Décembre 1841.

Les tombeaux de l’empereur.—M. Marochetti.—M. Visconti.—M. Duret.—M. Lemaire.—M. Pradier.—Un nouveau métier.—L’arbre de la rue Laffitte.—Les annonces.—Les réclames.—Un rhume de cerveau.—Un menu du Constitutionnel.—D’un acte de bienfaisance qui aurait pu être fait.—Les départements vertueux et les départements corrompus.—M. Ledru-Rollin.—Un nouveau noble.—M. Ingres et M. le duc d’Orléans.—Les prévenus.—L’opinion publique.—Suite des commentaires sur l’œuvre du Courrier français.—M. Esquiros.—Le secret de la paresse.

Quand un journaliste parle de la presse en général,—c’est tout ce qu’il y a de vertueux, d’honnête, de désintéressé, de respectable.

C’est la seule majesté qu’il soit possible de reconnaître.—Les lois doivent plier devant elle;—c’est un crime de se défendre contre ses attaques;—elle a raison sur tout et contre tout.—La presse est infaillible.

Nous pourrions un peu démêler ce faisceau serré et en examiner chaque brin et chaque fascine l’un après l’autre,—mais laissons ce soin à la presse elle-même.

La presse se divise en deux grands partis: 1º ceux qui sont pour le gouvernement, c’est-à-dire qui veulent obtenir d’amitié les places et l’argent;

2º Ceux qui sont contre le gouvernement, c’est-à-dire qui veulent prendre de force l’argent et les places. Chacun de ces deux partis traite l’autre fort mal.

Prenons un journal ministériel: Les journaux de l’opposition sont des anarchistes,—des révolutionnaires,—des fauteurs de troubles et de désordres.

Un journal de l’opposition, parlant des journaux ministériels,—les appelle des journaux corrompus et vendus au pouvoir,—des oppresseurs du peuple;—puis, si d’autre part vous recueillez les jugements portés sur les hommes parvenus de la presse par ceux qui ne sont pas parvenus, si nous admettons en principe que la presse est infaillible, nous sommes fort embarrassés quand elle se trouve ainsi divisée. Chacun des deux partis est de la presse qui est infaillible, il faudrait donc croire et admettre ce qu’ils disent tous les deux l’un de l’autre.

Je ne compte pas vous entretenir du tombeau de Napoléon;—quatre-vingt-trois projets de tombeau! Il n’y avait, selon moi, qu’un tombeau,—pour l’empereur,—celui que la destinée lui avait donné dans une île presque déserte, sous un arbre.

Puis ensuite,—comme la pensée semble comme les vents avoir plusieurs couches à diverses hauteurs; au point de vue de la gloire humaine, de l’orgueil national,—c’est-à-dire au-dessous du point de vue poétique,—il fallait l’enterrer à Saint-Denis, là où il avait fait faire deux portes en bronze pour son tombeau; et enfin, au point de vue de l’admiration contemporaine de ses soldats, il fallait le mettre sous la colonne de la place Vendôme.

Je ne parlerai donc pas des quatre-vingt-trois projets qui tous ont la prétention d’être exécutés aux Invalides; d’ailleurs, qu’est-ce que ces concours où la plupart des artistes les plus distingués d’un pays ne se mêlent pas?—Lemaire est à Pétersbourg.—Pradier en Italie.—Duret bien plus loin, car il est au fond de son atelier, où il boude.—M. Visconti a conçu un projet qui ne manque pas de grandeur.

M. Marochetti en a présenté un qui paraît réunir plusieurs suffrages,—mais qui présente en même temps une petite difficulté qui pourrait bien faire reculer le jury d’examen:—il faudrait commencer par enlever la voûte et le dôme des Invalides.

Au commencement de la saison, on a eu à enregistrer cinq ou six morts funestes de savants,—d’artistes, etc.,—sans compter les propriétaires et les pauvres diables, victimes de leur propre maladresse à la chasse, ou de celles de leurs compagnons;—ceci coïncidant avec la diminution progressive du gibier,—donne pour résultat qu’il se tue beaucoup moins de perdreaux que de chasseurs.

On lit ceci dans un journal—(N. B. C’est un sarcasme):

«Nos escadres de la Méditerranée, qui offusquaient l’Angleterre, ont été dispersées et désunies. Mais le Moniteur s’empressait hier de nous offrir une glorieuse compensation à cette humiliation maritime: il résulte d’un rapport du prince de Joinville, daté de Terre-Neuve, que nous n’avons pas cessé d’occuper un rang des plus brillants sous le rapport de la pêche de la morue et des harengs.»

De même qu’en fait de modes d’habits on voit succéder les gilets trop longs aux gilets trop courts;—de même, en fait de mode de langage, au chauvinisme qui, sous la Restauration, montrait toujours un soldat français triomphant des armées coalisées de l’Europe,—a succédé, aujourd’hui, un autre ridicule qui consiste, de la part des journaux, à montrer toujours la France humiliée et foulée aux pieds. Un journal un peu répandu doit au moins deux fois la semaine raconter qu’un Français a reçu des coups de pieds à Pétersbourg, qu’un autre a été empalé à Constantinople, et un troisième mangé quelque autre part; tant ces honnêtes journaux se complaisent dans une humiliation que le plus souvent ils inventent. Mais ici, on peut voir d’une manière manifeste ce que c’est que la politique de ces pauvres carrés de papier.

Ils seraient fort étonnés si on leur disait: «Mais cette pêche du hareng et de la morue est une des branches de commerce les plus importantes; mais c’est la vie de populations entières; mais il y avait plus de vingt ans qu’on n’avait pas fait une bonne pêche: il y avait plus de vingt ans qu’un nombre prodigieux de familles vivaient dans la misère et dans les privations.

Oui, certes, c’est une belle compensation à une diminution d’appareil militaire, et de fanfaronnades inutiles.

Mais on dit que je fais des paradoxes quand je crie, comme je le fais depuis trois ans, que le premier besoin du peuple, c’est de manger.

Ah! si vous voyiez, comme moi, ces pauvres pêcheurs de la Normandie et de la Bretagne;—leurs durs travaux,—leurs journées et leurs nuits de fatigues avec la mort sous les pieds;—si vous voyiez, comme moi, toutes ces blondes familles de dix enfants, à peine vêtus, à peine nourris, quand leur père revient sans rapporter de quoi souper, remerciant Dieu de ce qu’il n’a pas permis qu’il fût englouti dans les vagues de l’Océan; vous ne trouveriez pas que ce soit une nouvelle si peu importante, si ridicule même, celle qui vient vous dire que cette année la pêche du hareng a été favorable, et que tous ces gens-là mangeront.

Je me rappelle un temps où Henry Monnier n’avait pas de plus grand plaisir que de chercher les métiers bizarres et inconnus auxquels se livrent certaines gens. Il a fait ainsi de singulières découvertes. En voici un qu’il n’a pas trouvé, et que ni lui ni moi n’aurions inventé.

Les habitants de la campagne ne sont guère exposés, en fait de maladies, qu’à des pleurésies et des fluxions de poitrine,—on leur ordonne des sangsues.—Le village d’Augerville-Bayeul est situé à cinq lieues de Havre,—d’où il tire ses sangsues. Au Havre chaque sangsue coûte sept sous. C’est fort cher. Une brave femme du pays a imaginé de louer des sangsues,—elle en a acheté une vingtaine et elle s’est faite bergère de ce noir troupeau,—elle les soigne et les entretient; quand un malade a besoin de sangsues, elle en loue la quantité demandée à l’heure ou à la saignée;—l’opération faite, on lui rapporte ses sangsues.—Si quelqu’une de ses sangsues meurt ou fait une maladie entraînant incapacité de travail, elle se fait payer la valeur de la morte,—ou convenablement indemniser de la perte qui résulte de l’indisposition de son animal.

Le monsieur qui annonçait dans les journaux—des graines de l’orgueil de la Chine à vendre,—rue Laffitte, 40,—a profité de l’avis que je lui ai donné dans le volume du mois dernier.

Je faisais remarquer que les annonces publiées pendant le mois d’octobre—portaient que cet arbre—se semait d’octobre à novembre,—et que les annonces insérées dans les journaux—omettaient cette particularité.

Qu’a fait le monsieur,—le planteur de la Louisiane?—Il a continué à publier des annonces à la quatrième page des journaux;—seulement dans ces dernières annonces publiées tout le long du mois de novembre,—l’orgueil de la Chine—(en chinois arbor sancta) ne se sème plus du tout d’octobre à novembre,—il se sème maintenant de la mi-octobre jusqu’à la mi-mars.

Pas avant,—pas après.

Mais que feront ces braves gens qui, sur la foi de la première annonce,—ont acheté et semé de la graine de l’orgueil de la Chine?

Ces gens-là, dites-vous?

Oui.

Eh bien,—ils en achèteront d’autre, qu’ils sèmeront maintenant de la mi-octobre à la mi-mars.

Parbleu! l’ami Mars est venu là fort à propos et s’est montré un véritable ami pour prolonger le délai pendant lequel le planteur de la Louisiane—espère duper le public,—avec l’assistance des carrés de papier de toutes les couleurs et de toutes les opinions,—un franc la ligne.

Sérieusement,—carrés de papier,—croyez-vous jouer là un rôle bien honorable,—que d’être ainsi complices de toutes les friponneries contemporaines,—de tous les charlatanismes,—de vous établir compère de tous les marchands d’orviétans?

Vous répondez: «On sait bien que la quatrième page des journaux est livrée aux annonces—et que nous ne sommes pas responsables de ce qu’elles disent.»

On? qui est-ce que ce on?—vous,—moi..., et ce n’est pas ici le lieu de dire que je m’y suis laissé prendre plus d’une fois.

«Et, d’ailleurs, ajoutez-vous en général, la signature des gérants précède les annonces, ce qui explique, clair comme le jour, que nous ne garantissons pas au public la vérité des annonces que nous insérons.» Très bien;—mais alors, gens si vertueux pendant trois pages, pourquoi cette facilité de mœurs à la quatrième page? pourquoi ne pas mettre en gros caractères en haut de votre quatrième page:

«Ceci est un mur public—où on affiche ce qu’on veut,—moyennant la somme de...—Nous ne garantissons pas ce qu’il plaît aux marchands d’y mettre;—ce sont eux qui parlent—et qui crient ainsi leur marchandise—à une distance où leur voix ne parviendrait pas.»

Vous ne l’avez jamais fait, carrés de papier, vous ne le ferez pas; bien plus, quand vous avez pensé qu’on commençait à soupçonner que ce pouvait bien être cela, vous avez imaginé la réclame; la réclame est une annonce mieux déguisée, là le journal ne se contente pas de ne pas dire qu’il ne garantit pas le vérité de ce qu’il publie.

Là, il assume toute la responsabilité de la chose; là, il prend la parole, il se fait crieur public, il annonce lui même les marchandises plus ou moins honteuses, et il donne son opinion à lui, il dit je; par exemple, c’est dix sous de plus.

Il dit: «Nous ne saurions trop recommander la pommade de M. un tel.

«Nous avons vu des effets surprenants de la poudre de madame de Trois-Étoiles.»

Le tout signé du nom de chaque rédacteur ou gérant responsable.

Pendant que nous parlons des annonces,—disons que le Journal des Débats, ce rigoriste—qui prêche la morale, publie à sa quatrième page des annonces dont je ne puis pas imprimer ici le contenu,—et une gravure—représentant une femme qui se livre à des danses prohibées par la police, et qui, tout en dansant, appuie son pouce sur son nez et fait tourner sa main sur ce pivot pour narguer un garde municipal qui la regarde.

Il est un mal horrible,—un mal qui, en quelques instants, fait de l’homme le plus spirituel une buse et un idiot;—je veux parler du rhume de cerveau. Un rhume de cerveau fait horriblement souffrir, et rend en même temps parfaitement ridicule.—Un jeune homme est obligé d’attendre la nuit, dans un jardin, un entretien longtemps désiré et demandé.—Tout ce qui l’entoure invite à la plus douce et à la plus poétique rêverie;—la lune monte à travers les arbres,—les clématites exhalent de suaves odeurs.—Il entend des pas légers et le frôlement d’une robe,—c’est elle!—son cœur bat si fort, qu’il semble qu’il va rompre sa poitrine pour s’échapper.—Enfin, il pourra donc lui dire tout ce qu’elle lui a inspiré depuis qu’il la connaît;—il va lui révéler tout ce trésor d’amour qu’il a amassé dans son âme,—et les premiers mots qu’il prononce sont ceux-ci: «Ah! badabe, cobe je vous aibe!»

Le malheureux s’est enrhumé à attendre sous les arbres. Un autre a à prononcer un discours en public,—un toast à porter dans un gueuleton patriotique;—il répète son toast d’avance et s’entend avec effroi dire: «Bessieurs, dous dous sobes réudis dans ude intention purebent patriotique,—ou: «Je debande la bort des tyrans.»

Comment faire? Son discours lui a coûté bien du mal—et ferait tant d’effet!—à coup sûr on le mettrait dans le journal.—Il va trouver un médecin.

—Bossieur, il faut que vous me rendiez un grand service.

—Volontiers, monsieur, si cela dépend de moi.

—J’aibe à le croire, bossieur;—j’ai ud’affreux rhube de cerbeau.

—Ah! ah! un coryza?

—Un rhube de cerbeau!

—Oui,—j’entends bien,—c’est ce que nous appelons un coryza.

Le malade est flatté de voir que la science s’est occupée assez spécialement de son mal pour lui donner un nom inconnu du vulgaire;—il se voit d’avance guéri.

—Bossieur,—c’est que, pour ud’ adiversaire, je suis bembe d’un dîder, et il d’y a pas boyen d’y banquer.

—Cela n’empêche pas de manger,—seulement les aliments vous paraîtront moins savoureux.

—Bossieur, s’il s’agissait seulebent de banger... ça de be ferait rien,—je be boque des alibents,—mais c’est que j’ai un discours à prodoncer,—et vous compredez qu’avec bon rhube de cerbeau,—on d’entendra pas le boindre bot.

—Alors, c’est fort désagréable.

—Qu’est-ce qu’il faut faire, bossieur, pour bon rhube de cerbeau?

—Pour votre coryza?

—Oui,—bossieur,—on b’avait dit de redifler de l’eau de Cologne.

—Ça n’est pas mauvais.

—Ça n’est pas bauvais, bais j’en d’ai rediflé trois verres et ça de va pas bieux.—On m’avait dit également de be bettre du suif de chandelle autour du dez.

—On en a vu de bons effets.

—Je be suis bis deux chandelles entières sur la figure et ça de va pas bieux.—Qu’est-ce qu’il faut faire, bossieur?

—Il faut essayer d’une fumigation.

—Et ça be guérira-t-il?

—C’est possible.

—Cobent! ça d’est pas sûr!

—Non, monsieur.

—Et vous d’avez pas d’autre boyen?

—Des bains de pieds.

—Ah! et ça be guérira-t-il?

—Peut-être,—d’ailleurs, ça n’est jamais bien long, attendez que ça se passe.

Et le malade s’en va persuadé que les médecins, comme certains parrains de complaisance, se sont contentés de donner un nom au rhume de cerveau,—sans se soucier de ce qu’il deviendrait à l’avenir;

Qu’ils sont très-forts sur la lèpre qu’on n’a plus, et sur la peste qu’on n’a pas;—mais qu’ils ne savent rien sur les rhumes de cerveau et sur les cors aux pieds.

Le Constitutionnel, en parlant d’un repas donné par M. O’Connell, a fait une énumération qui a lieu d’étonner de la part d’un journal qui compte au nombre de ses fondateurs des hommes qui passent pour savoir manger.

On lit dans le menu du Constitutionnel: «Cent pommes de pin» (pine apple, que le Constitutionnel traduit par pommes de pin—veut dire ananas. Il y a de quoi rompre la bonne harmonie qui existe, d’après certains journaux, ou qui n’existe pas, d’après certains autres, entre la France et l’Angleterre, en prêtant de semblables nourritures à nos voisins). Le Constitutionnel ajoute: «Trente plats d’orange et autres tourtes

Ce mot me rappelle une locution semblable d’un portier que j’ai eu et qu’on appelait M. Gorrain. «Monsieur, disait-il, malgré les crimes des jésuites, il ne faut pas oublier que c’est à eux que nous devons l’importation des abricotiers, des dindons et d’une multitude d’autres fruits à noyau.»

L’autre jour,—dans une maison—où on lisait le journal à haute voix, le lecteur arriva à cette anecdote:

«Le roi était attendu hier, vers une heure, au château des Tuileries.—Tout à coup des cris: Au secours! un homme se noie! se font entendre,—dix batelets se détachent de la rive,—on saisit un homme qui allait disparaître,—on le porte au bureau de secours,—puis chez le commissaire de police,—où cet homme déclare que c’est la misère qui l’a poussé à cet acte de désespoir.»

Le lecteur s’arrêta.

—Continuez donc, lui dit la maîtresse de la maison.

—Mais c’est tout; il y a un point.

—Mais non;—il est impossible que le roi n’ait pas fait donner des secours... Tournez la page.

—Je la tourne, et je lis: «Nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs le mou de veau...»

—Assez... Comment, le roi?

—Il ne passait peut-être pas précisément à ce moment-là;—et puis, on peut ne pas lui avoir dit la chose.

—C’est égal, il n’a pas eu de bonheur cette fois-là.

Il est évident que la presse est l’origine de l’horrible désordre qui mine la société.—Quelques niais demandent à ce sujet des lois répressives.—Je l’ai dit vingt fois,—c’est, au contraire, le moment de lui mettre la bride sur le cou.—Laissez la presse libre,—sans cautionnement,—sans timbre,—sans procès,—dans deux ans la presse sera morte ou réformée et moralisée.—C’est une gageure que je tiendrais en mettant ma tête pour enjeu.

Toutes ces sociétés secrètes sont comme les mans qu’on trouve dans la terre, où ils rongent les racines; le soleil, le jour et l’air les font mourir.

Si la presse était libre,—les communistes, les égalitaires, qui sais-je, moi, chacune des trente ou quarante républiques dont se compose le parti républicain aurait son journal et développerait ses idées.—Vos lois répressives de la presse donnent à tous les journaux de toutes les opinions des limites égales dans l’expression de leurs opinions,—qui rendent leur langage presque identique, de telle sorte qu’ils se trouvent combattre ensemble,—et dans les mêmes rangs contre vous,—pour des causes toutes différentes, ou ennemies.

Laissez chacun arborer l’étendard qui lui plaît,—et vous verrez cette grande armée de l’opposition que, par vos sottes lois répressives, vous réunissez malgré elle sous un seul et même drapeau d’une couleur bizarre formée du mélange de tant de nuances,—vous la verrez se diviser en petites cohortes, chacune sous son véritable étendard, avec ses couleurs, combattant pour son compte,—et contre ses alliées d’aujourd’hui.

Le procès fait à Me Ledru-Rollin, et qui se termine par la condamnation de cet avocat,—est encore une sottise.—Votre gouvernement représentatif est un mensonge—si un candidat ne peut exprimer sa véritable opinion.—J’admets ici que Me Ledru, ou tout autre avocat, ait une véritable opinion.

Ne comprenez-vous pas, d’ailleurs, que Me Ledru ou tout autre, forcé par vos lois à l’hypocrisie,—réunira les suffrages de toutes les nuances qui avoisinent la sienne,—au lieu d’être réduit à ses véritables sectaires?

Le National a eu un nouveau procès;—cette fois il a été acquitté.—Il a appelé encore ce jugement une leçon donnée au pouvoir.

M. Ledru-Rollin a été condamné.—On a dit que c’était une erreur du jury.

M. Quesnaut, candidat ministériel, échoue à Cherbourg.—Gloire aux électeurs,—leur bon sens et leur patriotisme sauvent la France.

M. Hébert, autre candidat ministériel, est nommé à Pont-Audemer à une grande majorité.—On crie à la corruption,—à la vénalité,—à l’ignorance.

Ainsi, il y a des départements entiers corrompus et des départements vertueux;—cela vient de l’eau ou de l’air:—on n’en sait rien.

Cela est décidément par trop leste,—et le gouvernement maintient des lois répressives contre les journaux!—Mais laissez-les donc faire,—je vous le répète,—laissez-les deux ans,—laissez-les un an,—et la presse sera morte ou réformée.

Un M. Doyen, âgé de quatre-vingt-six ans, vient de faire entériner par la cour royale des lettres patentes qui lui confèrent le titre de baron;—ces lettres ne sont que la confirmation d’un titre qui remonte à 1628.—C’est s’aviser un peu sur le tard, et cela ressemble un peu à ce que faisaient les seigneurs qui voulaient mourir dans un habit de moine de quelque ordre religieux,—supposant sans doute qu’ainsi déguisés ils ne seraient pas reconnus à la porte du paradis et y entreraient plus sûrement;—pour ce qui est de M. Doyen, le lendemain de l’entérinement de ses lettres patentes, il était déjà, et pour ce fait, exposé aux avanies de quelques journaux.

Au premier abord, on pourrait s’étonner de voir à la même époque tant de manifestations de mépris pour les titres et les honneurs,—et tant d’avidité pour s’en affubler;—c’est que les gens qui crient le plus ont moins de haine pour les dignités que pour ceux qui les possèdent; que ce mépris est tout en paroles et n’est qu’une façon de dire de l’envie.

Quand Jésus-Christ chassa les marchands du temple,—c’était avec une corde;—on a employé des moyens plus doux pour M. Ollivier, qu’on a fait évêque.—On assure que c’est sur les instances réitérées du directeur de l’Opéra, qui voulait se débarrasser d’une dangereuse concurrence:—Saint-Roch, succursale de l’Académie royale de musique sous M. Ollivier, est redevenu une église sous M. l’abbé Fayet.

M. Ingres, un peu enflé des éloges qu’on lui a récemment donnés avec une sorte de frénésie,—s’est laissé longtemps supplier par M. le duc d’Orléans de faire son portrait;—il a fini par céder aux instances du prince royal, à trois conditions: 1º que M. le duc d’Orléans poserait chez lui, M. Ingres;—2º qu’il revêtirait tous les jours l’uniforme adopté et qu’il poserait au moins cent cinquante fois;—3º que le portrait ne lui serait payé que trois mille francs.—M. le duc d’Orléans a accepté toutes ces conditions, et même la dernière.

On doit s’élever avec indignation contre le système appliqué en France aux prévenus.

D’après les statistiques des tribunaux, sur cinq accusés il n’y a pas deux condamnations;—donc, un prévenu a trois chances contre deux pour être dans quinze jours:—un homme que la société a injustement arrêté,—emprisonné,—flétri aux yeux de bien des gens,—gêné et peut-être ruiné dans ses affaires,—humilié et désespéré,—un homme pour lequel il n’est pas de réparations trop grandes.

Le prévenu doit être traité avec tous les égards possibles;—s’il est plus tard reconnu coupable,—la loi le punira;—mais, s’il est déclaré innocent,—comment réparerez-vous votre erreur? tâchez donc du moins qu’elle ait les conséquences les moins fâcheuses qu’il vous sera possible.

Personne n’a le droit d’infliger un mauvais traitement à un prévenu,—quelque léger qu’il soit;—un prévenu doit être transporté,—s’il y a lieu,—avec toutes les aises imaginables et aux frais de la société.

Que le prévenu soit homme de la presse ou cordonnier,—c’est tout un;—tant qu’il n’est pas condamné, il est innocent, il a droit à tous les égards qu’on aurait pour un innocent, bien plus: à ceux qu’on aurait pour un innocent injustement accusé.

D’ailleurs, s’il est coupable, son châtiment, sous quelque forme que ce soit, ne doit pas commencer avant que la loi l’ait prononcé.

C’est une chose qu’on ne saurait trop rappeler à messieurs de la justice dans tous les degrés de la hiérarchie,—c’est une honte pour un pays tout entier qu’il n’y ait pas de lois qui puissent préserver un innocent des ignobles traitements qu’on fait subir aux prévenus.

Un matin que j’étais avec M...y,—il lui prit une sainte colère contre la phraséologie des journaux et contre la crédulité de ceux qui les lisent. Il nous en tomba un sous la main qui parlait de je ne sais plus quelle mesure que l’opinion publique flétrissait.

Nous nous demandons d’abord:—Qu’est-ce que l’opinion publique? et qu’est-ce que le carré de papier que voici? Qu’entend-on par ces paroles, «l’opinion publique,» l’opinion publique veut-elle dire l’opinion de tout le monde?

Non, par deux raisons: la première, c’est qu’une mesure ou n’importe quoi qui serait blâmé par tout le monde ne pourrait pas subsister un instant; il faut donc excepter au moins de tout le monde: 1º ceux qui prennent la mesure; 2º ceux qui la soutiennent; 3º ceux qui en profitent.

La seconde raison, est que voici cinq autres carrés de papier:—trois approuvent la mesure et se disent les organes de l’opinion publique;—deux autres,—aussi organes qu’eux de l’opinion publique,—n’en disent pas un mot.

Il y a donc plusieurs opinions publiques sur le même sujet?

Le résumé de notre discussion—fut qu’il n’y a pas d’opinion publique;—qu’il n’y a pas assez de bonheur dans le monde pour que tous en aient une part;—que celui des uns n’existe qu’au détriment des autres. Que, par cela qu’une mesure nuit à certains intérêts, elle sert merveilleusement à certains autres.

Que l’opinion publique se fait comme les émeutes, comme la foule.

Quand les journaux disent qu’il y a une émeute quelque part, les bourgeois et les ouvriers vont voir l’émeute,—les gendarmes s’y transportent pour la réprimer; ceux-ci prennent les curieux pour l’émeute, et les bousculent, les curieux s’irritent et se défendent,—et l’émeute se constitue.

Les gens qui vont voir une pièce où on leur dit qu’il y a foule—ne s’aperçoivent pas qu’ils forment eux-mêmes cette foule, qu’ils venaient voir autant que la pièce.

Beaucoup de gens s’empressent de se ranger à ce qu’on leur dit être l’opinion publique,—surtout quand elle est contraire au gouvernement; parce que, tout en obéissant à leur instinct de moutons de Panurge, ils ont un certain air d’audace sans danger qui flatte le bourgeois.—Ils seraient bien effrayés parfois s’ils savaient qu’ils sont à la tête de l’opinion dont ils croient suivre la queue,—et qu’ils seraient seuls de leur opinion publique—s’il n’y avait pas d’autres bourgeois pris dans le même piége.

Une chose tourmentait surtout M...y, c’était de savoir où on flétrit les mesures: car,—disait-il,—si chacun des membres de l’opinion publique,—qui doivent être nombreux,—se contente de flétrir ladite mesure chez lui,—comment le journal qui paraît ce matin a-t-il pu rassembler, dans l’espace de quelques heures, toutes ces flétrissures éparses d’une mesure prise hier matin,—pour pouvoir en former un total qui lui permette de présenter le nombre de flétrissures qu’il a réunies comme équivalant à une opinion publique?

Il doit y avoir un endroit où on flétrit les mesures,—comme il y a une halle à la viande,—comme il y a une Bourse;—il doit y avoir un endroit où on flétrit les mesures,—comme il y a un endroit où on en prend,—au bout du pont Louis XV.

Il faisait beau;—nous nous mîmes en route pour une grande promenade.—Aux Tuileries, il y avait beaucoup de monde autour d’un bassin;—M...y s’approcha pour voir si ces gens étaient réunis pour flétrir la mesure.—Ce n’était pas cela; ils n’avaient pas même l’air de savoir qu’il y eût une mesure;—ils donnaient des miettes de pain aux cygnes,—qui livraient leurs ailes entr’ouvertes au vent printanier,—semblables à de petits navires à la voile.

Dans un autre coin du jardin, beaucoup de gens qui, comme tout le monde, ont droit de considérer leur opinion comme partie intégrante de l’opinion publique,—appréciaient, en lisant les journaux, la mesure—qu’ils étaient censés avoir flétrie la veille.

Nous nous approchâmes d’un groupe fort serré,—à l’endroit appelé la Petite-Provence,—mais c’étaient des gens qui se chauffaient au soleil;—personne n’y parlait—de la mesure.

Sur les quais,—quelques Français vendaient des gâteaux de Nanterre, quelques autres en achetaient;—les uns fouettaient leurs chevaux, les autres regardaient couler l’eau.

De l’autre côté du pont, un monsieur lisait un livre mis sur le parapet à l’étalage d’un bouquiniste, et faisait une corne à la page où il restait de sa lecture, qu’il comptait continuer le lendemain.

Personne n’avait l’air de flétrir la mesure.—Ah!—voici bien du monde rassemblé devant l’Institut.—Nous perçons la foule avec peine;—c’étaient deux cochers qui se battaient. Nous demandâmes pourquoi c’était,—parce qu’après tout ce pouvait bien être à cause de la mesure:—l’un des cochers la flétrissant, l’autre ne la flétrissant pas;—mais ce n’était pas cela: l’un avait pris une demi-botte de foin à l’autre;—le volé fut rossé.

Nous prîmes alors la rue Guénégaud en suivant trois hommes qui en entraînaient un autre.

—Qu’a-t-il fait? demanda M...y.

—C’est à cause des mesures, répondit le passant interpellé.

M...y avait un air triomphant:

—Venez, me dit-il, il s’agit cette fois de la mesure.

On fit entrer notre homme au nº 9, sous une porte ronde.

—Le voilà chez David, dit alors l’homme auquel M...y avait adressé sa première question.

—Et que fait-on chez David? demanda M...y.

—C’est la fourrière, répondit l’homme.

—Est-ce là qu’on flétrit les mesures? demanda M...y.

—C’est là qu’on les vérifie.

—Comment?

—Oui, cet homme qu’on emmenait a été surpris par les agents à vendre à faux poids.—On l’amène chez David.—Si David trouve que ses mesures ne sont pas justes,—il met en fourrière les poids, les balances et tout le bataclan.—C’est sans doute ce que vous appelez flétrir les mesures.

Ce n’était pas encore là ce que nous cherchions.—Découragés, nous montâmes en voiture et nous allâmes à Saint-Ouen, comme nous faisions souvent.—Là, grand nombre de Parisiens pêchaient à la ligne.—J’appelai Bourdin, un batelier de mes amis,—qui avait l’obligeance de garder mon canot.

N. B. J’apprends que le gouvernement l’a saisi et confisqué comme n’ayant pas les dimensions qu’il lui plaît d’exiger par une ordonnance qu’il aurait dû rendre avant que je fisse faire mon bateau;—et les journaux disent qu’on désarme et qu’on disloque la flotte,—tandis qu’au contraire on prend des moyens quelque peu extrêmes pour posséder un plus grand nombre de bâtiments.—O mon pays! si mon canot peut servir à ta gloire,—s’il peut surtout augmenter l’effectif de ta flotte,—faire trembler la perfide Albion—et faire taire les journaux,—je te l’offre de grand cœur.

Mais réellement,—pour un ami du château, ainsi que m’intitulent certains carrés de papier,—on me traite assez mal;—le roi me donne douze francs par an—pour son abonnement aux Guêpes,—et on prend mon canot, qui m’a coûté cent écus.

J’appelai donc Bourdin,—Bourdin me mena près de ce pauvre canot, qui était caché dans les saules;—il était fort joli, ma foi,—tout noir avec une bordure orange,—et le plus rapide de ces doux parages;—nous montâmes dedans,—et je laissai dériver jusqu’à Saint-Denis.—Nous étions heureux comme deux poëtes que nous étions. C’était un spectacle ravissant;—la rive était bordée de grands peupliers, droits comme des clochers,—de saules bleuâtres,—de fleurs de toutes sortes, de spirées avec leurs bouquets blancs, de campanules bleues;—sur l’eau il y avait des nénufars jaunes et des anémones aquatiques.—Parfois un martin-pêcheur traversait la rivière droit et rapide comme une flèche en poussant un cri aigu;—à peine si nous avions le temps de voir son plumage vert et bleu.—Nous regardions tout cela,—et nous écoutions les bruits de l’air et de l’eau,—et, à l’heure où le soleil se couchait derrière l’église Saint-Ouen,—nous arrivions à l’île Saint-Denis, dont M. le maire,—M. Perrin,—un autre ami à moi qui joint à ses fonctions municipales celles de restaurateur, et qui cache modestement son écharpe tricolore sous un tablier de cuisine,—nous donnait un dîner excellent et un vin de Bordeaux que M...y, qui s’y connaît, déclarait irréprochable.

...J’oubliais la mesure..., personne ne la flétrissait, personne ne la connaissait.

Je voulais seulement vous dire ce qu’il faut croire de ces phrases stéréotypées dont les journaux sont si prodigues.

SUITE DES COMMENTAIRES SUR L’ŒUVRE DU COURRIER FRANÇAIS.—Il faut que je termine mes commentaires sur l’œuvre du Courrier Français.

Nous en étions à:

LES.

Douzième observation:—LES.

Les, article pluriel,—

«Je n’est qu’un singulier, vous est un pluriel.»—MOLIÈRE.

«Pluriel, terme de grammaire qui s’emploie pour caractériser un des nombres destinés à marquer la quotité.»

GIRAULT DUVIVIER.

Je trouve la définition un peu moins claire que la chose définie, mais c’est ainsi que procèdent tous les grammairiens;—Vaugelas est le premier qui ait écrit pluriel, avant lui on disait et on écrivait plurier.

On trouvera sans peine des exemples d’articles s’accordant aussi bien avec leurs substantifs,—mais je ne pense pas qu’on en puisse trouver qui s’accordent mieux. Comparez et jugez.

«Le larcin,—l’inceste,—le meurtre des enfants et des pères,—tout a eu sa place entre les actions vertueuses.»

«Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,
Te donne les esprits dont je n’ai que les corps.»

CHARLES IX à RONSARD.

«La belle serviette et le torchon doré.»

Poëme de la Madeleine.

«Il s’agit des cheveux blonds de la pécheresse dont elle essuya les pieds du Christ.

«Je hais le philosophe qui n’est pas sage pour lui-même: Μισω σοφιστην, etc.»—EURIPIDE.

Treizième observation.—FLOTS.

«L’auteur n’a pas répété Océan,—il n’a pas mis vagues ni lames, il a parfaitement distingué les nuances qui existent entre ces mots.—Flots est, des trois synonymes, celui qui engage le moins; les autres ont un sens plus précis. Il a pour autorités plusieurs bons écrivains.

«Quel respect ces flots mugissants ont-ils pour le nom du roi?»—SHAKSPEARE, la Tempête.

«Le flot qui l’apporta...»—RACINE.
«Fendant le flot ému sous la brise qui passe.»

Alphonse ESQUIROS.

M. Alphonse Esquiros est un bon jeune homme,—autrefois poëte rêveur, ne manquant pas d’une sorte de naïveté un peu affectée, mais assez gracieuse;—c’est une de ces natures simples, semblables au fleuve limpide d’Horace:

«Liquidus puroque simillimus amni,»

qui reflète dans son cours tout ce qu’il voit sur ses bords,—les grands peupliers et les petites herbes, le soleil et les étoiles,—la barque qui glisse et l’oiseau qui passe.

La poésie d’Alphonse Esquiros avait des qualités naturelles,—mais elle manquait d’originalité,—elle reflétait trop ses lectures du moment;—je l’ai vu, tour à tour, sans cependant copier servilement, imiter la manière de M. Hugo,—celle de M. de Lamartine et celle de cent autres. Il y a quelques mois, il publia une nouvelle fantastique inspirée de la Larme du diable, de M. Th. Gautier, charmante création inspirée par le Faust de Goëthe.

A cette époque parut je ne sais quel livre de M. de Lamennais,—Esquiros le lut, et fit l’Évangile du peuple;—le parquet se saisit de l’affaire, et on mit Esquiros en prison,—comme M. de Lamennais;—c’était pour Esquiros pousser l’imitation plus loin qu’il ne l’avait cru.

S’il y avait en France un ministre de l’instruction publique,—il aurait connu Esquiros,—il l’aurait fait venir et lui aurait dit: «Vous faites de jolis vers aux arbres et à la lune, ne vous mêlez pas à ces choses; quand vous imitez, n’imitez pas les gens que l’on met en prison.»

C’est ce qu’on ne fit pas, et on prit le crime d’Esquiros au sérieux,—et on le mit à Sainte-Pélagie.

Qu’arriva-t-il de là? qu’il prit à son tour au sérieux le martyre et la persécution; que les journaux, qui n’avaient jamais parlé de lui tant qu’il n’avait eu que son talent, le louèrent beaucoup quand il fut mis en prison,—ce qui prouva pour la millième fois que ce n’est pas du talent, mais de la prison, qu’ils font cas.

Et encore que ce pauvre enfant innocent et doux comme une fille—s’ennuie,—s’attriste, pleure,—réclame le soleil et l’air,—fait de jolis vers là-dessus en retour desquels, comme martyr, persécuté pour le peuple, il reçoit de mauvais lieux communs emphatiques.

Quatorzième observation.—REMONTENT.

Il n’y a ici qu’un petit défaut,—c’est que, pour que sa phrase eût un sens, l’auteur aurait dû dire descendent; cependant le mot est correctement orthographié.

Quinzième observation.—GRADUELLEMENT.

Je n’ai trouvé ce mot employé qu’autour des mirlitons.

«Je sens que graduellement
«Mon amour est plus violent.»

Seizième observation.—ET.

Il y a plusieurs façons d’écrire ce mot: est,—haie,—hé,—hait.—Notre auteur ne s’y est pas trompé, et a parfaitement choisi celui de ces mots qui convenait à sa phrase.

Dix-septième observation.—LENTEMENT.

«Il faut aller lentement à accuser ses amis.»
SAINT-ÉVREMONT.

Ces deux adverbes,—graduellement et lentement,—sont peu agréables à l’oreille;—mais des écrivains fort châtiés n’ont pas cru devoir éviter des consonnances semblables.

«Elle se tenait à cheval dextrement et dispostement
BRANTÔME.

«Conséquemment il perd la somme, ou il est incontestablement déchu de son droit.» LA BRUYÈRE.

Certes, commettre une faute avec La Bruyère,—ce n’est plus une faute, c’est une beauté.

Qu’est-ce que les puristes d’ailleurs,—et qu’est-ce que la langue?

L’académie-dictionnaire 1798—ne veut-elle pas qu’on prononce quatre-z-yeux?

PASCAL ne dit-il pas—«elle a couru de grandes risques

Et l’ACADÉMIE,—en faisant remarquer que risque est masculin,—n’excepte-t-elle pas—cette locution: A toute risque?

Et MOLIÈRE, dans le Florentin,—rebarbaratif?

Et VAUGELAS, sens dessus dessous?

Et M. DE PONGERVILLE, de l’Académie,—dans le dialogue familier,—sens sus dessus?

Et BOSSUET: C’est là que règne un pleur éternel?

Je termine ce travail—en constatant que l’œuvre que nous venons d’examiner est un des morceaux les plus remarquables sous les deux rapports de la pensée et du style—qu’ait produits jusqu’ici la littérature politique des carrés de papier se disant organes de l’opinion publique ou boulevard des libertés.

LE SECRET DE LA PARESSE.—Il y a deux ennemis irréconciliables, acharnés, mortels,—comme le sont les gens forcés de vivre ensemble:—ce sont le corps et la pensée,—la partie matérielle et la partie intellectuelle de notre être.

Tout le monde a éprouvé, au moment de se mettre au travail,—une sourde hésitation, suite d’une lutte entre l’esprit qui veut et le corps qui ne veut pas:—tous les poëtes anciens en ont parlé;—quel est l’homme d’ailleurs qui n’a pas entendu mille fois au dedans de lui le dialogue suivant:

LA PENSÉE. Les formes incomplètes et sans contours qui passent devant moi avec des nuances douteuses et changeantes—semblent prendre un corps et une couleur,—le nuage se dissipe, le chaos a cessé de s’agiter, tout se met en ordre; travaillons.

LE CORPS. Il fait un beau soleil,—peut-être le dernier de l’année,—on trouverait, j’en suis sûr, encore une violette en fleur sous les feuilles sèches;—nous devrions aller nous promener dans le jardin.

Cette proposition maladroite, sans précautions oratoires, n’obtient d’ordinaire aucun succès; c’est comme si l’on disait à un homme qui a soif: «Voilà un excellent morceau de pâté.» La pensée ne daigne pas seulement répondre,—elle s’obstine à vouloir travailler et à contraindre le corps à prendre la plume.

Celui-ci, qui est paresseux, comme vous savez,—comprend alors qu’il ne faut pas heurter de front cette fantaisie de travail,—mais qu’il faut, au contraire, y rattacher d’une manière indirecte la distraction qui doit plus tard la détruire.

LE CORPS. Le grand air rafraîchit la tête et fait du bien à l’imagination, et puis, il y a tant de souvenirs pour vous, ma belle, dans ces fleurs que vous m’avez fait planter,—et que vous me faites arroser l’été,—que vous serez d’autant mieux disposée au travail quand vous les aurez revues quelques instants.

LA PENSÉE (à part). Peut-être ce butor a-t-il raison.—Allons au jardin.

Dès lors la pensée est perdue! Une fois au jardin, la malheureuse se divise à l’infini:—elle suit la feuille qui s’envole; ce rosier dépouillé lui rappelle un bouquet qu’elle a donné il y a longtemps;—chaque arbre, chaque plante, est habité par un souvenir comme les hamadryades de la poésie antique.

Tous l’entourent, la caressent, l’occupent, et le travail est oublié.

C’est ce qui arrive chaque fois qu’elle essaye une bataille en plaine avec le corps, qui a pour lui la paresse,—la plus puissante de toutes les passions,—celle qui triomphe de toutes les autres et les anéantit.

La pensée ne l’emporte pas; elle peut s’élever à son insu à une hauteur où il ne puisse plus l’atteindre.—Il faut qu’elle ruse,—qu’elle le trompe, pour le jeter dans une de ces occupations d’habitude, auxquelles il peut se livrer seul sans son concours à elle.

LA PENSÉE. Or ça, mon bon ami, voyons donc si vous saurez bien me tailler cinq ou six plumes?

Tailler des plumes est une chose que la main fait d’elle-même.

Pendant que le corps taille des plumes, la pensée s’échappe furtivement; mais quelquefois le corps saisit le premier prétexte venu pour ne pas tailler de plumes.

LE CORPS. Vous en aurez six toutes neuves, ma mie.—J’aime mieux faire des armes.

LA PENSÉE. Y pensez-vous, mon bon ami? vous exténuer comme hier! j’en suis encore malade,—ou prendre un rhume de cerveau,—et j’en mourrai.—Je ne vous cache pas même que je vous trouve un peu pâle aujourd’hui;—et, puisque vous ne pouvez pas rester en place,—promenez-vous dans la chambre en long et en large.

Si le corps est assez sot pour se laisser prendre à cette fausse sollicitude,—pendant qu’il s’agite machinalement dans cet étroit espace,—la pensée, qui n’a que faire à cela, s’envole et lui échappe.

Il y a, il est vrai, des corps innocents et niais qu’on peut occuper et distraire avec la moindre des choses: ils se laissent prendre à jouer du piano sur leur table;—un poëte de mes amis a un corps qui s’amuse à s’arracher un à un les cils des yeux.

Mais il en est de plus récalcitrants,—ceux-là se défient de toute occupation qui leur est indiquée par la pensée, il faut qu’elle ne compte que sur un hasard extérieur,—sur un de ces bruits monotones qu’on entend sans l’écouter; le vent qui souffle dans les feuilles,—une cloche qui tinte,—la pluie qui bat les vitres,—la mer qui gronde au loin.

Ces bruits le bercent, et il s’endort comme Argus aux sons de la flûte de Mercure;—puis tout à coup il se réveille en sursaut,—et il s’aperçoit que la pensée l’a laissé là,—il la regarde,—il la suit d’un œil hébété,—comme l’enfant entre les mains duquel vient de glisser une fauvette,—il la voit sur la plus haute branche d’un acacia secouer ses plumes au soleil,—il l’entend chanter librement.

Et le pauvre corps, qui s’ennuie alors de n’avoir plus l’esclave intelligente qui lui invente des plaisirs et l’aide à les conquérir, passe par les conditions qu’elle veut lui imposer pour la faire redescendre,—octroie une charte,—et consent à écrire sous sa dictée.