmaison ou le Captain Christy, ces yeux de turquoise, cette abondante chevelure rutilante, il était impossible d'être plus «autre» et d'en bénéficier davantage, et, à ce titre, elle excitait plus d'admiration qu'il ne lui en était légitimement dû.—Un des amis de l'amoureux s'avisa, dans une intention qu'il croyait bonne, de le conduire un jour sans l'avertir, dans un jardin où il savait que la belle rousse avait coutume de se promener tous les matins pour prendre l'air avec toute sa famille; là, il vit non seulement l'objet adoré, mais aussi la mère qui n'allait plus dans le monde et qu'il ne connaissait pas, de même que deux sœurs de la belle qui n'y allaient pas encore, âgées l'une de seize ans, l'autre de quatorze;—plus encore, deux autres petites filles et deux petits garçons, tous avec la même chevelure enflammée; là, au milieu d'eux, tous en restant une jolie fille, comme elle l'était en effet, elle perdit l'avantage de l'étrangeté et du contraste, elle ne restait plus «autre».

L'ami se vanta plus tard d'avoir guéri l'amoureux.

Je ne l'eusse pas fait ni même tenté—estimant, comme je le fais, que l'amour, loin d'être une maladie qu'on doive s'efforcer de guérir, est, au contraire, l'état le plus complet de la pleine et heureuse santé du corps, de l'esprit et de l'âme—et qu'il vaut cent fois mieux un amour, même fou, même malheureux, que pas d'amour.

De même que ce vrai savant, le centenaire Chevreul, avec autant d'esprit que de bon sens en constatant que la science est un chemin dont personne n'a vu la fin,—se dit «le doyen des étudiants» de même, pour ceux qui ont étudié la femme, on est obligé de s'avouer qu'on ne sait pas grand'chose et qu'il faut se dire étudiant de première, de seconde, de trentième, de centième année, ès problèmes sans solution, ès hiéroglyphes indéchiffrables, ès énigmes sans mot dans cette charmante, terrible et périlleuse étude.

On a beau apprendre tous les jours quelque chose, on finit par découvrir qu'on ne sait à peu près rien; cependant, m'étant quelque peu livré à l'attrait de cette étude ardue et vertigineuse, je ne me lasse pas de chercher partout des lumières et même des lueurs; j'en demande même aux saints, et je veux communiquer à mes lecteurs ce que m'ont enseigné et ce que m'ont appris à ce sujet saint Bernard et surtout saint François de Sales.

Saint Bernard tenait pour une œuvre plus miraculeuse que de ressusciter les morts, de converser souvent en termes familiers avec des femmes sans perdre quelque chose de la chasteté du cœur ou quelquefois sans la perdre tout entière.

Un jour, raconte l'évêque de Belley, Pierre Camus, on parlait à saint François de Sales d'une dame de son pays et un peu sa parente, et, comme on disait que c'était la plus belle femme de cette contrée, il se tourna vers moi et me dit: «Je l'ai déjà ouï dire à plusieurs.»—Je lui répondis un peu brusquement: «Vous la voyez souvent, elle est votre parente d'assez proche; comment en parlez-vous ainsi sur le rapport d'autrui?

Il me répondit avec sa simplicité ordinaire:

«—Il est vrai que je l'ai vue souvent et que je lui ai parlé beaucoup de fois; mais je puis vous assurer que je ne l'ai pas encore regardée.

—Mon père, lui dis-je, comment faut-il faire pour voir les gens sans les regarder?

—Cette personne, me répondit-il, est d'un sexe qu'on peut voir, mais qu'il ne faut pas regarder; il le faut voir superficiellement et en général pour distinguer que c'est une femme à qui on parle, et se tenir sur ses gardes pour ne la regarder pas fixement et d'un regard trop arrêté et trop discernant.»

Au fond, François de Sales aimait les femmes—au moins avec une tendresse et une indulgences paternelles,—mais il se défiait d'elles et surtout de lui-même;—ce que je viens de citer en est la preuve.

Quelqu'un lui disait un jour qu'on était surpris qu'une personne de «grande qualité» et de grande dévotion, qui était sous sa conduite, n'avait pas seulement quitté les pendeloques et les diamants aux oreilles. Il répondit:

«—Je vous assure que je ne sais pas seulement si elle a des oreilles; ces pendeloques, ce sont mondanités féminines de l'essence de ce sexe, et puis je crois que la sainte femme Rébecca, qui était bien aussi vertueuse que cette dame, ne perdit rien de sa sainteté pour porter les pendants d'oreilles qu'Éliézer lui apporta de la part d'Isaac.»

Comme il était bienveillant, modeste et ne craignait pas la vérité ni les observations, quelqu'un lui dit un jour assez indiscrètement que l'on ne voyait que des femmes autour de lui.

«—Sans comparaison, répondit-il, il en était de même de Jésus-Christ, et les pharisiens en murmuraient.

—Mais, répliqua la même personne, je ne sais pourquoi ni à quoi elles s'amusent autour de vous; car je ne m'aperçois pas que vous jasiez beaucoup avec elles, ni que vous leur disiez grand'chose.—Et comptez-vous pour rien, repartit François de Sales, de les laisser tout dire? Elles ont plus de besoin et de désir d'oreilles pour les écouter que des langues qui leur parlent et leur répondent;—elles en disent pour elles et pour moi;—c'est cette facilité à les écouter qui les fait s'empresser autour de moi.—Les femmes seraient trop faibles et désarmées, sans la langue qui est leur épée, et elles ne la laissent pas se rouiller.»

Quelqu'un que j'ai quelques raisons de ne pas nommer ajoute à ce secret, pour se concilier les femmes, de les écouter, de les encourager à parler et à tout dire, et aussi de faire semblant de les croire.

On a pu voir longtemps, en consultant les archives et les statistiques de la justice, que les femmes commettaient moins de crimes que les hommes, et cela dans une proportion assez grande; quelques-uns attribuaient cette différence à la douceur naturelle du beau sexe; d'autres, avec plus de raison, l'attribuaient à ceci, que la plupart des crimes commis par les hommes étaient commis pour les femmes;—d'où cet aphorisme généralement adopté par la justice: «Quand un crime est commis, cherchez la femme.» Mais il faut constater aujourd'hui que cette proportion n'est déjà plus la même et tend encore tous les jours à se rapprocher de l'égalité,—c'est une conséquence fatale d'une modification dans le caractère féminin.—Les femmes tendent à se masculiniser,—elles veulent être médecins, avocats, savants;—le nombre des femmes de lettres s'est prodigieusement accru.

Autrefois, elles inspiraient des vers et des crimes; aujourd'hui, elles commettent les vers et les crimes elles-mêmes; sur ce second point, encouragées qu'elles sont par l'indulgence singulière du jury,—qui acquitte ou ne frappe que de peines légères les femmes qui déclarent digne de mort l'infidélité des hommes; elles défigurent, à l'aide du vitriol, les hommes qui cessent de les aimer et leur crèvent les yeux, jugés inutiles et coupables, lorsqu'ils ne sont plus consacrés uniquement à les admirer.

Le mariage légal était autrefois indissoluble;—le divorce aujourd'hui y a mis ordre.

Il n'y a plus d'insolubles que les unions illégitimes, grâce à la crainte du vitriol et à l'indulgence de la justice envers les Arianes abandonnées.

Et, partant de ce point, je terminerai aujourd'hui par une histoire qui m'a été contée il y a longtemps.

«Le fils du roi—on ne disait pas de quel roi—possédait un joli pavillon de chasse. Au milieu d'un parc distant de la ville de quelques heures;—un jour les paysans, qui cultivaient la terre autour du pavillon, et les gardes-chasse virent avec étonnement, à un kilomètre du pavillon, une chaumière qu'il n'avaient jamais vue et qu'aucun des plus anciens ne se souvenaient d'avoir vu bâtir.

»Elle était habitée par une femme d'un âge mûr et par une jeune fille d'une extraordinaire beauté; elles étaient servies uniquement par un homme très basané—qui faisait toutes leurs provisions au village, mais ne répondait à aucune question. Cet homme, qui vécut jusqu'à près de cent ans et survécut beaucoup à tous ceux qui vivaient au moment où se passe cette histoire—se voyant près de mourir, demanda un prêtre et lui fit d'étranges révélations sur ses maîtresses.

»—La mère, dit-il, était une puissante sorcière qui avait fait un pacte avec le diable, de ces femmes qui, comme dit Lucien, sont expertes dans les «charmes thessaliens», faisant à sa volonté descendre la lune sur la terre

την σεληνἡν χαταγουσα [tên selênhên chatagousa].

Tous les vendredis, elle montait à cheval sur un manche à balai équipé d'une riche housse comme un palefroi,—disparaissait dans les airs et allait au sabbat,—d'où elle était toujours revenue avec le chant du coq.

»Longtemps auparavant, comme il allait être pendu pour un crime qu'il avait commis dans un pays bien loin de là, elle l'avait fait disparaître et l'avait enlevé:—par reconnaissance, il lui avait consacré la vie qu'elle lui avait sauvée.

»Quant à la fille, on ne lui avait jamais connu de père; on n'avait, non plus, jamais connu de mari ni d'amant à sa mère,—dont la grossesse avait paru dater d'une nuit passée au sabbat.

»Toujours est-il qu'un jour, le fils du roi, se promenant dans la forêt, fut surpris par un orage subit—tonnerre, pluie et grêle,—et que, se trouvant devant la chaumière, il avait dû y demander asile.

»Il fut frappé de l'extrême beauté de la fille.—On lui offrit des fruits et du lait;—l'homme basané croyait que la mère avait versé clandestinement un philtre dans le lait que but le prince;—mais Proserpine—c'est le nom étrange que sa mère lui avait donné,—Proserpine était si belle, que le philtre était peut-être inutile.

»Le fils du roi revint plusieurs fois à la chaumière, se déclara amoureux et ne trouva pas Proserpine insensible;—mais, sans en obtenir les preuves qu'il aurait désirées.—Il avertit un jour la mère et la fille qu'il serait quelques jours sans les voir, à cause d'un voyage qu'il était obligé de faire;—il demanda un gage de souvenir, et Proserpine lui offrit et lui donna une mèche de ses cheveux.

»Il faut dire que ces cheveux étaient une merveille; ils étaient d'un noir refleté de bleu, si épais et si longs, que, éployés sur ses épaules, ils la revêtaient tout entière comme d'un vaste manteau royal, et si fins, qu'il en fallait cinq pour faire le volume d'un cheveu d'une autre femme.—On enferma la boucle de cheveux dans un joli petit sachet de soie que le prince plaça sur son cœur.

»De ce moment, dit l'homme basané au prêtre, il était perdu;—ces cheveux étaient un talisman, un amulette, un prophylactère fabriqué par Satan.

»Or il n'avait pas dit le but de son absence:—c'est qu'il allait se marier avec la fille d'un prince voisin. Ces gens-là, pour mieux dire ne se marient pas, on les marie;—il parut froid et préoccupé,—sembla insensible à la grande beauté de sa femme et s'empressa de revenir auprès de celle qui l'avait ensorcelé. Mais l'homme basané, en allant aux provisions dans le village, avait appris et rapporté à ses maîtresses ce qui se passait.—Leur désappointement fut terrible et leur colère menaçante; mais elles ne firent paraître que de la tristesse—et Proserpine se contenta de supprimer les quelques familiarités et privautés quasi innocentes qu'elle avait précédemment permises.

»Le prince protesta de son amour,—parla des nécessités de son rang,—d'alliance politique inévitable, etc. On sembla lui pardonner, mais avec des restrictions graduées juste au point nécessaire pour exaspérer sa passion. Proserpine était peu susceptible de tendresse, mais elle était ambitieuse et aimait le luxe. Sa mère lui persuada que tout n'était pas perdu si elle continuait à se conduire avec une réserve... relative.

»Le prince les logea dans le pavillon de chasse, les entoura de toutes sortes de magnificences et faisait de très fréquentes visites;—parfois il lui semblait qu'il gagnait quelque chose sur les savantes et stratégiques résistances de la belle; mais, le lendemain, il avait perdu le terrain gagné, et c'était à recommencer.

»Quant à la pauvre princesse qu'il avait épousée de si mauvaise grâce, il s'était conduit et se conduisait avec elle d'une façon incroyable.—Dominé, enchanté, ensorcelé par la funeste mèche de cheveux, par ce diabolique talisman, il éprouvait pour cette très belle, très charmante personne un éloignement, une répugnance qu'on pourrait dire miraculeuse, si bien que, dans son honnête et adorable innocente naïveté, à une de ses dames qui risquait quelques questions sur les chances de voir bientôt un héritier de la couronne, elle répondit:

»Je ne sais pas, je ne sais rien; mon mari, tous les soirs, me donne un baiser sur le front et s'en va dormir chez lui; je pense que c'est ainsi que se font les enfants.

»Proserpine faisait des questions au prince sur sa femme; il essayait d'éluder les réponses, puis finissait par les faire.

»—Est-elle laide?

»—Non; elle est, dit-on, très belle, mais je ne la regarde pas; je vous aime uniquement et je ne vois que vous.

»—Comment a-t-elle les pieds, dit un jour Proserpine en allongeant son ravissant petit pied.

»—Très jolis, je crois, je n'y ai pas fait attention,—on me l'a dit.

»—Apporte-moi un de ses souliers.

»Il refusa, puis obéit. Le soulier était si petit, que Proserpine, malgré l'exiguïté de son pied, ne put le chausser. Sa haine et son désespoir furent à leur comble.—Elle parla à sa mère de se tuer;—celle-ci la calma par une promesse solennelle de la venger et lui traça un plan de conduite.

»—Je suis vaincue quant aux pieds, dit-elle avec un doux sourire,—mais peut-elle lutter avec moi pour la chevelure?

»—Personne ne peut lutter en aucun point avec vous aux yeux de l'homme qui vous adore,—elle passe pour avoir de très beaux cheveux.—mais j'y ai fait peu d'attention;—ils m'ont paru de la couleur et presque de l'éclat des vôtres.

»—Je veux les comparer, dit-elle, couleur, longueur et finesse, et, si je suis encore vaincue, je me résignerai à accepter le second rang;—car, pour ce qui est des femmes, le premier rang, la royauté légitime appartiennent à la plus belle.

»—Mais c'est impossible... Comment lui demander une mèche de ses cheveux?—avec le peu de familiarité qui existe entre nous.

»—Arrangez-vous;—cette mèche de cheveux sera le prix de ce que vous appelez un bonheur que vous sollicitez avec tant d'instances.

»Le prince partit tout perplexe—demander à sa femme une boucle de ses cheveux; elle lui répondrait: «Pourquoi une boucle? Ils sont tous à vous», avec la tête et le reste.

»Il était tout à fait impossible de faire dérober cette mèche par une des dames d'atours.

»Cependant le prix qu'avait promis Proserpine était bien séduisant, bien enivrant;—il s'avisa d'une idée;—elle sait déjà que la princesse a les cheveux de la même couleur que les siens,—je vais lui porter ses propres cheveux que j'ai dans le petit sachet;—je n'ai plus besoin de ce gage, puisqu'en le sacrifiant je conquiers Proserpine tout entière. Il ouvrit le sachet, prit la mèche de cheveux et les porta à son tyran.—Il ne s'aperçut pas du sourire de haine satisfaite qui se dessina sur le beau visage de Proserpine.

»—Ils sont très beaux, dit-elle; laissez-les-moi pour que, ce soir, quand je serai décoiffée, je les compare aux miens pour la longueur. A demain la récompense.

»Le prince parti,—elle courut à sa mère:

»—J'ai les cheveux.

»—C'est bien, cette nuit, tu seras débarrassée de ta rivale;—je ferai des incantations, des conjurations qui mettront fin à sa vie en quelques instants, dans d'horribles souffrances. Mais tu verras ce que c'est que l'amour d'une mère; car c'est le dernier prodige que je puis demander à Satan, et, dès lors, je lui appartiendrai.

»A minuit—la mère et la fille gagnèrent un certain carrefour de la forêt; j'avais ordre de les suivre d'assez loin.

»Là, la mère traça un cercle,—y entassa certaines herbes sèches,—y mit le feu—et prononça d'horribles paroles, des malédictions, des promesses au diable, etc;—puis elle alluma les herbes et y jeta la mèche de cheveux; mais, au premier crépitement que firent les cheveux en brûlant, celle à qui ils appartenaient et contre laquelle la conjuration était faite, Proserpine tomba en poussant un grand cri, se roula dans d'épouvantables convulsions et expira. Une main invisible saisit la vieille par les cheveux et l'enleva.—Je tombai évanoui de terreur.

»Quant au prince, aussitôt qu'il eut quitté le talisman, il fut délivré de l'obsession;—ses yeux s'ouvrirent,—il vit la beauté et le charme de sa femme.

»Et la naissance d'un héritier coïncida, quant à la conception, avec cette même nuit où Proserpine avait promis de se donner.»

C'est ainsi que l'homme basané raconta l'histoire avant de mourir avec l'absolution du prêtre qui l'assistait.

P.-S.—J'ai voulu, moi aussi, célébrer le fameux Centenaire de 1789 à 1889.

J'ai condensé en CINQ CENTS LIGNES la véritable histoire de France depuis cent ans, par un vieux spectateur désintéressé qui n'a jamais voulu être rien dans rien.

Ces cinq cents lignes sont la réfutation des mensonges effrontés publiés sur cette époque en tant de volumes par Thiers, Louis Blanc Michelet et tant d'autres.

Mensonges qui ont empoisonné tant d'esprits et infligé à la France tant de désastres et de misères.

Ça se vend cinq centimes et ça se trouve à Paris, boulevard Victor-Hugo, 104, à la Librairie nationale.