Juin 1842.

Un feuilleton de M. Jars, membre de la Chambre des députés.—Les vieilles phrases et les vieux décors.—Les enseignements du théâtre.—Un nouveau cerfeuil.—Les circonstances atténuantes.—M. Jasmin.—Un peintre de portraits.—La refonte des monnaies.—M. Lerminier.—M. Ganneron.—M. Dosne.—M. l’Herbette.—M. Ingres.—M. Boilay.—M. Duvergier de Hauranne.—M. Étienne.—M. Enfantin.—M. Enouf.—M. Rossi.—Le droit de pétition.—M. l’Hérault.—M. Taschereau.—M. d’Haubersaert.—M. Bazin de Raucou.—Madame Dauriat.—Les tailleurs.—M. Flourens.—Le Journal des Débats, Fourier et Saint-Simon.—Pétition de M. Arago.—Le droit de visite.—Un éloge.

On a trouvé d’assez mauvais goût un feuilleton fait par M. Jars à la Chambre des députés;—ce feuilleton, outre des compliments à mademoiselle Georges—et une déclaration d’amour à mademoiselle Rachel, renferme une particularité assez curieuse.—Selon M. Jars, les directeurs des théâtres vont chaque matin chez les auteurs, et leur disent: Voici de l’or! travaillez pour nous, travaillez vite!

M. Jars—adresse ensuite quelques reproches et quelques conseils aux auteurs.

Quand on a à porter un nom comme celui de M. Jars, on devrait, ce nous semble,—l’exposer beaucoup moins aux hasards du calembour.

Il est, selon nous, à la fois odieux et ridicule de voir cette même Chambre, qui traite si légèrement tant d’autres choses,—accorder chaque année une si grotesque importance aux divers tréteaux comiques et tragiques de Paris.

M. Auguis a demandé une chose presque raisonnable,—à savoir: que la ville de Paris fût chargée de payer les subventions des théâtres qui la divertissent plus ou moins.—N’est-il pas en effet singulier que le pauvre paysan breton ou alsacien—soit obligé de payer sa part de la subvention accordée à l’Opéra, au Théâtre-Français, à l’Opéra-Comique—de Paris!

Du reste, je signalerai ici une tactique assez habile de la part de la direction de l’Opéra.

Beaucoup de MM. les députés et de MM. les journalistes jouissent d’une entrée gratuite à l’Opéra.

Il y a un article du règlement qui défend d’accorder ces entrées. Or, au moment où la Chambre arrive à ce qu’on appelle ussion de la subvention de l’Opéra,—pour que les députés et les journalistes qui ont promis de l’appuyer n’oublient pas leur engagement, pour que les autres aient au moins le soin de rester neutres et muets,—la direction de l’Opéra—fait mettre dans tous les journaux une note qui rappelle la prohibition de l’article tant du règlement—et invite les personnes ayant droit aux entrées à faire établir ce droit sous bref délai.

Ce qui, pour les privilégiés, veut dire: «Vous voyez que vous n’avez aucun droit à la faveur dont vous jouissez; vous voyez qu’il nous est même défendu de vous l’accorder;—une faveur surtout gratuite ne peut pas se donner pour rien;—ayez donc soin de la mériter et faites votre devoir.»

Et alors, députés et journalistes sortent d’une des cases de leur cervelle cinq ou six phrases vermoulues consacrées à cette question,—absolument comme on sort de temps en temps du magasin les vieux décors de la Vestale et de Fernand Cortez. «L’Opéra est une gloire nationale;—le Théâtre-Français est l’école des mœurs;—la comédie est le miroir des vices: castigat ridendo mores; c’est l’utile dulci d’Horace; c’est la morale embellie par les grâces; c’est un magasin de hauts enseignements,» etc., etc.

Cette fois-ci, je résolus de savoir ce qu’il en était—et de m’assurer par moi-même des heureux effets que produit le théâtre sur la morale publique.

A cet effet, j’allai me mêler aux groupes qui, à la sortie du spectacle, se pressent autour de la statue de Voltaire, sous le péristyle du Théâtre-Français,—pour surprendre les impressions que venaient de recevoir les spectateurs des hauts enseignements qui leur étaient présentés.

ENSEIGNEMENT DU THÉÂTRE.
Premier groupe.

—Je ne comprends pas que mademoiselle *** mette une robe verte avec des rubans bleus.

—Quel âge peut bien avoir ***?

—Vous croyez....

—J’ai vu ses débuts....

—Il est changé.

Deuxième groupe.

J’aimerais bien mademoiselle ***.

—Elle a un amant,

—Est-il riche?

—C’est lui qui a donné les diamants qu’elle portait ce soir.

—Ah! ah!—ils sont fort beaux.

—Ce gaillard-là ne laisse aux autres que la ressource d’être aimés pour rien.

Troisième groupe.

—Quand je pense que je demeure sur le carré de cet homme-là et qu’il est si tranquille!

—Vous ne l’entendez jamais déclamer?

—Non. Il est toujours à cultiver ses œillets.

Quatrième groupe.

—Où allez-vous, demain matin?

—J’irai au bois de Boulogne.

—A cheval?

—Non!—en voiture.—Et vous?

—Moi je comptais aller à cheval,—mais si vous voulez me donner une place, prenez-moi en passant,

—Avez-vous encore de ces cigares?...

—Oui!—j’en apporterai.

Cinquième groupe.

—Au nom du ciel, ne m’envoyez plus de bouquets, mon mari s’en inquiète.

—A quelle heure serez-vous...

—Chut!—le voilà.

Sixième groupe.

—Mais, monsieur, pourquoi me poussez-vous comme cela?

—Monsieur, je vous demande mille pardons.

—Monsieur, il n’y a pas de quoi.

—Ah! mon Dieu! le coquin avait de bonnes raisons pour me pousser, il m’a volé ma montre.

Septième groupe.

—Certainement, je ne m’en irai pas à pied.

—Mais, ma bonne, il fait un temps superbe,

—C’est égal, je suis fatiguée.

Huitième groupe.

—Mademoiselle *** est faite comme un ange.

—Elle n’a pas de gorge.

—Il m’a semblé, cependant...

—Je te dis que je sais à quoi m’en tenir.

Neuvième groupe.

—Croiriez-vous qu’on ne m’a envoyé qu’une stalle d’orchestre!

—C’est comme à moi,

—Je vais joliment éreinter la pièce.

—Et moi donc!

—Avec ça que le cinquième acte est trop long.

—Et puis cela traîne partout.

—Je vais faire mon article tout de suite.

Dixième groupe.

—Les banquettes sont furieusement dures.

—On peut dire qu’elles sont rembourrées avec des noyaux de pêches.

—Hi! hi! hi!

Le péristyle se désemplissait peu à peu;—dans le dernier flot de foule qui sortait une femme jeta un cri;—son mari, qui lui donnait le bras,—lui demanda ce qu’elle avait.

—Ce n’est rien, mon ami.

—Tu n’aurais pas crié pour rien.

—C’est quelqu’un qui m’a poussée.

Le mari jette autour de lui un regard menaçant.

Un homme qui était derrière eux a déjà disparu.

Je savais à quoi m’en tenir sur les hauts enseignements de cette école des mœurs.—J’allumai un cigare et je rentrai chez moi.

Laquelle est-ce de vous, mes guêpes,—que j’ai chargée de la surveillance de messieurs les savants et de mesdames leurs inventions?

—C’est vous, Grimalkin...—N’avez-vous rien à me dire?

—Si, vraiment, maître;—M. Lissa a envoyé à la Société royale d’horticulture de Paris des graines de cerfeuil bulbeux,—plante qu’il a introduite en France—et dont il enrichit nos jardins.

—C’est donc un fameux cerfeuil, Grimalkin?

—Je le crois bien, maître.—On l’appelle chacrophyllum bulbosum.

—Et qu’a dit la Société royale d’horticulture?

—Elle a reçu avec plaisir et reconnaissance...

—Mais enfin quels avantages présente ce cerfeuil?

—Je ne sais pas, maître.

—Vous me direz au moins quelle différence?

—Oh! il y en a une:—le rédacteur des Annales de la Société, tout en conseillant de le cultiver, conseille de n’en pas trop manger, parce que plusieurs raisons lui font penser qu’il pourrait bien être vénéneux.

«Il faut le semer en automne—ou en février au plus tard.»

—A moins qu’on ne le sème pas du tout, Grimalkin.

Le jury et les circonstances atténuantes vont toujours leur train.

DÉPARTEMENTS (Isère).—Pont-de-Beauvoisin.—Une accusation de parricide accompagnée de circonstances horribles était portée aux assises de l’Isère contre Jean Boudrier, de Pont-de-Beauvoisin, accusé d’avoir mis le feu à une grange où dormait son père, vieillard octogénaire et paralytique. A peine si le lendemain, dans les décombres de l’incendie, on a retrouvé quelques ossements humains calcinés.

Les péripéties de ce drame, qui s’est terminé par une scène aussi terrible, duraient depuis quinze ans, époque à laquelle Jean Boudrier, fuyant la maison paternelle, avait proféré pour dernier adieu ces atroces paroles: «Je voudrais voir rôtir mon père comme un crapaud sur une pelle.»

Le jury a reconnu Jean Boudrier coupable du crime dont il était accusé, mais avec des circonstances atténuantes. En conséquence, Jean Boudrier a été condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Je vous le disais bien, il y a un an,—que vous seriez honteux d’avoir soutenu les fortifications:—et vous, monsieur Barrot, qui les attaquez maintenant à la tribune,—et vous journalistes qui les invectivez dans vos feuilles,

M. Jasmin, coiffeur et poëte, est arrivé à Paris où il a dîné avec le roi Louis-Philippe, et avec MM. les coiffeurs de la capitale;—il a été invité et reçu dans plusieurs maisons du faubourg Saint-Germain.

Rapprochez ceci de ce que je vous ai dit de ce dîner où le roi fit semblant de ne pas savoir que M. de Lamartine fait des vers, et vous en tirerez pour conséquence ce que je vous ai répété déjà bien des fois.

O poëtes,—vous serez toujours méprisés et dédaignés.—La presse est arrivée aux affaires, aux honneurs (quels honneurs!) mais la presse n’est pas plus la poésie, que les Cosaques ne sont l’armée russe.

Les ravages qu’a causés la presse sur son passage—n’ont fait qu’ajouter un peu de haine au mépris que l’on avait pour vous.

On n’accueillerait pas ainsi au château un poëte qui ne serait pas en même temps perruquier.

Peut-être,—par suite de cette affaire,—quelques poëtes vont se faire coiffeurs,—et je n’y verrai pas grand mal;—mais je suis sûr que depuis huit jours les jeunes coiffeurs inoccupés ont fait plus de trois millions de vers.

Voici ce qui arrive à un peintre qui fait un portrait, sauf les nuances qu’apportent nécessairement la position sociale et l’éducation du modèle.

—Monsieur, suis-je bien ainsi?

—Madame, je ne saurais trop vous recommander de prendre une position naturelle.

—Mais, monsieur, je ne crois pas me maniérer.

—Ce n’est pas ce que je veux dire, madame; je veux simplement vous engager à prendre la pose qui vous est la plus habituelle; je ne puis peindre que ce que je vois, et il faut avant tout que la personne que l’on peint tâche de se ressembler à elle-même.

La femme considère cette observation comme non avenue: elle garde une pose prétentieuse et maniérée; elle lève les yeux au ciel, ou les ferme languissamment; elle serre les lèvres pour se rapetisser la bouche; elle est naturellement enjouée, elle prend un air majestueux.

Le peintre fait son esquisse.

—Dites-moi, monsieur, ne serais-je pas mieux ainsi?

—Je ne pense pas.

—Cependant, je pense que cela fera mieux.

Elle prend une pose toute différente de la première, sans être pour cela moins affectée.

Le peintre efface son esquisse. Comme il va en commencer uns autre:

—Décidément, vous aviez raison, la première pose valait mieux.

Et le malheureux artiste recommence ce qu’il a effacé.

—Je vous recommanderai la couleur de mes yeux; j’ai la faiblesse d’y tenir. Cela est excusable quand on a si peu de chose de bien.

—Madame est trop modeste; car au contraire...

Pendant ce temps, elle a encore changé de position.

—Voudriez-vous avoir la bonté, madame, de reprendre la position où vous étiez tout à l’heure?

—C’est qu’elle me gêne un peu.

—Alors, madame, prenez-en une que vous puissiez garder, car il me faut recommencer mon ouvrage chaque fois que vous remuez.

—Alors je vais reprendre celle de tout à l’heure. Suis-je bien comme cela?

—Très-bien, si vous y restez.

—Bérénice!

Entre la femme de chambre, laquelle est aussi la cuisinière.

—Bérénice, apportez-moi mon écrin.

Écrin est un mot qui n’est pas d’un usage habituel entre la maîtresse et la domestique, et dont on ne se sert que pour le peintre et pour lui donner une brillante idée de sa distinction.

—Comment dit madame?

—Ma boîte à bijoux, imbécile.

Bérénice apporte une boîte.

—Dites-moi, monsieur, quel collier et quels pendants d’oreilles me conseillez-vous de mettre?

—Ceux qui vous plairont le mieux, madame.

—Mais il me semble qu’un peintre doit avoir là-dessus des idées?

—J’aimerais assez le corail.

—Cependant, ce sont ordinairement les femmes brunes qui affectionnent le corail, et, si j’ai quelque chose de passable, c’est la blancheur de la peau.

—Je n’en ai jamais vu de plus belle.

—Je vais mettre des diamants.

—Bérénice!

—Madame?

—Avez-vous pensé à prévenir le coiffeur pour ce soir?

—Non, madame.

—A quoi sert-il alors que je vous parle? allez-y tout de suite.

—Ah! monsieur, on est bien malheureux d’avoir des domestiques; je me surprends quelquefois à envier la position d’un artiste: au moins vous êtes indépendant, vous faites vos affaires vous-même.

—Hélas! madame, je suis forcé de vous ôter cette illusion: je ne suis pas assez heureux pour cirer mes bottes moi-même;—mais je vous supplierai de tourner la tête un peu plus à droite, comme vous étiez tout à l’heure.

—Mon Dieu! monsieur, je ne sais pourquoi on n’a jamais pu me faire ressemblante; j’ai deux portraits de moi, ce sont deux horreurs. Sur le dernier, j’ai une bouche qui n’en finit pas; je vous recommanderai la bouche, ce n’est pas que j’y tienne. Quand on a une grande fille de six ans... (La fille en a neuf.)—quand on a une grande fille de six ans, il faut renoncer à toutes les prétentions; mon mari aime beaucoup ma bouche, et il serait désolé de la voir trop grande sur le portrait.

—Je vous la ferai aussi petite que vous voudrez, madame.

—Surtout, monsieur, je ne veux pas être flattée; je ne suis pas comme ces femmes qui exigent qu’on donne à leurs portraits tous les charmes qui leur manquent.—Je fais demander le coiffeur pour une soirée, pour un bal où je vais ce soir. Je n’aime guère le monde, mais on ne peut se dérober aux exigences et aux devoirs de la société. Et puis mon mari veut que je sorte un peu de la solitude, qui me plaît infiniment. Je ne sais comment m’habiller ce soir, car il ne faut pas faire peur.

—Certainement, madame...

—Pensez-vous que je ferai bien de mettre du bleu?

—Le bleu doit vous aller à ravir.

—Cependant, toutes réflexions faites, je mettrai une robe de crêpe rose.—Remarquez, s’il vous plaît, que j’ai le nez assez délicat; c’est même tout ce que j’ai de remarquable dans la figure.

—Ah! madame!

—Permettez que je voie.

—Il n’y a presque rien de fait.

—C’est égal, c’est très-joli; mais pourquoi ai-je ainsi le cou noir et bleu?

—Ce sont des ombres indiquées.

—Mais c’est que je passe au contraire pour avoir le cou très-blanc, je vous avouerai même que c’est ma prétention.

—Je vois mieux que personne, madame, que vous avez le cou d’une blancheur éblouissante; mais j’ai eu l’honneur de vous dire que ce sont des ombres que j’indique; d’ailleurs, cela ne restera pas ainsi.

—A la bonne heure.

—Voulez-vous, madame, vous remettre en place?

—Très-volontiers: suis-je bien ainsi?

—Vous êtes charmante de toutes les manières, madame; mais, si vous préférez maintenant cette pose, il va falloir que j’efface tout pour recommencer.—La tête un peu à droite,—baissez les yeux un peu plus.

—Est-ce que je n’avais pas les yeux au ciel?

—Non, madame.

—C’est singulier! c’est que c’est un mouvement qui m’est très-familier.

—Il est alors facile de changer le mouvement des yeux.

Entre un monsieur; ce monsieur est un courtier marron que madame décore du titre d’agent de change.

—Tenez, monsieur T***, mon mari veut que je me fasse peindre encore une fois.

—On ne saurait trop reproduire un aussi charmant visage.

—Voyons, T***, vous savez que j’ai horreur des compliments. Trouvez-vous que je sois ressemblante?

—Certainement, la peinture de monsieur est fort bien; je dirai plus... elle est... fort bien; mais vous êtes plus jolie que cela.

Le peintre se retourne avec l’intention de faire observer au connaisseur que le portrait n’est qu’ébauché; mais il s’arrête, et sa pensée se dessine sur ses lèvres en un sourire ironique. Le connaisseur continue:

—Il y a, ou plutôt il n’y a pas... un je ne sais quoi; enfin, monsieur, je voudrais voir ici, dans les yeux, plus de... vous comprenez, et aussi quelque chose dans le front.

—Et, dit la femme, ne trouvez-vous pas aussi que le cou est un peu noir?

—J’ai eu l’honneur, dit le peintre un peu impatienté, de dire à madame que, si je ne marque pas d’ombres, elle aura la figure plate comme une silhouette; avec plus d’attention, madame apercevrait ces ombres sur la nature.

—Ah! pour cela, dit le connaisseur, monsieur a raison: ce sont les ombres;—on ne peut chicaner les peintres là-dessus; c’est une imperfection, mais ils ne peuvent faire autrement; l’art a ses limites. Les madones de Raphaël ont peut-être un peu moins d’ombres que le portrait que fait monsieur, mais elles en ont cependant.

Le peintre, pour cette fois, se lève et annonce qu’il reviendra le lendemain. Le lendemain, on le fait attendre une heure; plus, on ne veut plus mettre de diamants, et la coiffure a été changée.

Toujours préoccupée des ombres de son cou, la dame a clandestinement enlevé et jeté ce que le peintre avait mis de bleu sur la palette.

Au moment où on s’occupe de la refonte des monnaies, M. Anténor Joly a adressé au gouvernement un mémoire dans lequel il propose un système qui a reçu l’approbation d’une grande partie des journaux.—D’après ce système,—on échapperait à la monotonie de voir sans cesse sur les gros sous la même figure de roi d’un côté, et de l’autre l’invariable couronne de chêne.

On se rappelle ce paysan qui exilait Aristide seulement parce que cela l’ennuyait de l’entendre appeler le Juste. Qui sait si les révolutions n’ont pas pour principe l’ennui de voir toujours la même figure sur les pièces de monnaie?

Selon le nouveau système, nos sous seraient frappés aux diverses effigies des grands hommes:—d’un côté le visage,—de l’autre les vertus et belles actions.—De même qu’on dit un louis,—un napoléon,—un philippe,—on dirait un martin,—un chambolle,—un lerminier.—J’aurais bien quelques objections à faire à cette innovation:

1º Nous avons beaucoup de grands hommes fort laids;—l’aspect trop fréquent de leur figure pourrait diminuer sensiblement le respect que méritent leurs actes.

2º Ce serait donner au pouvoir un nouveau et terrible moyen de corruption;—tant de gens échangent volontiers l’honneur contre les honneurs;—que ne fera-t-on pas pour devenir gros sou! Quelle gloire d’être gros sous, et devant quelle infamie reculera-t-on si elle aide à y parvenir?

3º Ne serait-ce pas donner à la fois un nouvel aliment et un nouveau prétexte à l’amour de l’argent?

4º N’a-t-on pas à craindre un fâcheux agiotage,—une dépréciation de certains gros sous et un enchérissement de quelques autres;—tandis qu’un système monétaire bien établi doit être fondé sur un rapport quelconque entre le signe et la valeur représentée?—Ne verra-t-on pas,—et cela—à l’arbitraire des goûts, des sympathies et des caprices,—donner trois ledru pour un jars,—et vice versa?

Néanmoins,—et malgré ces objections et plusieurs autres encore qu’il serait facile de faire,—nous donnons un spécimen de quelques-unes des nouvelles monnaies qui proviendraient de l’application de ce système.—Je prends une pièce au hasard;—pour savoir de quel côté je la présenterai à mes lecteurs,—je la jette en l’air:

—Pile ou face?

La pièce tombe pile:—c’est le côté des vertus et des belles actions.

M. LERMINIER.
1830 Démocrate assez farouche.
1840 Dévoué à la dynastie, nommé professeur.
1841 On lui jette des pommes cuites.
1842 Idem crues.
Dieu protége la France.
M. GANNERON.
1820 Épicier. Apporte à la chandelle de notables perfectionnements.
1832 Député, colonel de la deuxième légion.
1840 Écrit: «Plusieurs compagnies ont ouverTES des souscriptions.»
1841 Danse avec les filles du roi.
1842 Est mécontent.
Dieu protége la France.
M. JARS.
Est envoyé à la Chambre pour le maintien des droits et des
libertés de la France.
—Monte à la tribune et dit des douceurs à mademoiselle
Rachel.
—Le Moniteur est chargé de porter le poulet.
Dieu protége la France.
M. DOSNE.
1825 Reçoit gratuitement une charge d’agent de change de la
duchesse d’Angoulême.
1840 Parie à la Bourse contre la politique de son gendre.—S’en
retourne à Lille.
Dieu protége la France.
M. L’HERBETTE.
1839 Se coupe les cheveux en brosse.
1840 Demande à la Chambre des députés que les femmes de
lettres puissent écrire malgré leurs maris.
Dieu protége la France.
M. INGRES.
1828 Supprime le rouge.
1832 Nettoie sa palette du jaune.
1841 Ne sait pas où Dieu avait la tête quand il a mis tant de
vert dans la nature.
Dieu protége la France.
M. BOILAY.
1839 Est inventé par M. Thiers.
1841 Passe à M. Guizot.
1842 Est mis à Charenton.
Dieu protége la France.
M. DUVERGIER DE HAURANNE.
1828 Fait des vaudevilles.
1829 La fameuse chanson de la redingote; après la révolution
de Juillet, se donne à M. Guizot.
1840 Passe à M. Thiers.
Dieu protége la France.
M. DE RAMBUTEAU.
1837 Prononce le fameux discours: «Les habitants de Paris
sont mes enfants.—C’est les pauvres qu’est les aînés.»
1838 Reprononce le fameux discours.
1839 Prononce le discours où il appelle donataire celui qui
donne.
1840-41-42 Fait paver la rue Vivienne perpétuellement.
Dieu protége la France.
M. CHAMBOLLE.
1840 S’en va-t-en guerre.—Le 25 août 1840,—imprime
que M. de Lamartine est un niais.
Dieu protége la France.
M. ÉTIENNE.
Fait des vaudevilles et des chansons bachiques; est reçu
membre du Caveau et de plusieurs sociétés buvantes et chantantes.
Est nommé pair de France.
Trouve mauvais qu’un poëte (M. de Lamartine) se mêle de
politique.
Écrit: «C’est avec une plume trempée dans notre cœur.»
Dieu protége la France.
M. COUSIN.
1815 Baise la botte de l’empereur de Russie.
Dit à M. Molé, à la Chambre des pairs: «Je vous donne
un démenti.»
1840 Cire les souliers de M. Thiers.
Se lave les mains.
Laisse tomber la littérature en quenouille.
1841 Refuse un titre vain.
Dieu protége la France.
M. DUPIN L’AINÉ.
1830 A très-peur.
1835 Insulte M. Clauzel.—M. Clauzel demande raison.—Me
Dupin s’excuse.—Fait trois discours contre le
duel.
Est très-audacieux.—Son audace n’effraye que lui.—Il
va le soir en demander pardon au château.
Dieu protége la France.
M. ENFANTIN.
1827 Invente un nouveau bleu pour le billard.
1828 Rend un point au garçon de billard du Grand-Balcon.
1830 Se déclare dieu.
1840 Découvre un nouveau crapaud.
Dieu protége la France.
M. ENOUF.
1826 Elève des veaux à Carentan.
1838 Fait à la Chambre une proposition hardie qui n’est pas
appuyée;—à savoir: de ne parler pas plus de quatre
à la fois.
Dieu protége la France.
M. VIVIEN.
1828 Ecrit le Code des théâtres et le Mercure des salons,—journal
des modes.
—Est ministre après la révolution de Juillet.
Dieu protége la France.
M. AUGUIS.
1832 Fait mettre une paire de manches à son habit vert.
1833 Fait retourner ledit habit.
1835 Le donne à son portier.
1837 Le reprend à son portier pour ses étrennes.
1840 Y fait mettre des pans neufs.
1841 Y fait mettre des boutons.
Dieu protége la France.
M. ROSSI.
En 17»» naît Autrichien.
En 1808 devient Français.
En 1812—Italien.
1814—Napolitain.
1820—Genevois.
1830—Refrançais.
Dieu protége la France.
M. ARAGO.
18»» Annonce que des étoiles fileront, les étoiles ne filent pas.
1840 Dîne beaucoup à Perpignan.
Dieu protége la France.
DROIT DE PÉTITION.
1828 Les garçons de bureau vendent les pétitions à la livre.
1842 Les garçons de bureau vendent les pétitions au kilogramme.
Dieu protége la France.
M. L’HÉRAULT.
Est envoyé à la Chambre pour le maintien des droits et des
libertés de la France.
Il porte une redingote gris-crapaud.
Dieu protége la France.
JOURNAL DES DÉBATS.
Epouse successivement et non sans dot les intérêts de tous les
gouvernements, prouve qu’il n’a jamais varié dans ses opinions
et qu’il a été de tout temps pour le gouvernement actuel.
Conseille aux pauvres de mettre à la Caisse d’épargne.
Dieu protége la France.
M. DE BALZAC.
Se livre à diverses incarnations comme Vichnou.
—Imprimeur.
—Viellerglé.
—Horace de Saint-Aubin.
—Balzac.
—De Balzac.
—Le plus fécond de nos romanciers.
—Cultive des ananas.
—Défend Peytel, qui lui pardonne en mourant.
—Tombe du théâtre, et se remet à faire de beaux romans.
Dieu protége la France.
M. TASCHEREAU.
1839 Dit: «Oh! oh!»
1840 «Allons donc!»
1841 «La clôture!»
1842 «L’appel nominal!!!»
Dieu protége la France.
M. TROGNON.
Est nommé professeur du duc de Joinville.
1833 Son élève le force de s’habiller en Turc.
1840 Le fait mettre à terre à l’île de Wight, parce que sa figure
attristait un bal que le prince donnait sur son
vaisseau.
Dieu protége la France.
M. D’HAUBERSAERT.
1830 Il avait le nez couleur cerise.
1833 cramoisi.
1835 ponceau.

1840 écarlate.
1842 Beaucoup plus rouge qu’en 1840.
Dieu protége la France.
M. BAZIN DE ROCOU.
Manifeste l’intention d’écrire plusieurs ouvrages.
Est nommé par le roi chevalier de la Légion d’honneur.
Dieu protége la France.
M. LEDRU-ROLLIN.
—Achète un privilége trois cent trente mille francs.
—Fait un discours contre les priviléges.
1840 Se présente comme candidat dynastique.
1842 Se présente comme candidat républicain.
Dieu protége la France.
M. AMILHAU.
1820 Conspire.
1840 Juge les conspirateurs.
Dieu protége la France.
M. CHAPUYS DE MONTLAVILLE.
1840 Ne salue pas la reine.
1841 Fait son grand discours contre les épingles de la duchesse
d’Orléans.
—Demande une réduction de huit cent mille francs sur un
article de cent quarante mille.
1842 Découvre qu’un greffier de justice de paix grève le Trésor
de cinquante francs par an.
Dieu protége la France.
S. M. LOUIS-PHILIPPE.
1842, 20 février. Vend les premiers haricots verts de l’année.
Dieu protége la France.
M. COULMAN.
—Se présente aux Tuileries fort mal vêtu.
Demande si on le prend pour un marquis.
Dieu protége la France.
LE PETIT MARTIN.
Origine de sa grandeur.—Il a un pouce de moins que
M. Thiers.
Il fait les commissions.
Il entre au conseil d’Etat.
Dieu protége la France.
LE DANDYSME.
Enrichit la langue française des mots: «deat heat,—stagss
hund,—joal stalkes,—comfort,—stud book,—new betting
room stakes,—two years old stakes,—sport,—sportmen,—sportwomen,—gentlemen
riders,—turf,—sport,—steeple
chase, etc.»
—En 1839 invente les gilets trop courts.
Dieu protége la France.
MADAME DAURIAT.
A neuf ans commence à fumer des cigares.
A quarante ans se déclare contre un gouvernement sous lequel
on n’est plus jeune.
Prêche publiquement la liberté de la femme.
Demande à être députée.
Laisse croître sa barbe.
Dieu protége la France.
M. LEBŒUF.
Fait la banque à Fontainebleau.—Donne sa voix en échange
d’une invitation aux bals de la cour pour madame Lebœuf.
Dieu protége la France.
LES TAILLEURS.
1831 Demandent des droits politiques.
1838 Se prononcent pour le sans-culottisme avec une touchante
abnégation.
1840 Veulent fumer en travaillant.
Dieu protége la France.
M. GANNAL.
Veut empailler les cendres de l’empereur.
—Écrit clandestinement sur les pierres tumulaires à la suite
des vertus des défunts: «Empaillé par M. Gannal.»
—Un de ses élèves empaille les côtelettes et les petits pois—qui
seront mangés par nos descendants.—Nous pouvons
aujourd’hui faire à dîner pour nos arrière-neveux.
Dieu protége la France.
LE COURRIER FRANÇAIS.
1840 Veut qu’on chasse à coups de pieds le roi de Sardaigne.
1842 Pense que le roi de Sardaigne est un grand prince,—puisqu’il
a su apprécier mademoiselle Fitz-James.
Dieu protége la France.
LA SCIENCE.
On s’obstine à nourrir de gélatine les malades des hôpitaux
qui s’obstinent à en mourir de faim.
On découvre un nouveau cerfeuil vénéneux.
On attaque la pyrale, insecte qui nuit à la vigne, au moyen
d’une composition qui détruit les ceps—et brûle les mains qui
l’emploient.
Le gaz éclate.
Les chemins de fer causent d’horribles catastrophes.
On propose d’employer la vapeur et les rails à marcher plus
lentement qu’un fiacre sur le pavé.
Dieu protége la France.
JUSTICE.
Une douzaine d’empoisonneurs, d’assassins, de parricides,
éprouvent chaque année l’indulgence du jury.
Ces encouragements réussissent autant qu’on devait s’y attendre.
Dieu protége la France.
M. FLOURENS.
Élève des canards.
Est élu membre de l’Académie française.
Dieu protége la France.

On voit que, malgré quelques inconvénients, ce système monétaire n’est pas sans agréments.—Je joins ma voix à celle de la plupart des journaux pour conseiller au ministère d’en user; on dit que cela coûtera cher et que chaque pièce de deux sous reviendra à cinq cents francs.—Mais cela fera une galerie curieuse, et il faudrait, pour s’en priver, n’avoir pas une centaine de millions dans la poche des autres.

Le Journal des Débats avait à rendre compte d’un ouvrage où il est question de quelques dieux qui se sont révélés à la France dans ces dernières années,—entre autres de Fourier et du père Enfantin,—le Journal des Débats s’est trouvé un peu embarrassé;—il a attaché à sa rédaction trois ou quatre saint-simoniens;—qu’est-il arrivé de là?—Fourier, qui n’aurait eu que six colonnes tout au plus d’amertumes et de sarcasmes sur les douze colonnes du feuilleton, a empoché en outre la part de facéties et de reproches à laquelle avait droit le saint-simonisme, dont l’article ne dit pas un mot.

Dans plusieurs départements, le ciel s’est fait d’airain, les nuages ne laissent pas échapper une goutte d’eau;—quelques personnes,—frappées du bouleversement qui a eu lieu depuis quelques années dans l’ordre des saisons,—veulent s’en prendre à M. Arago.

Voici leurs raisons:

Il y a des artisans qui mettent sur leur enseigne: fait tout ce qui concerne son état.

Il serait à désirer que ce principe,—et la négation qui en est le corollaire obligé, reçût son application dans toutes les positions sociales.—On verrait beaucoup mieux aller l’état particulier dont chacun s’occuperait, et ainsi l’état en général, dont chacun ne s’occuperait pas.

Malheureusement beaucoup de gens semblent avoir adopté aujourd’hui une enseigne contraire:

FAIT TOUT CE QUI CONCERNE L’ÉTAT DES AUTRES.

On en voit surtout de fréquents exemples à la Chambre des députés.

Entre autres, M. Arago.—M. Arago est un savant célèbre; pendant longtemps, on s’est habitué à n’avoir chaud ou froid en France que sur l’avis de M. Arago. Les journaux considéraient M. Arago comme un capucin hygromètre; on disait: M. Arago a ôté ou a remis son capuchon,—c’est-à-dire il fait beau ou il pleut.

En ce temps-là, les affaires du ciel allaient on ne peut mieux.—La nuit succédait au jour régulièrement et le jour à la nuit,—et l’on savait gré à M. Arago;—l’année avait ses cinquante-deux dimanches, et l’on disait: «Cet excellent M. Arago!»

Pour les affaires de la terre, elles allaient comme elles ont toujours été et comme elles iront toujours:—fort mal pour le plus grand nombre,—au bénéfice de quelques-uns.

Mais voici qu’un jour M. Arago se laissa choir dans le puits des affaires politiques,—qu’il se fit député et grand citoyen.

De ce jour, les affaires de la terre se mirent à aller absolument comme elles allaient auparavant;—pour les affaires du ciel, ce fut autre chose: l’anarchie se mit dans les astres;—la voix même de M. Arago ne fut plus écoutée:—M. Arago avait dit: «Les étoiles fileront.»

Et les étoiles ne filèrent pas:—il y eut au ciel des étoiles intelligentes,—comme sur terre des baïonnettes intelligentes;—il pleut l’hiver, il ne pleut pas l’été;—il fait chaud en février et froid en mai; enfin, on s’attend à voir arriver, d’un moment à l’autre, la fameuse semaine des trois jeudis, tant prédite par les prophètes.

Voilà sur quoi se fondent les personnes qui veulent s’en prendre à M. Arago de ce qu’il ne pleut pas.

A force de récriminations, il est et il demeure avéré que tous les ministres que nous avons eus depuis douze ans—se sont au moins laissé jouer par l’Angleterre, et que quelques-uns en vue de la traite,—d’autres en vue de l’alliance anglaise,—quelques autres par pusillanimité,—tous ont plus ou moins consenti au droit de visite qui institue les Anglais commissaires de police des mers. Le soin que les ministres, ceux d’aujourd’hui et ceux qui les ont précédés, prennent de se rejeter la chose les uns sur les autres, montre au moins qu’ils reconnaissent unanimement que l’état de choses actuel ne peut durer,—que ratifier le traité serait une lâcheté,—que, si la France ne veut pas que les vaisseaux fassent la traite, c’est elle seule qui surveillera l’exécution des lois qu’elle s’impose à elle-même et qu’elle seule a le droit de s’imposer.

Je vous l’ai déjà dit: il ne faut pas jouer avec l’orgueil national; la Chambre des députés a voté un supplément de fonds pour la marine,—c’est une bonne et sage manifestation;—tenez-vous pour avertis,—car cette guerre que vous redoutez trop,—vous l’aurez par les moyens mêmes que vous employez pour l’éviter; peut-être, au moment où j’écris ces lignes, commence-t-elle par un coup de poing entre deux matelots.