Novembre 1841.
Les papiers brûlés.—Service rendu à la postérité.—Une phrase du Courrier français.—PREMIÈRE OBSERVATION.—De la rente.—DEUXIÈME OBSERVATION.—L’infanterie et la cavalerie.—TROISIÈME OBSERVATION.—Les que.—QUATRIÈME OBSERVATION.—Une épitaphe.—CINQUIÈME OBSERVATION.—Réponse à plusieurs lettres.—M. de Cassagnac et le mal de mer.—De la solitude.—M. Lautour-Mézeray.—Abdalonyme.—M. Eugène Sue.—M. Véry.—Louis XIII.—M. Thiers et M. Boilay.—Deux mots de M. Thiers.—Un rédacteur entre deux journaux.—Encore le roi et ses maraîchers.—M. Cuvillier-Fleury.—M. Trognon.—M. de Latour.—Charlemagne.—La Salpêtrière.—La police et les cochers.—Les cigares de Manille.—Sagacité d’un carré de papier.—SIXIÈME OBSERVATION.—SEPTIÈME OBSERVATION.—HUITIÈME OBSERVATION.—Sur l’égalité.—Un blanc domestique d’un noir.—Caisse d’Épargne.—Les mendiants.—Aperçu du Journal des Débats.—Arbor sancta, nouveau chou colossal.—NEUVIÈME OBSERVATION.—Jules Janin, poëte latin.—Une caisse.—Éducation des enfants.—DIXIÈME OBSERVATION.—La vérité sur Anacréon et sur ses sectateurs.—Une élection.—ONZIÈME OBSERVATION.—DOUZIÈME OBSERVATION.—Post-scriptum.
NOVEMBRE.—Je commencerai cette troisième année par rendre un immense service à la postérité.
Comme hier, à la fin du jour, il s’élevait de la terre un brouillard froid et épais, je passai la soirée devant le feu à brûler des papiers;—j’ouvris successivement plusieurs cartons, et je fis un triage sévère,—en conservant quelques-uns et livrant aux flammes le plus grand nombre. Toutes ces pensées confiées au papier à diverses époques, par diverses personnes et dans des intentions différentes, formaient un pêle-mêle assez bizarre;—il y avait des promesses et des menaces: des paroles d’amitié, d’amour, de haine, de politesse, enfouies dans ces cartons comme dans la mémoire. En y plongeant la main et en chiffonnant et faisant crier le papier, il me semblait entendre s’échapper une multitude de petites voix qui toutes à la fois me répétaient ce que ces papiers en leur temps avaient été chargés de m’apprendre.—C’était une singulière confusion: Merci des belles fleurs que vous m’avez envoyées, mon ami.—CONTRIBUTIONS DIRECTES. Sommation avec frais.—M*** prie M. Karr de lui faire le plaisir de passer la soirée chez lui le.....—Je ne sais, monsieur, à quoi attribuer.....—Eh bien, oui, je vous crois...—Louis-Philippe, Roi des Français, à tous ceux qui...
Et je les jetais au feu par poignées; puis je vins à rencontrer une liasse énorme de journaux, et je les brûlai tous sans examen.
Et je pensai que, sans doute, je n’étais pas le seul qui profitât des premiers jours où le foyer se rallume pour débarrasser sa maison de l’encombrement des journaux; je me rappelai aussi à combien d’usages domestiques on les consacre d’ordinaire,—et je me dis: «Il viendra un jour où il ne restera plus aucun de ces carrés de papier si puissants aujourd’hui,—un jour où les savants d’une autre époque tâcheront inutilement d’en recomposer un de fragments déshonorés et de cornets épars, comme CUVIER a fait pour les animaux antédiluviens, tels que les dinotherium giganteum.»—Et, dans cette triste pensée, je résolus de laisser à mes arrière-neveux, dans mes petits volumes, qui vivront éternellement, ainsi que vous l’a appris leur éditeur dans son avis du mois dernier,—un fragment important d’un des plus redoutables de ces tyrans de notre époque, en l’ornant d’un commentaire destiné à en faire ressortir les beautés, et à fixer le sens des passages qui pourraient présenter quelque obscurité à une époque plus avancée, ainsi qu’on l’a fait à l’égard de Virgile et d’Homère, qui certes n’ont jamais exercé sur leurs contemporains une puissance égale à celle du moindre des susdits carrés de papier. Ce passage ne peut être long; on sait ce que c’est qu’un commentaire. Il y a tel hémistiche de Virgile sur lequel un seul commentateur a fait trente pages d’explications.
Je prendrai donc une phrase très-courte et très-récente du Courrier français.
«Pour que cet océan reprenne son niveau, il faut que les flots montent graduellement et lentement.»
Écoutez donc, mes guêpes, la voix de votre maître qui vous rappelle des jardins.—Voici la belle saison finie:—les feuilles des arbres roulent par les chemins,—la vigne marchande au vent ses feuilles jaunes,—le cerisier ses dernières feuilles orange.—La feuille de la ronce a pris dans les bois de riches teintes de pourpre. La séve paresseuse ne monte plus jusqu’au sommet des rameaux.—Les dahlias sont décolorés et presque simples,—les astres seuls et les chrysanthèmes de l’Inde montrent encore leurs fleurs:—les premières, étoiles inodores d’un violet triste;—les secondes, houppes échevelées, exhalant une odeur qui semble appartenir à la boutique d’un parfumeur.
Une pluie froide appesantit vos ailes;—rentrez, mes guêpes, et cette fois cherchez votre butin dans la poussière des vieux livres.
Première observation.—«Pour que cet océan reprenne son niveau, il faut que les flots montent graduellement et lentement.»
C’est de la rente qu’entend ici parler l’écrivain.—La rente est de nos jours une chose assez importante pour qu’il n’ait pas hésité à employer, à propos d’elle, une figure hardie et neuve, non pas précisément en elle-même, mais par son application.—Nous ne voyons pas, en effet, qu’aucun poëte ancien ait jamais comparé l’Océan au cinq ni au trois pour cent; et cependant on ne peut pas leur reprocher d’avoir été trop sobres de comparaisons océaniennes.
Quelques personnes demanderont quel est le célèbre financier qui traite de la rente dans les colonnes du Courrier français. Nous sommes fâché d’avoir à dire pour la centième fois à nos lecteurs que ce n’est pas un financier; on pourra m’opposer ces deux vers d’Andrieux:
«..... Retenez de moi ce salutaire avis:
Pour savoir quelque chose, il faut l’avoir appris.»
Cette maxime spécieuse n’a aucun sens quand il s’agit des journaux. On est pour ou contre le pouvoir; si on est pour, tout ce qu’il fait est bien fait;—si on est contre, tout ce qu’il fait est mal fait:—il n’y a pas besoin d’être financier pour cela,—ce serait même une gêne.
Ce monsieur n’est pas non plus un marin; autrement il aurait remarqué que, lorsque l’Océan n’a plus son niveau, ce n’est pas par l’abaissement des flots, mais bien au contraire par leur élévation,—et que les flots, remontant graduellement ou autrement, ne peuvent lui rendre ce niveau.
L’écrivain a écrit cela comme madame de Pompadour traçait à sa toilette sur la carte et envoyait à l’armée au maréchal d’Estrées des plans de campagne marqués avec des mouches.—Mais, comme l’a dit Voltaire, il vaut mieux frapper fort que frapper juste.
Passons aux remarques de détail.
Deuxième observation.—POUR.
Nous retrouvons ce mot dans plusieurs écrivains.—Mais nous ne pensons pas qu’aucun s’en soit servi aussi à propos que notre auteur. Donnons quelques exemples:
«Qu’on a de maux pour servir sainte Église[B]!»—MAROT.
«Il faut que l’homme, dans sa lutte avec la vie hostile, combatte pour arriver au bonheur.»—SCHILLER.
«Lorsque je cherche des noms pour les sentiments nouveaux que j’éprouve...»—GOETHE, Faust.
«Messieurs, je suis pour les pauvres. Tous les habitants de Paris sont mes enfants; c’est les pauvres qu’est les aînés.»
M. DE RAMBUTEAU, préfet de la Seine.
Cherchez dans RACINE la scène entre Achille et Agamemnon, vous verrez pour répété quatre ou cinq fois en sept ou huit vers.—C’est un défaut que notre auteur a sagement évité: lisez et relisez sa phrase, vous n’y verrez pour qu’une seule fois.
Le capitaine D*** me disait: «Voici un des mille avantages du cavalier sur le fantassin:—si, après dîner, le fantassin prend un morceau de sucre et un morceau de pain pour son déjeuner du lendemain,—il a l’air d’un grigou et d’un meurt-de-faim; le cavalier dit: C’est pour ma jument,—et personne ne le trouve mauvais.»
Troisième observation.—QUE.
«Ma chambre, ou plutôt une armoire qu’on a faite pour me serrer.»—CHAPELLE.
Κρεἱσσσν τὁ μη ξην εστιν, ἡ ξἡν ἁθλιως
«Il vaut mieux ne pas vivre que vivre misérablement.»
PLUTARQUE.
«Attendez que je chausse mes lunettes.»—RABELAIS.
«Notre envie dure plus longtemps que le bonheur de ceux que nous envions.»—LA ROCHEFOUCAULD.
«Et vous n’aimez que vous quand vous croyez l’aimer.»
CORNEILLE, Bérénice.
«C’est à M. Rousselot, mon prédécesseur à la cour, que le public est redevable des premiers éléments de l’art de soigner les pieds.»—M. LAFOREST, pédicure du roi et de Monsieur, frère du roi. 1781.
«Pour être heureux, qu’est-ce donc qu’il en coûte?»—VOLTAIRE.
De ce temps-ci le que est tombé dans une sorte de discrédit à cause des discours de S. M. Louis-Philippe, où les journalistes ont cru en remarquer plus qu’il n’est rigoureusement nécessaire. Il n’en est pas moins vrai que tous nos bons auteurs s’en sont servis, et que le rédacteur du Courrier français, est suffisamment autorisé par leur exemple. La malveillance lui reprochera peut-être de l’avoir employé deux fois dans cette phrase. Je citerai, pour le justifier, un exemple également applicable aux discours du roi:
«Ce qu’on nomme libéralité n’est le plus souvent que la vanité de donner, que nous aimons mieux que ce que nous donnons.»—LA ROCHEFOUCAULD.
Quatrième observation.—CET.
Notre auteur s’est bien gardé de commettre ici une de ces grossières erreurs si fréquentes dans la bouche ou sous la plume des hommes illettrés. Il a fait accorder le pronom cet en genre et en nombre avec le substantif auquel il se rapporte. Il n’a pas imité M. de B***, qui écrivait cette exemple,—cette horoscope.
Il a suivi, pour l’emploi de ce mot, Ovide, qui dit:
«Ablatum mediis opus in cudibus istud.»
«On m’enlève cet ouvrage encore sur le métier.»
Nous retrouvons ce pronom dans plusieurs écrivains, qui l’ont employé absolument dans le même sens.
Une femme priait Scarron de faire son épitaphe; c’était un compliment qu’elle voulait obtenir, et Scarron n’était pas disposé à le donner. «Eh bien! dit-il après s’en être défendu longtemps,—mettez-vous derrière cette porte;—il m’est impossible de faire l’épitaphe d’une personne que je vois vivante sous mes yeux.»—Elle obéit, et, après avoir rêvé un moment, il dit:
ÉPITAPHE;
«Ci-gît, derrière cette porte,
Une femme qui n’est pas morte.»
«Cet aigle en cette cage.»—VICTOR HUGO.
Cinquième observation.—OCÉAN.
L’avocat MICHEL (de Bourges) a dit, en pleine Chambre des députés:—«Un océan inextricable.»—C’est une métaphore qui équivaut absolument à celle qui nous peindrait un écheveau de fil en fureur.
Me Michel n’est pas le seul avocat qui s’exprime ainsi. Consolons-le par l’exemple de deux hommes d’un grand talent.
Me BERRYER a à se reprocher:—«C’est proscrire les bases du lien social.»
Et M. le vicomte DE CORMENIN a écrit:—«Le budget est un livre qui tord les larmes et la sueur du peuple pour en tirer de l’or.»
Ajoutons, pour consoler à leur tour ces deux messieurs, que MALHERBE a dit:
«Prends ta foudre, Louis, et va comme un lion.»
M. DE CASSAGNAC a dernièrement raconté, avec beaucoup d’esprit et je dirai d’éloquence, les effets du mal de mer;—seulement il se trompe quand il dit que les anciens n’en ont pas dit un mot. PLUTARQUE, cité par MONTAIGNE, en parle dans le Traité des causes naturelles, et SÉNÈQUE a écrit à ce sujet:
Pejus vexabar quam ut periculum mihi succurreret. «Je souffrais trop pour penser au danger.»
Plus je multiplierais les exemples,—plus je prouverais que l’emploi que notre auteur a fait du mot océan est neuf et hardi.
Réponse à plusieurs lettres.—Beaucoup de gens me blâment de passer la plus grande partie de ma vie au bord de la mer. C’est incroyable tout ce qu’on a de sagesse pour les autres,—et comme on voit clair dans leurs affaires et dans leurs intérêts.
Quelqu’un m’écrivait dernièrement: «Vous n’êtes pas à Paris, vous n’allez pas dans le monde,—vous ne savez pas ce qui se passe.»—Et ce quelqu’un terminait sa lettre par me faire part de cinq ou six choses dont j’avais parlé un mois auparavant dans les Guêpes; choses qu’il n’avait apprises que de gens qui les tenaient de mes petits soldats ailés.
J’ai souvent cherché la cause qui fait qu’on est si fort irrité contre quelqu’un qui vit dans la solitude. Est-ce donc que les gens ont besoin de tant de spectateurs pour les belles choses qu’ils disent et qu’ils font, qu’ils ne vous permettent de vous absenter que pendant leurs entr’actes d’héroïsme et de grandeur?
Est-ce que l’homme qui vit seul semble dire aux autres un peu trop orgueilleusement qu’il n’a pas besoin d’eux?
Est-ce que l’homme qui vit seul est pour les autres un ami de moins à duper, à exploiter, à trahir, une victime dont on fait tort à leur avidité?
Est-ce que l’homme qui vit seul paraît dire, en se retirant du commerce des hommes: Je ne veux plus vous donner mon amitié pour votre amitié,—mon esprit pour votre esprit,—mon dévouement pour votre dévouement,—ma bonne foi pour votre bonne foi,—parce que je vois que c’est un marché dans lequel je suis toujours dupe et toujours volé?
Je me suis souvent demandé: Que cherche-t-on dans la société des hommes? Est-ce un échange de services? Vous savez bien que chacun ne fait ces échanges qu’avec l’espoir de gagner et de recevoir plus qu’il ne donne.
Est-ce la conversation? Mais combien de choses vous dit-on qui vous intéressent?—et, si vous avez le bonheur de rencontrer par hasard un mot qui vous soit agréable, par combien de phrases creuses vous faut-il l’acheter!—D’ailleurs, n’avez-vous pas les livres, qui vous parlent quand vous voulez,—qui se taisent quand vous voulez,—qui vous parlent de ce que vous voulez, puisque vous pouvez en quitter un pour en prendre un autre, aussi brusquement que bon vous semble? Il ne vous reste à regretter de la conversation que le bruit de la voix: n’avez-vous pas le souvenir qui vous raconte des histoires et l’imagination qui vous raconte des romans?
Regretterai-je les insipides représentations des théâtres,—quand je vois le ciel et la mer,—et l’herbe et les fleurs, et les insectes;—quand je suis entouré de miracles sans cesse renaissants;—quand mes journées se passent douces et calmes,—sans craintes, sans désirs?
Tenez,—rappelez vos souvenirs,—souvenez-vous des bonheurs réels que vous avez rencontrés:—n’avez-vous pas songé alors à les aller cacher dans la solitude, par un instinct secret qui vous disait que l’homme heureux est un ennemi public et un voleur, et qu’il est prudent d’être heureux tout bas?
J’ai fait avec la société—comme les marchands avec les affaires:—quand ils ont fait fortune, ils se retirent. La fortune que j’ai faite se compose de l’indifférence et du dédain de tout ce qu’on se dispute, de tout ce qui est le but de votre vie, et la cause de tous vos chagrins et de toutes vos joies, de tous vos combats, de toutes vos défaites, de tous vos triomphes.
Je ne veux rien,—je ne désire rien:—combien y a-t-il d’hommes aussi riches que moi?
Pour en revenir aux Guêpes,—mes fidèles lecteurs n’ont pas besoin de savoir comment je sais les choses, pourvu que je les leur dise.—Il leur est égal que mes Guêpes traversent la Seine à Quillebeuf ou sur le pont des Arts,—qu’elles se reposent dans les fleurs sans parfum des terrasses parisiennes ou dans les ajoncs dorés des côtes de Bretagne et de Normandie.—Ma vie et mes goûts leur sont un garant de plus que je n’ai aucune raison ni aucun intérêt pour ne pas leur dire vrai dans les conversations que j’ai avec eux chaque mois.
Écoutez bien—et vous allez voir si je sais ce qui se passe au milieu de vous.
M. LAUTOUR-MÉZERAY.—Les journaux vous disent tous, les uns après les autres, que M. Lautour-Mézeray vient d’être nommé sous-préfet à BELLAC.
Rendez-moi grâces, habitants de Bellac, je vais vous parler de votre sous-préfet,—je vais vous donner des sujets de conversation pour quinze jours;—je vais vous dire—sa taille, ses habitudes et ses goûts.
Une de mes Guêpes (Grimalkin) arrive de Paris, de la rue Pigale, nº 19 bis,—c’est là que demeure encore votre sous-préfet au moment où je vous écris,—dans un joli appartement au rez-de-chaussée, donnant sur un jardin, qui est à lui, et qu’il cultive de ses mains,—comme faisait Abdalonyme quand Alexandre le Grand le choisit pour roi.
M. Lautour-Mézeray,—il y a une dizaine d’années, a créé le Journal des enfants. Cette entreprise, qui a eu entre ses mains un immense succès,—l’a fait passer pour un digne successeur de Berquin. M. Lautour, qui a aujourd’hui trente-six ou trente-huit ans, était alors fort jeune. Les pères de province lui écrivaient pour lui demander des avis particuliers pour l’éducation de leurs garçons;—les mères venaient le consulter pour leurs filles.
Pendant ce temps, il prenait sa place à l’Opéra, dans la loge dite des lions—et il allait dîner au Café de Paris, dans une calèche traînée par deux chevaux bais.—A quelque temps de là, il créa le Journal d’horticulture. Il ne faut pas jouer avec l’horticulture:—M. Mézeray fut mordu; il vendit sa calèche et ses chevaux, et acheta pour une calèche et deux chevaux des rosiers et des tulipes—qu’il se mit à cultiver avec amour.
Il n’abandonna pas pour cela sa place dans la loge des lions, ni ses dîners au Café de Paris;—il n’était jardinier que le matin.—Seulement, comme il avait changé de luxe, et que le luxe aime à se montrer, au lieu d’être porté à l’Opéra par ses chevaux,—qu’au bout du compte on est forcé de laisser à la porte, il y portait une fleur rare à la boutonnière de son habit.
On commença par en rire, puis on l’imita; et c’est aujourd’hui une mode presque générale parmi les jeunes élégants. Seulement, comme il est fâcheux d’être éclipsé par ses imitateurs, M. Lautour s’est vu forcé de mettre des fleurs de plus en plus éclatantes. Mais à peine avait-il imaginé un nouveau bouquet, qu’un plagiaire effronté l’obligeait à en chercher un autre; il affectionnait surtout les passiflores.
M. Lautour-Mézeray est généreux de ses fleurs: plus d’une élégante perdra, à son éloignement de Paris, des parures complètes de camélias naturels, qui, placés dans les cheveux, sur les épaules et sur la robe, faisaient un effet ravissant.
Les dames de Bellac sont appelées à hériter.
M. Lautour-Mézeray a fait des prosélytes. Mordu par le démon de l’horticulture, il a mordu, à son tour: 1º M. Eugène Sue, qui a fait construire une serre dans sa retraite de la rue de la Pépinière, et qui portait, l’hiver dernier, un camélia par-dessus les deux ou trois croix qui décorent sa boutonnière; 2º M. Véry, un riche Parisien, qui a dépensé de grosses sommes à Montmorency.
Je suis fâché,—réellement,—habitants de Bellac, de n’avoir pas plus de mal à vous dire de votre sous-préfet:—cela vous amuserait davantage;—mais voilà tout ce que j’en sais,—et j’ai la douleur de dire encore que c’est un homme d’un grand bon sens.
Je ne puis qu’ajouter, pour vous consoler, que la nature lui ayant refusé le don de l’improvisation, il ne vous ferait pas de longs discours,—quand même son bon sens ne l’en rendrait pas ennemi;—ce qui fait que l’heureuse ville de Bellac se trouve seule sous le parapluie, pendant cette averse de discours, de paroles creuses et harangues saugrenues qui inondent la France, depuis que nous avons pour maîtres les avocats et les rhéteurs.
M. THIERS ET M. BOILAY.—Je sais encore que M. Thiers, qui, avant et pendant son ministère, avait accaparé presque tous les journaux,—les perd, en ce moment, peu à peu.—Le désintéressement n’aime pas attendre;—il vient de subir une défection douloureuse.—M. Boilay, qu’il avait inventé, passe à l’ennemi avec armes et bagages. M. Boilay était celui de tous les écrivains de la presse qui convenait le mieux à M. Thiers;—il allait, tous les matins, causer place Saint-Georges, et, le soir, il sténographiait, de mémoire, la pensée exacte du maître. M. Boilay a quitté le Constitutionnel pour le Messager, où il reçoit mille francs par mois. On parle d’arrhes, que les uns portent à vingt mille francs, les autres seulement à dix mille.
M. Thiers était obligé de faire un mot sur cette trahison,—on lui en prête deux. Quelques personnes prétendent qu’il a répété le mot de César: «Tu quoque, Brute!» C’est un mot dont on a usé et abusé.—J’aime mieux l’autre.—M. Boilay,—dit l’ex-ministre, «a fait comme font les cuisinières: aussitôt qu’il a su faire la cuisine, il a changé de maître.»
Je sais encore que S. M. Louis-Philippe continue à faire aux cultivateurs de Versailles une concurrence ruineuse pour ces derniers. Dans le volume du mois de mars 1841, j’avais raconté à M. de Montalivet ce qui se passait. Je lui avais dit les noms des jardiniers de Sa Majesté qui font ce trafic,—et les noms et les adresses des fruitiers et des marchands de comestibles auxquels ils vendent (détails que vous trouverez au susdit volume).
J’ajoutais qu’Abdalonyme avait été jardinier avant d’être roi;—que Dioclétien le fut après avoir été maître du monde;—mais que je ne voyais aucun prince qui eût cumulé les deux professions de roi et de maraîcher et qui les eût exercées simultanément. J’expliquais comment les jardiniers du roi, auxquels les fruits et les légumes de primeur ne coûtent rien, les donnent au commerce à un prix bien inférieur à celui que leur culture coûte aux cultivateurs, et que ceux-ci, par conséquent, ou ne peuvent plus placer leurs produits, ou sont obligés de les donner à perte.
Ma dénonciation eut d’abord d’heureux résultats: la vente ostensible des produits du potager royal cessa tout à coup.
Malheureusement, M. Cuvillier-Fleury,—ou M. Trognon,—ou M. Delatour,—auront trouvé un exemple pour justifier le commerce qu’on faisait faire au roi;—et, en effet,—j’ai moi-même découvert que Charlemagne,—dans un de ses Capitulaires, ordonne de vendre les poulets des basses-cours de ses domaines et les légumes de ses jardins.
Et le potager a continué d’envoyer aux Tuileries vingt fois plus de fruits et de légumes de primeur qu’on ne peut y en consommer;—et les jardiniers sont fondés à croire que, si on ne fait plus vendre, du moins on laisse vendre le surplus;—car, de même qu’avant la défense qui a été faite les jardiniers trouvent chez les fruitiers, crémiers et marchands de comestibles une grande quantité de fruits et de légumes de primeur qu’on leur offre à un prix auquel ils ne peuvent, eux, les donner sans subir une perte énorme,—les marchands ont ordre de dire que tout cela leur vient de la Belgique; mais les cultivateurs demandent par où cela leur arrive.—Les diligences de Bruxelles n’ont pu le leur dire.
Je sais aussi,—Parisiens,—qu’il se fait au milieu de vous une belle et noble chose sans que vous en sachiez rien.
La Salpétrière est un hospice où on reçoit les vieilles femmes et les folles.
Il faudrait deux millions aux directeurs pour faire seulement les améliorations nécessaires.—C’est un établissement grand comme une ville et qui fait vivre six mille personnes,—et où sont les deux plus grandes misères de la vie humaine: la vieillesse et la folie.
Ces pauvres créatures,—secourues par une chanté impuissante,—sont mal vêtues,—mal couchées;—la maison n’est pas assez riche.
Les folles incurables ont depuis peu pour médecin M. Trélat:—c’est un homme doux et persévérant, prenant en pitié ces malheureuses et cherchant ce qu’il pourrait donner de distractions à leurs maux,—puisqu’il ne peut les guérir.—Il a imaginé de les faire chanter;—elles y ont pris goût, et s’en sont bien trouvées; aujourd’hui elles apprennent à lire.
Cette pensée, conçue par la bonté du médecin, est exécutée par deux hommes qui accomplissent gratuitement une tâche d’une difficulté qu’on se représente facilement,—et s’astreignent au spectacle le plus attristant.
Ces pauvres folles aiment leurs professeurs et leurs leçons;—elles accourent en classe dès qu’elles les voient entrer;—celles qui n’y sont pas admises encore—n’ont d’autre ambition que d’y entrer.
Quelques-unes déjà lisent couramment et déchiffrent un peu la musique.
La musique est montrée par le collaborateur de M. Wilhem.
La lecture, par un instituteur, M. Teste,—le frère du ministre.
C’est un homme de soixante ans,—qui gagne sa vie par son travail,—n’a jamais rien voulu accepter de son frère,—et, n’ayant rien à donner,—trouve moyen encore d’être généreux en donnant son temps et son travail.
D’autre part, on les fait travailler à l’aiguille, ainsi que les aveugles et les sourdes-muettes. L’ouvrage que font ces malheureuses est fait parfaitement,—plus promptement que par les ouvrières de la ville; mais il manque des acheteurs.
Voilà les annonces que j’aime à faire et que je ferai tant qu’on voudra.
LA POLICE ET LES COCHERS. La police—continue à justifier les reproches que je lui ai faits déjà bien des fois.
Elle rend une ordonnance sur un abus—et tout est fait.
Mais—Voltaire l’a dit: «Un abus est toujours le patrimoine d’une partie de la nation.»
L’abus ne dit rien,—laisse passer l’ordonnance comme une pluie de printemps,—et reparaît huit jours après;—pour l’ordonnance, il n’en est plus question.
Il y a six mois environ, on a enjoint à tout coche de place de présenter à chaque personne qui monterait dans sa voiture une carte contenant le numéro sous lequel cette voiture est inscrite à la police.
D’abord quelques-uns se soumirent à cette formalité, puis ensuite ils se contentèrent de laisser dans un coin de leur voiture un paquet de ces cartes. Maintenant on s’épargne même ce dernier soin. Disons encore à M. Gabriel Delessert que ses devoirs consistent non-seulement à prendre des mesures utiles dans l’intérêt des habitants de Paris, mais encore à en surveiller l’exécution.
DEUX NOUVEAUX PARTIS. Les nouveaux cigares de Manille de la régie ne valent pas grand’chose;—ils n’ont d’autre intérêt que les deux partis qu’ils ont fait naître en France.—Absolument comme à Lilliput pour les œufs,—il y a les gros boutiens et les petits boutiens.
La régie a fait publier dans les journaux qu’on devait fumer les cigares de Manille par le gros bout.
Le Français, fier et indépendant, s’est révolté contre cette atteinte à sa liberté.—Beaucoup s’obstinent, pour vexer le pouvoir, à fumer les cigares de Manille par le petit bout. Il serait dangereux, dans certains estaminets, de faire autrement;—on passerait pour un courtisan et pour un agent de police.
Je connaissais depuis longtemps les cigares de Manille, qui sont bons,—forts et capiteux.—L. Corbière, mon ami, m’en faisait fumer depuis bien des années, quand je passais par le Havre.—C’est la régie qui a raison. On doit les fumer par le gros bout.—Je le dis hautement, quand je devrais me faire appeler encore ami du château.
Mais ceux de la régie ne valent rien;—et, si on me demande: «Êtes-vous gros boutien ou petit boutien; fumez-vous les cigares de Manille par le gros bout?»—je suis obligé de répondre, comme à l’égard des autres partis politiques: «Je ne les fume par aucun bout.»
SAGACITÉ D’UN CARRÉ DE PAPIER. A propos—d’un article sur la presse, où je demande qu’on supprime le timbre et le cautionnement, et qu’on laisse tout journal dire,—sans exception,—tout ce qu’il veut,—sans jamais lui faire un procès sous aucun prétexte,—un journal de province qui s’appelle le Patriote de Saône-et-Loire,—tire la conséquence que «je demande la censure.»
Sixième observation.—REPRISE.
«A ton collet je vois une reprise,
Et c’est encore un souvenir.»
M. DE BÉRANGER, le Vieil habit.
«Je n’ai pas encore dit une parole devant vous sans être reprise.»—Comédie de CATHERINE II.
Septième observation.—SON.
«Trois fois le hérisson a fait entendre son cri plaintif.»
SHAKSPEARE, Macbeth.
«Il orna de rayons sa blonde chevelure.»—LE TASSE.
«Quand nous résistons à une passion, c’est plus par sa faiblesse que par notre force.»—LA ROCHEFOUCAULD.
Huitième observation.—NIVEAU.
«Oui, Philippe-Égalité, songe bien que, si tu avais l’audace de t’élever au-dessus du reste des Français, songe que la faux de l’égalité est là pour rétablir le niveau.»—FAYE, Discours à la Convention.
Félicitons notre auteur de ne s’être pas servi du mot niveau pour faire une phrase aussi sauvage que celle de l’orateur de la Convention:—rien ne l’en empêchait; cela même eût eu une sorte de succès;—et il ne l’a pas fait,—il a employé le mot niveau dans son acception la plus innocente.
Vous voyez bien que je sais encore à peu près ce qui se passe,—pour un homme qui a, ce matin, pêché à la mer des morues et des limandes.
Comme l’autre jour j’allais à Paris,—il me revint à l’esprit tout ce qui se dit et s’écrit sous prétexte de l’égalité, et je me suis mis à regarder autour de moi pour vérifier certains soupçons sur ce que c’est que cette égalité et sur le besoin qu’en ont tous les hommes.
Nous étions cinq dans le milieu de la voiture, et je remarquai avec quel soin et quelle hauteur réclamèrent leurs droits ceux qui, étant venus les premiers, avaient retenu les quatre coins, et voyageaient ainsi mieux appuyés et d’une manière moins fatigante; et, entre ces quatre privilégiés, il y avait cette remarque à faire que les deux qui avaient les deux premières places ne les auraient pas laissé prendre pour les deux autres qui étaient traînés en arrière.
Je ne vis là de partisan de l’égalité que moi, qui me trouvais avoir la plus mauvaise place;—ceux qui allaient en arrière l’auraient de bonne grâce acceptée aussi, mais avec ceux qui tenaient les deux meilleurs coins et nullement avec moi;—pour moi, j’aurais volontiers consenti à avoir une place égale à une des leurs; mais j’aurais refusé une des places de la rotonde où étaient encaqués huit voyageurs,—qui auraient bien aimé, sans doute, à être aussi bien placés que moi.
Vers minuit nous descendîmes à Rouen,—où on prit un bouillon;—nous remarquâmes à l’unanimité que les voyageurs du coupé s’étaient mis à table assez loin de nous avec une sorte de dédain;—nous trouvâmes cet air parfaitement ridicule,—laissant aux voyageurs de la rotonde le soin de remarquer que nous avions vis-à-vis d’eux précisément le même air qu’avaient vis-à-vis de nous les gens du coupé.
On remonta en voiture,—et chacun s’arrangea pour dormir.—Comme nous arrivions à Magny,—le conducteur ouvrit la portière pour introduire un nouveau compagnon de voyage:—c’était une femme;—alors nous nous empressâmes d’arracher les foulards dont nous avions couvert nos têtes pour la nuit,—de passer la main dans nos cheveux,—de resserrer nos cravates;—en un mot,—chacun de nous sembla ne rien négliger pour rehausser ses avantages naturels et éclipser ses compagnons aux yeux de la nouvelle arrivée.
Notre compagne était jolie,—elle aurait pu s’en dispenser; car en voyage c’est déjà être assez jolie que d’être femme;—elle semblait fort réservée,—elle répondit poliment à quelques questions permises, mais assez froidement pour qu’on cessât de lui parler.—Les hommes alors causèrent entre eux,—non pour causer, mais pour être entendus d’elle,—chacun s’efforçant d’obliger son interlocuteur à lui servir de compère,—ou de confident de tragédie classique,—pour faire une plus éclatante exhibition de lui-même,
L’un tira une fort belle montre d’or.
Un autre dit:
—Je suis arrivé trop tard au bureau,—et je n’ai pu avoir de place de coupé.
—Monsieur, dit un troisième,—M. ***, député,—me disait dernièrement...
—Savez-vous,—répliqua le premier,—si Dumas est de retour?—Il doit être furieux contre moi:—il y a un siècle que je ne suis allé le voir.
—Parlez-moi d’une route comme celle-ci.—L’année dernière je voyageais en poste,—en Suisse:—il n’y avait pas moyen de faire plus de deux lieues à l’heure,—malgré les pourboires.
—J’espère trouver mon cabriolet au bureau.—Mon domestique est prévenu de mon retour.
Etc., etc., etc.
Pour moi, je m’aperçus, en examinant bien, que le silence majestueux dans lequel je m’enveloppais n’était qu’une autre manière de jouer le même rôle que mes compagnons,—et que j’espérais tout bas—que la voyageuse—remarquerait combien de sottises je m’abstenais de dire.
Au relais de Poissy, plusieurs mendiants entourèrent la voiture.
—Mon bon monsieur, disait l’un, je suis estropié d’une main.
—Moi des deux,—disait un autre.
—Et moi,—je suis épileptique, disait un troisième.
—Il n’est pas si épileptique que moi,—reprenait le premier.
La voiture partit au galop, et je me dis: «Ceux-ci ne veulent même pas de l’égalité d’infirmités.»
Je vous dirai tout à l’heure à quoi je pensai pendant le reste du voyage.
J’ai eu autrefois un domestique noir,—qui se plaignait sans cesse de ne pouvoir tout faire à la maison,—petite maison cependant.—Un jour, impatienté de ses jérémiades,—je crus devoir lui dire avec le ton le plus épigrammatique:
—Eh bien, prends un domestique.
Deux jours après il me dit:
—Monsieur, j’ai trouvé mon affaire.
—Et quelle affaire?—demandai-je,—car j’avais oublié mon sarcasme.
—Eh! le domestique que monsieur m’a dit de louer.
J’étais pris; je voulus faire les choses de bonne grâce.—D’ailleurs, si le drôle m’avait joué un tour, je pensais le déconcerter en n’ayant pas l’air de m’en apercevoir.
Je répondis que c’était bien,—et le jour même le domestique d’Apollon Varaï entra en fonctions.—Au bout de huit jours nous y étions parfaitement habitués l’un et l’autre;—et quand je disais: «Varaï, envoie ton domestique porter cette lettre,» ce n’était plus une plaisanterie ni pour lui, ni pour moi.—Quant à lui, du reste, il avait le sérieux imperturbable d’un singe, auquel il ressemblait sous beaucoup de rapports. Une chose m’intéressait singulièrement dans leurs relations,—c’est la rigueur extrême avec laquelle le noir traitait son domestique.—J’étais souvent obligé d’intercéder pour le pauvre blanc,—et Varaï me disait:
—Monsieur, si vous l’écoutez, il ne fera rien, il est très-paresseux.
Varaï, cependant, s’était débarrassé sur lui de toutes les corvées. C’était le blanc qui cirait et mes bottes et celles du noir quelquefois.—Je disais à Varaï:
—Ton domestique a mal ciré mes bottes.—On a été trop longtemps dehors.
Et Varaï descendait faire un bruit affreux.
Un jour,—je sonnai Varaï,—et je lui dis:
—Donne cette lettre à porter à ton domestique.
—Monsieur,—me répondit Varaï,—je la porterai moi-même.
—Et pourquoi cela? demandai-je.
—Monsieur,—c’est que je l’ai chassé ce matin.
—Ah! diable!—Et en as-tu un autre?
—Non, monsieur, celui-là m’a trop ennuyé; j’aime mieux n’en plus avoir.
RÉSUMÉ.—On demande l’égalité,—comme on promet aux femmes de se contenter d’une tendresse platonique.
Si nous voulons arriver sur un échelon où sont ceux avec lesquels nous réclamons l’égalité, ce n’est pas pour y être à côté d’eux, mais pour les pousser et pour les rejeter à l’échelon inférieur que nous occupions.
L’égalité ne peut pas plus exister dans les positions et dans les fortunes qu’elle n’existe dans les forces du corps et dans les forces de l’esprit.
J’avertis donc mes contemporains qu’il est parfaitement bête de se faire tuer pour l’égalité, et parfaitement féroce de tuer les autres sous le même prétexte,—attendu que l’égalité n’existe pas et ne peut exister,—et que, si elle existait, vous n’en voudriez à aucun prix.
Je leur dirai encore qu’il est dangereux de donner des noms honnêtes aux passions honteuses,—ou de les leur laisser donner par des gens qui comptent les exploiter:—l’avidité et l’envie ne pourraient paraître sous leur nom véritable;—le nom d’égalité les met parfaitement à l’aise.
C’est ainsi que ce qu’on appelait autrefois faire danser l’anse du panier—s’appelle aujourd’hui mettre à la caisse d’épargne. Le vol se cachait, la prévoyance se montre avec orgueil.
SUR LES MENDIANTS.—Voici les réflexions qui m’occupèrent de Poissy à Paris.—Je ne veux pas vous parler des mendiants politiques et littéraires:—grâce à la lâcheté des hommes en place,—il n’y a plus de mendiants que sur le patron de celui de Gil Blas,—c’est-à-dire appuyant leur humble requête d’une escopette chargée et amorcée. La plupart des positions secondaires et beaucoup des autres ont été accordées à des menaces et à des attaques conditionnelles dans les journaux.—J’ai eu occasion d’en citer bien des exemples, depuis deux ans que paraît mon volume mensuel.
Je veux parler des mendiants des rues.
On a défendu la mendicité à Paris.
On a eu raison,—il n’y a que deux sortes de mendiants:
1º Ceux qui ne peuvent pas ou ne peuvent plus travailler, la société doit y pourvoir:—ce n’est pas seulement une justice, c’est une économie.—Un vieillard ou un infirme qui vit en communauté coûte quinze sous par jour;—l’aveugle isolé donne vingt sous par jour à la femme qui le conduit,—il faut donc que sa journée lui rapporte au moins quarante sous.—Qui les donne? Vous et moi.
2º Celui qui ne veut pas travailler,—qui existe d’une perpétuelle souscription nationale,—semblable à celles que l’on fait de temps à autre pour élever des tombeaux de marbre aux grands hommes,—ou réputés tels, que l’on a laissés mourir de faim.
Au milieu de cette agitation continuelle, de ce mouvement de fourmilière, que chacun se donne pour gagner sa vie,—vie de luttes, d’incertitudes, d’anxiétés.—lui seul ne fait rien,—reste tranquille au coin de sa borne, au soleil;—tous ces gens qui remuent,—qui se hâtent,—sont ses esclaves et ses tributaires,—ils travaillent pour lui et lui payent une dîme.
Ceux-là sont une lèpre,—et la prison où on les contraint au travail est une léproserie où on met la lèpre sans le lépreux.
Mais.....—diable de mot qui vient presque toujours après l’éloge,—comme l’insulteur après le triomphe des généraux romains;—mais,—pourquoi des priviléges,—pourquoi, tandis que la police correctionnelle envoie tous les jours vingt mendiants pris sur le fait à la maison de refuge de Saint-Denis,—pourquoi certains mendiants exploitent-ils seuls,—avec privilége et sans concurrence,—la charité et le dégoût publics?
Pourquoi un tronc d’homme,—traîné sur une charrette par un cheval,—jouant de l’orgue et promenant sur la foule de gros yeux effrontés, se promène-t-il publiquement dans Paris, et mendiant depuis plus de dix ans? Pourquoi était-il encore, il y a quelques jours, dans la rue Vivienne?
Pourquoi un petit homme, déguisé en paysan breton, avec un chapeau semblable à celui des charbonniers et une large ceinture rouge,—aborde-t-il, depuis quinze ans, les passants dans la rue,—sous prétexte de leur demander la lecture d’une adresse ou d’un papier,—et en réalité pour demander l’aumône?
Pourquoi, depuis sept ou huit ans,—une femme, couverte d’un vieux châle brun, accoste-t-elle les gens le soir, entre onze heures et minuit, sur le boulevard,—non loin du passage des Variétés,—en disant:
—Monsieur, quelque chose pour mon pauvre petit enfant, auquel je ne puis plus donner le sein faute de nourriture.
Une première fois,—cette requête me toucha,—je lui donnai quelques secours.—Trois ans après, me trouvant au même endroit, à la même heure,—je la rencontrai encore;—elle avait son même châle brun,—et me dit:
—Monsieur, quelque chose pour mon pauvre petit enfant, auquel je ne puis plus donner le sein faute de nourriture.
—Comment! dis-je dans un accès de naïf étonnement,—il tette encore?
Elle me quitta en murmurant.
A propos de pauvres plus intéressants,
A propos des ouvriers et de leur misère, le Journal des Débats a trouvé un remède:—c’est qu’ils mettent à la caisse d’épargne.
Cet aperçu rappelle le mot vrai ou faux qu’on rapporte de Marie-Antoinette: «S’il n’y a pas de pain, on mangera de la brioche.»
L’autorité a du reste fréquemment des aperçus aussi heureux.
A l’époque du choléra,—le préfet de police fit afficher UN AVIS au peuple; dans cet avis il conseillait au peuple—d’éviter la mauvaise nourriture et de boire du vin de Bordeaux.
Les journaux populaires et amis du peuple ne sont pas plus heureux:—ils ne trouvent de remède à la faim que dans la réforme électorale, et un peu aussi dans l’émeute.—Ce dernier procédé est encore le plus puissant:—les pauvres diables qui s’y font tuer n’ont plus besoin de rien,—et ceux qu’on met en prison sont nourris aux frais de l’État.
On s’étonne souvent de voir les gens qui exploitent le peuple—le prendre juste aux mêmes appeaux par lesquels ses pères ont été attrapés:—c’est que l’expérience d’autrui ne sert pas du tout, et que l’expérience personnelle ne sert guère:—un aveugle qui a perdu son bâton fait une chute,—cela ne l’empêche pas d’en faire une seconde au premier trou qu’il rencontre.
D’ailleurs, qu’est-ce que l’expérience?
Le vieillard n’a pas plus d’expérience pour la vieillesse que n’en a pour la jeunesse l’homme qui entre dans la vie;—le vieillard n’a d’expérience que celle qui ne peut plus lui servir;—la plus grande sagesse à laquelle l’homme puisse arriver ne peut s’appliquer qu’à un temps qui ne lui appartient plus.
On s’occupe, du reste, d’une réorganisation des ouvriers par l’institution de prud’hommes.—C’est une mesure qu’il faut louer.
ARBOR SANCTA.—Comme le mois dernier—je vous parlais—de vos croyances—à cette époque d’incrédulité,—je vous rappelais le chou colossal.—Savez-vous ce qu’a produit ce souvenir?—une grande défiance des annonces des journaux? Nullement: l’idée à un monsieur de renouveler la plaisanterie.
Il y a deux ou trois ans,—on vit, à la quatrième page de tous les journaux de toutes les couleurs, un éloge pompeux d’un nouveau chou.—Je vous ai souvent fait remarquer la touchante unanimité des organes de l’opinion publique quand il s’agit de choses se payant un franc la ligne.
Ce chou était le vrai chou:—les choux qu’on avait vus jusque-là n’étaient que des ébauches, des embryons de choux,—le chou colossale de la Nouvelle-Zélande—servait à la fois à la nourriture des hommes et des bestiaux, et donnait un ombrage agréable pendant l’été;—c’était un peu moins grand qu’un chêne,—mais un peu plus grand qu’un prunier.—On vendait chaque graine un franc.
On en achetait de tous les coins de la France.—Je me permis quelques plaisanteries à ce sujet.—«Ah! le voilà encore,—dit-on,—il ne veut croire à rien.»
Je croyais, au contraire, beaucoup à la crédulité d’une partie de mes contemporains, et à l’effronterie de l’autre partie.
Au bout de quelques mois,—les graines du chou colossal de la Nouvelle-Zélande avaient produit deux ou trois variétés de choux connues et dédaignées depuis longtemps;—la justice s’en mêla,—je ne sais trop pourquoi,—car c’est ainsi à peu près que travaille le commerce.—Le vendeur voulut soutenir que ses graines étaient réellement les graines du chou colossal de la Nouvelle-Zélande,—mais que le terrain de ce pays ne leur convenait pas,—ou qu’on les avait changées en nourrice.
Toujours est-il qu’à peine avais-je rappelé cette mystification,—on vit paraître dans les journaux,—quatrième page,—une gravure représentant un chêne—et une note ainsi conçue:
«Les pépiniéristes,—les horticulteurs et tous les amateurs des jardins—trouveront à Paris, rue Laffitte, 40,—une collection de graines de l’ORGUEIL DE LA CHINE, arbre importé par un planteur de la Louisiane en France, où il va devenir avant peu l’ornement de tous les jardins.
«Cet arbre se reproduit de graines,—et on le sème d’octobre à novembre.»
C’était moins bien fait que le chou colossal:—on n’aime pas semer des arbres qui ont besoin d’une dizaine d’années pour croître;—une seule chose me parut intelligente,—c’est le soin d’annoncer que ce chou se semait d’octobre à novembre,—pour brusquer le débit.
Je ne sais si on a acheté beaucoup de ses graines,—mais il paraît qu’il en reste encore,—car voici le mois d’octobre fini,—et conséquemment l’époque des semis passée,—selon la note,—et je vois encore l’annonce à la quatrième page des journaux; seulement on supprime cette particularité que l’arbre se sème d’octobre à novembre,—et on donne deux noms à l’arbre: Orgueil de la Chine,—Arbor sancta.
On ne sait pas encore ce qui lèvera de cette graine,—peut-être des choux;—toujours est-il que j’estime que, comme l’autre, c’est encore de la graine de niais,—ce qui n’a peut-être pas empêché d’en acheter beaucoup.
Pendant que je suis sur l’horticulture—remarquons cette note dans plusieurs journaux à propos de l’exposition de l’orangerie du Louvre:
«Nous avons remarqué de jolies plantes, telles que le strelitzia reginæ,—le tillandria pyramidalis,—le bursaria spinosa, qui répand une odeur fétide.
LE JURY.—Il est arrivé du jury précisément ce que je vous avais annoncé:—le National avait trois procès.
Pour le premier, il a été acquitté:—le jury s’appelait juges citoyens, justice du pays,—et il donnait une leçon au pouvoir.
Deuxième procès.—Huit jours après, le National est condamné:—le jugement s’appelle une méprise et une de ces erreurs funestes qui n’accusent rien, si ce n’est l’insuffisance et la faiblesse de la raison humaine.
Troisième procès.—Huit jours après, le National est acquitté:—le jury redevient juges citoyens et justice du pays.—Le jugement est de nouveau une leçon donnée au pouvoir.
LA TOUSSAINT.—A propos du prétexte que donnait la Toussaint d’économiser un numéro sur les abonnés,—les journaux, même les plus irréligieux, n’ont pas paru—par scrupule;—ils ont continué, comme de coutume, à user de l’hypocrite formule que j’ai déjà fait remarquer:
«Demain, jour de la Toussaint, les ateliers étant fermés, le journal ne paraîtra pas.»
En vain je leur ai dit que c’est un gros mensonge et qu’il serait plus juste de dire:—Demain, le journal ne paraissant pas, les ateliers seront fermés.»—Il n’y a que la Quotidienne qui ait adopté une formule franche: «Les bureaux de la Quotidienne étant fermés, le journal ne paraîtra pas.»
Neuvième observation.—IL.
Notre auteur ne s’est pas servi du mot il à la légère; il savait le parti qu’en avaient tiré nos meilleurs écrivains, qui s’en sont tous servis;—son il vaut n’importe quel il, quel qu’en soit l’auteur;—je le préfère même à un il de Voltaire qui se trouve enclavé dans une phrase peu euphonique.
«Non, il n’est rien que Nanine n’honore.»
«Il ne faut pas être timide, de peur de commettre des fautes.»—VAUVENARGUES.
«Le premier venu peut représenter une muraille: il n’a qu’à se couvrir d’un enduit de plâtre.»—SHAKSPEARE.
«Pour l’amour, il divise les femmes en deux classes: les belles et les laides.»—Madame DUBARRY.
Il y a dans des femmes qui ne sont ni si belles ni si agréables que d’autres un charme invincible qui captive les hommes et étonne et indigne les autres femmes, qui ne peuvent s’en rendre compte, parce que ce charme ne s’exerce que sur les hommes. C’est que telle femme est bien plus femme que telle autre. De même qu’entre deux bouteilles de vin du même volume il y en a une qui contient bien plus d’arôme et d’essence de vin que l’autre, de même il y a dans telle femme bien plus de femme que dans une autre.
Janin a fait sur madame Sand un vers latin:
«Fœmina fronte patet, vir pectore, carmine musa.»
«Femme par la beauté, homme par le cœur, muse par le talent.»
Je dis homme par le cœur, contrairement au sentiment de ***, qui prétend que vir pectore veut dire qu’elle n’a pas de gorge.
«Il n’en est pas moins vrai que je vous donne un démenti.»—M. COUSIN à M. Molé en pleine Chambre des pairs.
Non ponebat enim nummos ante salutem.—«Il ne mettait pas l’argent au-dessus de la vie.»
En général, on aime trop l’argent et on en dit trop de mal.—Les hommes en médisent comme d’une maîtresse avec laquelle on est brouillé.
L’argent a son mérite, je ne trouve d’ennuyeux que les moyens de l’avoir.
Nous ne pouvons nous souvenir sans tressaillement de la première fois qu’on ouvrit devant nous une caisse, une vraie caisse en fer, avec de gros clous et une serrure à secret; une de ces caisses qui coûtent si cher, qu’une fois que nous l’aurions payée, nous n’aurions plus rien à mettre dedans. Il y avait dans cette caisse des billets de banque, de l’or et de l’argent de toutes sortes. Nous nous rappelons encore parfaitement les paroles qui retentirent à nos oreilles pendant que le caissier y fourrait la main et agitait l’or et les billets de banque. Par moments, c’était un bruit confus de voix claires et aiguës ou fêlées, et un frottement de papiers; d’autres fois, une seule voix prenait la parole, puis toutes reprenaient ensemble; et, quand la caisse fut fermée, nous entendions encore un sourd murmure. Mais voici ce que nous nous rappelons:
UNE PIÈCE DE DIX SOUS, d’une petite voix flûtée. Un bon petit livre relié en parchemin,—un Horace chez les bouquinistes,—une contre-marque au théâtre de la Gaîté.
PLUSIEURS PIÈCES DE DEUX SOUS, d’une voix de cuivre. Des aumônes aux pauvres aveugles, des petits cierges à faire brûler devant la chapelle de la Vierge à l’église.
UNE PIÈCE DE CINQ FRANCS. Une bouteille de vin d’Aï, une bouteille d’esprit et de gaieté, une bouteille d’insouciance, une bouteille d’illusions.
TROIS PIÈCES DE CINQ FRANCS, à l’unisson. Un beau bouquet pour la femme que l’on aime, des camélias rouges comme ses lèvres;—le bouquet, entre tous ceux qu’on lui a envoyés le matin, sera préféré, soigné, conservé, et le soir, au bal, on le tiendra à la main: les rivaux seront furieux. Et, en sortant, au moment où on cachera de belles épaules sous un manteau de moire grise, on rendra à l’heureux son bouquet, sur lequel il aura vu, pendant le bal, appuyer une bouche charmante; et le baiser, il va le chercher toute la nuit sur les pétales de rubis des camélias.
UN LOUIS D’OR. La discrétion de la femme de chambre de celle que tu aimes, la femme de chambre elle-même, si tu veux, et si elle est jolie;—un dîner avec un camarade que l’on n’a pas vu depuis longtemps, et que l’on rencontre sur le boulevard, marchant dans l’ombre pour que le soleil ne trahisse pas les coutures blanchies d’un habit trop vieux;—les souvenirs de l’enfance au dessert, la jeunesse, les illusions, la gaieté, le souvenir des premières amours.
UN BILLET DE CINQ CENTS FRANCS. Veux-tu ce beau bahut gothique, à figures de bois richement sculptées?
TROIS BILLETS DE MILLE FRANCS, d’une petite voix grêle et chiffonnée. Veux-tu, dis-moi, ce beau cheval aux jarrets d’acier, que tu admirais l’autre jour, et qui donnait tant de noblesse au cavalier qui le montait, sous les fenêtres de la femme que tu aimes?
Veux-tu ce châle de cachemire vert, qu’un autre va donner demain, et qui sera le prix de bien douces faveurs?
BILLETS DE MILLE FRANCS, dont nous ne dirons pas le nombre, attendu que les uns trouveraient que nous n’en mettons pas assez,—les autres que nous en mettons trop. Veux-tu une femme vertueuse, veux-tu des vierges au boisseau, veux-tu des myriades d’épouses invincibles? Ne souris pas avec cet air d’incrédulité: celles qui refuseraient de l’argent accepteront des fleurs, des plaisirs, des sérénades, des fêtes; elles accepteront l’admiration de ton luxe et la beauté qu’il te donnera.
Veux-tu des princesses?
Veux-tu des reines?
Veux-tu des impératrices?
UNE CENTAINE DE BILLETS DE MILLE FRANCS, mis en paquet. Veux-tu des prairies à toi, des arbres à toi, de l’ombre à toi; des oiseaux, de l’air, des étoiles à toi; veux-tu la terre, veux-tu le ciel?
BEAUCOUP MOINS DE BILLETS. Veux-tu des consciences d’hommes incorruptibles; veux-tu, veux-tu de la gloire, des honneurs, des croix; veux-tu être grand homme, veux-tu être homme incorruptible; veux-tu être demi-dieu, dieu, dieu et demi?
Suite de la neuvième observation.—«Il a l’oreille rouge et le teint fleuri.»—MOLIÈRE.
«Il ne mérite aucune indulgence.»—M. DESMORTIERS, procureur du roi. (Note mise de sa main au bas d’une condamnation à la prison de la garde nationale contre votre serviteur.)
«Jean s’en alla comme il était venu.»—LA FONTAINE.
Disons à ce propos que voici en quoi consiste la première éducation des enfants.
1º—On lui apprend une langue entière qu’il oublie à six ans pour en apprendre une autre.—Avec le même soin et le même temps on aurait pu lui en apprendre deux dont il pourrait se souvenir.—Cette première langue, cette langue provisoire, nous l’avons tous parlée.
Nanan,—tonton,—dada,—toutou,—tété,—tuture,—memère,—sesœur,—dodo,—faire dodo,—coco,—tata.
Qu’il faut remplacer par viande,—oncle,—cheval,—chien,—sein,—confiture,—mère,—sœur,—lit,—dormir,—soulier,—tante.
2º—Quand l’enfant, qui a deux mains, veut se servir de la main gauche, on le gronde et on le bat s’il se défend contre l’infirmité qu’on veut lui infliger; cette sottise énorme équivaut à l’amputation d’un membre.
A force de ne se servir que de la main droite, on a arrangé tous les exercices et fabriqué tous les instruments pour cette main: de sorte que la main gauche, dont on ne se sert pas, finit par être réellement plus faible et plus maladroite que l’autre.
Et on rit beaucoup des sauvages qui se mettent des anneaux au nez!
Dixième observation.—FAUT.
L’auteur aurait pu, comme bien d’autres, remplacer il faut par il est nécessaire;—mais on a déjà pu apprécier son énergique concision:—il a craint de mériter le reproche que Brutus faisait à Cicéron, dont il appelait l’éloquence—fractam et elumbem,—cassée et éreintée. Il a pensé à Montaigne, qui dit, en parlant des longues phrases de certains orateurs ou écrivains: «Ce qu’il y a de vie et de moelle est estouffé par ces longueries.»
Et il a mis il faut—qui est, de toutes les façons que possède la langue française, le tour le plus vif et le plus concis pour exprimer son idée.
Cherchons quelques exemples d’un choix d’expression aussi heureux.
«Il faut qu’un seul commande.»—HOMÈRE.
«Aux écus et aux armoiries des gentilshommes, il ne serait pas convenable de voir une poule, une oie, un canard, un veau, une brebis,—ou autre animal bénin et utile à la vie: il faut que les marques et enseignes de la noblesse tiennent de quelque bête féroce et carnassière.»
UN ANCIEN—de Vanitate scientiarum.
Δεἱ πινειν μετριως, «il faut boire avec mesure.»—ANACRÉON.
Parbleu! je profiterai de la circonstance—pour parler un peu d’Anacréon. Beaucoup trop de gens ont été trouvés la nuit au coin des bornes, qui s’en consolaient et n’en avaient nulle honte,—prétendant leur cas un simple ébat anacréontique.
Or, les trois mots que je viens de vous citer sont le titre d’une petite pièce d’Anacréon:—ces trois mots sont déjà assez significatifs;—voyons, cependant, de quelle mesure entendait parler Anacréon.
«Esclave, dit-il, mets dans ma coupe cinq mesures de vin et dix mesures d’eau.»
Δἑχ ἑγχεἁς
δατος, τἁ πἑντε δ’οἱνου
boisson qui me paraît être assez voisine de l’eau rougie.
J’aimais encore mieux, à vous dire franchement mon avis, les soupers où on se grisait et où on chantait—que les banquets politiques où on ne se grise pas moins et où on traite des intérêts sérieux, où l’on improvise des constitutions et des grands hommes; j’aimais mieux de bonnes grosses figures rouges, réjouies, débraillées, que des figures grimaçant la dignité et faisant de longs discours ennuyeux, empruntés à un journal, qui les reproduira le lendemain.
Hélas!—la pauvre chanson,—cette création des Français,—elle est devenue une ode, et elle en est morte;—toutes ces sociétés chantantes—des enfants du délire, des fils anacréontiques d’Apollon, qui n’étaient que ridicules, qui s’amusaient et qui n’ennuyaient personne, ont été remplacées par les gueuletons, où on parle, où on ne s’amuse pas, où on ennuie les autres, et d’où il sort des phrases boursouflées pour lesquelles nous sommes depuis onze ans en pleine guerre civile.
Le hasard m’a fait apprendre où en est réduit le Caveau, cette espèce d’académie plus buvante et chantante et souvent plus spirituelle que l’autre.
Le Français né malin a créé l’un après l’autre le vaudeville et la guillotine—et les cultive simultanément, pour me servir de l’expression d’un avocat cité par les Guêpes: «C’est en Italie qu’on cultive le poignard, mais en France jamais.»
Observation pleine de justesse.—Rappelez les grands crimes:—vous y verrez employer—le marteau,—le compas,—le couteau,—l’alène;—mais jamais le poignard.
C’est un bienfait que nous devons à la police, qui défend de tuer...... avec un poignard,—sous peine de quinze francs d’amende en sus de la mort.
Pour en revenir à la guillotine, les partisans de la gaieté française—prétendent que le Français l’a inventée, il est vrai, mais pour faire des chansons sur ce sujet nouveau,—le vin, les belles, l’amour, commençant à s’user; ainsi qu’en peuvent faire foi un grand nombre de couplets badins de ce temps-là,—et que ce n’est que par cas fortuit que l’invention a été un peu détournée de son but primitif.
Quoi qu’il en soit,—il y a eu des phrases où la gaieté française a paru éprouver du malaise et a subi des interruptions qui ont fait craindre à quelques joyeux drilles qu’elle ne disparût tout à fait.—Ils ont pensé qu’il convenait de lui créer un temple et un asile où elle pût se retirer dans les moments difficiles.—Ils se sont nommés vestales de ce feu sacré,—et, sous le titre bien connu de membres du Caveau, ils se sont réunis à jour fixe pour l’empêcher de s’éteindre et faire des libations.
Il n’y a pas bien longtemps, j’entrais pour dîner dans un cabaret;—je ne tardai pas à m’impatienter de la lenteur qu’on mettait à me servir. Je m’en plaignis au garçon.
—Voilà dix fois que je vous appelle,—vous avez l’air tout effaré,—vous allez, vous venez.—Que se passe-t-il donc dans cette maison?
—Monsieur, c’est que c’est le dîner du Caveau.
—Comment! le Caveau existe encore?
—Oui, monsieur, et il dîne;—vous ne tarderez pas à entendre ces messieurs.
—Entendre? est-ce que réellement ils chantent?
—Certainement.
—Peut-on voir la salle?
—Oui,—il n’y aura personne avant un quart d’heure.
Je suis le garçon et j’entre dans la salle du banquet.
Il y avait une vingtaine de couverts. Sur la table, en forme de surtout, étaient les vases de porcelaine avec des pyramides de fruits magnifiques,—des temples de carton doré portant des pastilles, etc., etc.—Je me récriai sur la beauté des fruits:—il y avait des oranges monstrueuses, des grenades,—des ananas.
—Je le crois bien, monsieur, que vous les admirez, me dit le garçon; c’est qu’ils sont beaux aussi,—et chacune de ces corbeilles sera comptée soixante-dix francs sur la carte de demain.
—Comment! demain?—Vous me disiez que le banquet était pour aujourd’hui.
—Oui, le banquet du Caveau;—mais il y a une noce demain:—les convives d’aujourd’hui n’y toucheront pas,—c’est seulement pour le coup d’œil;—ces fruits ont été achetés pour la noce de demain,—aujourd’hui c’est un décor.
Je détournai les yeux de ces fruits: semblables aux fruits de carton des dîners de théâtre,—ou plutôt semblables aux fruits de Gomorrhe, qui remplissaient la bouche de cendre,—ceux-ci eussent vidé la poche de trop d’écus et trop enflé la carte.
—Au moins, dis-je,—je vois que ces messieurs ne négligent pas le vin.
—C’est à la forme des bouteilles que monsieur voit cela?
—Oui, certes.
—Ce sont bien des bouteilles à vin de Bordeaux, monsieur a raison,—mais on a mis dedans du piqueton à quinze sous.
—Comment! brigand...
—Il n’y a pas de brigand,—c’est convenu avec eux,—ce sont eux qui le veulent. Ils ne donnent que cent sous par tête, vin compris;—et ils sont contents, pourvu que le festin ait l’air somptueux: aussi voyez ce poisson.
—Il est magnifique.
—On l’a servi hier à une société,—la société en a mangé la moitié:—aujourd’hui on l’a retourné, et on le sert à ces messieurs du Caveau.
—C’est un profil de poisson.
—Comme vous dites.—Mais, j’entends du monde.
Sous la Restauration, les gens qui, aujourd’hui au pouvoir, jouent le rôle que jouait la Restauration,—jouaient alors précisément le rôle que joue aujourd’hui l’opposition.
Aux époques d’élections,—on envoyait des commis voyageurs politiques courir les campagnes—et endoctriner les fermiers.—Trois jeunes gens, entre lesquels était D***, fondateur de la Gazette des Tribunaux, aujourd’hui mort,—allaient en Normandie appuyer l’élection de je ne sais qui;—on les reçut à ravir chez un gros fermier; on les fit chasser le matin;—ces messieurs n’y étaient pas habitués, ils rentrèrent à deux heures pour le dîner, complétement harassés.—On commença alors un de ces dîners normands, qui laissent loin derrière eux les festins décrits par Homère.—Celui-ci dura six heures,—c’est un repas moyen; j’en ai fait de huit heures.—On but, Dieu sait combien: nos trois amis étaient morts de fatigue et d’eau-de-vie.—D***, qui était chargé de porter la parole, avait prononcé un discours suffisamment subversif, et s’était endormi.
Le second, qui devait chanter une chanson patriotique, s’était assoupi pendant le discours de son collègue;—D*** seul veillait, mais il se sentait la tête lourde et du sable dans les yeux. Cependant il s’aperçut que les Normands avaient gardé toutes leurs forces,—et n’étaient gris qu’au point bien juste où on traite, dans les banquets, les affaires de l’État.—Il poussa du coude le chanteur,—mais l’autre ne dormit que de plus belle.—D*** ne savait pas une seule chanson du genre exigé;—cependant, quand vint son tour,—il vit qu’il fallait s’exécuter, et, après s’être recueilli, il chanta:
Le général Kléber,
A la porte d’Enfer,
Aperçut un Prussien
Qui passait son chemin.
Ceci, messieurs, est une allusion à l’invasion et au gouvernement qui nous a été imposé par les baïonnettes étrangères.
REFRAIN.
Larifla, flafla, larifla.
DEUXIÈME COUPLET.
Le général Marceau,
Qui n’était pas manchot,
Dit: «C’est pas étonnant,
J’en ferais bien autant.»
Oui, messieurs, s’écria D***, Marceau ne disait pas assez:—la France est la première des nations, elle doit avoir le sceptre du monde.
REFRAIN.
Larifla, flafla, larifla.
Il y a une vingtaine de couplets.—A chaque couplet, le refrain se répétait en chœur, et on buvait un verre d’eau-de-vie de cidre;—l’enthousiasme allait croissant, comme vous pouvez le supposer. On arrive au dernier.
Le général Vendamme...
D*** s’arrêta et dit au maître de la maison: «Faites retirer les domestiques.»
Sur un signe du fermier, les domestiques sortirent;—D*** se leva et regarda derrière les portes s’il n’en était pas resté quelqu’un; assuré sur ce point, il revient à sa place et dit son couplet en baissant la voix:
Le général Vendamme,
Ayant perdu sa femme,
Dit: C’est bien malheureux
De les pleurer tous deux.
Ceci, messieurs, est un regret de la mort de l’empereur,—oui, messieurs, la gloire de l’Empire n’est pas encore éteinte, elle n’est qu’éclipsée par une dynastie qui pèse sur le pays.
—L’empereur n’est pas mort,—dit un des fermiers.
—Vive l’empereur!—crièrent les autres.
REFRAIN.
Larifla, flafla, larifla.
Onzième observation.—QUE.
Ceci est le second QUE que nous avons déjà reproché à notre auteur;—il est souvent bien difficile d’éviter le que,—nous venons nous-mêmes d’en placer un immédiatement après un autre (QUE que), que l’oreille ne peut... bien! en voici un troisième à présent.
Douzième observation.—LES. (Au numéro prochain.)
POST-SCRIPTUM.—En général, on gourmande beaucoup un auteur qui parle de lui-même;—il semble, au premier abord, difficile d’accorder ce blâme avec la curiosité qu’ont les gens de savoir les plus petits et les plus intimes détails de la vie et les habitudes des hommes qui s’élèvent... tant soit peu au-dessus de la foule par le hasard ou par le talent. Ces deux choses cependant proviennent de la même cause. On aime à trouver dans les hommes auxquels survient la célébrité des coins par lesquels ils rentrent dans les proportions communes,—des côtés par lesquels on reprend sur eux l’avantage qu’ils ont pris d’autres côtés. La curiosité qu’on a pour eux n’est donc nullement bienveillante,—et elle ne peut être satisfaite par les indications qu’ils donneraient eux-mêmes;—il vaut mieux que les renseignements soient moins certains, pourvu qu’ils soient plus fâcheux. Il n’est fable si grotesque sur un homme en vue qui ne soit accueillie par le public, et avec une confiance sans bornes.
Aussi, dans mes premières observations sur l’œuvre du Courrier Français, ai-je un regret très-vif de ne pouvoir parler que de l’ouvrage, faute de connaître l’auteur: il vous eût été agréable de savoir, par exemple, s’il a le nez trop long ou trop court, s’il a une épaule un peu haute, ou une jambe un peu courte; vous aimeriez que son père fût portier et qu’il eût des dettes.
Je sais bien que, si je vous le disais, vous le croiriez sans scrupule et que vous n’admettriez aucune preuve du contraire, quelque convaincante qu’elle pût paraître; ces renseignements qui ravalent les gens sont suffisamment prouvés par le désir qu’ont ceux à qui on les donne qu’ils soient véritables.
J’aurais voulu, au moins, vous dire quel tic l’auteur a eu en écrivant; car les uns tambourinent sur la table, les autres roulent du tabac dans leurs doigts;—celui-ci siffle entre ses dents;—celui-là se gratte le front. M. Victor Hugo marche en faisant ses vers;—M. A. de Musset fume;—M. Antony Deschamps s’enfonce les poings dans les yeux;—M. Janin parle d’autre chose avec les gens qui sont autour de lui;—M. de Balzac boit des soupières de café;—M. Gautier joue avec ses chats;—M. de Vigny passe ses doigts dans ses cheveux;—M. Paul de Kock renifle du tabac;—pour votre serviteur, il tourmente ses moustaches et les tire jusqu’à se faire mal.
Malheureusement,—je n’ai aucun moyen de vous donner des renseignements de ce genre sur notre auteur,—et je comprends tout ce que mon travail à d’incomplet.—En effet, comme je vous le disais tout à l’heure, on aime à tempérer l’admiration qu’on croit ne pouvoir refuser à un homme par quelque chose d’horrible ou de ridicule qu’on sait de lui, ce qui rétablit l’équilibre; et, tout en nous le montrant supérieur par un côté, nous rend cette supériorité d’un autre côté. Il n’est pas un seul homme, si élevé qu’il soit au-dessus des autres, que nous ne nous croyions supérieur à lui en quelque point.
N’ai-je pas moi-même, tout à l’heure, dans ma première observation sur le fragment que je commente, abusé de mes habitudes sur les côtes de Normandie pour chicaner mon auteur sur une petite erreur au sujet des causes qui agitent ou qui calment la mer, et n’avais-je pas, il faut l’avouer, pour but, beaucoup moins de vous éclairer que de prendre moi-même un avantage sur cet écrivain, et de me venger des éloges que je suis forcé de lui donner, en le rabaissant sur un point où j’ai une supériorité du moins apparente?