Avril 1842.

Une pension de mille écus et M. Hébert.—Longchamps.—M. de Vigny.—M. Patin.—M. Royer-Collard.—Remède contre le froid aux pieds.—M. C. Bonjour, le roi Louis-Philippe, M. Rudder et M. Cayeux.—EXPOSITION DU LOUVRE: M. Hébert à propos du portrait de la reine.—Louis XVIII et un suisse d’église.—M. Vickemberg et M. Biard.—M. Meissonnier et M. Béranger.—M. Gudin.—Le lion de M. Fragonard.—M. Affre.—Monseigneur de Chartres.—M. Ollivier et une dinde truffée.—La Vierge de Bouchot.—Les ânes peints par eux-mêmes.—Question des sucres.—Un tailleur à façon.—Lorenzino de M. Al. Dumas.—Un vendeur de beau temps.—M. Listz.—Le cancan, la béquillade, la chaloupe, dansés par M. de B... au dernier bal de madame la duchesse de M...—M. Dubignac sur Napoléon, les femmes et l’amour, etc., etc.—Succès pour le commerce français, obtenu sur la plaidoirie de Me Ledru-Rollin.

AVANT-PROPOS.—On savait depuis longtemps que j’étais vendu au gouvernement.—Quelques carrés de papier m’appelaient, par euphémisme, ami du château;—mais dans plusieurs estaminets ou disait nettement la chose. Cependant on n’était pas d’accord sur certains détails. Quelques personnes portaient la somme dont on m’avait acheté à une importance qui pouvait devenir une dangereuse amorce pour les désintéressements les plus inabordables.

Mais l’autre jour, comme j’arrivais à Paris pour voir l’exposition de peinture,—une des premières choses que m’a dites un des premiers hommes que j’ai rencontrés a été qu’on sait maintenant à quoi s’en tenir: «M. Cavé est venu me trouver au bord de la mer, où je péchais des soles et des barbues, et là nous avons fixé le prix à trois mille francs de pension annuelle.»

D’autre part, je reçois une lettre signée Pauline, où on me dit de prendre garde à moi,—parce que M. Hébert surveille attentivement les Guêpes, dont quelques aiguillons lui ont percé l’épiderme.—Est-ce que M. Hébert serait chargé de me reprendre, sous forme d’amende périodique, les trois mille francs de pension dont je vous parlais tout à l’heure?—Tout cela m’inquiète fort, et ne me laisse prendre la plume qu’avec une extrême timidité.

En effet, on comprendra facilement mon embarras:—je voudrais bien dire des choses extrêmement hardies,—pour démentir le bruit de la pension;—mais j’ai peur que M. Hébert ne profite de la circonstance pour me faire un procès.—Heureusement que j’ai à parler du Salon et de l’exposition de peinture: il n’y a là rien de politique, et je pourrai naviguer entre les deux écueils que je redoute.

Voici les quatre choses qui m’ont le plus frappé à Longchamps:

Un marchand de briquets promenait six voitures rouges;

Un marchand de chemises, en cabriolet, faisait tomber sur la foule une neige d’adresses et de prospectus;

Plusieurs messieurs à pied—étaient vêtus de toiles représentant des cheminées, avec l’adresse et l’éloge des fabricants;—ils étaient coiffés d’un tuyau de poêle;—un de ces malheureux a été chassé de l’administration parce qu’il s’était permis de fumer;

La garde municipale était en petite tenue,—ce dont on était généralement fâché, parce que la grande tenue est d’un aspect magnifique. (Peut-être ceci, à propos de la garde municipale, va-t-il confirmer l’affaire des mille écus:—je l’effacerai sur les épreuves.)

M. de Vigny refait en ce moment ses visites à ses futurs collègues. Cette fois, les chances sont pour lui, quoique cependant la rivalité de M. Patin présente quelques dangers.—On a généralement trouvé de mauvais goût qu’en parlant de son concurrent M. de Vigny feignît de ne pas savoir son nom et affectât de l’appeler M. Pantin.

M. Royer-Collard tient singulièrement à la vie. M. Andr..., son gendre et son médecin, lui a recommandé, avec la plus grande sévérité, d’apporter à ses repas une régularité inflexible. Un de ces jours derniers, au moment où la pendule marquait six heures,—M. Royer-Collard mettait la main sur le bras de son fauteuil pour se lever et s’approcher de la cheminée devant laquelle on venait de lui servir une sole fumante,—lorsqu’un domestique maladroit annonce brusquement M. le comte Alfred de Vigny.—M. de Vigny suivait le domestique de fort près et entendit parfaitement la réponse de M. Royer-Collard, qui s’écria:—«Je n’y suis pas.»—Il entra néanmoins, et allait ouvrir la bouche quand l’académicien lui dit:

—Monsieur, vous reviendrez une autre fois.

—Mais, monsieur,—reprit M. de Vigny,—l’affaire dont j’ai à vous entretenir est sérieuse.

—Eh bien! vous reviendrez une autre fois.

—Je pense, monsieur,—que l’on m’a mal annoncé:—je suis le comte A. de Vigny.

—Eh bien!—dit M. Royer-Collard,—qui regardait avec anxiété,—et la pendule qui marquait six heures dix minutes,—et la sole, dont la fumée paraissait déjà moins intense;—eh bien! vous reviendrez un autre jour.

—Mais, monsieur...

—Mais, monsieur,—je vous dis de revenir;—je ne vous connais pas.

—Je croyais, monsieur, que mon nom était parvenu jusqu’à vous; il a fait un peu de bruit dans la littérature.

—Eh bien, monsieur, c’est pour cela;—il n’a fait qu’un peu de bruit, et il en faut faire beaucoup pour venir jusqu’à moi.—Je suis vieux; j’ai besoin de régularité:—faites-moi le plaisir de me laisser dîner tranquillement.

A une parade, le marquis de ***, un des jeunes officiers les plus élégants de l’armée,—se plaignait du froid aux pieds qu’il ressentait à cheval:

—Vous avez froid aux pieds, capitaine? lui dit un vieux maréchal des logis.

—Je t’en réponds.

—Je sais ce que c’est, capitaine; j’y ai eu froid pendant vingt ans.

—Eh bien, tu as dû avoir du plaisir.

—Mais, maintenant, c’est fini;—on m’a indiqué un moyen...

—Ah! quel est ton moyen?

—C’est bien simple, allez, capitaine,—vous ne vous figurez pas comme je souffrais:—c’est-à-dire que les larmes m’en venaient aux yeux.

—Eh bien, qu’as-tu fait?

—Ce n’est presque rien.—On va toujours chercher midi à quatorze heures; j’ai vu des jours où je serais tombé de cheval.

—Mais, enfin, quel est ton moyen?

—Le plus simple du monde, comme je vous dis, capitaine,—presque rien;—moi, j’ai eu froid pendant vingt ans, et, quand on m’a eu donné ce moyen-là, ç’a été fini,—je n’ai plus jamais eu froid aux pieds de ma vie; et, comme je vous dis,—ce qu’il y a de meilleur,—c’est que c’est un moyen aussi simple qu’il est excellent.—Vous n’y avez pas froid comme j’y ai eu froid pendant vingt ans;—et aujourd’hui...

—Eh bien?

—Si vous avez froid aux pieds,—il ne faut pas aller s’ingérer ça ou ça;—le moyen est bien simple... il faut mettre des chaussettes dans vos bottes.

M. Casimir Bonjour,—auteur des Deux Cousins et de la mort de M. Alexandre Duval, qu’il a forcé d’aller, mourant, voter pour lui à l’Institut,—n’ose plus se mettre sur les rangs depuis qu’un académicien lui a dit: «Franchement, mon cher ami, votre candidature n’a plus de chances:—tous les jours la Gazette des Tribunaux met l’Académie en garde contre le vol au bonjour

Un de mes amis reçoit hier une lettre de son jardinier;—cette lettre est datée d’une charmante retraite qu’il possède dans le midi de la France;—le jardinier lui dit:

«Monsieur, voici le printemps,—il va m’arriver comme l’année passée.—Permettez-moi d’aller demeurer à la ferme; il y a dans le jardin des rossignols qui gueulent toute la nuit: il n’y a pas moyen de fermer l’œil.»

Il y a au Musée un portrait du roi Louis-Philippe,—que l’auteur, M. de Rudder, avait fait de son chef, sans en prévenir personne,—et d’après d’autres portraits.—M. de Cayeux offrit à l’artiste de lui obtenir du roi une ou deux séances pour arriver à une plus complète ressemblance.—Il est facile de voir, à l’aspect du portrait, que M. de Rudder a ajouté des cheveux blancs—qui ne se mêlent nullement aux autres.

Un jour que le roi donnait séance à M. de Rudder, il prit envie à Sa Majesté de faire le tour du Musée,—et elle pria M. de Rudder de l’accompagner avec M. de Cayeux, qui se trouvait là.

Pendant qu’on traversait les appartements, M. de Cayeux, qui aime beaucoup les conseils... quand il les donne,—avait pris M. de Rudder à part, et lui avait dit à voix basse: «Il y a une chose dont il faut que je vous avertisse: le roi n’aime pas qu’on soit trop près de lui,—restez un peu en arrière.»

M. de Rudder croit la chose et n’en demande pas davantage.

On arrive dans les galeries;—le roi tourne souvent la tête à droite et à gauche pour parler à M. de Rudder,—mais c’était M. Cayeux qui interceptait les questions et faisait les réponses.

Il faut dire que c’était un manége assez fatigant pour le roi, qui a la fâcheuse habitude de porter deux cravates fort serrées,—dont ses médecins ne peuvent pas obtenir de lui qu’il affranchisse son cou.

Enfin, Sa Majesté, impatientée de ne pas voir M. de Rudder, avec qui elle voulait causer, lui cria d’un peu loin: «Mais, monsieur, je vous en prie, venez à côté de moi!»

M. de Rudder obéit et resta près du roi, avec lequel il causa quelque temps.

Ce jour-là, du reste, une fenêtre tomba avec fracas aux pieds du roi pendant cette promenade.

Cette anecdote sur le roi,—M. de Rudder et M. de Cayeux,—nous amène naturellement au Musée.—Entrons au Musée.

EXPOSITION DU LOUVRE.—Constatons d’abord une chose: c’est que les expositions du Louvre ont singulièrement l’air de ne plus amuser le public, et que, excepté moi, je n’ai vu là personne qui fît un peu plus de cent lieues pour se promener dans les galeries en renversant les vertèbres du cou d’une façon si douloureuse et si fatigante.

Je ne reparlerai pas des membres du jury, doctores non docti. Deux fois déjà à pareille époque les Guêpes se sont expliquées à leur sujet.

Je vais vous dire ce que j’ai remarqué en me promenant dans les galeries.

D’abord un portrait de la reine;—ce portrait est fait avec soin, par M. Winterhalter.—Je voudrais seulement savoir pourquoi les mains sont aussi bleues,—est-ce le velours qui déteint?

N. B. (Phrase à refaire tout entière: d’un bout, elle est exposée aux estaminets et aux carrés de papier, et de l’autre à M. Hébert,—en effet «d’abord la reine» c’est le ab Jove principium des Latins.—Il est évident que j’ai la pension de mille écus.

Puis à la fin—une critique: les mains sont bleues—les mains de la reine.—M. Lévy ne voudra peut-être pas imprimer cela,—et, s’il l’imprime, M. Hébert, qui me surveille, selon madame ou mademoiselle Pauline,—peut se fâcher.—J’aurai soin, pour les estaminets et les carrés de papier, de parler de quelque bourgeoise ou bien de la cuisinière piquant un fricandeau de M. Chollet, avant de parler de S. M. la reine Amélie.—A l’égard de M. Hébert, j’expliquerai que j’entends parler des mains du tableau.)

Il y a dans ce même salon carré, une grande image ainsi intitulée au livret:

M. VINCHON. 1831. Séance royale pour l’ouverture des Chambres et la proclamation de la Charte constitutionnelle (14 juin 1814).

Maison du Roi.

Qu’est-ce que la peinture historique si elle n’ose pas poétiser un peu les figures? Pourquoi donner à Louis XVIII cet air de suisse d’église?—pourquoi avoir présenté de face un homme d’une grosseur extraordinaire qu’on pouvait dissimuler sans mensonge en changeant sa position? pourquoi faire la lumière de ce blanc pâteux?—la lumière se compose de toutes les couleurs.

En voyant ce tableau, M. Villemain a dit:

—Il faudra donner cinq cents francs à l’auteur.

—Mais, a répondu quelqu’un,—cinq cents francs! le cadre les vaut!

—Aussi est-ce en comptant le cadre, a répondu M. Villemain.

M. Lestang-Parade a à se reprocher une Bethsabée très-décolletée, dont la peau est couleur gorge de pigeon.

Au-dessus de la Bethsabée est un petit tableau de M. Wickemberg,—c’est un étang gelé, sur lequel des enfants jouent avec un traîneau; deux autres enfants apportent des fagots;—c’est d’une vérité charmante et d’un fini précieux. C’est une comparaison fâcheuse pour les glaces bleu de ciel de M. Biard.—Il n’y avait pas besoin d’aller en Laponie,—un baquet de blanchisseuse oublié dans une cour, une nuit de décembre, donne une glace de cette couleur.—Je ne pense pas qu’il y en ait ailleurs.

Au-dessous d’un Combat naval de M. Th. Gudin,—toujours dans le salon carré,—sont deux tableaux, grands comme des tabatières, et qui méritent l’attention,—un Fumeur, de M. Meissonnier, et surtout un Lièvre et une Perdrix, de M. Béranger.—Je ne pense pas que la peinture soit jamais allée plus loin comme imitation.

Un monsieur, voulant savoir si c’était peint sur toile, a donné un coup violent de la pointe de son doigt sur le tableau. «Heureusement qu’il est peint sur bois, me disait A. L***, qui était avec moi.—Du reste, ajoutait-il, ce monsieur avait pris un bon moyen de satisfaire sa curiosité,—car, si le tableau avait été sur toile, il l’aurait vu tout de suite; son doigt aurait passé au travers.»

A propos de M. Gudin, sa Barque de pêche danoise est un de ses meilleurs tableaux.

Au-dessus est un tableau de M. Fragonard, ainsi nommé au livret: Femmes chrétiennes livrées aux bêtes féroces dans le Cirque.

Or, il n’y a qu’une femme,—il n’y a qu’une bête, et il n’y a pas de cirque.

La bête est un lion qui, par sa forme et sa pose, ressemble singulièrement aux lions qui servent d’enseigne à beaucoup de marchands de vins.—La femme est renversée, et une des pattes du lion est levée, arrondie, un peu au-dessus d’un des seins nus de la malheureuse chrétienne. Ce sein nu fait tout à fait l’effet de la boule que la tradition place sous la patte des lions d’or et des lions d’argent. M. Fragonard a senti la chose, et, pour éviter l’application, pour empêcher d’appeler son tableau le Lion d’or, il a fait son lion brun.

Deux taureaux appuyés l’un sur l’autre dans une grande prairie. Ce tableau est une de ces fenêtres que M. Brascassat ouvre de temps en temps dans les murs du Louvre sur les prairies de Normandie. Son tableau a une étendue immense dans un cadre de quelques pieds.

Il y a énormément de femmes nues et laides, ce qui constitue la véritable et la plus haute indécence.—Parmi celles qui ont eu le regret de se faire peindre habillées, plusieurs ont imaginé une autre indécence; elles se sont fait peindre entières, vues de dos, sur des sièges sans dossiers, qui ne permettent de rien perdre des formes Oudinot (crinoline—cinq ans de durée), que les femmes exagèrent singulièrement depuis quelques années.—Je prendrai, pour l’exemple le plus frappant de ce que je dis, le portrait de S. A. I. la grande-duchesse Hélène Paulowna, peint par M. Court, portrait détestable du reste, dont la guipure, parfaitement imitée par des procédés connus des derniers rapins,—excite au musée une assez vive admiration.

Madame. G*** (84) est rouge;—madame G. est jaune;—mademoiselle R. est violette;—madame *** est grosse comme un muid;—mademoiselle de R. est orange;—Madame de ***, gris-bleu;—M. R*** est chauve, etc. Je pense que c’est là ce que veulent faire savoir au public les diverses personnes qui ont fait mettre leurs portraits au Louvre.

A propos de portraits,—il y a un peintre qui a fait le portrait de sa femme; sa femme est, dit-on, jolie, et le portrait semble avoir pour but de le cacher au public;—quelqu’un disait à l’original: «Votre mari est jaloux, c’est pour cela qu’il vous a faite si laide; ils sont tous comme cela.—Oui-da, répondit-elle, et à quoi cela les avance-t-il?

UN CHANOINE DE SAINT-DENIS.—Nous venons de voir M. Affre, archevêque de Paris.—M. Ollivier, ancien curé de Saint-Roch,—puis un évêque de je ne sais où;—il y a au moins quinze prélats attifés avec une coquetterie féminine,—des recherches de parures inouïes, des raffinements d’élégance inimaginables, des dentelles qui font envie aux femmes.

L’Église est pour le moment assez mondaine; monseigneur de Chartres fait depuis quelque temps des feuilletons dans les journaux.

Madame la comtesse de B*** n’a pas suffisamment compté sur ses charmes,—elle a fait mettre son écusson dans un coin du tableau.

Ah! mon bon monsieur Lévy,—laissez-moi une fois dire ce que je pense sur cette odieuse galerie de bois.

Quel est le malheureux qui a eu l’idée d’accrocher cette hideuse baraque au flanc d’un monument comme le Louvre? Jamais les peuples barbares n’ont rien imaginé de cette force.—Les Vandales eussent peut-être détruit le Louvre, mais ils ne l’eussent pas ainsi déshonoré.—Ah! diable,—et M. Hébert... à ce que dit madame ou mademoiselle Pauline.

Près de ce portrait blasonné est celui d’une femme vêtue de noir,—c’est une figure intéressante et un tableau remarquablement peint.—Il faut lui reprocher un fond d’un bleu dur et uniforme,—comme le papier de tenture d’un appartement;—mais ce n’est pas, à ce qu’il paraît, si facile de faire des fonds.

Du vivant de Rubens,—une femme alla le trouver et lui dit:

Monsieur Rubens—(on l’appelait monsieur), mon fils a d’heureuses dispositions (c’est incroyable combien ont d’heureuses dispositions les enfants dont on est la mère): il faut absolument qu’il travaille auprès de vous.

Rubens, qui n’en voulait à aucun prix, s’excuse sur ses occupations.

—Oh! monsieur Rubens, il ne vous fera pas perdre de temps; au contraire, il vous aidera: il y a un tas de petites choses qu’il fera à votre place, il vous fera vos fonds...

—Ah! parbleu, madame, s’écrie Rubens, il me rendra là un vrai service, car je ne sais pas encore les faire!

—Pardon, la grosse mère qui êtes en face, serrez un peu vos gros bras contre votre gros corps, vous me cachez trop de ce beau papier qui sert de fond à votre portrait.

Dans l’épisode du Combat de Trafalgar, de M. Caussé,—on remarque un fragment de mât brisé,—sur lequel quelques matelots sont debout ou assis comme dans des fauteuils.—Je voudrais vous y voir, monsieur Caussé;—je gage que, par une mer un petit peu houleuse, vous ne vous tenez pas sur le bateau du Havre à Honfleur comme vos matelots se tiennent sur leur morceau de mât.—Tenez-vous la gageure?

Mademoiselle Dimier a peint son propre portrait (567), cela m’a rappelé ce que fit Phryné:—Accusée devant l’aréopage,—elle se contenta, pour toute réponse, de montrer sa gorge aux juges,—et elle obtint son acquittement par cette plaidoirie d’un genre tout particulier, qui n’aurait guère de succès aujourd’hui..., du moins en audience publique.—Mademoiselle Dimier paraît appeler son visage au secours de son pinceau; ils sont agréables l’un et l’autre.

Tiens,—deux singes!

Ah! non... pardon; mille pardons.—C’est un ménage vert—dans une forêt.—Cela s’appelle portrait de M. et de madame ***; mais je serai plus discret que le peintre, M. Defer, je ne mettrai pas les initiales;—j’intitulerai l’objet: Portrait du livret du salon, tenu à la main par M***, qui est dans une forêt; c’est du reste ce que cela représente.—Le livret est fort ressemblant.—J’espère que M. et madame*** le sont moins.

M. Lafond a peint nue—une femme grosse de sept mois;—c’est laid.

Je ne sais pourquoi certains carrés de papier ne font pas plus attention à la manière dont on peint les villes de la conquête d’Alger. Le jury qui admet ces tableaux ne peut avoir pour but que de dégoûter les Français de leurs possessions d’Afrique.

Selon M. Frère, Constantine est couleur chocolat à l’eau et Alger couleur chocolat au lait.

Joignez à cela un Combat de M. Guyon, et dites-moi si vous vous sentez envie d’aller être héros là-bas, pour qu’on vous peigne comme cela ici.

Le 4 avril 1840, dit M. Chazal dans le livret,—il se passait dans le port de Cherbourg un de ces rares et majestueux événements où se révèle la puissance du génie de l’homme: on lançait à la mer le vaisseau le Friedland.

Ce qu’il y a de plus remarquable dans ce tableau, c’est une sorte de dressoir où sont figurées les autorités de Cherbourg, et qui ressemble, à s’y méprendre, à l’un des côtés de la boutique d’un pharmacien avec les fioles de diverses couleurs qui y sont rangées sur des tablettes.

Quelques-unes des fleurs de M. Chazal, dans le tableau qui est près du portrait de la reine, dans le salon carré, valent mieux que son tableau du Friedland; cependant je ne les aime guère;—au reste,—je dois dire pour consoler M. Chazal, en lui donnant le moyen de se réfugier dans un grand mépris de mon opinion,—que la plupart des fleurs, même des maîtres en ce genre,—me paraissent un barbouillage de convention.

Il y a cependant au Salon, dans la galerie de bois, un remarquable tableau de fleurs de madame Chantereine:—c’est à peu près la seule fois que j’ai vu aussi bien reproduire l’étoffe des fleurs;—c’est un charmant tableau et un charmant talent.

Disons encore, toujours pour consoler M. Chazal et les autres peintres de fleurs, que j’ai quitté mes pêchers et mes abricotiers en fleurs pour venir voir leurs tableaux, et que cela me rend difficile et un peu de mauvaise humeur.

M. Villiers a peint un bœuf bleu, sous le nº 1847.

M. Raynaud a représenté une famille se réjouissant de la convalescence d’un homme que je déclare mort depuis six semaines;—voir le visage dudit.

614. Tobie et l’Ange.—Sur le livret, on croirait que c’est une marchande de poisson à laquelle un ange marchande sa denrée.

Au bout de la galerie de pierre, en tournant pour entrer dans la galerie de bois,—je vous recommande une très-drôle de dame jouant du tambour de basque,—et une Cléopâtre de quatorze pieds.

Puisque M. Olivier, évêque d’Évreux et ancien curé de Saint-Roch, a fait mettre son portrait au Musée,—c’est qu’il n’est pas ennemi de la publicité;—nous pensons lui être agréable en citant un mot de lui. Au commencement de l’hiver qui finit, il avait, je ne sais à quel sujet, fait une gageure avec un de ses vicaires:—l’enjeu était une dinde truffée;—le vicaire perdit, et ne montra aucun empressement pour s’acquitter;—en vain M. Ollivier portait au pari des allusions chaque jour plus directes;—le vicaire paraissait décidé à ne pas comprendre.—M. Ollivier, poussé à bout, résolut de s’expliquer clairement et lui dit:

—Ah ça! monsieur le vicaire,—je voudrais bien vous rappeler adroitement que vous me devez une dinde truffée?

—Je le sais bien, monseigneur, dit le vicaire,—et, si je ne me suis pas acquitté plus tôt, c’est que les truffes sont de mauvaise qualité cette année.

—Allons donc, mon cher vicaire!—s’écria M. Ollivier, n’en croyez donc pas un mot: c’est un bruit que les dindons font courir.

Je voudrais voir le Passage d’Honfleur de M. Biard.—J’ai lu dans tous les journaux qu’une foule compacte stationnait devant le tableau.—Je n’aurai pas de peine à le reconnaître.—Où est-ce qu’il y a une foule compacte?—Je ne vois pas de foule compacte:—c’était pourtant dans les journaux.

Où peut être le tableau de M. Biard?

En attendant, voici celui de M. Decamps, la Sortie de l’école turque;—on m’a dit d’admirer cela;—eh bien! je n’admire pas;—je soupçonne fort les qualités de ce tableau de consister principalement en difficultés plus ou moins vaincues, en adresse, en habileté,—toutes choses qui peuvent intéresser les peintres.—M. Decamps a beau lever les jambes de ses petits bonshommes, il n’en est pas moins vrai qu’ils ne sautent pas,—qu’ils ne courent pas, qu’ils ne jouent pas;—rapprochez de cela cette si spirituelle gravure de vacarme dans l’école que nous avons tant vue sur les boulevards,—rappelez-vous-en la vie et la malice, et vous comprendrez la froideur du tableau de M. Decamps,—pour les qualités probables que j’ai mentionnées plus haut,—je suis tout à fait incapable de les apprécier, et, si elles existent, elles n’en existent pas moins pour cela.

C’est un argument qu’on m’oppose habituellement pour la peinture et pour la musique.—En fait de musique, je n’ai jamais que sonné de la trompe,—et, en dessin, je n’ai jamais fait un nez au profil.—Je réponds que les peintres et les musiciens ne faisant pas de la peinture et de la musique entre eux, et postulant au contraire les suffrages du public, on doit attendre d’eux des ouvrages qui aient un charme qu’on puisse éprouver sans être peintre ou musicien.—Si, pour admirer un tableau de M. Decamps, ou la musique de M. Meyer-Beer, il me faut travailler huit ans au Conservatoire et à l’atelier,—je ne vous cache pas que je me priverai d’un plaisir aussi laborieux.—Heureusement que ces messieurs ont assez souvent le bonheur de n’avoir pas besoin que nous soyons aussi savants. Quand un ignorant comme moi leur adresse un éloge, ils n’élèvent pas de réclamation.—Je ne juge que ce qui est à ma portée,—je laisse toutes réserves pour les arcanes de l’art.

Par exemple, je demanderai à M. Decamps comment il y a tant de poussière sur un sol aussi pierreux,—et pourquoi elle est si lourde.—Il faudrait un escadron de cavalerie pour soulever cette poussière de plomb.

Deux grands dessins de M. Decamps, placés en face de la sortie de l’école, ont des parties remarquables et d’un beau style;—mais pourquoi s’avise-t-il de faire ses chevaux d’après des bas-reliefs et non d’après des chevaux?—Les chevaux de profil, bas sur leurs jambes, à encolure roide des bas-reliefs, sont une impuissance;—si le sculpteur savait leur donner de la vie, du mouvement et de la couleur, je suppose qu’il s’en ferait un vrai plaisir. Pourquoi alors ne pas faire les lions d’après les lions du blason?

M. Chevaudier est auteur d’un tableau qu’il appelle un Ruisseau dans la campagne de Rome.—L’eau est bleue, les arbres sont bleus,—l’herbe est bleue,—et l’auteur, voulant mettre un oiseau dans un coin, a cherché un oiseau bleu et a peint un martin-pêcheur un peu plus bleu qu’il ne faut.—Le paysage est animé par une bacchante qui se laisse aller à de singulières exagérations.

Je ne sais plus de qui est une Niobé vert-pomme qui pleure ses enfants vert-choux.

Mais où est donc la foule compacte qui m’empêche de voir le tableau de M. Biard? «Voici le tableau,» me dit quelqu’un qui m’accompagnait;—pour la foule, elle se compose d’un monsieur en redingote verte qui se presse devant.

J’attends que ce monsieur se soit écoulé, et je me presse à mon tour devant le Passage du Havre à Honfleur; c’est tout simplement une caricature triviale.

Mais voici une chose véritablement intéressante,—et qui vous laisse longtemps pensif.—Voici un tableau inachevé,—la Vierge et saint Joseph sont endormis et l’enfant-Dieu lève ses yeux au ciel;—la tête de la Vierge, pleine d’une angélique suavité, est seule terminée.—Bouchot est mort sans pouvoir achever son tableau;—on voit encore les lignes faites à la craie de l’esquisse:—ce qui est fait est d’une grande beauté.

Trois autres tableaux offrent le même intérêt et une partie des mêmes qualités.

Ceci est un tableau de M. Bidault, de l’Institut,—et l’un des membres de ce jury d’admission; ou, si vous voulez, de ce jury de refus—contre lequel on élève un si magnifique concert de malédictions.

Je renvoie encore mes lecteurs pour ce sujet aux volumes qui ont parlé des deux dernières expositions.

Disons seulement que deux tableaux de M. Gudin, qu’il avait oublié de signer, ont été parfaitement refusés.

M. Bidault est, assure-t-on, l’un des plus grands refuseurs du jury;—c’est donc à lui un louable courage d’exposer ainsi son tableau au jugement de ses victimes.

J’aurais voulu voir plus de monde devant un tableau aussi curieux.—Les peintres refusés devraient au moins étudier, dans une contemplation assidue de l’œuvre de M. Bidault, quelles beautés il faut chercher, quels défauts il faut fuir pour mériter l’indulgence du jury. Voici le sujet du tableau 137:—Vue de Mycènes et d’une partie de la ville d’Argos.

«Le site que le peintre a voulu représenter est celui qui se trouve indiqué dans les premiers vers de l’Electre de Sophocle. Oreste, son gouverneur et Pylade, tous trois partis de la Phocide, arrivent à Mycènes, et le gouverneur indique à Oreste les temples et les principaux monuments qui composent cette ville. Pendant un dialogue entre ces deux héros, Pylade est occupé à cacher dans les broussailles le vase d’airain qui est censé renfermer les cendres d’Oreste.»

Je crois devoir, de l’étude que j’ai faite du tableau en question, pouvoir tirer une poétique à l’usage des jeunes peintres. Homère n’a pas fait ses poëmes d’après les règles d’Aristote,—comme il serait facile de le démontrer.—C’est, au contraire, Aristote qui a fait sa poétique d’après l’Iliade et l’Odyssée.—Voici le résumé de mon travail:

Voulez-vous peindre Mycènes?—Beaucoup croiraient travailler d’après nature et suivraient tout pensifs le chemin de Mycènes.—C’est une voie parfaitement fausse.—M. Bidault peint d’après des vers de Sophocle.—Il veut représenter Mycènes,—il place dans son tableau la Madeleine, la Chambre des députés, l’Hôtel-Dieu,—l’église Notre-Dame-de-Lorette et cinq ou six bornes-fontaines.—Si Mycènes n’est pas comme cela, tant pis pour Mycènes,—C’est elle qui a tort.

Pour l’eau,—vous croyez peut-être devoir lui donner de la transparence et de la limpidité?—Autre erreur, ce serait alors comme de l’eau véritable.—Quoi de plus commun que de l’eau?—Si vous faites de l’eau semblable à la vraie eau, j’aime mieux regarder couler l’eau de la Seine que de regarder votre tableau.

Pour les personnages,—il est bon d’attacher quelquefois un bras à l’oreille pour mettre un peu de variété dans les bras attachés à l’épaule, ce qui est du dernier commun. (Voir le gouverneur.)

Il est des parties du corps humain qu’on est convenu de dérober aux yeux,—et que beaucoup de peintres représentent cependant comme tout le reste.—Vous comprenez, dans un personnage, vu de dos, tout ce qu’on évite d’inconvenant en lui faisant partir les jambes du milieu des reins. (Voir le personnage, en char, dans le fond, traînant, avec un cheval de bois, un petit canon de cuivre comme en font les enfants.)

Vous trouverez un nouvel exemple de la variété qu’il est bon de mettre dans les bras dans Pylade, qui cache le vase d’airain;—vous tâchez sans cesse de donner à vos personnages des bras de longueur égale,—eh bien! cela n’est pas vrai; il y a beaucoup de gens qui ont des bras inégaux.

J’ai entendu dire,—par un mauvais plaisant, que le vase d’airain était une casserole de cuivre; par un autre, que Pylade cueille une citrouille sur un olivier; ces critiques n’ont aucun sens,—attendu que le livret dit positivement que c’est un vase d’airain que Pylade cache dans des broussailles;—si c’était une casserole, il ne coûtait pas plus à M. Bidault de mettre au livret que c’était une casserole;—également, si c’était une citrouille, rien ne l’empêchait de mettre une citrouille; il est donc évident que c’est un vase d’airain.

Je désire que ces quelques conseils puissent servir aux jeunes peintres.

Il y a une impression que d’autres ont dû ressentir comme moi;—en tout cas la voici:

L’autre jour, je vis ouverte la partie de la galerie, séparée par un rideau, qui ne renferme que des tableaux des maîtres anciens;—j’y entrai et je sentis à l’instant même un grand calme dans tous mes sens.

Dans les galeries que je venais de quitter,—c’était à l’œil une confusion presque bruyante; la lumière, divisée violemment entre les tableaux qui se disputaient les rayons, s’éparpillait en tons durs et heurtés;—il semblait qu’elle fût mise au pillage,—et que toutes ces images, comme une peuplade d’Esquimaux, s’arrachassent les lambeaux de lumière, les rouges et les bleus les plus féroces.—C’était un charivari de couleurs,—un tintamarre de tons crus et hostiles.

Mais tout à coup succéda une harmonie calme et paisible; il semblait qu’on passât d’un cabaret en tumulte dans un salon de bonne compagnie.

J’y restai quelque temps pour me reposer, et je pris la fuite.

Qu’ai-je encore vu?—un turban dans une baignoire, par M. Court,—un paysage vrai, mais un peu commun, de M. Flers;—de bien jolis enfants de madame Boulanger;—un beau tableau par Troyon;—des marines très-estimables de M. Gilbert de Brest;—un gué de M. Loubon, vrai et d’une bonne couleur;—un joli tableau de mademoiselle Colin;—beaucoup d’ânes dont quelques-uns semblent peints par eux-mêmes, comme les Français de M. Curmer;—des bonshommes en fer-blanc par M. Hesse.

J’ai déjà parlé, il y a un an, de cette question des sucres qui cause aujourd’hui tant de rumeur;—je ne la mentionne aujourd’hui que parce qu’elle me rappelle une caricature faite sous l’Empire, à l’époque où Napoléon voulait absolument du sucre de n’importe quoi.

On voyait le petit roi de Rome—faisant une grimace horrible à une betterave qu’il tenait à la main,—sa nourrice lui disait: «Mange donc, petit, ton papa dit que c’est du sucre.»

M*** est un homme économe qui se défie des tailleurs—achète son drap lui-même et donne ses habits à façon. Dernièrement, il demande son tailleur,—qui prend mesure en tous sens et lui déclare qu’il n’y a pas moyen de lui faire une redingote avec le coupon d’étoffe qu’il a acheté. Il le chasse ignominieusement et en demande un autre.—Celui-ci arrive, prend l’étoffe et promet l’habit pour dans deux jours.

—Apportez la note.

—Volontiers.

Le troisième jour, le tailleur arrive avec l’habit, qui est bien fait et d’une ampleur suffisante.

—Et la note?

—Ah! mon Dieu, je l’ai oubliée;—je l’avais mise sur l’établi avec mes gants, j’ai laissé les gants et la note.

On sonne. Un domestique arrive et dit:

—C’est le fils du tailleur.

Celui-ci se trouble.

—Que veut-il? demande M. M***.

—Il demande son père.

—Faites-le entrer.

Le tailleur s’oppose à ce qu’on fasse entrer son fils:

—Sans doute, c’est la note qu’il m’apporte.

—Eh bien! qu’il entre.

—Le tailleur se trouble de plus en plus,—surtout quand entre le gamin orné d’une veste d’un drap tout à fait pareil à celui de la redingote.

—Que viens-tu faire, brigand?

—C’est maman qui m’a envoyé à cause de la note.

—Donne et sauve-toi.

Mais, pendant ce temps, M. M*** tient l’enfant par la veste et s’assure de l’identité du drap.

—Oh ça! maître,—comment se fait-il que mon autre tailleur n’ait pas pu me faire une redingote—quand, vous, vous m’avez fait une redingote et une veste à votre fils.

—Monsieur,—dit le tailleur, qui a repris tout son sang-froid,—c’est qu’il a probablement un fils plus grand que le mien.

Voici ce qu’on lit dans un journal:

Au recto.

«Le nouveau drame de M. Alexandre Dumas, Lorenzino, qui a été représenté hier au Théâtre-Français, est une de ces compositions romantiques qui n’ont aucune chance de durée. C’est une véritable chute, et cependant, M. Alexandre Dumas aurait recueilli tous les traits de génie qui caractérisent la nouvelle école: duel, enterrement, procession de religieuses, confession, absolution, empoisonnement, guet-apens et assassinat.

«On s’étonne à bon droit que les comédiens français, dont le répertoire se compose de tant de chefs-d’œuvre, consentent encore à jouer le drame romantique, qui n’est plus maintenant qu’une vieillerie. Les meilleurs acteurs perdent leur talent en jouant ces pièces, dont le style trivial ne peut prêter qu’au ridicule et à l’ennui. Nous reviendrons sur ce drame, si l’on prétend l’IMPOSER encore au public.»

Au verso:

«Lorenzino, drame nouveau de M. Alexandre Dumas, a produit le PLUS GRAND EFFET avant-hier soir au Théâtre-Français. Ce soir, on donne la deuxième représentation de ce BEL OUVRAGE. Il sera précédé des Rivaux d’eux-mêmes

Il existe à Rouen—un homme appelé Lebarbier—qui vend du beau temps;—on a jusqu’ici vendu bien des choses; mais c’est, je crois, la première fois qu’on imagine de vendre du soleil.—Il répand des prospectus—dont je donne un à copier à MM. les imprimeurs.

PIERRE-LOUIS LEBARBIER,
FRANÇAIS,
DOMINATMOSPHÉRISATEUR,
DOMINATURALISATEUR,
Rue aux Ours, nº 32, à Rouen.

Souscription par chaque Boutique à la Foire, Étalagistes, Débitants, Aubergistes, à l’effet d’obtenir du beau temps la veille, le jour de Fête donnée par un Particulier, jour de Noce,

Cette Souscription sera payée d’avance dans les mains dudit sieur LEBARBIER, à son domicile précité, sauf par lui de la rendre, dans le cas contraire.

IL FAUT AU MOINS CINQUANTE SOUSCRIPTEURS.
IL Y A UN DIXIÈME POUR LES PAUVRES.
La veille de la Foire»fr.75c.
Le jour de la Foire1 »
Jours suivants» 50
Jour de marché» 50
Jour de Fête donnée par un Particulier, ou
jour de Noce
10 »
Entretien ou conférence sur une infinité
d’objets d’intérêt particulier ou public,
par quart d’heure
» 75
Réponse et moyens écrits, la page5 »

Le même Louis Lebarbier—donne des séances de moralisation;—le prospectus de ces séances contient une particularité que je recommande aux donneurs de concerts, etc.

«En attendant la séance, les hommes sont servis d’un verre de cognac, et les dames d’un verre de bavaroise.»

M. Listz est un homme de talent;—mais lui, qui, en France, était devenu Français,—qui a reçu à Paris une si grande hospitalité, qui se disait avec orgueil le frère de tous nos grands hommes, quels qu’ils fussent,—devrait démentir, dans les journaux où il fait dire tant de choses,—le bruit qu’on répand—qu’il chante dans des banquets, en Allemagne, des chansons où les Français sont traités un peu plus mal que des chiens.

Les lecteurs des Guêpes savent, du reste, ce que je pense, pour ma part, de ces chansons dites patriotiques, sur quelque air et dans quelque pays qu’on les chante.

Un écrivain a épousé une Anglaise;—il y a, dans le contrat de mariage, une clause qui dit que les enfants naîtront Anglais.—Quelqu’un, prenant singulièrement à la lettre—cette formule,—disait:

—Ah ça, c’est bien embarrassant d’aller comme cela faire ses enfants en Angleterre.

—Surtout pour M***, répondit-on, qui n’en peut faire en France.

Au dernier bal donné par madame la duchesse de M.,

—M. de B.—s’est laissé aller, après le souper, aux danses les plus hasardées.—Rien, du reste, de si imminent que l’invasion dans la haute société, des danses bizarres,—telles que le cancan,—la béquillade,—la chaloupe, etc.

On lisait dernièrement dans les journaux l’horrible phrase que voici:

«NANTES, mars.—Près de cent idiots ou aliénés non furieux vont être, d’ici à quelques jours, expulsés de l’hospice de Saint-Jacques, par suite de l’insuffisance de l’allocation faite par le conseil général pour cet exercice;—tous ces malheureux vont errer dans la ville, sans asile et sans pain.»

Je serais assez d’avis qu’on profitât de ce que l’hôpital est libre pour y renfermer ledit conseil général.

Plusieurs personnes m’ont écrit que j’avais inventé M. Dubignac; M. Dubignac m’a fait l’honneur de venir me voir en personne:—c’est un homme un peu âgé, mais parfaitement conservé.—Il a bien voulu m’offrir quelques-uns de ses ouvrages,—en remercîment, m’a-t-il dit, de la mention équitable que j’ai faite de lui.—M. Dubignac paraît décidé à ne pas faire de visites à messieurs de l’Académie: je ne sais si je puis me flatter d’avoir ébranlé sa résolution.—Je veux faire partager à mes lecteurs, par quelques citations prises ça et là, le plaisir que m’a procuré le présent de M. Dubignac.

SUR NAPOLÉON.

...Telle fut la faute du grand Napoléon,
Dont les nobles cendres nous fêtons et respectons,
Qui fut la source de plusieurs autres;
Par les perfides conseils des uns et des autres;
Mais si des grandes fautes il fit et commit,
Que de belles actions, toutes nobles, ne fit-il aussi;
...Du grand Napoléon la vraie gloire,
Par son grand génie et ses victoires,
Dubignac, par reconnaissance,
Vertu très-rare, quoique bien aimable.
Qui n’est pour lui que jouissance,
De ses vers lui fait hommage,
Pour, en 1811, l’avoir nommé,
A Cosne, comme receveur particulier...

AUX FEMMES.

Charmant, aimable sexe, ah! quelle gloire pour vous en serait!
De pouvoir obtenir des mœurs la restauration,
La postérité vous devrait cet insigne bienfait,
Et la société vous doterait de sa considération.
Ah! quel bien grand bonheur pour la postérité,
Quel plaisir et joie pour toute société,
Pour père et mère, quelle tranquillité d’âme,
Pour leurs demoiselles jolies, aimables,
Vive la modestie, la décence et la prudence,
Qui de l’aimable sexe sera toujours leur défense,
Et tous les hommes seront honnêtes et respectueux
En leur offrant leurs hommages et vœux.

SUR L’AMOUR.

Un amoureux...
Dans la société, plein de respect, affable,
Jolies manières, très-obligeant, aimable,
Jouant avec goût et talent de quelque instrument,
Pour plaire à l’amie de son cœur s’évertuant.
En particulier il lui adresse ses tendres vœux,
En public, ses yeux sont les messagers de son cœur,
Plein de tendres désirs, mais très-respectueux,
Avec la résolution de l’aimer de tout son cœur.

SUR LES TUILERIES.

Quoi de plus superbe que ces terrasses
Qui d’un bout à l’autre, ont neuf cents toises;
Quel plaisir si permis était
La nuit d’y prendre le frais.

SUR LE PAIN.

Le pain, c’est le premier des besoins;
Avec le pain, on ne crève jamais de faim.

SUR LUI-MÊME.

De prétention, Dubignac aucune n’a;
De ces concitoyens, l’estime lui suffira.

Une vieille femme est traduite en police correctionnelle sous prévention de mendicité;—on fait une perquisition à son domicile,—on trouve dix-huit cents francs dans sa paillasse.

Les mendiants ont pris depuis quelques années, s’il faut en croire les journaux, l’habitude d’avoir dix-huit cents francs dans leur paillasse.

Les journaux sont dans un abattement profond,—l’ordre de choses actuel se consolide;—tous les arrivés tirent chacun sa PETITE ÉCHELLE.—C’est en vain que ceux qui voulaient monter après eux s’efforcent de les retenir. Les gens arrivés maintenant—auront probablement à passer par toutes les phases qu’ont franchies les castes qui ont disparu en juillet 1830. Ils agissent à découvert;—ils avouent par leurs actes que leur patriotisme était de l’envie,—et que ce qu’ils ont renversé, ils n’ont jamais voulu le détruire, mais s’en emparer. D’autre part, comme ceux qui les attaquent feraient juste les mêmes choses,—nous n’y perdons et nous n’y gagnons rien;—seulement il se glisse dans les esprits une grande indifférence politique.—Les têtes, comme le thermomètre, ont baissé en France de dix degrés.

Voici la copie authentique d’un certificat délivré à un domestique:

«Je soussigné, doyen des colonels, des chevaliers de Saint-Louis et des gentilshommes domiciliés dans l’arrondissement communal du***, électeur du département de la Seine-Inférieure, otage et volontaire royal, ancien commissaire de la noblesse aux états de Bretagne et en d’autres assemblées légalement délibérantes, associé de plusieurs Académies royales d’histoire, sciences et belles-lettres, commissaire de l’association paternelle des chevaliers de Saint-Louis et du mérite militaire pour le canton municipal de***, certifie que Pierre*** m’a toujours servi fidèlement et avec zèle, en foi de tout quoi j’ai délivré le présent avec apposition de l’empreinte du cachet de mes armes.

»Fait ce..., au château de***, commune dont feu mon père, aussi officier supérieur et chevalier de Saint-Louis, était, par longue dépendance et succession patrimoniale, seigneur paroissial et haut justicier au 4 août 1789, et dont je suis depuis plusieurs années doyen du conseil municipal, n’en ayant point accepté la mairie, que les règlements ne rendaient pas compatible avec ma place de chef d’une légion nationale par laquelle j’ai longtemps exercé un commandement à la fois régulier, paternel et fraternel, supprimé par les dernières ordonnances relatives à ce corps ou à cette arme.

»Le vicomte T. de R.»

En ce moment où les nouvelles routes et les tracés de chemins de fer entraînent de nombreuses expropriations,—il est assez curieux d’entendre les doléances des propriétaires dont les terrains sont écornés.

Voici quelques-uns de ces cris, partant de l’âme, que j’ai recueillis:

Un propriétaire auquel on prend trois pommiers parfaitement payés sur estimation légale:

«Ah! monsieur, vous prenez ces trois-là;—mais, monsieur, il n’y a pas de pommiers comme ceux-là pour faire le bonheur d’une famille. Le cidre qu’ils donnent est parfait; je n’ai acheté tout le verger que pour ces trois pommiers.»

Un autre auquel on prend sa haie—(toujours en payant):

«Il peut bien prendre tout,—ça m’est bien égal.—Qu’est-ce que c’est qu’un champ qui n’a pas de haie?—j’aime mieux ne rien avoir.»

Un autre auquel on achète la moitié d’un champ:

«Quelle terre je vous abandonne!—l’année dernière j’y ai récolté des pommes de terre grosses comme les deux poings;—dans la moitié qui me reste, il n’y a que de la pierraille

A entendre les propriétaires, on croirait qu’il n’y avait de fertilité dans le pays que précisément sur une longueur de huit mètres et sur une largeur de douze cents, et que tout le reste n’est que landes et steppes.

«Il s’est agité devant la chambre des requêtes une question d’une haute gravité pour le commerce de France.

«On sait avec quelle avidité le commerce étranger contrefait les objets de notre fabrication, emprunte les marques, le nom des maisons les plus renommées de France dans les différents genres d’industrie.

»Quelques-uns de nos négociants ont pensé que le seul moyen de neutraliser les funestes effets de cette déloyale rivalité était d’user de représailles envers le commerce étranger.

»C’est ainsi que la maison Guélaud, de Paris, avait vendu en France un article recherché de parfumerie, sous l’adresse de la maison Rewland, de Londres.

»Cette dernière maison s’adressa aux tribunaux français pour obtenir des dommages-intérêts, qui lui furent accordés, par arrêt de la Cour de Paris du 30 novembre 1840.

»Sur le pourvoi formé contre cet arrêt s’élevait la question, fort importante, de savoir si les fabricants étrangers peuvent poursuivre en France la contrefaçon de leur marque ou de leur nom.

»La Cour, sur la plaidoirie de Me Ledru-Rollin, au rapport de M. le conseiller Hervé, et sur les conclusions de M. l’avocat général Delangle, a admis le pourvoi.

»C’est un succès pour le commerce français.»

Je trouve le succès assez joli.—Les succès de ce genre sont prévus par les codes de tous les pays.