UNE FEMME DANS UN SALON
Vos regards rencontrent dans un salon une femme d'une si parfaite et splendide beauté qu'ils ne peuvent plus s'en détacher: à la régularité des traits, à la magie de la physionomie en même temps douce, fière et spirituelle,—elle joint la majesté et la souplesse de la taille, la noblesse et l'harmonie de la démarche, une voix mélodieuse et doucement vibrante et pénétrante. «Ah! la belle, la charmante créature! elle est mariée?—Oui.» Et on vous montre après, dans un coin, à une table de jeu, un homme gros, court, ventru, épais, mal bâti—vulgaire, grossier, la physionomie effacée, présomptueuse et bête.
—Ah! mon Dieu, vous écriez-vous, quelle profanation! quel crime d'avoir livré cette admirable créature à cet immonde personnage!
Mais l'on vous dit: «On ne l'a pas livrée, c'est elle qui l'a choisi, c'est un mariage d'amour.» Vous êtes désenchanté, et vous cherchez à démêler sur ce visage qui vous charmait des signes de vulgarité, d'inintelligence, de bêtise ou de vice,—et vos regards se détournent avec dégoût.
C'est l'impression que doivent ressentir en ce moment les étrangers qui viennent à Paris, à l'Exposition. Ils voient la France grande, riche, puissante, embellie de toutes les magnificences, de tous les miracles de l'intelligence et du génie.
Oh! la grande, la merveilleuse nation!
Quels sont les hommes supérieurs, les grands hommes, les génies, les demi-dieux, dignes de la diriger, de la commander?
Et on leur montre un ramassis d'hommes vulgaires dont les meilleurs sont des médiocres, dont la plupart ont déjà été plus d'une fois renversés du pouvoir comme incapables et dangereux,—dont aucun n'est recommandable par aucune supériorité en aucun genre, dont la moralité a subi de vives attaques. Celui-ci est un bijoutier en faux, cet autre un vidangeur ayant fait de mauvaises affaires;—celui-là, du temps que le petit Thiers se faisait leur complice pour devenir leur maître, a été publiquement accusé par lui d'avoir son incapacité et sa présomption infligé à la France la moitié de ses pertes en hommes, en argent et en territoire; tel autre a participé aux crimes de la Commune, pillage, assassinats, incendies. Chacun d'eux se sentant petit, ayant soin de ne pas laisser arriver auprès de lui au pouvoir des hommes moins petits qu'eux qui dénonceraient l'exiguité de leur taille;—mais, pour porter un jugement plus certain, moins suspect, sur les maîtres actuels de la France, laissons parler un homme qui a été un peu étourdiment leur ami et leur complice et paraît s'en être fort dégoûté: je copie textuellement, dans le journal de M. Rochefort, l'Intransigeant du 31 mai:
—Ces fripouilles, ces bandits, ces tire-laine, ces crapules, ces escarpes, et ces souteneurs qui ont fait de la France leur marmite.
—Oh! la pauvre grande nation! quelle tristesse de la voir avilie, déshonorée par une pareille horde de tyrans!
Ce ne sont pas des tyrans; elle les a choisis, elle les soutient, elle les aime.
Ah! la malheureuse! quelle déplorable prostitution! comment allier tant de grandeur et tant de bassesse!
A M. Q. de Beaurepaire,
C'est encore moi, Monsieur, je tiens ma parole; vous ne m'avez pas dérangé, et je vous ai promis, en retour, de vous aider de mon petit mieux par des renseignements et des avis dans la besogne ingrate et peu facile que vous êtes peut-être aux regrets d'avoir assumée.
Savez-vous, Monsieur, que le brav' général, MM. Rochefort et Dillon n'ont pas eu tort de se dérober à l'arrestation préventive que vous aviez décrétée contre eux, qu'il y a déjà longtemps qu'ils seraient à Mazas, sans pouvoir deviner pour combien de temps ils y seraient encore renfermés avant d'être jugés.
A vrai dire, je ne comprends les lenteurs étranges de cette instruction, que par l'espoir que vous aurez conçu d'en fatiguer la légèreté et d'exciter l'amour du nouveau caractère français. Le public finira par dire: «Quoi! encore le procès Boulanger! Ah! c'est vieux, c'est une rengaîne, donnez-nous autre chose.» Et alors on pourrait tout doucement n'en plus parler et laisser tomber l'affaire.
En attendant, je viens aujourd'hui vous manifester mon étonnement d'un oubli bien étrange que vous avez fait.—Eh quoi! vous avez dérangé, ennuyé tant de gens qui ne tenaient ni de près ni de loin à l'affaire, et vous n'avez pas pensé au cheval noir, au fameux cheval noir qui a contribué pour une si large part à la popularité du général!
Où est ce cheval? Est-il en fourrière? ou a-t-il, comme son maître, réussi à gagner la Belgique ou l'Angleterre?
N'avez-vous pas compris, ne comprenez-vous pas le rôle important que ce cheval a joué dans le complot? Savez-vous seulement son nom? ce nom destiné à l'immortalité, comme celui du Bucéphale d'Alexandre, du Bayard de Roland, de l'El-Borach sur lequel Mahomet monta au ciel pour jaser avec Dieu, d'Incitatus, qui fut nommé consul par Caligula.
De Rossinante.
La fleur des coursiers d'Ibérie.
Les historiens n'ont-ils pas dû regretter d'ignorer le nom du cheval de Darius, fils d'Hystape, qui donna l'empire à son maître par un hennissement fait à propos. Et ce cheval pour lequel Richard III offrait son royaume. Et le cheval de Job, qui disait: «Allons!» Et l'âne de Balaam qui donnait de si bons conseils au prophète, lequel se repentit amèrement de ne pas les avoir suivis. Et l'ânesse sur laquelle le fils de la vierge Marie fit son entrée à Jérusalem. Et Pégase, qui porte les poètes, parfois dans l'empyrée, plus souvent à l'hôpital.
Savez-vous si le cheval noir sait hennir à propos; s'il peut dire: Allons! à son maître irrésolu; s'il est capable de le porter au ciel ou à l'hôpital; s'il est en état de lui donner de sages avis; si, contrairement à Richard III, le brav'général pourrait le troquer contre un royaume. S'il a, en réalité, annoncé le désir de le nommer consul, sénateur ou procureur de la République. Et le cheval de Troie,
Instar montis equum,
à l'instar de «la Montagne», c'est-à-dire feignant d'être républicain.
Machina fœta armis,
machine grosse d'armes et de périls, à laquelle le peuple français, peuple aussi jobard que les Troyens, s'attelle pour l'introduction dans la ville et dans la République.
N'avez-vous pas à jouer en cette circonstance le rôle de Laocoon?
Equo ne credite teneri.
Troyens, défiez-vous du cheval noir!
Et ne devez-vous pas percer ses flancs de votre éloquence, comme le fit Laocoon avec le fer de sa javeline?
Validis ingentem viribus hastam contorsit.
«Les Allemands, dit Tacite, ajoutaient beaucoup de foi aux augures tirés des chevaux.»
Et vous, n'en sauriez-vous tirer aucun présage, aucune idée, aucun moyen?
Si vous l'avez laissé échapper, c'est une grande faute. Sans son cheval noir, le général Boulanger, à pied, perd plus de la moitié de son prestige.
Si vous le tenez, ne le lâchez pas, mais ne vous laissez pas aller à une colère irréfléchie. Je vous rappellerai à ce sujet ce qui arriva lors de la Restauration:
En 1815, on répandit le bruit que le roi Louis XVIII avait assassiné les chevaux «café au lait» de l'empereur Napoléon. Ce n'était pas vrai, mais tout le monde le crut, et cette légende ne contribua pas peu à renverser la Restauration en 1830.
Philippe de Commines disait: «Entrevues et accointances de rois ne valent rien pour les peuples.»
Sous le règne de Bismarck, en Allemagne, et de Crispi, en Italie, nous venons d'assister à une conférence entre l'empereur Guillaume et le roi Humbert, tous deux faisant les gestes et, derrière eux, tenant les ficelles, les deux ministres avec des «pratiques» dans la bouche, faisant le dialogue.
Il y a eu, certes, un côté comique à ces scènes menaçantes; les deux souverains se déguisant: l'Italien en soldat prussien, le Prussien en soldat italien, se privant de parler le français, qu'ils savent tous deux, et se servant chacun de sa langue, dont l'autre ne comprend pas un mot.
Je n'ai rien contre la langue allemande, ni contre la langue italienne,—toutes deux ont produit des chefs-d'œuvre immortels;—mais il faut croire qu'il y a certaines raisons au moins de clarté pour que, depuis si longtemps, on ait adopté la langue française comme langue diplomatique et commune à tous pour les conférences, traités, etc., entre les différents peuples de l'Europe. Langue, du reste, qui entre dans l'éducation des diverses nations, et est la seconde langue de tout le monde.
Déjà, après 1871, M. de Bismarck, ivre du succès, avait tenté de substituer la langue allemande à la langue française dans les relations politiques, et, dérogeant à l'usage, avait écrit en allemand au gouvernement russe; mais l'empereur de Russie avait haussé les épaules et avait ordonné de répondre en langue russe.
Pour cette fois, l'entrevue des deux monarques avait, pense-t-on généralement, pour but une alliance offensive et défensive,—pour le cas d'une guerre possible contre la France.
L'Allemagne, en s'emparant de deux provinces, s'est créée de graves soucis et l'obligation, dans la prévision d'une revendication et d'une revanche, de se maintenir sur un pied de guerre ruineux pour elle et qui est loin de lui concilier la bienveillance des autres États de l'Europe, forcés de s'imposer les mêmes charges. On a dit que le père de l'empereur actuel songeait à se débarrasser de la garde onéreuse de l'Alsace et de la Lorraine, et, en les rendant à la France, d'en faire le gage d'une paix solide et durable pour les deux nations.
Quant à l'Italie, il est difficile de préciser les avantages qu'elle peut trouver dans cette alliance, sinon d'en finir tout à fait et de régler ses comptes avec la France, sa bienfaitrice, par l'ingratitude déclarée et une sorte de faillite,—elle se croit alliée de la Prusse et elle n'est qu'une vassale.
Jusqu'ici, sa rupture commerciale avec sa voisine a jeté une partie des populations italiennes dans une triste misère.
En attendant, deux souverains, dînant et trinquant ensemble, conviennent d'un signal auquel on se mettrait à casser des têtes, des jambes et des bras à trois ou quatre peuples différents, en comptant les leurs, à faire chez les autres et chez eux-mêmes, des veuves, des orphelins, des mères sans enfants,—des terres en friche, des moissons foulées aux pieds des chevaux, etc, etc.
Après quoi, les peuples imbéciles appellent grands et héros ceux de leurs rois qui ont fait casser un peu plus de têtes, de bras et de jambes, qui ont fait un peu plus de veuves et d'orphelins et de mères sans enfants chez le peuple voisin—appelé l'ennemi sans qu'on sache pourquoi,—que chez leur peuple lui-même, qui n'en a pas moins eu sa bonne part.
Je ne connais pas le roi Humbert; je l'ai aperçu lorsqu'il était enfant dans les rues de Nice, il y a longtemps, mais j'ai assez connu son père, le brave, bon et intelligent Victor-Emmanuel, qui m'honora de quelque amitié, et j'ai quelque lieu de douter qu'il eût accepté le rôle qu'on fait jouer à son fils.
J'en ai pour garant la dernière conversation que j'ai eue avec lui, à Rome, deux ans, je crois, avant sa mort.
Lorsqu'en 1852—je quittai la France, après avoir passé à peu près une année à Nervi, auprès de Gênes, je vins planter ma tente à Nice, ville alors italienne appartenant au Piémont.
Je dus, à propos des Guêpes, dont je voulais continuer la publication, m'adresser à M. de Cavour, relativement à certaines formalités imposées par la loi aux étrangers.—Il s'agissait de prendre un Italien comme «gérant responsable».—J'écrivis au ministre pour demander d'être dispensé de cette fiction et de rester, comme je l'avais été toute ma vie,—seul et entièrement responsable de mes écrits.
M. de Cavour me répondit:
«Dura lex, sed lex.—Je comprends que cette loi vous choque, mais c'est la loi,—il n'y a pas moyen d'éviter le gérant;—le Roi, qui connaît vos Guêpes, m'ordonne de faire mettre son nom en tête de la liste de vos abonnés, et, comme ministre constitutionnel, gérant responsable moi-même, je vous prie d'inscrire mon nom au-dessous de celui du roi.»
On me trouva donc un certain Bonnavera qui consentait, pour un prix médiocre, à répondre de mes fautes, erreurs, sottises et crimes, et à payer, en mon lieu et place, les diverses peines et les supplices que je pourrais encourir.
Je me résignai—et, par une dernière protestation, je refusai de connaître Bonnavera—et je ne l'ai jamais vu pendant plusieurs années qu'il joua ce rôle, c'est-à-dire jusqu'à la cession de Nice à la France.
Un peu plus tard, le roi Victor-Emmanuel vint deux fois à Nice:—la première fois, je ne sais plus pourquoi; la seconde, pour rendre visite à l'impératrice de Russie, qui y passait l'hiver.
Je demandai l'honneur de lui être présenté et j'eus le très grand plaisir de le voir plusieurs fois.—Sa conversation gaie, familière, sans apprêt, et, en même temps, sérieuse, nette et intelligente, rapprochée de ce que j'apprenais à son sujet me frappèrent par une ressemblance singulière avec notre Henri IV de France.
Je me rappelle un détail:—Un jour, son maître d'hôtel vint dans mon jardin—je m'étais alors fait jardinier—demander je ne sais quel légume ou quel assaisonnement peu ordinaire pour lesquels on dut avoir recours à moi;—je le fis jaser.
—J'aime beaucoup mon maître, me dit-il, c'est le meilleur et le plus juste des hommes; cependant j'ai amassé de quoi assurer le macaroni pour mes vieux jours, et je ne tarderai pas à prendre ma retraite—pour un homme de mon métier, et qui n'y est pas le premier venu, il n'y a pas de plaisir à travailler pour Sa Majesté.
»Voici ce qui m'arrive à chaque instant: Je fais mon dîner, je suis content de mon menu, j'espère des compliments,—je suis prêt à l'heure.—Mais le roi est parti pour la chasse dans la montagne; il rentre une heure, deux heures, trois heures plus tard.—Enfin, j'ai fait de mon mieux, j'ai tenu le dîner chaud, et, lorsque je viens annoncer que Sa Majesté est servie, il me répond: «J'ai dîné.»
»Et savez-vous où et comment il a dîné, et ce qu'il appelle avoir dîné? Il est entré dans une cabane de berger, s'est fait donner une miche de pain de maïs ou un morceau de polenta, un peu de fromage de chèvre et un oignon cru, puis un ou deux verres de vin sauvage.
Des trois talents que la chanson attribue à Henry IV, je n'ai pas ouï dire que Victor-Emmanuel se piquât du premier,—pas plus, du reste, que Henry, qui se contentait si bien du «petit vin» d'Arbois, de son compère Rosny;—les deux autres: «aimer, battre» sont tout à fait constatés au compte de l'un et de l'autre, tous deux étaient braves, intrépides et «verts galants».
Plus tard,—lors de la guerre contre l'Autriche,—à Solferino, Victor-Emmanuel combattit de sa personne avec tant d'ardeur avec les soldats français, que ceux-ci le proclamèrent «caporal des zouaves».
J'écrivis à M. de Cavour:
»Votre roi a la sagesse de vous écouter un peu à l'occasion.—Je voudrais bien lui faire entendre ceci:
»Il est beau, il est juste—que les rois guerriers ou batailleurs, les généraux et autres chefs d'armée—montrent quelquefois que, à l'occasion, ils ne font pas meilleur marché de leur peau et de leur vie que de la peau et de la vie de leurs soldats.—Mais ce ne peut être qu'accidentellement; car un roi ou un général qui sabre ne vaut qu'un homme, et il a dans son armée un assez grand nombre d'hommes qui le valent par le courage, et valent mieux que lui pour la vigueur des coups de sabre.
»Comme général, par sa science, son sang-froid, sa décision, son génie,—il peut représenter et valoir plusieurs milliers d'hommes.»
»Il est très beau que votre roi ait été, par les troupes françaises, proclamé caporal des zouaves, mais il n'a aucun intérêt à devenir sergent.»
M. de Cavour me répondit:
«J'ai lu votre lettre au roi.» D'abord il a ri, puis il a dit: «Au fond, il a raison.» Et il m'a ordonné de vous envoyer la croix des Saints Maurice et Lazare.
Certes, je ne suis pas grand chasseur de croix.—J'ai passé douze à quinze ans à Nice, où les souverains, rois, empereurs, etc., en distribuent en partant—comme les bourgeois distribuent des cartes P. P. C. pour prendre congé—et je n'en ai pas visé une seule.
Je passe un peu plus des trois quarts de ma vie—au jardin et à la mer, en manches de chemise, ce qui me donnerait peu d'occasions de m'en orner.
Mais ce présent de Victor-Emmanuel—me fit un vrai plaisir, comme tout ce qui me serait venu de lui. D'autre part, le ruban de cette décoration est vert, couleur qui s'associe si harmonieusement au ruban rouge de la croix de France;—et je ne cache pas mon faible pour l'harmonie des couleurs.
Je ne revis le roi Victor-Emmanuel que longtemps après.—La France avait subi l'humiliation et les désastres de la guerre d'Allemagne,—dus pour la première moitié à Napoléon III et à Ollivier, et pour la seconde moitié à Gambetta, à Freycinet et à la horde des avocats à la suite.
Je me trouvais à Rome, et, apprenant que le roi y était, je lui écrivis, pour lui demander la permission de lui présenter mes respects.—Je connaissais un peu, pour l'avoir vu à Nice, l'officier qui m'apporta l'invitation de me présenter au Quirinal,—et il me dit:
—Avez-vous un habit?
Or il y a plus d'un demi-siècle que j'ai cherché et trouvé le costume simple, commode, qui convient le mieux à mes habitudes d'exercices un peu violents, à ma stature, à ma forme, peut-être à ma physionomie, peut-être aussi au peu d'argent que je comptais et pouvais y mettre.—Ce choix fait, je n'ai pas plus changé que l'oiseau ne change son plumage, pas plus que le chien ou le cheval ne change sa peau;—depuis cinquante ans, je me suis trouvé deux ou trois fois à la mode, mais c'est la mode qui a changé.
Je ne me préoccupai donc pas de l'avertissement bienveillant que me donnait l'officier et, le lendemain, en abordant le roi, je lui dis qu'on m'avait presque détourné de le voir, parce que je n'avais pas d'habit.
—Heureusement, me dit-il en riant, que nous nous connaissions depuis longtemps et que vous n'avez pas tenu compte de ces sottises.—Si vous restez quelque temps à Rome, si vous revenez me voir, et s'il fait chaud comme aujourd'hui, venez en manches de chemise.—Qu'avez-vous fait depuis que nous ne nous sommes vus?
—Mais, Sire, j'ai fait comme Votre Majesté, j'ai continué mon métier; seulement vous avez eu plus d'avancement que moi: le caporal des zouaves est devenu roi d'Italie.
—Ce n'est pas toutefois sans peine, reprit-il, sans soucis, sans inquiétudes et sans travail;—il m'est arrivé plus d'une fois d'envier le sort d'un vrai caporal des zouaves. Et encore, j'ai eu d'heureuses chances; je n'étais pas aussi mal qu'on l'a cru avec le pape, qui aurait pu, s'il l'avait voulu, me créer de grandes difficultés: par exemple, s'il s'était avisé de fermer les églises, je ne sais comment je me serais tiré d'affaire avec les femmes.
—Mais, lui dis-je, Votre Majesté passe pour avoir assez d'intelligence et d'accointances dans ce parti.
—Vous parlez d'autrefois, répondit-il,—et, vous et moi, nous avons quinze ans de plus qu'alors. Mais parlons un peu sérieusement—je ne veux pas que vous croyiez—je ne veux pas que personne croie—que j'ai été ingrat, et que j'ai volontairement abandonné la France dans son malheur; c'est la faute de l'empereur Napoléon;—il avait été question entre nous de l'éventualité, de la possibilité de cette guerre—et je lui avais dit:
—«En tous cas, faites en sorte que je sois averti trois mois d'avance; roi constitutionnel, je n'ai ni armée ni argent, il faut que je m'en fasse donner par ma Chambre des députés.»
»Cela convenu, quel fut mon étonnement d'apprendre, par hasard, étant à la chasse dans la montagne, que la guerre était déclarée et commencée!
»Mais, ajouta-t-il, après un silence, la France a la vie dure, elle ne tardera pas à se relever noblement.»
Quand je pris congé du roi, il m'accompagna jusque dans la salle pleine d'officiers, qui précédait son cabinet, et, là, me tendant de nouveau la main, d'une voix ferme et sonore, il me dit:
—«Français et Italiens, soyons toujours unis!»
Ces paroles prononcées—avec intention devant un grand nombre de témoins, me frappèrent;—je les écrivis alors et les publiai;—et je me les rappelle aujourd'hui en pensant que le fils du glorieux fondateur du royaume d'Italie n'aurait certes pas l'approbation de son père.
D'autre part,—je ne pense pas qu'un Français doive—et, conséquemment, puisse porter une décoration italienne, et j'ai détaché de la boutonnière de ma vareuse le ruban vert qui, depuis trente ans, y tenait, le plus souvent il est vrai dans une armoire, compagnie au ruban rouge de France.
Ah çà!—Français, mes frères, est ce que ce peuple auquel on a permis si longtemps de se dire le peuple le plus spirituel de la terre, serait devenu le plus crédule, le plus jobard et le plus gobe-mouches?
Est-ce que, sérieusement, on vous fait croire que vous êtes en république?
La république!—mais laquelle? Ce n'est certes pas celle qui s'intitule «une et indivisible;»—de la pourpre du manteau royal déchiré en lambeaux, une douzaine et demie de petites républiques se sont taillé des carmagnoles et sont plus divisées entre elles, plus ennemies, plus acharnées les unes contre les autres, qu'elles ne l'ont jamais été contre la royauté.—Nous avons la République, mère Gigogne ayant enfanté une famille de petites républicailles.
Puis la République démocratique:—idem sociale;—idem opportuniste;—idem radicale;—idem possibiliste;—idem revisionniste;—idem intransigeante;—idem anarchiste;—idem nihiliste, etc., etc., etc., etc.
Toutes d'accord en un seul point qui a été trahi et dénoncé par la digne moitié d'un de nos maîtres du jour:
«A présent, c'est nous qu'est les princesses, c'est nous qu'est les rois.»
Jamais vous n'avez été si loin de la République qu'aujourd'hui.—Jamais vous n'en avez été si près que sous trois rois;—Henri IV, Louis XVI et Louis-Philippe;—de ces trois rois, deux ont été assassinés et le troisième chassé, après sept tentatives d'assassinat.
Voyons celle des républiques qui est au pouvoir aujourd'hui, elle se compose mi-parti de radicaux, mi-parti d'opportunistes, unis provisoirement contre le boulangisme, sauf à se séparer et à se battre plus tard.
Savez-vous combien il y a d'indigents dans la ville de Paris?
Il y a, à Paris,—selon les statistiques établies il y a quarante ans,—un indigent légal, c'est-à-dire «assisté», sur douze habitants.
Et les statistiques ne tiennent pas compte de la misère honteuse, dissimulée, qui lutte et attend la mort sans rien dire.
Cette misère a-t-elle diminué depuis l'établissement de la soi-disant République?
Il serait facile de prouver le contraire:—les grèves interrompant le travail, l'enchérissement des denrées,—des habitudes de luxe relatif,—le «pain quotidien», se composent de beaucoup plus d'éléments qu'autrefois, la multiplicité des cabarets, des brasseries, des cafés, etc, une foule de besoins nouveaux et factices, etc.
Eh bien, dans cette ville qui renferme un indigent sur douze habitants,—voici les festins que la République, que le conseil municipal de Paris se donne avec six cents de ses partisans:
POTAGE
Crème d'écrevisses Saint-Germain
Rissoles Lucullus—Tartelettes Conti
Saumon sauce Indienne
Turbot sauce Normande
Quartier de Marcassin Moscovite
Poulardes Périgourdines
Homards Bordelaise
Chauds-froids de Becfigues
Granités fine Champagne
Spooms au Cliquot
Paons truffés—Rocher de foie gras
Salade Russe
Asperges sauce Mousseline
Glace Eiffel—Glace Centenaire
Gaufrettes
Gâteau Millefeuilles—Gâteau Napolitain
Dessert
VINS
Madère 1858 retour de l'Inde
Grand Montrachez 1877
Saint-Nicolas Bourgueil 1884
Smith Haut-Laffitte 1875—Chambertin 1877
Château-Yquem 1875
Veuve Cliquot—Georges Goulet 1884
Fine Champagne 1842
Café—Liqueurs
Le service fait par quatre-vingts maîtres d'hôtel—aidés du personnel secondaire d'à peu près autant de personnes.
Chacun des six cents convives avait devant lui cinq verres de couleurs différentes.
Des noces de Gamache.
Et, ce soir-là, combien de malheureux, combien de femmes, d'enfants se sont couchés sans souper.
Voyons, le nouveau président de la République,—c'est, dit-on, un honnête homme, mais on dit aussi qu'il n'est que cela;—il ne met pas, comme son prédécesseur, dans sa poche, la grosse liste civile qui lui est allouée,—il dépense l'argent qu'il reçoit,—il s'est fait faire pour l'Exposition un très beau landau neuf, attelé de deux chevaux de prix. Ah! le beau landau! ah! les beaux chevaux! Ça a dû coûter cher.
Les journaux publient les toilettes de madame la présidente:—aujourd'hui, le rose tendre, le blanc, le bleu pâle,—un tricolore discret,—une aigrette de diamants, et, un autre jour,—et, d'autres jours encore, d'autres et de nouvelles parures.
C'est très bien;—mais n'était-on pas plus près de la République quand Henri IV écrivait à Sully:
«Mon ami, j'irai ce soir dîner chez vous à l'Arsenal.—Tâchez d'avoir du poisson,—nous boirons une ou deux bouteilles de votre petit vin d'Arbois.»
Louis-Philippe se promenant dans les rues de Paris avec son chapeau gris sur la tête—et son parapluie à la main,—n'avait-il pas l'air plus républicain que M. Carnot dans son beau landau?
Jamais les journaux ne rendaient compte des toilettes de la reine Amélie ni des parures de ses filles et de ses brus,—on ne les voyait jamais dehors. Autour de la reine, elles travaillaient pour les enfants pauvres,—elles se conformaient modestement à la célèbre épitaphe d'une matrone romaine.
Elle vécut chaste, restant dans sa maison et filant de la laine.
Gasta vixit, domun servivit, lanam fecit.
Quand la femme que j'ai citée disait: «C'est nous, aujourd'hui, qu'est les principes!» ce n'est pas ces principes-là qu'elle voulait, qu'elle espérait imiter.
Mais, si la République veut de la magnificence, elle doit regretter Louis XIV, qui se montrait avec dix millions de pierreries sur son habit.
La «maison militaire», que le roi Louis XVI avait supprimée par économie, a été rétablie par M. Carnot et pour l'avocat Grévy.
Et M. Yves Guyot est reçu dans les villes au bruit du canon.
C'est nous qu'est les rois.
Qui pourrait dire en France qu'il est plus heureux depuis que nous sommes censés en République,—excepté les quelques centaines de naufrageurs qui ont partagé les épaves—et qui n'oseraient pas, ceux-là, prétendre qu'ils ne sont pas heureux des désastres de la patrie; car, sans la tempête qui a troublé et agité les profondeurs, la vase et la fange n'auraient pu monter à la surface sous forme d'écume.