Août 1842.
Mort du duc d’Orléans.—La Régence.—Le duc de Nemours et la duchesse d’Orléans.—M. Guizot.—Un curé de trop.—Humbles remontrances à monseigneur Blancart de Bailleul.—Un violon de Stra, dit Varius.—Fragilité des douleurs humaines.—Sur les domestiques.—Correspondance.—M. Dormeuil.—Une foule d’autres choses.—M. Simonet.—Une Société en commandite.—Quelques annonces.—M. Trognon. M. Barbet.—M. Martin.—M. Poulle.—M. Pierrot.—M. Lebœuf.—M. Michel (de Bourges).—M. Dupont (de l’Eure).—M. Boulay (de la Meurthe).—M. Martin (du Nord), etc.—Am Rauchen.—Wergiss-mein-nicht.
Le 13 juillet 1842, le duc d’Orléans allant à Neuilly—a été jeté hors de sa voiture par des chevaux emportés.—Il est tombé sur les pavés de la route—qui lui ont brisé la tête en plusieurs parties. Il est mort à quatre heures du soir,—sans avoir repris connaissance, dans une pauvre boutique d’épicier.—Le roi et la reine, qui étaient accourus, ont suivi le corps de leur fils porté par les soldats, sur un brancard.
Toute la France a compris cette immense douleur et l’a respectée.—Tout le monde a été frappé à la fois de compassion et de respect—en voyant que, de toutes les grandeurs qui séparent des autres la famille royale, il n’y en a qu’une seule qu’on lui ait laissée;—qu’elle ne dépasse aujourd’hui le commun des hommes que par la grandeur de ses misères et de son affliction.
Beaucoup de gens ne se souciaient guère des attaques au trône, à la couronne, à la pourpre,—et à cent autres métaphores, qui ont senti ce coup qui s’adressait au cœur—et qui en ont tressailli.—Un roi avait paru quelque chose d’autre qu’eux-mêmes, qui n’a ni les mêmes joies, ni les mêmes douleurs; mais alors, en pensant au roi, à la reine, à la duchesse d’Orléans, on a dit: «Pauvre père! pauvre mère! pauvre femme!» et on a compris, et on a pleuré avec eux.
On parlait surtout de la reine, qui avait à creuser dans son cœur une nouvelle tombe à côté de celle de sa fille Marie;—de la reine—qui, dans la partie politique qui se joue depuis tant d’années, a vu mettre en jeu si souvent déjà la vie de tous ceux qu’elle aime,—et qui croyait les avoir regagnés et rachetés, tant elle avait craint, pleuré et prié pour eux.—On a compté les épines qui forment les fleurons de sa couronne royale.
Puis, quand le duc d’Orléans a été mort—tout le monde a vu ce que presque personne n’avait songé à remarquer auparavant: c’est que c’était un des hommes les plus distingués de ce temps-ci; on a vu qu’il tenait, par des liens qu’on n’a sentis que lorsqu’ils se sont rompus, à tout ce qui a de la vie, de la force et de la jeunesse en France.
On a vu que son absence laissait un vide, et, en regardant autour de soi parmi les grands hommes que les journaux inventent et annoncent pêle-mêle avec les pommades pour teindre les cheveux, et l’eau pour détruire les punaises,—on a vu que parmi ces héros de réclame—il n’y avait personne pour remplacer le prince mort.
Puis ensuite on a songé aux conséquences politiques de ce triste événement.
On a vu que le roi Louis-Philippe a soixante-dix ans et que son successeur n’a pas encore quatre ans.
Et on a compté tout ce qu’entre ces deux règnes il peut tenir de troubles, de désordres et de malheurs.
Après ce moment de stupeur—les avidités, les rapacités ardentes des partis se sont ranimées.—Le duc d’Orléans n’était pas encore enterré—que chaque parti a voulu tirer avantage de sa mort.
L’opposition s’en est servie d’argument contre M. Guizot:—M. Guizot s’en est servi d’argument contre l’opposition.
M. Guizot a fait venir le roi à la Chambre des députés;—il ne lui a pas laissé le temps d’être père quelques jours au milieu de sa famille; et l’a forcé de reprendre son rôle de roi; il était trop tôt;—cet homme,—éprouvé par des fortunes si diverses, auquel ses ennemis les plus acharnés n’ont pu refuser le courage et la fermeté,—n’a pu jouer, au bénéfice de M. Guizot, son rôle jusqu’au bout; il a pleuré devant les envoyés de la nation.
Les uns ont dit: «Le duc d’Orléans est mort, donc il faut renvoyer M. Guizot.»
Les autres: «Le duc d’Orléans est mort, donc il faut garder M. Guizot.»
Le raisonnement des uns était aussi insolemment absurde que celui des autres.
Puis vint la question de la régence.—Les journaux de l’opposition demandèrent une loi spéciale, personnelle et provisoire,—c’est-à-dire un petit nid à débats, à troubles et à émeutes.
Les journaux du ministère commencèrent à demander, de leur côté, la régence pour M. le duc de Nemours.
C’était justement tomber dans l’écueil où voulaient les amener leurs ennemis.
Ils se ravisèrent et demandèrent la régence pour le plus proche parent ascendant mâle du roi mineur,—c’est encore le duc Nemours;—mais c’est en même temps un principe et une loi fondamentale.—Il est déjà assez honteux pour quatre cent cinquante législateurs de n’avoir pas prévu le cas d’une minorité et d’une régence, sans que lesdits quatre cent cinquante législateurs hésitent à en faire une quand la nécessité le commande.
Les journaux de l’opposition avaient crié très-fort quand le duc d’Orléans avait épousé une luthérienne,—ce qui ne les avait pas empêchés dans le temps de soutenir l’élection de M. Fould par cette raison remarquable qu’il fallait bien avoir un juif à la Chambre,—ce qui amènerait un jour à dire: «Il faut bien qu’il y ait un ferblantier au Palais-Bourbon,» s’il n’y en avait déjà plusieurs.
Lesdits journaux demandèrent alors la régence pour la duchesse d’Orléans.
Cette tendresse subite ne voulait pas dire autre chose que l’espoir de voir des troubles plus faciles sous l’administration d’une femme.
C’est un procès qui peut honnêtement se plaider,—car les raisons pour chacun des deux prétendants peuvent se balancer.
On peut dire pour le duc de Nemours—qu’il s’est bien battu en Afrique,—que c’est un caractère ferme et froid,—que la régence est une royauté provisoire, qu’une des lois fondamentales du royaume exclut les femmes du trône,—que d’ailleurs, à l’époque où nous vivons, il peut arriver qu’il y ait besoin, chez le régent, des qualités que la plus noble des femmes n’est pas forcée d’avoir.
On peut dire pour la duchesse d’Orléans—que, à tort ou à raison,—le duc de Nemours n’est pas populaire,—que cette impopularité vient en partie de cette malheureuse dotation qu’on a eu la sottise de demander pour lui,—ce qui est cause qu’il s’est répandu dans le public plusieurs centaines de phrases toutes faites contre lui.
Et on ne sait pas avec quelle facilité le gros du public adopte d’abord les phrases, puis ensuite les sentiments qu’elles expriment.
On pourrait dire—qu’il ne serait peut-être pas d’une mauvaise politique—que le régent fût dans une position à ne pouvoir être roi dans aucun cas; de telle façon que le roi mineur fût pour lui un pupille et non une barrière.
On pourrait encore faire une longue énumération des brillantes et solides qualités que reconnaissent à la duchesse d’Orléans—ceux qui l’ont approchée.
Pour moi, j’ai sur la régence l’opinion que j’ai sur la royauté: nommez n’importe qui,—pourvu que ce soit d’une manière stable;—faites une loi sérieuse,—une loi fondamentale que vous n’ayez pas besoin de rapiécer, de ressemeler à chaque événement imprévu,—et réellement je trouve qu’il ne devrait pas y avoir autant d’événements imprévus pour près de cinq cents que vous êtes qui devez les prévoir.
«M. le général Rulhières,—commandant la dixième division militaire, était dans son appartement lorsque, le pied lui ayant glissé sur le parquet,—il est tombé et s’est grièvement blessé au genou.»
Je saisis cette occasion pour remarquer une fois tout haut qu’il n’existe dans aucun pays sauvage,—dans aucun pays de la Nouvelle-Zélande,—un usage aussi barbare, aussi saugrenu,—aussi grotesque, aussi bête,—que celui qui consiste à rendre laborieusement—les appartements et les escaliers glissants.—En les cirant et en les frottant, les gens auxquels il m’est arrivé de dire cela—m’ont répondu: «C’est plus propre.»
Ces gens qui exposent eux et leurs connaissances à se rompre la colonne vertébrale sous prétexte de propreté—regarderaient à deux fois à se laver les mains l’hiver, s’ils ne pouvaient avoir d’eau chaude.
On rit beaucoup en France des sauvages qui se peignent les oreilles en rouge,—pourquoi? Parce qu’en France—on se peint les sourcils en noir,—et que ce n’est que sur les joues qu’on met du rouge.—On rit des Hottentots tatoués,—quoique la moitié de nos soldats et les deux tiers de nos serruriers portent sur les bras, peints en bleu ineffaçable,—des cœurs percés—et des Napoléons.
Mais on rirait bien plus si un voyageur venait d’un pays récemment découvert—et nous disait:
«Les naturels—ont un usage dont il est difficile de s’expliquer la raison.
»Au moyen de certaines préparations, ils rendent le plancher de leurs habitations tellement glissant, qu’il est impossible d’y faire un pas sans tomber, à moins d’une grande habitude et d’une extrême attention.
»Leurs escaliers, qui, par leur forme et leur disposition, présentent déjà assez de chances pour des chutes graves,—sont également enduits de la même façon,—pour rendre les accidents inévitables, de fréquents qu’ils seraient seulement sans cette précaution.
»Nous avons tâché de découvrir le but secret de cette préparation,—mais ils gardent à ce sujet un secret impénétrable;—quelqu’un de nous avait pensé d’abord que cette habitude singulière avait le même but que celui qu’ont adopté les Chinois de ferrer et de déformer les pieds de leurs femmes au point de leur en rendre l’usage impossible;—mais nous n’avons pu admettre cette explication,—parce que les hommes, chez nos naturels, ne sont pas moins exposés que les femmes aux accidents qui résultent fréquemment de cette coutume.
»La seule explication un peu plausible que nous avons pu trouver est qu’ils attachent probablement quelque idée superstitieuse aux chutes imprévues,—de même qu’en France les bonnes femmes prennent pour un heureux présage le hasard qui leur fait mettre un de leurs bas à l’envers.—Peut-être les naturels dont nous parlons, considérant comme d’un favorable augure les chutes violentes, ont-ils cru ne devoir négliger aucun moyen de les rendre fréquentes et dangereuses.»
La douleur que cause la mort d’une personne aimée est tellement profonde,—que la Providence a mis l’oubli le plus près possible, par pitié pour l’homme, qui ne pourrait supporter longtemps ce désespoir à un égal degré.
On fêtait l’autre jour un des saints du mois de juillet chez un de nos peintres les plus connus;—un de nos amis se trouvait parmi les convives bruyants—qui sablaient, comme on disait jadis, le vin de Champagne dans la chambre à coucher du peintre, transformée pour la circonstance en salle à manger.
Mon ami était à la droite de la maîtresse de la maison,—seconde femme du peintre en question,—remarié depuis quelques mois seulement. Il avait en face de lui le maître de la maison, derrière lequel s’élevait un beau dressoir gothique en bois sculpté,—chargé de porcelaines de Chine—et surmonté de quelque chose comme une urne funéraire de très-mauvais goût.
Les verres et les paroles s’entre-choquaient, la gaieté était à son comble,—le maître de la maison surtout paraissait en proie à une hilarité indicible;—le contentement de soi et le bonheur de vivre se lisaient sur ses traits:—il souriait à ses amis—et paraissait fier de sa femme, dont la beauté, la grâce et l’enjouement—faisaient du reste le plus bel ornement de cette étourdie et étourdissante assemblée.
Tout à coup,—mon ami lève les yeux par hasard, probablement en suivant le vol d’une mouche—et, apercevant cette urne de mauvais goût, dont je vous ai parlé,—s’écrie: «Ah mon Dieu!—qu’est-ce que c’est donc que cet abominable machin que vous avez là-haut?»
Heureusement le bruit des verres et des conversations couvrit la question, qui ne fut entendue que de la maîtresse de la maison; elle se pencha à l’oreille de mon ami, et lui dit: «Taisez-vous donc! c’est le cœur de la première femme.»
Monseigneur Blancart de Bailleul, évêque de Versailles, se trouve en ce moment dans un grand embarras:—voici l’histoire:
Il y a dans une commune de Seine-et-Oise—appelée Santeny,—un vieux curé—qui dessert la commune, je crois, depuis une trentaine d’années. C’est un bon vieux prêtre, qui a pris au sérieux le vœu de pauvreté,—qui ne possède rien au monde—et qui met tous ses plaisirs mondains—à faire pousser dans le jardin du presbytère des petits pois qu’à force de soins—il réussit presque toujours à voir en cosses avant tous ceux du pays,—et il met alors sa joie à en faire de petits présents.
Il y a quelque temps, un jeune prêtre allemand se présente au presbytère—et demande à parler à M. le curé,—M. le curé était à table—se lève, le force à prendre place, et l’oblige à dîner avec lui—en affirmant qu’il ne l’écoutera pas sans cela.
—Vous êtes ici pour quelques jours?
—Mais... oui, répond le jeune prêtre avec embarras.
—Marianne, dit le curé à sa vieille servante,—il faut faire un bon lit à monsieur, vous le bassinerez,—car il doit être fatigué.—A propos, Marianne, donnez-moi cette bouteille de vin—que l’on nous a envoyée.
Le jeune prêtre se repent amèrement d’avoir cédé aux instances du curé—et de s’être ainsi exposé à cet excellent accueil;—comment lui dire qu’il ne vient pas lui faire une de ces visites que se font les prêtres entre eux, mais qu’il se présente—de par monseigneur Blancart de Bailleul, pour le remplacer.
D’ailleurs—le vieux curé cause avec tant d’abandon,—tant de bonté!—Le jeune homme remet au lendemain à déclarer l’objet de sa visite. Ils font ensemble la prière du soir, le curé conduit son hôte à sa chambre,—l’hôte ne tarde pas à s’endormir.
Le lendemain matin, il découvre en se levant qu’il a occupé le seul lit de la maison—et que le curé a passé la nuit sur un vieux canapé;—il se sent touché,—il veut partir sans rien dire,—et de quelque autre maison envoyer au bonhomme la dure nouvelle qu’il n’ose lui dire de vive voix.
Mais le déjeuner est prêt,—le bon curé a cueilli lui-même le dernier plat de ses petits pois;—il aborde son hôte avec tant de bienveillance, il lui serre la main avec tant de bonhomie, que l’autre n’ose refuser;—il s’assied;—le bonhomme parle des trente ans qu’il a passés dans sa cure,—de l’amitié qu’il a pour ses paroissiens et de celle qu’il pense leur avoir inspirée:—il est heureux, mille fois plus heureux qu’il ne peut le dire;—il aime sa maison, il aime son jardin—qui est si heureusement exposé, où les petits pois viennent si bien et sont si précoces!—le puits a une eau excellente et n’est pas profond:—c’est si commode pour arroser!
Comment précipiter le bon curé de tout ce bonheur-là?—comment lui arracher tous ses trésors d’un seul mot? Le jeune prêtre remet au tantôt à faire sa révélation; mais à dîner le vieux lui dit: «Vous ne m’avez pas encore dit ce que vous venez faire ici.—Je ne vous le demande pas; mais, voyez-vous,—je parie que vous n’êtes pas riche;—eh bien! vous pouvez rester ici tant que vous voudrez;—regardez cette maison comme la vôtre;—l’ordinaire n’est pas somptueux, mais il y a assez pour nous deux et pour Marianne.»
Comment prendre brutalement à un homme qui offre tout de si bon cœur?
Toujours est-il que huit jours se passent ainsi,—au bout desquels—le jeune prêtre se trouve mille fois plus embarrassé que le premier.—Enfin il prend le parti qu’il avait imaginé le premier jour;—il quitte sans rien dire le presbytère, et envoie au curé une lettre dans laquelle—il lui raconte—et la cause de son arrivée—et son embarras et son chagrin.
Le vieux curé relit la lettre à plusieurs reprises;—n’en peut croire ses lunettes, se la fait relire par Marianne,—des pleurs s’échappent de ses yeux.—Il fait chercher le jeune homme et lui dit:
—Qu’ai-je fait à monseigneur?—on ne déloge plus à mon âge que pour prendre son dernier logement;—je suis vieux,—il ne pouvait donc pas attendre un peu?—Où veut-il que j’aille?
—Je n’en sais rien, répondit le jeune homme;—mais les ordres sont formels, et les voici.
—Mon Dieu! s’écria le curé,—comment y a-t-il tant de dureté dans le cœur des chefs de votre Église!—Que veut-on que je devienne,—vieux et pauvre comme je suis?—Mais obéir, ce serait un suicide, et je n’obéirai pas.—Monsieur, dit-il au jeune prêtre,—allez dire à monseigneur de Bailleul que je n’abandonnerai pas mon église;—que, si l’on veut m’en arracher, il faudra qu’on emploie la violence.
Voici un schisme à Santeny.
Le jeune curé in partibus—va loger chez le charpentier de l’endroit.
L’ancien curé reste au presbytère—et refuse les clefs du tabernacle et le calice,—dont il continue à faire usage.—Le jeune dit aussi la messe,—mais avec des ornements loués ou empruntés.
Que va faire monseigneur Blancart de Bailleul?—Va-t-il révoquer ses ordres,—ou les faire exécuter en employant la force?
Peut-être monseigneur, distrait par d’autres préoccupations, ne sait-il pas qu’il y a en France beaucoup de villages qui n’ont pas de curé,—ce qui ne rend nullement nécessaire d’en mettre deux à Santeny.
On rapporta dernièrement à deux hommes bien placés dans l’administration que M. Passy avait dit, en parlant d’eux: «L’un est un fou, l’autre est un voleur.»
—Cela ne se passera pas ainsi! s’écria M. ***.
—Et comment voulez-vous donc que ça se passe?—lui demanda son compagnon d’infortune.
—J’obtiendrai raison de M. Passy;—je me battrai avec lui.
—Il refusera de se battre avec son subordonné.
—Oui, eh bien! je vais donner ma démission.
—Vous êtes fou!
—Comment dites-vous?
—Allons, allez-vous me chercher querelle aussi à moi?
—Non, je veux savoir ce que vous m’avez dit.
—Je vous ai dit: «Vous êtes fou.»
—Alors, je suis content, et je ne demanderai rien à M. Passy.
—Comment? que voulez-vous dire?
—M. Passy a dit de nous deux—«l’un est un fou, l’autre est un voleur.»—Vous dites que c’est moi le fou,—donc c’est vous qui êtes... l’autre; c’est à vous à vous fâcher.
M. ***,—commissaire-priseur,—a, l’autre jour, mis sur la table, comme on dit à l’hôtel de la place de la Bourse, un violon de Stradivarius,—avec toutes les attestations nécessaires à l’authenticité de son origine.—M. *** l’a ainsi nommé: «Un violon de Stra, dit VARIUS.»
Comme on présentait à M. Guizot pour une place de consul qui se trouvait vacante un homme qui réunissait les deux conditions principales de l’ancienneté et de la capacité,—M. Guizot répondit: «C’est vrai, mais que voulez-vous, il faut avant tout obéir aux exigences parlementaires; dites à votre candidat de se faire appuyer par des députés de l’opposition.
On trouve à la quatrième page des journaux une annonce ainsi conçue:
MAISON SUSSE.
ENCRE ROYALE DE JOHNSON.
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Cette encre préserve les plumes métalliques de l’oxydation, quand elles sont de bonne qualité comme celles de Bookman.
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PLUMES ROYALES DE BOOKMAN.
Ces plumes sont inoxydables.
C’est-à-dire que les plumes royales de Bookman sont inoxydables dans une encre qui préserve de l’oxydation, comme l’encre royale de Johnson.
Et que, de son côté, l’encre royale de Johnson préserve de l’oxydation—les plumes qui sont inoxydables,—comme les plumes royales de Bookman.
On trouve encore à la quatrième page des mêmes journaux une autre annonce qui n’est pas indigne de l’attention:
LOTION DE GOWLAUW.
«Le célèbre inventeur de cette lotion, le docteur Gowlauw, médecin du prince de GALLES en 1755,—rencontra dans l’exercice de ses fonctions élevées des circonstances particulières qui exigèrent qu’il dévouât longtemps ses talents à l’étude des maladies de la peau.»
Je l’ai dit,—l’annonce ne respecte rien;—la voilà qui jette sur la mémoire du prince qui fut depuis roi d’Angleterre—une dégoûtante insinuation.—Mais ce qu’on ne saurait trop admirer,—c’est le sérieux et l’industrie de celui qui imagine que le médecin du prince de Galles a dû, plus que tout autre, avoir à s’occuper des maladies de la peau.
Voici un aperçu de M. Vivien—qui n’a pas semblé heureux.—Il était question de l’élection de M. Pauwels,—élection qui a été ajournée—parce qu’il y a eu deux bulletins signés qui ont été comptés à M. Pauwels contrairement à l’intention de la loi, qui veut que les votes soient secrets.
D’autre part, M. Pauwels est accusé d’avoir amené deux électeurs en voiture.
Là-dessus—M. Vivien s’écrie—contre M. Pauwels:
«Messieurs, le fait des deux bulletins signés est grave, mais ce n’est pas tout; et, à propos de ce fait, un rapprochement me frappe: il y a eu deux bulletins signés, et M. Pauwels avoue avoir été chercher deux électeurs.»
Il ne s’est trouvé personne—pas même M. Pauwels, pour dire à M. Vivien: «Mais, monsieur, tout le monde sait que la loi défend de voter avec des bulletins signés; donc M. Pauwels serait allé chercher exprès, en voiture, les deux électeurs qui devaient entacher son élection d’illégalité et en faire prononcer au moins l’ajournement.»
Les quatre-vingt-six départements de la France—envoient à Paris quatre cent cinquante-neuf députés—qui ouvrent la session—en faisant un serment qui n’est pas formulé en français.
«Je jure fidélité... etc... et de me conduire en bon et loyal député.»
Il faudrait dire: «Je jure d’être fidèle,»—ou répéter «je jure»—au second membre de la phrase.
Tous les partis se sont accusés mutuellement d’avoir corrompu des électeurs pour faire nommer leurs candidats,—cela me paraît un terrible argument contre le suffrage universel et l’abaissement du cens électoral.—En effet, s’il est si facile de corrompre des gens qui sont riches, puisqu’un électeur doit payer deux cents francs de contributions directes,—qu’adviendra-t-il quand vous admettrez au scrutin des hommes pauvres et besogneux,—sinon ce que je vous ai annoncé déjà plusieurs fois,—c’est-à-dire des électeurs à trois francs,—à deux francs cinquante centimes, si on prend une certaine quantité, avec le treizième en sus?
Un député a été accusé d’avoir fait boire deux électeurs; la chose était attestée par une protestation signée de plusieurs électeurs;—c’est une jolie chose que le gouvernement représentatif, si les représentants du pays pensent eux-mêmes qu’on peut obtenir les suffrages de ses concitoyens au moyen de quelques verres de vin.—Toujours est-il que le député accusé a apporté à la Chambre un certificat de ses deux électeurs, qui affirment sur l’honneur qu’ils étaient un peu gais, mais nullement ivres au point de n’avoir pas su ce qu’ils faisaient.
M. Pauwels a été convaincu d’avoir emmené deux électeurs dans sa voiture;
Conséquemment de les avoir corrompus.
Ah ça! messieurs les députés, sérieusement, c’est donc en France une chose déjà bien avancée et bien faisandée que la masse électorale,—puisqu’elle n’attend qu’un aussi futile prétexte pour se corrompre?
Parlez-moi de l’Angleterre,—où une élection coûte pour le moins un demi-million;—à la bonne heure,—mais en France, c’est honteux:—un litre de vin ou une promenade en voiture.
Qui osera maintenant saluer un électeur,—ou sa femme, ou sa nièce, si l’électeur est chose si fragile qu’on ne puisse le rencontrer sans risquer de le corrompre!
Les divers partis qui composent la Chambre se sont reproché, avec preuves à l’appui,—une foule de manœuvres peu honorables.—Le ministère n’a pu nier que maladroitement certaines munificences qu’un hasard malheureux a placées quelques jours avant les élections.—Le parti de la République et le tiers-parti—se sont, de leur côté, fort mal défendus de leur alliance avec les légitimistes.—M. Barrot, entre autres, a remarquablement pataugé à ce sujet.
Mais,—au nom du ciel,—que prouve tout ceci?—que les hommes sont avides et rapaces.—Ne le savions-nous pas déjà?—Commencez donc par être une fois tous d’accord pour décréter—le désintéressement, le patriotisme, l’abnégation; jusque-là ce sera la plus laide et la plus sotte chose du monde que votre gouvernement représentatif.
Le Siècle a eu dernièrement à soutenir un procès—parce qu’un de ses rédacteurs s’était permis quelques critiques à l’égard des produits d’une madame H...,—marchande de modes,—je crois,—ou de quelque chose d’analogue.
Plusieurs procès de ce genre avaient déjà été jugés en faveur des marchands contre les journalistes.
Cette fois, cependant, le tribunal a pensé sagement—qu’il ne fallait pas punir les rares effets des remords qui peuvent s’emparer des journalistes à l’occasion de leur complicité quotidienne avec les marchands de n’importe quoi. Le jugement qui a acquitté le Siècle—est d’autant plus remarquable, que cent exemples dans un an viennent démontrer que les tribunaux, qui ne reconnaissent pas en fait la propriété littéraire,—n’appliquent les lois que contre les écrivains—et point pour eux.
En effet, une marchande de modes a cru pouvoir intenter un procès à un journal, parce que ledit journal avait trouvé qu’elle faisait pencher ses plumes un peu trop à gauche,—ou que ses capotes n’avaient pas tout à fait aussi bon air que celles de mademoiselle une telle.
Et en cela elle était encouragée par des précédents nombreux de procès ainsi intentés et gagnés.
Mais qu’un écrivain pâlisse sur un ouvrage, qu’il y consacre de longues veilles, qu’il y mette les études et les souffrances de toute sa vie;
Le moindre grimaud,—le petit jeune homme auquel on confie des articles d’essai pour son admission à un journal, dit impunément que le livre est mauvais, que l’auteur n’a pas le sens commun, etc., etc.
Un tribunal rirait beaucoup,—et croirait qu’on lui apporte une cause grasse,—si un auteur s’avisait de lui déférer une plainte relativement à un fait de ce genre.
Et cependant—c’est assez quelquefois pour influencer un grand nombre de lecteurs,—pour empêcher l’auteur de trouver un libraire, c’est assez pour le ruiner.
Mais la justice ne reconnaît que la propriété des choses matérielles.—M. Hugo et M. de Lamartine, s’ils veulent être pris par elle au sérieux, devront se faire marchands d’allumettes chimiques ou fabricants de cirage podophile.
En énumérant le mois passé tout ce que j’avais obtenu de protection de la part des rois, d’États, de vaisseaux, pour la somme de soixante-quinze centimes, je disais que je donnerais volontiers soixante-quinze autres centimes pour trouver comme écrivain la protection dont je jouis comme pêcheur.—Voilà un exemple de ce que j’avançais:
Il y a environ deux mois, j’appris, par deux feuilletons de Janin et de Théophile Gautier, que trois ou quatre messieurs avaient bien voulu prendre dans un petit roman de moi, qui s’appelle Hortense,—le sujet d’une pièce jouée sur le théâtre du Vaudeville.
Quelques jours après je vis, dans un autre journal, l’analyse d’une autre pièce jouée sur le théâtre du Palais-Royal,—et intitulée: Dans une armoire. Cette pièce est entièrement prise dans un petit conte qui a été imprimé sous le titre de: Histoire de tant de charmes ou de la Vertu même.
Je ne fais pas partie de la Société des gens de lettres,—d’aucune autre société.—Je n’aime pas qu’un musicien ou poëte puisse aller prendre au collet un homme qui fredonne dans la rue une romance de lui,—en lui disant: «C’est trois francs.»
Je me contentai donc d’écrire à M. Dormeuil,—directeur du théâtre du Palais-Royal,—et le soir accessoirement père noble et jouant les rôles à canne, les utilités, etc.
Je disais à ce M. Dormeuil—que je ne venais pas inquiéter ses auteurs—dans leurs droits et recettes, mais que, sachant peu leur nom,—et pas du tout leur adresse, je le priais de me rendre, d’accord avec eux, une justice qui ne leur coûterait rien.
Le même sujet, avec les mêmes détails, paraissant à la fois sur le théâtre du Palais-Royal—et dans un livre de moi,—je ne voulais pas que le public,—qui ne s’amuserait pas à consulter les dates,—m’accusât d’avoir pris l’ouvrage de MM. Laurencin et... je ne sais qui...
Il me semblait donc qu’il serait honnête à ces messieurs de mettre sur l’affiche que leur pièce était tirée d’un ouvrage de moi.
M. Dormeuil ne crut pas devoir me répondre.
Sur ces entrefaites j’arrivai à Paris, et j’allai, avec un de mes amis, demander une réponse à M. Dormeuil; j’eus beaucoup de peine à rencontrer cet acteur,—qui s’excusa de ne pas m’avoir répondu, et m’affirma qu’il avait cru en être dispensé parce qu’il avait fait droit à ma réclamation immédiatement en mettant sur l’affiche la note que j’avais demandée.
«Du reste, me dit-il, la pièce n’a pas eu grand succès, elle est mal écrite,—comme tout ce que fait M. Laurencin.»
Je me retirai—et ne pensai plus à la chose.
Mais voilà que j’apprends que M. Dormeuil—n’a point mis sur ses affiches ce qu’il m’a dit y avoir mis.
Pour moi je suis assez embarrassé;—que puis-je faire à M. Dormeuil pour le punir de jouer le jour des Scapins, les Lafleur, les rôles les plus honteux du répertoire comique? Rien, sinon de le siffler en plein jour et en pleine rue,—quand je le rencontrerai, comme si j’avais encore dix-huit ans.
Ce n’est pas par une semblable conduite que messieurs les comédiens plaideront avec succès contre le préjugé qui les sépare de la société, et dont ils se plaignent si amèrement.
Je me défie beaucoup des grands hommes, des héros de désintéressement et de dévouement à la patrie, dont les organes de certains partis veulent aujourd’hui nous imposer l’admiration et le joug,—quand je relis dans les journaux et les brochures; publiés il y a treize ou quatorze ans,—précisément les mêmes éloges pour des gens à l’égard desquels ils ne trouvent pas aujourd’hui assez d’injures.
Voici quelques lignes prises au hasard dans un gros livre publié sous les auspices de ce qu’on appelait alors le Comité directeur,—sous le titre de BIOGRAPHIE DES DÉPUTÉS.
Session de 1828.
Imprimerie de Anthelme Boucher,—rue des Bons-Enfants, 34.
«L’opposition d’aujourd’hui (1828) peut être regardée comme le type d’une véritable représentation nationale; elle renferme l’élite de la France.»
N. B. C’est cette opposition qui est aujourd’hui aux affaires.—Le langage des journaux et des brochures a un peu changé à leur égard.
M. de Chantelauze est un homme de courage et de patriotisme qui ne cédera jamais aux suggestions de l’autorité.»
Un des hommes sur lesquels, depuis dix ans, il a tombé l’averse la plus drue d’injures et de quolibets, est M. Etienne.—Le journal le plus bafoué est sans contredit le Constitutionnel.—Lisez:
«ÉTIENNE (Meuse, candidat libéral). C’est un député dont le nom seul vaut la biographie la plus étendue. Homme de lettres distingué, rédacteur du Constitutionnel et de la Minerve, ses titres à la députation sont bien connus de tous les amis des libertés publiques. Comme littérateur, M. Étienne, ancien membre de l’Institut, éliminé par M. de Vaublanc, a fait ses preuves de telle manière, qu’il serait puéril de les rappeler: comme publiciste, il a assuré à la Minerve le succès de vogue qu’elle a obtenu, par les délicieuses lettres sur Paris dont il a enrichi cet important ouvrage. Il a également assuré le succès du Constitutionnel, répandu aujourd’hui dans les quatre parties du monde. Comme député, il a soutenu les intérêts de ses concitoyens avec autant d’énergie que de talent. On se rappelle surtout sa belle et touchante improvisation en faveur de son honorable collègue et ami Manuel, expulsé, par l’arbitraire et la tyrannie, d’un poste où il avait été porté par la volonté libre du peuple français. M. Étienne n’a pas fait partie de la Chambre septennale. Il viendra jeter une nouvelle lumière sur la nouvelle Assemblée, chère à tant de titres aux véritables libéraux.»
Et M. Jacques Lefebvre,—qu’on appelle aujourd’hui loup-cervier,—Fesse-Mathieu,—gorgé des sueurs du peuple, etc., voici son article:
«M. Jacques Lefebvre (ferme libéral):
»Ce banquier est connu depuis longtemps pour un des membres les plus éclairés du commerce français.
»Les opinions politiques de M. J. Lefebvre ne sont pas douteuses: indépendant par sa position comme par son caractère, il sera l’un des plus fermes défenseurs de la monarchie constitutionnelle.
»Mandataire exact et scrupuleux dans les transactions privées, M. J. Lefebvre s’acquittera avec la même fidélité de la grande mission qui lui est confiée. Il sera un de ces hommes nouveaux, libres de tous fâcheux antécédents et destinés à faire revivre parmi nous la probité politique, vertu si nécessaire pour mettre fin aux agitations de notre patrie.»
Et M. Sébastiani,—comment le traitent aujourd’hui ceux qui disaient alors de lui:
«Nous devons nous borner à remercier les électeurs de l’Aisne. La France leur doit la nomination d’un des plus illustres et des plus généreux défenseurs de ses droits, etc.»
D’où dérive naturellement ce petit raisonnement:—ou messieurs les publicistes se sont étrangement trompés à cette époque,—et nous ne sommes pas obligés de nous en rapporter aujourd’hui à leur clairvoyance;
Ou ils étaient simplement les compères de leurs grands hommes d’alors,—et leur grande colère vient de ce que les compères, au jour de la curée, n’ont pas voulu partager la recette.
Ce qui fait qu’ils recommencent le même jeu,—avec les mêmes paroles,—absolument comme aux parades des escamoteurs;—dans l’un et l’autre cas, qu’ils soient dupes ou complices,—on a aujourd’hui le droit d’avoir quelque défiance et de s’en servir.
Qu’est devenu l’ancien serviteur dont le type se retrouve si fréquemment dans les romans et dans les comédies?—ce domestique vertueux, sensible et désintéressé, qui pleure des chagrins de ses maîtres, qui pleure de leur joie,—qui pleure en embrassant l’enfant de la maison,—qui pleure en conduisant le grand-père au cimetière,—qui pleure en suivant la petite-fille à l’autel?
Où est-il, ce domestique,—presque toujours un vieillard à cheveux blancs, qui, lorsque la fortune de ses maîtres vient à s’écrouler, pleure encore, pour qu’on lui permette de servir sans gages,—et vient, avec des larmes de joie, offrir le résultat de ses petites économies?
Sans parler des assassinats assez fréquents de maîtres par leurs domestiques dont sont remplies les colonnes de la Gazette des Tribunaux,—les domestiques n’introduisent-ils pas avec eux dans les maisons toutes sortes de dangers—et par leurs petits pillages habituels et par leurs trahisons—et par leurs complaisances intéressées, etc.?
Pourquoi la police n’impose-t-elle pas aux domestiques des livrets, comme elle en impose aux ouvriers?
Il est peut-être utile que les ouvriers présentent cette garantie, mais elle est indispensable pour les domestiques.
On introduit et on enferme avec soi dans sa maison,—dans sa famille, au milieu de sa femme et de ses enfants,—dans son intérieur, dans ses secrets,—des gens qui ne sont sous aucune surveillance spéciale,—qui ne vous donnent comme garantie que de vagues certificats arrachés le plus souvent par l’importunité à l’égoïsme et à l’insouciance,—certificats tellement insignifiants, que la plupart des maîtres ne les demandent plus et s’en rapportent au hasard.
J’ai vu une lettre d’un homme qui écrivait à un de ses amis:
«Envoyez-moi un domestique qui s’appelle Pierre.»
Un autre qui a une riche livrée disait: «Trouvez-moi un laquais qui ait: hauteur, cinq pieds quatre pouces;—épaisseur, trois pouces six lignes,—afin qu’il puisse entrer dans les habits que j’avais fait faire pour son prédécesseur.»
Beaucoup d’esprits poétiques et un peu superficiels se sont laissé séduire par tout ce que présente de gracieux le gouvernement d’une femme; ils ont rêvé une cour brillante et chevaleresque,—un nouveau règne pour les arts, pour les lettres, pour les plaisirs.—Non, non, le règne des marchands, des avocats et des bourgeois n’est pas fini, il faut qu’il ait son cours.—C’est une dynastie qui doit avoir sa durée.—Vous l’avez voulue, mes braves gens, vous l’aurez, vous la subirez, vous la garderez.—Vous savez l’histoire des grenouilles de la Fontaine;—vous avez été plus heureux qu’elles,—vous avez obtenu du premier coup des soliveaux qui vous mangent.
Faites une cour bien galante avec des noms tels que Lebœuf,—Poulle,—Martin,—Barbet,—Pierrot!
Et M. Trognon, le trouvez-vous joli? Je sais que, parodiant un mot de Sylla, on a dit de lui: Je vois dans Trognon plusieurs pépins.
Mais voulait-on parler de Pépin le Bref ou de Pépin l’auteur de un,—deux,—trois,—quatre, etc., ans de règne, qui est au contraire fort long.
Il est vrai qu’en prévision de tout ceci—M. Barbet, maire de Rouen,—est en instance près du garde des sceaux pour se faire appeler de Valmont.
Et M. Pierrot—prend tout doucement le nom de Selligny.
Les journaux de l’opposition se sont beaucoup moqués de ces changements de noms, et ils ont eu raison; mais, pendant qu’ils y étaient, ils auraient pu faire justice—de quelques dynasties bourgeoises,—qui usurpent certaines villes,—certaines rivières,—certains départements:—MM. Martin, de Strasbourg,—idem, du Nord,—Michel, de Bourges,—Dupont, de l’Eure,—David, d’Angers,—Boulay, de la Meurthe, etc.
Pendant quelque temps on a renfermé la ville ou le département conquis dans une parenthèse; quelques-uns ont déjà supprimé la parenthèse, les autres suivent sans bruit leur exemple.
Ainsi, quand on avait l’air de crier si fort, si longtemps, contre les préjugés, contre les castes, contre les noms, contre tout, ce n’était pas contre les choses qu’on était réellement si fort en colère, c’était contre ceux qui les possédaient.
Aussi, après avoir renversé les gens,—les a-t-on dépouillés le plus promptement possible et les dépouille-t-on tous les jours.
Les vainqueurs s’arrachent entre eux les lambeaux conquis—et se font de bizarres ornements des morceaux qu’ils peuvent s’approprier.
La curée qui a lieu depuis douze ans de places, d’honneurs, de titres, ressemble tout à fait à un tableau que fait le capitaine Cook d’une horde sauvage qui a surpris et massacré l’équipage d’un navire.—L’un passe ses jambes dans les manches d’un habit,—un autre, tout nu, se revêt d’une perruque et d’un chapeau;—un autre met des lunettes—ceux-ci s’attachent au nez les boutons de cuivre des habits des matelots.
Puis ils se croient bien mis,—et se promènent avec fierté.
Une régente, bon Dieu! c’était bon quand les Français étaient polis et bien élevés.—Est-ce qu’il n’y a pas deux députés, dont j’ai consigné le nom dans quelque volume des Guêpes, qui ont refusé de saluer la reine!—Une régente!—livrez donc une pauvre femme aux insultes de certains journaux et à la protection de certains autres!—Une régente!—Dieu vous en garde, pauvre princesse, déjà assez éprouvée!
Une régence et une régente!—on vous en donnera,—roués d’arrière-boutiques,—talons rouges de comptoir,—raffinés d’estaminet!
AM RAUCHEN. Celui qui n’est rien—est l’égal de tout le monde.
Tous les hommes aiment le repos.
—Vous me permettrez d’en excepter quelques-uns.
—Lesquels?
—Ceux qui le possèdent.
—Pour que je ne trouve pas la discussion une chose ridicule, il faudrait qu’on me montrât un seul homme—depuis l’origine du monde, que la discussion eût fait changer d’opinion.
Souvent, par une matinée d’automne, alors qu’il fait si bon de flâner par les plaines, un fusil sur l’épaule, vous avez aperçu à l’horizon un lac immense; vous avez continué votre route, et, arrivé au point où vous aviez vu le lac, vous marchez sur l’herbe et vous ne voyez que des vapeurs qui s’exhalaient de la terre;—plus loin, vous vous êtes retourné et vous avez revu le lac avec sa surface unie.
Telle est la vie; on mourrait de désespoir quand on découvre que ce qu’on avait pris pour but de ses pensées, de ses désirs, de ses rêves, n’existe pas, ou n’est qu’un brouillard auquel la distance donne des formes gigantesques.—Mais, comme il faut marcher, entraîné que l’on est par la vie, il vient un moment où, en se retournant, on voit les mêmes prestiges, et jusqu’au bout de la route on jette de temps à autre un regard d’adieu à ce qu’on croit avoir possédé; la vie est toute dans ce qui n’est pas encore et dans ce qui n’est plus:—désirs et regrets.
Aussi, avec quelle ténacité nous nous rattachons aux moindres souvenirs! Quelle influence gardent sur nous une mélodie quelquefois sans couleur pour tous,—certains aspects du ciel,—la fleur que d’autres foulent aux pieds avec indifférence!
C’est pour cela—que je me suis laissé plus d’une fois reprocher de parler trop souvent d’une petite fleur bleue—que les Suisses appellent herbe aux perles—et les botanistes mosotipioïdes.
Voici pourquoi les Allemands les ont appelées vergissmeinnicht, c’est-à-dire ne m’oubliez pas.
Dussions-nous nuire à l’intérêt de notre histoire, nous dirons que c’est une des traditions les plus intéressantes que nous ayons jamais entendues.
Il y a un tombeau à Mayence;—comme le nom que l’on y avait gravé a été effacé, le tombeau est à la disposition du premier venu d’entre les morts; mais, attendu qu’il est simple, et qu’aucune famille ne pourrait s’enorgueillir de l’attribuer à un de ses membres morts, l’opinion générale le laisse à un poëte, dont on n’a pas même conservé le nom de famille.
Il s’appelait Henreich; et comme ses vers, dont nous ne croyons pas qu’il soit rien resté, étaient tous à la louange des femmes, et surtout à celle de Marie, on l’appelait Henreich Frauenlob, c’est-à-dire le poëte des femmes.
Quand il était parti pauvre pour courir l’Allemagne et chercher fortune au moyen de ses romances et de son talent, Henreich avait laissé à Mayence une fille qui attendait son retour, s’éveillait pâle, dans les nuits d’orage, et priait pour lui.
Après trois ans, il revint riche et renommé. Longtemps avant son retour, Marie avait entendu son nom mêlé à la louange et à l’admiration; et, par une noble confiance, elle savait que ni la louange ni l’admiration n’avaient donné à son amant autant de bonheur et d’orgueil que lui en donnerait le premier regard de la jeune fille qui l’attendait depuis si longtemps.
Quand Henreich vit de loin la fumée des maisons de Mayence, il s’arrêta oppressé, s’assit sur un tertre d’herbe verte, et fit entendre un chant simple et mélancolique—comme le bonheur.
Le lendemain, vers le coucher du soleil, les cloches tintèrent pour annoncer le mariage de Henreich et de Marie à la première aurore.
A ce moment, tous deux se promenaient seuls sur l’allée qui s’étend le long du Rhin.
Ils s’assirent l’un près de l’autre sur un tapis de mousse, et passèrent de longs et fugitifs instants à se regarder, à se serrer les mains sans rien dire,—tant ce qui remplissait leurs âmes était intraduisible par des paroles.
La teinte de pourpre que le soleil avait laissée à l’horizon était devenue d’un jaune pâle, et l’ombre s’avançait sur le ciel, du levant au couchant.
Tous deux comprirent qu’il fallait se quitter: Marie voulut fixer le souvenir de cette belle soirée, et montra de la main à Henreich des fleurs bleues sur le bord du fleuve.
Henreich la comprit et cueillit les fleurs, mais son pied glissa, il disparut sous l’eau; deux fois l’eau s’agita, et il reparut, se débattant, écumant, les yeux hors de la tête,—mais deux fois elle ressaisit sa proie.
Il voulut crier; mais l’eau le suffoquait. A la seconde fois qu’il reparut, il tourna un dernier regard vers la rive où était Marie, et, sortant un bras, il lui jeta les fleurs bleues qu’une contraction nerveuse avait retenues dans sa main; main ce mouvement le fit enfoncer: il disparut, l’eau reprit son cours, et le fleuve resta uni comme une glace. Ainsi mourut Henreich Frauenlob.
Pour Marie, elle mourut fille, dans une communauté religieuse.
On a traduit l’éloquent adieu de Henreich, et on a appelé la fleur bleue: vergissmeinnicht, c’est-à-dire ne m’oubliez pas.