Juillet 1842.
Dédicace à la reine Pomaré.—Dissertation sur les tabatières.—La cuisine électorale.—Am Rauchen.
Pourquoi et comment ce numéro est offert et dédié à la reine Pomaré, et ce que c’est que la reine Pomaré.—Une digression peu étendue au sujet de MM. Hatstard, Piati, Mamoi, Priter et Tate.—A une date récente, on lit dans le Journal d’Anvers—que S. M. Pomaré, reine d’Otaïti,—par l’organe de ses ministres;
Hatstard, président du conseil et ministre des relations extérieures;
Piati, secrétaire d’État au département de l’instruction publique;
Mamoi, ministre de la justice et des cultes;
Priter, ministre de la guerre;
Et Tate, ministre de l’intérieur,
Reconnaît à S. M. Louis-Philippe et à la nation française la souveraineté sur son pays.—On ne donne pas le nom du ministre des finances,—parce qu’il n’y a pas de finances à Otaïti, ou parce que le secrétaire d’État qui en est chargé—est quelque Gouin ou quelque Passy,—ou quelque autre ministre de remplissage,—quelque cheville comme en met M. de Pongerville dans ses vers hexamètres,—auxquels on n’a cependant jamais fait le reproche de ne pas être assez longs.
DÉDICACE A S. M. LA REINE POMARÉ, SOUVERAINE DE L’ILE D’OTAÏTI.—«Madame, j’ignore ce que vous avez l’habitude de donner pour les dédicaces.—Autrefois, en France, le roi donnait une tabatière enrichie de diamants;—il y avait des poëtes qui avaient ainsi un revenu fixe de quatre ou cinq tabatières de rente.—On ne s’informait pas si l’auteur de la dédicace prenait ou non du tabac, parce qu’on était sûr que, ne prît-il pas de tabac, il prendrait néanmoins volontiers des tabatières—enrichies de diamants.
»La tabatière est ici tombée en désuétude;—la dédicace aussi;—les académies en province, qui proposent,—pour de magnifiques prix de trois cents francs,—tant de questions saugrenues à résoudre, devraient bien encourager à des recherches ayant pour but de fixer l’histoire du cœur humain sur ce point: «a-t-on cessé de donner des tabatières après qu’on a cessé de faire des dédicaces, ou a-t-on cessé de faire des dédicaces aux rois depuis qu’ils ne donnent plus de tabatières—enrichies de diamants?»
»Il ne faut pas croire cependant que la source des faveurs royales soit tout à fait tarie et desséchée.
»Le public,—le peuple roi,—est jaloux des autres rois;—par ses trente-trois millions de mains, il donne plus,—chacune ne donnât-elle qu’un liard,—que ne peut donner le prince le plus magnifique.
»Il n’y a donc plus que quelques poëtes, mal avec ledit public,—qui risquent de temps en temps la dédicace.
»Non pas au roi,—ce serait trop hardi.
»Autrefois, pour insulter le roi de France, on allait un peu pourrir à la Bastille;—mais aujourd’hui, pour ne pas l’insulter,—le public vous condamne à mourir de faim.
»C’est pourquoi les plus audacieux—cherchent des objets pour les dédicaces à l’ombre du trône;—M. Fouinet a dédié, il y a quelques années, quelque chose au fils du duc d’Orléans; la duchesse lui a envoyé un porte-crayon en or.—La portière de la maison qu’habite M. Fouinet, à laquelle madame Fouinet a montré le porte-crayon, m’a assuré que le porte-crayon était contrôlé par la Monnaie.
»Le porte-crayon est le présent ordinaire de la duchesse d’Orléans.
»La reine de France—donne des épingles.
»La duchesse de Nemours ne donne rien.
»Personne ne donne de tabatière;—la tabatière est une forme réservée à la munificence personnelle du roi,—lequel n’en donne jamais[K].
»Quelques autres,—comme M. Nisard,—je ne sais, princesse, si vous connaissez M. Nisard,—dédient leurs ouvrages à des princes étrangers, au roi Léopold, par exemple, qui leur donne en échange—son innocente contrefaçon de la croix d’honneur française.
»J’ignore, princesse, quelle forme prendra votre munificence pour répondre à la dédicace que je lui fais de ce volume in-32;—je n’ose espérer votre portrait en pied:—c’est une faveur par trop intime, si, comme l’assurent plusieurs navigateurs, vous ne portez pour vêtement qu’une paire de boucles d’oreilles.
»Je crois donc devoir avertir Votre Majesté que je serais certainement flatté d’une décoration—quoique la vôtre se compose d’un clou de girofle comme on sait:—cela se met dans la sauce, il est vrai, mais c’est un sort commun avec le laurier des poëtes.
»Je serais donc flatté—d’être grand girofle,—à moins cependant que vous n’aimiez autant m’envoyer un peu de bon tabac[L].
»De progrès en progrès, de liberté en liberté, nous en sommes arrivés à ce point que le gouvernement ne permet d’acheter ni de vendre du tabac que dans ses propres boutiques, dans lesquelles il entasse avec soin toutes sortes d’herbes âcres et nauséabondes qu’il nous vend fort cher.
»Vous voulez, grande reine, donner vous et vos États au roi des Français et à la nation française[M].—Vous voulez prendre votre part des bienfaits du régime constitutionnel.—Permettez-moi de vous détailler quelques-uns de ces bienfaits,—et de vous donner ainsi un avant-goût des félicités auxquelles vous et vos sujets vous vous dévouez avec tant d’empressement.
»J’ai l’honneur d’être, madame, de Votre Majesté, etc.
»A. K.»
NOTES SUR LA DÉDICACE.
1 Il faut dire cependant—que j’ai eu une fois dans ma vie l’occasion de demander quelque chose à la famille royale,—c’était pour de pauvres pêcheurs de mes amis,—pour un village entier que le ciel et la mer avaient ruiné;—deux jours après, j’avais reçu des secours pour mes amis.
Tandis que plusieurs amis du peuple auxquels je m’étais adressé en même temps n’avaient pas jugé à propos de me répondre.
2 Le tabac que vend le gouvernement est tellement mauvais, que les fils du roi fument du tabac de contrebande, qu’ils achètent pas bien loin de la rue Vivienne, à Paris.
3 A dire le vrai, je ne suis pas fâché que le peuple français—se trouve un peu roi—et roi constitutionnel, je désire qu’il reçoive à son tour, pendant quelque temps, toutes les avanies qu’il prodigue aux siens depuis une vingtaine d’années.
Il est bon que les épiciers, bonnetiers, marchands d’allumettes chimiques, cessent un moment d’être tyrans pour devenir rois constitutionnels, et trempent un peu leurs grosses lèvres dans les breuvages amers qu’ils font boire à leurs rois.
Mihi demandatis rationem quare
Opium facit dormire,
A cela respondeo
Quia est in eo
Virtus dormitiva.
MOLIÈRE.
Je commencerai, madame, par vous parler d’une invention qui a produit le gouvernement constitutionnel.
Vos sujets ont été bien étonnés la première fois qu’ils ont entendu un coup de fusil et qu’ils en ont vu les résultats.—Leur étonnement n’a pas diminué—quand ils ont vu que ce bruit et cette mort soudaine—se produisaient—en mettant dans un tube une ou deux pincées d’une petite graine noire ressemblant fort à la graine de pavots;—que cette graine, au lieu de germer et de produire des feuilles et des fleurs,—éclatait et allait tuer les gens à de grandes distances,—ressemblant encore en cela à la graine de pavots, qui endort de certaine façon, mais l’emportant de beaucoup sur les qualités de cette graine, en cela que le sommeil qu’elle procure est éternel.
Eh bien, l’invention de cette graine noire,—qui a donné au nombre, à la lâcheté et à l’adresse,—un avantage invincible sur la force et le courage,—cette invention n’est rien en comparaison de celle dont j’ai à vous entretenir.
La première se fait avec du charbon et du salpêtre.—Voici comment on use de la seconde:
Plusieurs milliers d’hommes vont chercher aux coins des bornes, dans les tas d’ordures,—dans les endroits les plus boueux,—tout ce qu’il y a de chiffons misérables, de lambeaux infects, de haillons pourris.—On les entasse dans des caves, on les fait pourrir encore,—puis on en fait une pâte que l’on étale et que l’on fait sécher en feuilles minces.
D’un autre côté,—on concasse un poison violent que l’on appelle noix de galle;—on y mêle un peu d’un autre poison qu’on nomme vitriol,—et on en fait un liquide d’une couleur triste et funeste, de la couleur du deuil et de la mort.
D’autre part, on a rassemblé curieusement les plumes d’un animal, emblème de la sottise, et dont le nom est devenu une injure;—on les taille en forme de dard.—Quand cela est fait,—des milliers de gens—s’établissent sur les tables et se livrent au singulier exercice que voici.
Cette liqueur noire, composée du mélange de deux poisons, est dans un petit vase,—devant eux; ils s’arment de leur harpon de plume d’oie,—et ils se livrent à la pêche de vingt-quatre petits signes qu’ils mettent sécher, à mesure qu’ils les ont pêchés, l’un après l’autre sur les feuilles minces provenant des pourritures diverses dont je vous parlais tout à l’heure,—c’est-à-dire, pour parler plus clairement, que de leur plume d’oie, trempée dans ce poison noir,—ils dessinent sur leur papier vingt-quatre petits dessins, toujours les mêmes, mais dans un ordre différent,—mettant l’un avant l’autre, ou celui-ci après celui-là.
C’est par ce moyen qu’on détruit les religions, qu’on renverse les rois,—qu’on déshonore ou ridiculise les particuliers, qu’on excite les haines, qu’on allume les guerres, qu’on engendre des flots de bile,—et qu’on fait répandre des flots de sang.
C’est bien pis que les caractères magiques, que les signes cabalistiques des sorciers.
Vous voyez un homme qui vit calme, heureux, sans désirs, dans la retraite, à cent lieues de vous;—vous tracez deux ou trois douzaines de ces signes choisis entre les vingt-quatre:—cet homme pâlit, ses yeux s’animent d’un feu sombre; il repousse les caresses de ses enfants,—il cesse d’arroser son jardin, ses fleurs sont flétries,—son dîner est empoisonné, les mets qu’il aime ne lui inspirent plus que le dégoût,—son oreiller est rembourré d’épines;—il est sous des arbres frais, il ne goûte plus la fraîcheur,—il ne sent plus les parfums du chèvrefeuille,—il n’entend plus la voix de la fauvette cachée dans les feuilles;—son chien vient le flatter, il repousse le chien d’un coup de pied;—il n’oserait sortir, tout le monde rirait sur sa route;—il avait commencé un ouvrage avec ardeur, il y avait déposé ses plus doux souvenirs, ses plus fraîches sensations, il jette l’ouvrage au feu;—tout cela parce que vous avez tracé ces maudits signes dans tel ou tel ordre.
Maintenant, regardez ailleurs, à cent lieues d’un autre côté: un pauvre jeune homme, dans une mansarde sans meubles, grignotte quelques mauvaises croûtes de pain;—quelques grosses larmes roulent dans ses yeux,—rougis par les veilles et par la misère;—il n’oserait sortir de chez lui,—il est timide,—de cette timidité des orgueilleux;—il lui semble que tout le monde voit sa misère et y insulte;—d’ailleurs, il trouve qu’on a raison, il est découragé, il ne se sent ni talent ni esprit,—il n’est bon à rien, il ne fera rien.
Prenez alors les mêmes signes dont vous vous êtes servis tout à l’heure:—mettez celui-ci avant celui-là,—bien;—ôtez celui-là d’où il est, rapportez-le ici,—très-bien;—changez de place ces deux autres,—c’est bien cela;—mettez au commencement celui-là qui est à la fin,—mettez à la fin celui-là qui est au milieu,—séparez ces deux-ci par celui-là, mettez cet autre à côté:—on ne peut mieux,—eh bien!
Voyez,—il relève la tête;—les couleurs de la santé, de la vie, de l’espoir, reviennent sur son visage;—il lève les yeux au ciel;—son sang coule à pleine veine, il se sent fort,—il sait qu’il arrivera à son but;—toutes les misères du passé et du présent sont effacées, il ne voit que les gloires et les joies de l’avenir;—son pain dur est plus savoureux que le meilleur salmis de bécasses;—son lit de sangle—devient un moelleux divan recouvert des étoffes les plus riches;—l’eau de sa cruche se change en vin du Rhin;—les belles filles qu’il n’osait regarder dans la rue sont maintenant à lui;—son ouvrage, il le continue avec confiance;—il sort pour qu’on le voie, pour qu’on le salue, pour qu’on l’admire, et il baisse la tête en passant sous la porte cochère, tant il se sent grandi.—Il se baisserait sous le ciel pour ne pas décrocher quelques étoiles.
Voilà, madame, avec quoi et comment on gouverne aujourd’hui le pays.—Il y a beaucoup d’écoles où on apprend aux enfants à tremper des plumes d’oie dans le poison en question et à tracer les vingt-quatre signes;—avec ces vingt-quatre signes,—que tous savent tracer,—on s’attaque, on se fait maigrir, on se blesse les uns les autres,—on renverse et on détruit tout.
Nous allons parler un peu de l’éducation des enfants.
On renferme les enfants au nombre de soixante dans une chambre; on les empêche de jouer à la balle ou à la toupie—jeux de leur âge—pour leur faire apprendre les belles-lettres, qui sont les récréations de l’âge mûr.
On leur fait passer huit années d’ennui, de chagrin, de pleurs, de privations,—pour leur apprendre une langue que personne ne parle plus sur toute la surface de la terre.
De telle sorte que le but de l’éducation, le résultat de ces années de tristesse et de travail—est de se trouver à vingt ans beaucoup moins habile que ne l’était un jeune Romain à six ans.
On a trouvé singulier que Caton s’avisât d’apprendre le grec dans un âge avancé.—Il est, selon moi, bien plus singulier qu’on force de pauvres petits enfants à apprendre le latin.—Caton apprenait le grec parce qu’il avait envie de le savoir—et d’ailleurs il y avait encore des Grecs.
L’éducation consiste tout entière dans le langage;—on récompensera l’enfant qui dépeindra la débauche en beau style; celui qui exprimerait, avec des solécismes, les plus nobles et les plus purs sentiments, aurait nécessairement des pensums et serait mis en retenue.
On vous fait traduire toutes les vertus républicaines;—on ne vous parle pendant huit ans que de république;—on vous fait admirer Mucius Scævola. D’autre part—on ne vous apprend qu’à écrire de belle prose et à faire des vers.
Après quoi, ceux qui sont trop poëtes meurent de faim dans les greniers; ceux qui sont trop républicains meurent dans les rues—en prison ou au bagne:—aussi, parmi ces enfants devenus hommes,—tout ne consiste-t-il qu’en paroles.
Qu’un procureur du roi passe dix ans—à envoyer le plus possible les gens au bagne ou à l’échafaud, que pendant dix ans il s’efforce de faire condamner trois innocents contre deux coupables, et cela avec la même ardeur,—il n’en sera pas moins considéré;—mais qu’il s’avise d’écrire homme sans h—omme,—il est perdu, il ne peut plus se montrer,—on le désigne du doigt,—il faut qu’il change de nom et qu’il quitte la ville;—il vaut mieux, pour sa fortune et sa considération, qu’il fasse couper la tête à un homme sur l’échafaud—que de lui retrancher une lettre sur le papier.
Parlons un peu, madame, du gouvernement.
Un droguiste qui voudrait se faire bonnetier ferait hausser les épaules à tous les bonnetiers de son quartier. «Eh? s’écrierait-on de toutes parts, où a-t-il appris notre état? quand s’en est-il occupé,—et comment veut-il le faire s’il ne l’a pas appris?»
Mais qu’un droguiste ou qu’un bonnetier ait amassé une fortune suffisante—dans les raccourcissantes préoccupations du commerce qui consistent à payer les choses au-dessous de leur valeur et à les revendre au-dessus,—il aspire à gouverner son pays, et personne ne le trouve mauvais.
Notez qu’il ne s’avise de cela qu’à l’âge où ses facultés s’effacent au point qu’il n’est plus capable de tenir sa maison comme par le passé.—Ses enfants alors et ses gendres craignent qu’il ne patauge d’une manière désastreuse dans ses affaires, et ils lui font venir l’idée d’être député.—Peu leur importe qu’il aille porter sa part de sottises dans l’administration du pays,—pourvu qu’il ne fasse plus de fautes dans l’achat et la vente du coton.
Certes, si un homme de cinquante ans était venu trouver M. Ganneron ou M. Cunin-Gridaine—et avait dit à l’un: «Je veux être épicier,»—ou à l’autre: «Je me destine à la fabrication des draps,»—M. Ganneron ou M. Gridaine aurait dit à cet homme:
—Mon bon ami, vous êtes-vous occupé de la partie?
—Non, monsieur, aurait-il répondu.
—Alors, mon bon ami, vous êtes fou.
Eh bien, M. Ganneron et M. Cunin ont passé leur jeunesse et une bonne moitié de leur âge mûr dans les préoccupations de l’épicerie et de la fabrication des draps.—Après quoi un jour ils se sont mis dans le gouvernement,—l’un comme député, l’autre comme ministre.
Il n’y a pas un seul métier pour lequel on n’exige un apprentissage:—un maçon,—un coiffeur,—un cordonnier,—apprennent leur état.—Mais le Français qui, autrefois, se contentait de naître malin,—naît aujourd’hui profond politique et parfaitement capable de gouverner son pays,—ce talent lui vient si bien tout seul, qu’en attendant les occasions de l’exercer il fait comme les chevaux qu’on va lancer sur l’hippodrome, il s’amuse à galoper en sens contraire du chemin qu’il a à parcourir.
Il s’occupe en attendant l’âge ou le cens,—de toutes les choses qui n’ont aucun rapport avec la politique.
On ne tient aucun compte des connaissances spéciales, tel ministre passe de l’intérieur aux affaires étrangères ou aux finances.—M. Thiers n’a pas été bien loin de prendre le portefeuille de la guerre, et c’est parce qu’on n’a pas voulu le lui confier qu’il n’a pas eu celui des finances.
La Chambre des députés—c’est-à-dire le véritable gouvernement du pays—se compose donc, pour les deux tiers, d’épiciers retirés, de bonnetiers fatigués, de rôtisseurs fourbus, d’étuvistes édentés, de marchands de vin usés;—l’autre tiers, à très-peu d’exceptions près, est formé d’avocats—accoutumés à plaider sur tous les sujets le pour ou le contre, souvent même le pour et le contre.
Mais en ce moment, madame, la France vous présente un aspect assez curieux:—on prépare des élections générales;—il s’agit, pour les uns, de se faire réélire; pour les autres, d’arriver à la députation.
Certes, à voir la quatrième page de tous les journaux sans cesse remplie de remèdes pour les maladies les plus horribles,—on pourrait croire que la France est un pays particulièrement malsain, qui ne produit que des êtres chétifs et livrés aux maux les plus variés, aux affections les plus déplorables et les plus dégoûtantes.—Mais, quand on lit les autres pages, on est bien consolé, en voyant les professions de foi des candidats,—de quel fervent amour de la patrie tout le monde est ici possédé,—avec quel désintéressement, quelle abnégation—on se résigne à la députation!
C’est partout le même langage et les mêmes vertus,—à proprement parler, il n’y a, pour tous les candidats, qu’une seule et même profession de foi.
C’est celle exactement—que font sur les places publiques les arracheurs de dents,—les extirpateurs de cors, les destructeurs de punaises.
«Ce n’est pas leur intérêt particulier qui les attire sur cette place; non, messieurs, c’est l’amour de l’humanité, c’est l’amour de la patrie!—c’est pour faire profiter leurs compatriotes de ce précieux citoyen,—qui va ramener l’âge d’or, proscrire les abus,—diminuer les impôts, etc.
«Et combien le vends-tu?—Je ne le vends pas vingt sous—je ne le vends pas dix sous, messieurs,—je ne le vends pas, je le donne.»
Que l’antiquité vienne donc encore nous parler de son Décius,—qui se jette à cheval dans un gouffre pour sauver la république;—nous avons en ce moment sept ou huit cents Décius—qui, pour sauver la France,—se pressent, se bousculent, se battent comme des crocheteurs aux bords du gouffre—où leur patriotisme et leur dévouement les précipitent;—mais l’ardeur de tous est la même,—et comme le gouffre ne peut contenir qu’un nombre fixe de victimes,—il n’est pas de moyen qu’on n’emploie pour supplanter les autres qui veulent aussi se dévouer,—les crocs-en-jambe,—les coups portés par derrière,—etc.—Heureuse France!
Je me rappelle un bal masqué où il se trouva vingt-deux polichinelles;—c’est un peu l’aspect que présentent les candidats;—ils ont tous pris le même costume,—la robe blanche et sans tache des candidats de l’antiquité;—les mêmes paroles,—le même masque;—tous les intérêts particuliers se transforment en intérêts du pays;—c’est bien l’histoire de mes vingt-deux polichinelles. Celui-ci, cependant, veut être député pour quitter sa province et son ménage;—celui-là veut avoir la croix;—cet autre une place:—tout cela s’appelle, pour l’instant, dévouement et intérêt du pays. Vingt-deux polichinelles!
Les électeurs sont comme le public des théâtres;—il leur faut du commun;—il faut que le candidat ressemble à un type de candidat qu’ils ont dans la tête.
Quelque chose d’indépendant en paroles,—quelque chose qui fasse de l’opposition,—mais sans succès,—parce que l’électeur ne veut pas de révolution ni d’émeute.—Il aime la provocation, mais il n’aime pas le combat.
Aussi les républicains, dans leurs professions de foi, se font doux comme des moutons;—leur drapeau n’est plus rouge, il est rose.
Les candidats du ministère mettent au contraire leur chapeau sur l’oreille et font les crânes et les tapageurs;—ils ont de grandes cannes—et font la grosse voix.
Le ministère a permis à ses candidats de s’élever contre le droit de visite;—l’opposition a autorisé les siens à ne pas s’élever contre le recensement, dont elle a tant fait de bruit.
La profession de foi est ce qui se crie sur les toits, ce qui s’imprime;—mais les candidats sont loin de se fier à ce programme de leurs vertus,—ils ont soin de caresser tout bas les vices de leurs commettants.—Ils achètent les voix une à une, l’opposition par des promesses et des menaces,—le ministère par des promesses et des à-compte. Une fois ces marchés passés à voix basse,—on met tout haut la chose aux enchères;—les professions de foi servent alors de prétexte;—celui qui a obtenu une bourse dans un collége pour son fils, ou un bureau de tabac pour lui-même, ne peut pas dire que c’est pour cela qu’il vote de telle ou telle manière. Il choisit dans la profession de foi de son candidat la phrase la plus ronflante—et il dit «Voilà pourquoi je vote pour lui.»
Un spectacle qui ne manque pas non plus de gaieté, c’est l’attitude des journaux au moment des élections.
Les professions de foi de tous les candidats sont identiquement les mêmes.
UN JOURNAL DE L’OPPOSITIONS:
«Voici, vous dit-il,—la profession de foi du candidat de l’opposition, de M. Évariste Bavoux:
«Nous voulons au dedans la sage répartition des impôts,—le règne des lois et le progrès.
»Au dehors, la force et la dignité.»
»Ces nobles paroles, ajoute le journal, sont une garantie plus que suffisante,—tous les patriotes doivent voter pour M. Bavoux.»—Voici maintenant ce que dit M. Chevalier;—comparez et jugez:
«Nous voulons au dedans la sage répartition des impôts,—le règne des lois et le progrès.
»Au dehors, la force et la dignité.»
«Certes, si c’est avec de telles paroles, respirant le servilisme et le dévouement au ministère, que M. Michel Chevalier croit abuser les électeurs, il est dans une erreur dont nous devons l’avertir.—Les électeurs comprennent à demi-mot et traduisent la profession de foi de M. Michel Chevalier par soutenir le ministère de l’étranger,—l’aider à augmenter encore les impôts—et voter pour le droit de visite.
»M. Chevalier n’est pas pour M. Bavoux un concurrent sérieux.»
UN JOURNAL MINISTÉRIEL:
«Nous donnons la profession de foi de M. Michel Chevalier;—ce sont de nobles paroles.—L’élection de M. Chevalier est certaine.
«Nous voulons, dit M. Michel Chevalier,—au dedans, la sage répartition des impôts,—le règne des lois et le progrès.
»Au dehors, la force et la dignité.»
»On s’expliquera facilement l’échec assuré de M. Bavoux en comparant sa profession de foi à celle de M. Michel Chevalier.
»La voici:
«Nous voulons, au dedans, la sage répartition des impôts,—le règne des lois et le progrès.
»Au dehors, la force et la dignité.»
»C’est le langage audacieux du désordre et de l’anarchie.—Les électeurs en feront justice.»
Quelques personnes désœuvrées se rassemblent dans diverses salles de concert,—chez M. Herz, chez M. Érard,—non pour y entendre ou y faire de la musique,—mais pour y proposer divers rébus aux candidats.—C’est, pour le candidat, une situation analogue à celle d’Œdipe devant l’énigme du sphinx; s’il ne devine pas, il est mis en pièces.
Cependant, les phénomènes que j’ai déjà signalés reparaissent dans les journaux—qui ont à remplir à quelque prix que ce soit—la place réservée d’ordinaire aux débats des Chambres.—On attribue à divers cochers de fiacre contemporains certaines actions que nous avons autrefois vues en thème attribuées à Épaminondas ou à Périclès.
On rend compte de livres envoyés au journal il y a sept ou huit mois.
On annonce un concert qui a eu lieu l’hiver dernier—et dont le bénéficiaire n’a jamais pu obtenir une mention en temps utile, comme on dit au Palais.
Voici encore deux de ces histoires qu’on peut retrouver tous les ans dans les journaux à la même époque:
«Une femme de trente-huit ans est accouchée à Caen, le 14 mai, de son vingtième enfant, en second mariage. Sa fille aînée a épousé le frère de son second mari; elle se trouve donc la belle-sœur de sa fille, qui a un enfant de trois ans; l’accouchée est la grand’mère et la tante de l’enfant, sa fille devient la tante de son frère, et le nouveau-né devient oncle de sa tante et frère de son cousin germain.»
«EURE.—Dernièrement, un enfant de trois ans est tombé dans l’Avre, éloigné de tout secours. Fort heureusement, un chien qui était avec lui se précipite à l’eau et ramène sur la rive ce pauvre enfant. L’animal avait mis une telle prudence dans cet acte instinctif, qu’on n’a pas même retrouvé l’indice de ses crocs sur le bras de l’enfant, qu’il avait saisi pour le retirer de la rivière.»
N. B.—L’année passée, l’enfant était tombé dans la Marne.
Nous conseillons la Nièvre pour l’année prochaine: c’est une rivière encore vierge de belles actions.
Il n’est pas de recueil de vers de jeune homme—Premières rimes, Fleurs d’Avril, Premiers élans, etc., etc.,—premiers essais si méprisés, d’ordinaire, dans les bureaux de journaux, qui n’obtienne en ce moment une mention honorable.
C’est la belle saison pour se livrer fructueusement à des actions recommandables.—En temps ordinaire, les journaux n’en disent mot;—mais pour le moment, sauvez la vie à une mouche qui se noie;—dites à un passant: «Monsieur, vous allez perdre votre foulard;»—avertissez une femme que le cordon de son soulier est dénoué,—vous voyez votre nom en toutes lettres dans les feuilles publiques avec le récit de votre belle action et un convenable éloge d’icelle.
Les journaux se sentent pris d’un goût subit pour les sciences,—pour l’agriculture,—pour tout ce qu’on trouve dans les recueils spéciaux et qui fournit des lignes.
Voici, par exemple, une histoire qui reparaît tous les ans à la même époque, c’est-à-dire dans l’intervalle d’une session à l’autre,—en même temps que les centenaires, les veaux à deux têtes,—les détails circonstanciés d’incendies dans des pays qui n’existent pas, etc.
«Un monsieur qui est en ce moment à Bruxelles, et qui s’appelle le baron Frédéric d’A..., a l’honneur d’exposer au public qu’étant doué d’un talent de conversation fort distingué, nourri d’études solides (ce qui devient de plus en plus rare), ayant recueilli dans ses nombreux voyages une foule d’observations instructives et intéressantes, il met son temps au service des maîtres et maîtresses de maison, ainsi que des personnes qui s’ennuieraient de ne savoir avec qui causer agréablement.
»Le baron Frédéric d’A... fait la conversation en ville et chez lui. Son salon, ouvert aux abonnés deux fois par jour, est le rendez-vous d’une société choisie (vingt-cinq francs par mois). Trois heures de ses journées sont consacrées à une causerie instructive, mais aimable. Les nouvelles, les sujets littéraires et d’arts, des observations de mœurs où domine une malice sans aigreur, quelques discussions polies sur divers sujets, toujours étrangers à la politique, font les frais des séances du soir.
»Les séances de conversation en ville se règlent à raison de dix francs l’heure. M. le baron Frédéric d’A... n’accepte que trois invitations par semaine, à vingt francs (sans la soirée). L’esprit de sa causerie est gradué selon les services. (Les calembourgs et jeux de mots sont l’objet d’arrangements particuliers.)
»M. le baron Frédéric d’A... se charge de fournir des causeurs convenablement vêtus pour soutenir et varier la conversation, dans le cas où les personnes qui l’emploieraient ne voudraient pas avoir l’embarras des répliques, observations ou réponses. Il les offre également comme amis aux étrangers et aux particuliers peu répandus dans la société.»
Cette plaisanterie a été inventée il y a six ans par Gérard, l’auteur de la traduction de Faust,—un jour que nous mangions ensemble du macaroni fait par Théophile Gautier.
Je n’ai pas encore vu cette année le serpent de mer,—mais il ne peut tarder à faire son apparition annuelle;—le serpent de mer a été imaginé par Léon Gozlan, je crois, il y a treize ou quatorze ans.—Depuis ce temps, les journaux en ont annoncé une nouvelle apparition chaque année,—toujours entre deux sessions.
Pour en revenir aux élections,—selon les journaux de l’opposition, toutes les candidatures hostiles au gouvernement sont assurées;—les amis du ministère n’ont aucune espèce de chance;—d’après les journaux ministériels, les candidats de l’opposition n’ont aucun succès à attendre, et ne sont pas même des rivaux sérieux pour les conservateurs.
On appelle conservateurs—ceux qui sont aux affaires, qui tiennent les places et l’argent et voudraient les conserver:—cela, dans les journaux du parti, est représenté comme une vertu civique.
On appelle indépendants ceux qui voudraient les places et l’argent,—qui attaquent les places, les abus, l’argent, les sinécures, non pour les détruire, mais pour les conquérir, et qui, à mesure qu’ils arrivent, deviennent les conservateurs les plus énergiques et les plus féroces.
Selon les journaux ministériels, tous les candidats de l’opposition sont des anarchistes, des gens sans portée, des brouillons,—en un mot, tout ce qu’étaient, sous la Restauration, les gens appelés aujourd’hui conservateurs.
Selon les journaux de l’opposition, tous les candidats conservateurs sont des gens gorgés d’or, abreuvés de la sueur du peuple et ignorant complètement l’orthographe.
Or, conservateurs ou indépendants,—les journaux de toutes les couleurs, de toutes les nuances, sont d’accord sur ceci: c’est que la presse a toujours raison.
Il n’y a pas un journal cependant dont un autre journal ne dise,—ou qu’il est vendu au pouvoir,—ou qu’il veut rétablir la guillotine en permanence.
La presse en général ne souffre pas d’appel de ses décisions, comment cependant de tant de journaux vendus, absurdes, féroces (d’après ses propres paroles), former une presse noble, indépendante, courageuse,—désintéressée,—amie de la nation, qu’elle prétend être?—Comment faire un édifice de marbre avec de la boue et du sable?—C’est une observation que je leur soumets.
Il se fait en ce moment pour les élections une alliance qu’il m’est impossible de ne pas trouver singulière:—c’est celle des républicains et des légitimistes.
C’est une alliance bizarre et fondée sur ceci: le parti qui est le plus fort est évidemment le parti conservateur.—Le parti légitimiste, livré à ses propres forces, ne peut espérer le renverser;—le parti républicain est dans la même situation,—mais tous deux réunis peuvent l’emporter sur le parti conservateur.—Le parti conservateur une fois abattu, les deux partis alliés se sépareront, prendront du champ et se battront entre eux.
Ils ne se réunissent provisoirement que pour conquérir le champ de bataille où chacun des deux alliés espère écraser l’autre.
Quel que soit le résultat des élections,—tous les candidats, dont les deux tiers à peu près n’ont pour but que de renverser le roi Louis-Philippe,—sont prêts à lui prêter le serment de fidélité exigé par la loi.
Il n’y a donc d’aucun côté—ni bonne foi, ni probité, ni convictions sérieuses.
Sans parler des ruses, des perfidies, des intrigues de toutes sortes,—sans parler de la corruption qu’emploient tous les partis.
C’est la plus sale cuisine qu’on puisse imaginer;—pendant ce temps le pays est encore plus embarrassé que celui qui tient la queue de la poêle,—car c’est lui qu’on fait frire.
Et—des gens m’écrivent chaque mois pour me reprocher de ne pas prendre de couleur, de n’appartenir à aucun parti;—montrez-m’en un qui soit honnête—et nous verrons.
Les couleurs politiques sont comme les couleurs du peintre, elles n’ont qu’une surface mince, et cachent toutes la même toile.
En peinture,—grattez le rouge,—le blanc,—le vert,—le bleu: vous trouverez la toile—et la même toile.
En politique,—grattez les rouges,—les verts,—les bleus,—vous trouverez des ambitieux, des vaniteux, des avides.
Il s’imprime en ce moment—assez et plus qu’assez de journaux, de brochures, de revues, de pamphlets, de circulaires, de comptes rendus, de lettres, de professions de foi, etc., etc.
Tout cela est au service des ambitions, des orgueils, des avidités dont je vous parle,
Il n’y a que ce petit livre qui vous dise la vérité.
Mais on ne le reconnaîtra que plus tard, quand une autre folie aura remplacé celle d’aujourd’hui et permettra de la juger.
Continuez,—reine Pomaré,—à demander pour votre peuple et pour vous—les bienfaits du gouvernement constitutionnel.
Pour moi, je vous ai avertie,—il ne me reste qu’à me dire itérativement de Votre Majesté le très-humble et très-obéissant serviteur.
Certes,—on a bien dit des choses contre certains musiciens et certains instruments,—contre la clarinette, qui rend sourds ceux qui l’entendent et aveugles ceux qui en jouent, contre les trompes de chasse—qui se disent de l’une à l’autre,—depuis si longtemps, que le roi Dagobert a mis sa culotte à l’envers,—ce qui a nécessairement donné à M. Sudre l’idée première de son télégraphe musical.
Contre l’orgue de Barbarie, dans lequel on a l’air de moudre un air—comme on moud du café;—mais je ne sais rien de plus terrible contre les instruments de cuivre que ce qu’on trouve dans un journal anglais:
«On vient d’imaginer, pour les régiments, un instrument pour la marque.»
Cet instrument, substitué au fer brûlant, est en cuivre, et représente la lettre D. Cette lettre est percée d’une multitude de trous, à travers chacun desquels le mouvement d’un ressort fait sortir autant d’aiguilles acérées.
Après avoir appliqué l’instrument sur le bras ou dans le creux de la main du déserteur, selon que le porte la sentence, on fait, à l’aide d’une pression, sortir des pointes qui pénètrent dans l’épidermie à la profondeur requise, et y tracent l’empreinte sanglante de la lettre D. Pour rendre la marque indélébile, on frotte la plaie avec une brosse imbibée d’indigo en poudre et d’encre de la Chine délayée dans une quantité d’eau suffisante.
D’après le règlement, la marque ne peut être infligée qu’en présence de la troupe rassemblée sous les armes, et sous les yeux du chirurgien, par le trompette-major pour la cavalerie, et par le musicien qui joue du cor dans l’infanterie.
Les joueurs de cor—et de trompette remplacent le bourreau!
Cette année sera tristement célèbre par les grandes catastrophes et les accidents sans nombre qui ont frappé tous les pays. Mais, au milieu des massacres, des incendies, des orages, des tempêtes et des tremblements de terre, les trois derniers jours de la première semaine du mois de mai doivent marquer parmi les jours néfastes, parce qu’ils rappellent les trois plus grands malheurs de l’année: 6 mai, l’incendie de Hambourg laisse sans asile vingt-deux mille habitants; le 7 mai, le tremblement de Saint-Domingue écrase dans la ville du Cap dix mille personnes sur une population de quinze mille; et le 8 mai, l’événement du chemin de fer de Versailles jette dans le deuil deux cents familles, et porte l’effroi et l’inquiétude dans toutes les provinces. On trouverait difficilement le triste pendant de ces trois journées.
Un des prétextes sous lesquels on m’écrit le plus habituellement des injures,—c’est qu’il m’arrive parfois de parler un peu de moi. J’ai essayé de prendre ce reproche en considération—et de suivre le conseil qu’on me donnait en même temps,—c’est-à-dire d’en laisser parler les autres;—j’avouerai franchement que je ne suis pas parfaitement satisfait de l’épreuve.
En effet, sans parler de ceux qui ne m’aiment pas—et qui m’appellent «ami du château,» je n’ai pas fort à me louer de ceux qui n’ont pour moi que des sentiments de bienveillance.—L’éditeur Souverain—a fait imprimer une fois à la quatrième page des journaux une annonce dans laquelle j’étais traité d’arc-en-ciel.
Un autre éditeur—y fait dire (toujours à la quatrième page) que je suis médisant, cancanier et un peu venimeux.
Il y a un brave homme qui gagne sa vie à vendre mes petits livres, et qui fait mieux que cela encore.
Si je suis éloigné de Paris,—si je pêche des maquereaux à Étretat ou des sardines à Sainte-Adresse, si le volume arrive un peu trop tard,—ce pauvre homme s’inquiète, conçoit contre moi une vive malveillance,—et commence à dire à tout venant que les Guêpes ne paraissent plus,—que l’on ne sait pas où je suis, etc., etc.
Cela ne le console que pendant les deux ou trois premiers jours de retard;—au quatrième, il dit aux gens qu’il rencontre: «Il paraît que les Guêpes se sont arrangées avec le ministère.» Le lendemain, il sait le chiffre de ma honte: «l’auteur reçoit trois mille francs par an.»
—Ah! ah!
—Oui, c’est M. Cavé qui a arrangé l’affaire.
—Mais cependant je ne vois pas qu’il soit bien complaisant pour le ministère...
—Aussi on a suspendu la pension.
—Alors il s’est vendu pour l’honneur?—c’est singulier!
—Vous savez qu’il est très-bizarre.
Le surlendemain,—ce n’est plus trois mille, mais six mille francs que je reçois par an.—Ce mois-ci,—diverses circonstances retardent l’envoi du manuscrit, je suis persuadé que ma subvention, que le prix de mon infamie, est monté à un chiffre qui pourrait me tenter.
Les gens qui ont lu les différentes sottises que quelques journaux ont écrites contre moi—seraient bien désappointés si, par hasard, ils me rencontraient.
Comment reconnaître en effet un ami du château,—un familier du duc d’Orléans,—un écrivain vendu au pouvoir, dans un homme qui vit seul au bord de la mer,—qui a le visage brûlé par le soleil, les mains durcies par la bêche et par la rame,—que l’on trouverait mêlé avec les autres pêcheurs,—vêtu comme eux,—les aidant à mettre les bateaux à la mer,—ou à virer au cabestan—pour les monter sur la terre,—quand la mer est en colère.
Dans le plus dur pêcheur de crevettes de la commune.
Dans un homme qui, si on lui demandait ses papiers,—n’aurait à présenter que celui dont voici la copie exacte:
FRANCE.
POLICE DE NAVIGATION.
Nom du navire, n. 7.
L’ARSELIN. Tonnage,
Nom du patron, »95/100.
ALPHONSE KARR.
Congé valable pour un an.
LOUIS-PHILIPPE, ROI DES FRANÇAIS, à tous ceux qui les présentes verront, salut.
«Vu les articles 2-4-5-11 et 22 de la loi du 27 vendémiaire an XI,—et l’article 5 de l’ordonnance du 23 juillet 1838;
»Nous déclarons qu’il est donné congé au sieur Alphonse Karr de sortir du port avec le bateau nommé l’Arselin,—à charge par ledit sieur de se conformer aux lois et règlements de l’État;—ledit navire a été reconnu du tonnage de—»tonneaux—quatre-vingt-quinze centièmes,—non ponté,—deux mâts,—et il est actuellement attaché au port de Fécamp.
»Prions et requérons tous souverains, États, amis et alliés de la France et leurs subordonnés, mandons à tous fonctionnaires publics, aux commandants des bâtiments de l’État, et à tous autres qu’il appartiendra,—de le laisser sûrement et librement passer avec son bâtiment,—sans lui faire ni souffrir qu’il lui soit fait aucun trouble ni empêchement quelconque,—mais, au contraire, de lui donner toute faveur, secours et assistance partout où besoin sera.
»Reçu soixante-quinze centimes.»
Certes, voilà qui n’est pas cher! protégé par tant d’États, de souverains, d’officiers publics, de fonctionnaires—et vaisseaux de l’État pour soixante-quinze centimes.
Je donnerais volontiers soixante-quinze autres centimes pour être protégé comme écrivain aussi bien que je le suis comme pêcheur;—malheureusement il n’en est pas ainsi,—j’en raconterai une autre fois—une preuve convaincante.
AM RAUCHEN.—L’amour est comme ces arbres à l’ombre desquels meurt toute végétation.—L’homme qui aime une femme, non-seulement n’aime rien autre chose, mais finit par ne rien haïr non plus; c’est en vain qu’il cherche dans les replis de son cœur toutes les préférences, toutes les sympathies, toutes les répugnances, tout cela est mort, mort d’indifférence.
Il faut qu’un jeune homme—jette ses gourmes,—qu’il fasse un poëme épique en seconde.
Qu’il porte des souliers lacés, dissimulés par des sous-pieds très-tirés, des éperons si longs qu’on devrait, pour la sûreté des passants, y attacher de petites lanternes et crier: «Gare!»—qu’il s’écrive à lui-même des lettres de comtesse et se les envoie par la poste;—qu’il ait pour ami un acteur de mélodrame et le tutoie très-haut dans la rue;—qu’il mette un œillet rouge à sa boutonnière pour simuler à vingt pas le ruban de la croix d’honneur; qu’il parle de créanciers et de dettes qu’il n’a pas; qu’il plaisante beaucoup sur les femmes et sur l’amour, tandis que le moindre geste de la femme de chambre de sa mère le fait pâlir ou devenir cramoisi, et que le son de sa voix le fait frissonner;—qu’il appelle, en parlant d’eux, tous les hommes remarquables de l’époque simplement par leur nom sans y joindre le monsieur;—qu’il se dise désillusionné quand il n’a encore rien vu de la vie;—qu’il parle avec dédain de l’amour, de l’amitié, de la vertu, à cette riche époque de l’existence où le cœur, gonflé de bienveillance et d’exaltation, laisse déborder toutes les tendresses et tous les beaux sentiments;—qu’il prétende fumer avec le glus grand plaisir des cigares violents qui lui font vomir, dans une allée écartée du jardin, jusqu’aux clous de ses souliers;—qu’il parle avec un enthousiasme grotesque des choses à la mode qu’il ne sent pas, et cache avec soin les beaux et vertueux enthousiasmes de son âge;—qu’il vole dans les maisons des cartes de visite de personnages qu’il n’a jamais vus—et les accroche à sa propre glace, pour donner à son portier et à sa femme de ménage—une haute opinion de ses relations;—qu’il parle tout haut avec un ami qu’il rencontre au théâtre ou à la promenade,—et ne lui dise rien qui l’intéresse,—toute la conversation n’ayant d’autre but que d’être entendu des promeneurs et des spectateurs sur lesquels on veut faire de l’effet;—qu’il porte un lorgnon avec des yeux excellents;—qu’en parlant de ses parents, il les appelle ganaches, quand, le matin même, trouvant dans la chambre de sa mère un de ses vêtements tombé sur un tapis, il l’a baisé en le ramassant précieusement;
Toutes choses dont les gens les plus sensés, les meilleurs, les plus spirituels, trouveront quelques-unes dans leurs souvenirs.
Je ne parle pas de ceux qui recommencent ces sottises toute leur vie;—ce ne sont plus des gourmes: c’est la teigne.
Il n’y a rien d’égal à la petitesse de l’homme, si ce n’est sa vanité.—Il a jugé à propos de se créer un Dieu;—de lui imposer ses passions,—de le mêler à ses querelles,—de lui donner sa sotte figure,—de l’affubler de vêtements roses et bleus;—il existe des discussions écrites où deux auteurs soutiennent deux opinions touchant la chevelure de Dieu.—L’un, dont j’ai oublié le nom, prétend qu’elle est rousse;—l’autre, l’historien Josèphe, soutient qu’elle est couleur noisette.
Il y a des hommes qui ont protégé Dieu—contre d’autres hommes,—et qui les ont brûlés pour les forcer de croire.
Mais ce qui me semble le plus singulier, c’est quand un homme croit avoir offensé Dieu.
L’homme qui ne peut anéantir ni une goutte d’eau ni un grain de poussière,—lui, toujours enfermé dans les mêmes passions, dans les mêmes joies, dans les mêmes douleurs.
O homme! mon pauvre ami, avec quelles armes penses-tu offenser Dieu,—et quelle est donc sa partie vulnérable? a-t-il, comme Achille, quelque bout de talon qu’il ait négligé de rendre éternel?
O homme! Dieu est tout ce qui est; Dieu est la mer, le ciel, et les étoiles;—Dieu est la terre et l’herbe qui la couvre;—Dieu est à la fois les forêts et le feu qui dévore les forêts;—Dieu est l’amour qui rend les tigres caressants, et qui force les papillons à se poursuivre dans les luzernes,—et l’amour des fleurs qui se fécondent en mêlant leurs parfums;—Dieu est les hommes qui pourrissent dans la terre et les violettes qui tirent leurs couleurs et leurs parfums de la putréfaction des hommes;—Dieu est l’air bleu, les nuages, le soleil,—les hautes montagnes—et les insectes qui vivent huit cents dans une goutte d’eau.
Et tu crois offenser Dieu! tu crois offenser Dieu! mais regarde celui qui, selon toi, a le plus offensé Dieu,—le soleil cesse-t-il de caresser son front?—les parfums des fleurs deviennent-ils fétides pour lui?—l’eau des fleuves recule-t-elle devant ses lèvres sèches?—les fruits deviennent-ils de la cendre dans sa bouche?—l’herbe jaunit-elle sous ses pieds? Non, pas que je sache.
Dieu t’a jeté dans la vie et t’a renfermé dans des limites infranchissables;—ta chaîne te permet de cueillir quelques fleurs à droite et à gauche et de te piquer les doigts à leurs épines, mais il ne t’en faut pas moins parcourir la même route que ceux qui t’ont précédé et ceux qui te suivront;—il te faut mettre tes pieds dans l’empreinte de leurs pieds.
Toi-même tu es en Dieu,—mais tu es moins que n’est un grain de sable dans la mer.
Et cependant te figures-tu ce que serait la révolte d’un grain de sable—dans les profondeurs de l’Océan?
Les femmes n’aiment réellement que les hommes qui sont plus forts qu’elles.
Car, si leur plaisir le plus vif est de plaire et de commander,—leur bonheur est d’aimer et d’obéir.
En général, les rêveries des femmes ne sortent guère des espaces réels;—il faut que toute idée puisse se traduire à leurs yeux par une forme visible.—Pour les conduire au ciel, Dieu doit faire la moitié du chemin;—leur religion est l’amour pour un Dieu fait homme.
Il ne faut croire l’indulgence des gens que lorsqu’elle s’exerce dans les choses qui leur sont personnelles.—Tel homme se prend de pitié pour un empoisonneur,—pour un assassin,—vous le croyez indulgent;—attendez pour le juger qu’on lui marche sur le pied dans une foule,—ou qu’on casse par maladresse—une de ses tasses du Japon.
La lune montait au ciel derrière les peupliers,—un rossignol fit entendre ces trois sons graves et pleins sur la même note,—prélude ordinaire de son hymne à la nuit et à l’amour.
LE ROSSIGNOL. La lune monte au ciel en silence,—le travail,—l’ambition,—l’avidité, sont endormis,—ne les réveillons pas;—ils ont pris tout le jour, mais la nuit est à nous.
Beaux acacias dont les panaches verts s’étendent sur nos têtes, secouez vos grappes de fleurs blanches, arrosez la terre de vos douces odeurs.
Brunes violettes, roses éclatantes, le parfum que vous ne dépensiez le jour qu’avec avarice,—exhalez-le de vos corolles, comme les âmes exhalent leur parfum, qui est l’amour.
Les lucioles se cherchent dans l’herbe, ils semblent voir des amours d’étoiles tombées du ciel.
LA CHOUETTE. Il n’y a dans l’année que quelques nuits comme celle-ci. Il n’y a que quelques étés dans la jeunesse. Il n’y a qu’un amour dans le cœur.
Tout est envieux de l’amour, et le ciel lui-même, car il n’a pas de félicités égales à donner à ses élus.
Le malheur veille et cherche;—cachez votre bonheur, soyez heureux tout bas.
Tout bonheur se compose de deux sensations tristes: le souvenir de la privation dans le passé, et la crainte de perdre dans l’avenir.
LE ROSSIGNOL. Beaux acacias, dont les panaches verts s’étendent sur nos têtes, secouez vos grappes de fleurs blanches, arrosez la terre de vos douces odeurs.
Chèvrefeuilles, jasmins, cachez sous vos enlacements les amants qui vous ont demandé asile. Faites-leur des nids de fleurs et de parfums.
LA CHOUETTE. Le malheur veille et cherche, cachez votre bonheur, soyez heureux tout bas.
Et toi, l’amoureux, tes yeux auront perdu leur éclat.
Soyez heureux bien vite, car toi, la belle fille, bientôt le duvet de pêche de tes joues sera remplacé par des rides.
LE ROSSIGNOL. Qu’est-ce que le passé, qu’est-ce que l’avenir? les rudes épreuves de la vie ne payent pas trop cher une heure d’amour.
Mille ans de supplice pour un baiser,
LA CHOUETTE. Cette existence qui déborde de vos âmes, vous en deviendrez avares,—et vous la cacherez dans votre cœur comme si vous enfouissiez de l’or.
Vos mains sèches se toucheront, sans faire tressaillir votre cœur,—vous ne vous rappellerez cette nuit d’aujourd’hui, si vous vous la rappelez jamais, que comme une folie, une imprudence, et vous frémirez de l’idée que vous auriez pu vous enrhumer,—puis vous mourrez.
LE ROSSIGNOL. Oui, nous mourrons, mais la mort n’est qu’une transformation.
Nous ressortirons de la terre fécondée par nos corps—tubéreuses, roses, jasmins—et nous exhalerons nos parfums toujours dans de belles nuits comme celle-ci.
Et toi, chouette, n’es-tu pas aussi amoureuse, et n’échanges-tu pas de tristes caresses dans les ruines et les tombeaux?
Beaux acacias, dont les panaches verts s’étendent sur nos têtes, secouez vos grappes de fleurs blanches,—arrosez la terre de vos douces odeurs.