Février 1842.

Les fleurs de M. de Balzac.—Mémoires de deux jeunes mariées.—Les Ananas.—La balançoire des tours Notre-Dame.—A monseigneur l’archevêque de Paris.—Un mot de M. Villemain.—Un conseil à M. Thiers, relativement à l’habit noir de l’ancien ministre.—Une annonce.—Un député justifié.—Sur quelques Nisards.—M. Michelet et Jeanne d’Arc.—M. Victor Hugo archevêque.—M. Boilay à Charenton.—Une lettre de M. Jean-Pierre Lutandu.—Une nouvelle invention.—Seulement...—Une croix d’honneur et une rose jaune.—Les Glanes de mademoiselle Bertin.—MM. Ancelot, Pasquier, Ballanche, de Vigny, Sainte-Beuve, A. Dumas, Vatout, Patin, de Balzac, l’évêque de Maroc.—Question d’Orient.—Le roi de Bohême.—M. Nodier.—M. Jaubert.—M. Liadières.—M. Joly.—M. Duvergier de Hauranne Grand-Orient.—Le général Hugo.—Naïveté de deux ministres.—M. Aimé Martin et la Rochefoucauld.—Pensées et maximes de M. Aimé Martin.—Éloge de M. Aimé Martin.—Au revoir.

J’ai déjà eu occasion de parler des fleurs de quelques romanciers. Quelque magnificence que déploie la nature dans ses productions,—ils ne peuvent prendre sur eux de s’en contenter. Les fleurs des prairies et celles des jardins sont si nombreuses, que la vie d’un homme serait de beaucoup trop courte pour les regarder toutes l’une après l’autre.—Il y en a, dans la neige éternelle des Alpes et au fond des mers, des milliers que personne n’a jamais vues. Il y en a de toutes les formes,—de toutes les nuances;—leurs parfums sont variés comme leurs couleurs;—eh bien! nos romanciers n’en ont pas encore assez pour leur consommation, ils ne peuvent s’empêcher d’en inventer quelqu’une de temps à autre. Les fleurs du bon Dieu ne sont pas assez belles pour leurs livres;—celles qui naissent sous la rosée du mois de mai leur semblent trop communes; ils en tirent de leur encrier, qu’on ne voit nulle part que là.

M. de Balzac, entre autres, si exact pour décrire les meubles,—est loin d’apporter la même sévérité dans la description des fleurs qu’il daigne mettre en scène;—il ne croit rien pouvoir ajouter à l’art du tapissier, mais il n’a pas le même respect pour les œuvres de Dieu.

Dans un roman publié dans le journal la Presse, roman qui, au milieu de certaines incohérences, renferme des passages de la plus haute beauté,—des pages d’une simplicité pleine de noblesse,—d’une vérité poignante,—dans les Mémoires de deux jeunes mariées, il s’est passé la fantaisie d’inventer une nouvelle variété d’azalea: il nous peint «une maison,—empaillée de plantes grimpantes, de houblon, de clématite, de jasmin, d’azalea, de cobæa, etc.»

On ne connaît pas d’azalea grimpante.—L’azalea est un petit arbrisseau dont quelques espèces viennent de l’Amérique,—et quelques autres de l’Inde;—mais elles ne grimpent ni dans l’Inde, ni dans l’Amérique; elles ne se livrent à ce libertinage que dans les Mémoires de deux jeunes mariées.

M. de Balzac aura trouvé le mot joli, et s’en sera servi à tout hasard, en mêlant son azalea à d’autres plantes nullement grimpantes: il a compté sur l’exemple.—Si M. de Balzac venait encore me voir, il verrait autour de ma maison des plantes grimpantes dont le nom n’est pas moins harmonieux que celui de l’azalea;—il y verrait la glycine de la Chine, qui couvre une des façades, au printemps, de ses longues grappes de fleurs bleues,—et la passiflore,—cette fleur qui ornait d’habitude la boutonnière de M. Lautour-Mézeray, aujourd’hui sous-préfet à Bellac,—et qui, de loin, ressemble à une plaque d’ordre militaire;—il verrait encore un bignonia radicans, aux grandes fleurs rouges,—et les deux roses banks, la blanche et la jaune, qui tapissent le mur de leur feuillage luisant et de leurs roses doubles, grandes comme des pièces de dix sous.

M. de Balzac, du reste, a, de tout temps, voulu faire entrer les végétaux dans la voie de la rébellion contre les décrets de la nature.

—Je me rappelle que, il y a quelques années, M. de Balzac songea à cultiver des ananas dans une propriété qu’il avait achetée près de Ville-d’Avray.—Il fit part de ses projets à un de ses amis.

—Je veux, disait l’auteur de la Vieille Fille, que le peuple mange des ananas. Pour cela, il faut qu’on puisse avoir des ananas à cinq francs.

—Mais, lui répondit l’ami, les jardiniers qui les vendent vingt francs n’y font guère de bénéfices, et quelque-uns s’y ruinent: on cite le descendant d’une grande famille de l’Empire qui n’y fait guère d’affaires.

—Laisse-moi donc tranquille, reprit M. de Balzac, il serait bien singulier qu’un homme d’intelligence, se livrant à la culture de l’ananas, ne réussît pas à le produire à meilleur marché.—J’ai une boutique en vue sur le boulevard des Italiens.—Je vais aller à Paris tantôt, et la louer.

Mais,—interrompit l’ami,—où sont tes ananas?

—Mes ananas? je n’en ai pas encore; je vais faire construire des serres.

Mais, dit l’ami, l’ananas ne rapporte qu’au bout de trois ans et ta boutique restera vide jusque-là.

—Ah! bah! tu vois toujours des difficultés; il est impossible que je ne trouve pas un moyen de les faire produire la première année.

Heureusement que deux jours après M. de Balzac avait oublié entièrement son projet de faire manger des ananas au peuple.

C’est une chose réellement curieuse que l’aspect de fourmilière que présente Paris vu du haut des tours de Notre-Dame:—tous ces petits hommes allant à leurs petites affaires ou à leurs petits plaisirs,—se pressant, se heurtant, se coudoyant presque uniquement pour s’enlever les uns aux autres de petits ronds de métal dont le plus gros ne pourrait de cette hauteur être distingué par l’œil le plus perçant.

Il y a dans la cage de charpente d’une des cloches une curiosité dont M. Victor Hugo n’a pas parlé, je crois, dans Notre-Dame de Paris,—c’est une balançoire très-suivie par les enfants du quartier.—On a vu plus d’une fois le poëte assister à cet exercice avec complaisance.—La balançoire a été récemment supprimée; on assure que M. Hugo a fait notifier à monseigneur Affre, archevêque de Paris, qui se met sur les rangs pour l’Académie, qu’il lui refuserait opiniâtrément sa voix tant qu’il n’aurait pas fait rétablir la balançoire.

M. Thiers joue en ce moment l’austérité. Il affecte de venir seul chez le duc d’Orléans en habit noir,—lorsque tout le monde y est en habit habillé.

M. Thiers laisse fréquemment percer la prétention assez saugrenue de contrefaire l’empereur Napoléon,—il refait quelques-uns de ses mots.

Il devrait bien alors l’imiter en ce point.

S’il est décidé à n’avoir pas la politesse de se faire faire un habit habillé pour aller chez le prince royal,—ou si son intégrité comme ministre ne lui a pas laissé les moyens de subvenir à cette dépense,—il pourrait se présenter en costume de membre de l’Institut, c’est l’habit que portait le général Bonaparte à son retour d’Égypte.

Voici l’annonce arrivée, je crois, au plus haut degré de l’inconvenance.—M. Gannal obtient des carrés de papier, même les plus vertueux, l’insertion de l’article nécrologique que voici:—et cela non pas à la quatrième page, à la page vénale, mais à la deuxième, c’est-à-dire à une des pages indépendantes et incorruptibles:

«Madame la comtesse de la Roche-Lambert vient de mourir en son hôtel à Paris. Sa famille a bien voulu confier le soin de son embaumement à l’habile chimiste, M. Gannal.»

Encore un peu, et M. Gannal fera mettre sur les monuments funèbres: Embaumé par M. Gannal.

Cette inscription même sur un corbillard serait d’un assez bon effet dans une cérémonie.

Encore un mot relativement à cette annonce:—il n’est pas probable que ce soit la famille qui ait songé à faire faire cette annonce à M. Gannal,—et d’ailleurs, elle n’eût pas mis, le «a bien voulu» qui dévoile la modestie de M. Gannal;—mais alors pourquoi, après cette louable humilité, M. Gannal s’intitule-t-il lui-même habile chimiste?

Un ami de M. D*** avait répandu le bruit que ce député est impuissant.—Ceci aurait été un texte admirable pour je ne sais plus quel carré de papier, qui s’écriait lors de l’élection de M. Fould: «Il faut bien que les Juifs soient représentés!»

M. D***, décidé à arrêter ce bruit, fait écrire à un homme de sa connaissance une lettre anonyme, par laquelle on lui apprend que M. D*** est l’amant de sa femme.—L’époux outragé accourt chez M. D***, le trouve au lit, le roue de coups, et s’en va.

M. D*** s’habille, et va disant partout dans la ville: «Je ne suis pas impuissant, demandez plutôt à M***, qui m’a battu ce matin.»

SUR QUELQUES NISARDS.—M. Nisard aîné avait naturellement toutes les proportions d’un professeur de quatrième peu distingué. Il chercha une autre voie, il imagina d’insulter, sous forme de critique, les deux plus grandes gloires poétiques de ce temps-ci, M. Hugo et M. de Lamartine. La chose faite, il se croisa les bras et attendit. Il n’attendit pas longtemps: on le nomma chevalier de la Légion d’honneur, maître des requêtes au conseil d’État, maître de conférences à l’école normale, chef de division au ministère de l’instruction publique.

En ce moment, il veut être député comme tout le monde.—C’est sur l’arrondissement de Châtillon que M. Nisard a jeté les yeux.—Il remplit les bibliothèques communales de ses futurs commettants avec les souscriptions du ministère.—Tous les gamins de Châtillon ont des bourses dans les colléges de Paris.—M. Villemain laisse faire.—Sans doute M. le ministre pense qu’il faut que les professeurs de quatrième soient représentés à la Chambre.

Dernièrement, M. Nisard aîné a envoyé au roi des Belges deux volumes de sa composition, intitulés: Mélanges littéraires. S. M. Léopold, qui est un homme poli, a compris tout de suite que M. Nisard aîné en voulait à sa petite croix inoffensive, et la lui a envoyée.

Le hasard fit que le roi envoya en même temps la même croix au célèbre chimiste allemand, Berzelius.—M. Nisard aîné explique ainsi cette coïncidence: «Le roi Léopold, en jetant les yeux sur l’Europe—a voulu récompenser en même temps et le représentant de la science et celui de la haute critique littéraire.—Ier Nisard.»

M. Nisard cadet n’a pas eu beaucoup de peine à trouver la voie ouverte par monsieur son frère. Mais il s’est trouvé dans la situation d’Alexandre,—qui pleurait à chaque victoire de son père Philippe,—en disant: «Il ne me laissera rien à faire.»

Les pères Philippe en général aiment assez à tout faire eux-mêmes.

M. Nisard cadet—passa en revue les hommes de génie de l’époque;—le compte n’en est pas plus long qu’il ne faut. «Il n’y a rien à faire là, se dit-il, mon frère me les a insultés.»—Il lui fallut se rabattre sur un homme de beaucoup de mérite,—et il s’est lancé sur M. Michelet.

M. Michelet a eu la bonté de m’envoyer son livre,—qui m’a fait plaisir.—M. Nisard cadet pense autrement: «Ce livre, dit-il,—échappe à une analyse un peu forte, à cause de l’érudition extravagante de l’auteur.—De graves facéties, des peintures renforcées et graveleuses, etc.—A quoi sert, s’écrie M. Nisard cadet, cette curiosité qui se met sur la trace des moindres détails du passé?—Il n’y a qu’une manière d’écrire l’histoire de la Pucelle,—dit M. Nisard cadet, c’est que l’écrivain se laisse emporter lui et toute sa science archéologique au cours impétueux de la tradition populaire.» En un mot, l’opinion longuement exprimée par M. Nisard cadet est que l’érudition est au moins inutile pour écrire. Cela serait de l’histoire—à peu près comme en font les journaux pour la politique et les portières pour les mœurs.

L’histoire n’est déjà pas trop vraie, et l’on doit savoir gré aux savants qui s’efforcent de l’empêcher de devenir tout à fait un recueil de contes de ma mère l’Oie.

Cela fait,—M. Nisard cadet—se croise les bras et attend.—IIe Nisard.

***, qui a eu une vie fort dissipée, vient de se marier;—comme il sortait de la mairie, après avoir prononcé le serment d’usage, sa belle-mère le prend à part et lui dit:

—Voilà qui est fini; j’espère que vous ne ferez plus de sottises?

—Non, ma belle-maman, répond ***; je vous promets que celle-ci est la dernière.

C’était à l’époque d’une des candidatures de M. Victor Hugo à l’Académie.—M. Hugo s’est présenté cinq ou six fois, et cinq ou six fois ses collègues d’aujourd’hui l’ont déclaré indigne d’entrer dans leur compagnie.—M. Hugo se présentait cette fois pour succéder à M. de Quélen, et il avait de grandes chances de succès.—Deux ou trois jours avant l’élection, les journaux du soir contenaient une note conçue en ces termes: «Il paraît à peu près certain que c’est M. Victor Hugo qui succédera à monseigneur l’archevêque de Paris.» Cette phrase tomba, par hasard, sous les yeux de mademoiselle Dupont, l’ancienne soubrette de la Comédie-Française, qui lisait le journal dans sa loge, tandis qu’on la coiffait;—elle lut la phrase,—la relut,—se frotta les yeux,—la relut encore, puis tout à coup, elle entra, le journal à la main, où se trouvaient dix ou douze de ses camarades.

—Par exemple, voilà qui est trop fort! s’écria-t-elle, je vous annonce une drôle de nouvelle.—Certes, M. Hugo a du talent, je ne dis pas le contraire; mais c’est égal,—je n’aurais jamais cru cela.—Allons, il ne faut plus s’étonner de rien maintenant.—Ne voilà-t-il pas M. Victor Hugo qui va être nommé archevêque de Paris!

M. Boilay, inventé et décoré par M. Thiers.—a, comme je vous l’ai raconté, passé dernièrement avec armes et bagages dans le camp de M. Guizot.

C’est là un de ces actes qui ont besoin d’être payés magnifiquement pour cacher ce qui leur manque du côté de la noblesse et du désintéressement. M. Boilay a la prétention d’être fait conseiller référendaire à la cour des comptes.

(C’est étonnant combien il y a de gens qui usent leur vie, et commettent une foule de choses pour arriver à des buts dont je connais à peine les noms, et dont l’éclat m’échappe tout à fait.)

Le ministère fait la sourde oreille.—M. Boilay valait à ses yeux la peine d’être acheté.—Mais, une fois acheté, un homme ne peut plus vous faire du mal, et conséquemment ne vaut guère la peine qu’on le paye. On l’a nommé directeur de la prison de Charenton.

M. Boilay se débat autant pour ne pas diriger la maison de Charenton que s’il s’agissait de ne pas y être dirigé.—Peut-être craint-il que ce ne soit une de ces ruses employées par les familles pour faire entrer de bonne volonté un parent dans ces maisons.—Cependant la place est bonne; il s’agit de dix mille francs par an, avec un logement. Mais M. Boilay aime mieux être le dernier à la cour des comptes que le premier à Charenton.—D’ailleurs, il prend cette proposition pour une épigramme; le ministère, de son côté, paraît tenir à la plaisanterie.

Lors du passage de M. le duc de Nemours à Vendôme,—M. Jean-Pierre Lutandu, officier de la garde nationale, fut invité à orner de sa présence le bal que les autorités donnaient à Son Altesse Royale; il tomba dans la même erreur qu’un maire de la banlieue de Paris, dont j’ai raconté l’histoire, qui avait amené son épouse au bal des Tuileries, et qui fut obligé de la laisser en dépôt chez le portier. M. Lutandu, heureusement, apprit à temps que ce n’était pas précisément M. Lutandu, mais l’officier de la garde nationale qu’on invitait, et que les dames avaient besoin d’invitations spéciales.

M. Jean-Pierre Lutandu crut devoir en écrire au journal le Loir; le journal le Loir n’accepta pas la collaboration de M. Jean-Pierre Lutandu,—en quoi je le trouve bien dégoûté.—M. Jean-Pierre fit imprimer sa lettre et la distribua. La voici.

Il faut, pour l’intelligence de la chose, remarquer un artifice oratoire de M. Jean-Pierre Lutandu,—qui se sépare en deux personnages,—afin que l’un, M. Lutandu, ne soit pas gêné dans l’expression de ses sentiments par l’autre, M. Jean-Pierre.—Cette facétie, imitée de Paul-Louis Courier,—a plus de piquant pour les habitants de Vendôme que pour nous,—parce qu’ils savent bien réunir les deux personnages en un seul et même Jean-Pierre Lutandu.

Lettre de M. Jean-Pierre Lutandu.—«La lettre suivante n’ayant pu être insérée au journal le Loir, j’ai cru devoir la publier moi-même, et la faire imprimer à part.»

Remarquons ici en passant la modération peu commune de M. Jean-Pierre; je sais plus d’un de ces correspondants de journaux qui, voyant leur épître repoussée, accuseraient immédiatement le carré de papier d’être vendu au pouvoir. M. Jean-Pierre Lutandu dit simplement: n’ayant pu être insérée.

«Monsieur le rédacteur du journal le Loir, j’ai lu, dans votre numéro du 19 novembre dernier, que madame la baronne X*** n’ira pas au bal donné par les autorités de Vendôme à S. A. monseigneur le duc de Nemours, si madame Jean-Pierre en est invitée; que M. Jean-Pierre, officier de la garde nationale, serait prié personnellement, et que de dépit et de rage il en donnerait sa démission.»

Hélas, monsieur Jean-Pierre, à dire vrai, il y a fort peu de différences réelles entre les femmes (on pourrait dire même qu’il n’y en a pas d’autres que la beauté); aussi, faute de différences, elles mettent des distances. Les hommes peuvent se mêler, parce qu’un homme de génie, de talent et d’esprit, ne sera jamais confondu avec un domestique.—Mais une femme a toujours raison de se défier d’une trop jolie femme de chambre.—Il est si facile de faire en six mois d’une grisette une duchesse fort présentable.

«Je connais parfaitement le nommé Jean-Pierre, je suis même un de ses intimes amis. Je vous avouerai, monsieur le rédacteur, qu’effectivement rage et dépit se sont emparés de lui. Jean-Pierre a été rudement froissé par la réalité de votre annonce. En cette circonstance, son ennemi peut donc se flatter doublement d’avoir touché en lui la corde la plus sensible. Jean-Pierre est vexé, courroucé, indigné, mystifié, mortifié au delà de toute expression. Si ce camarade, à titre de marchand ou d’artisan, si vous l’aimez mieux, n’eût pas été invité du bal de la mairie, sottise faite maladroitement à tout le commerce et dont nous devons gracieusement remercier MM. les commissaires, comme les autres, il eût subi son mécontentement sous le silence le plus absolu; il se fût dit: «J’ai des compagnons d’infortune, je suis de ceux qui n’ont pas eu le bonheur de convenir;» son amour-propre seul en eût été blessé. Mais c’est bien pis encore, monsieur le rédacteur: Jean-Pierre, officier de la garde nationale, est le seul de tout le bataillon que l’on invite personnellement. «Parais au bal, sous-lieutenant, puisque nous n’avons pas le droit de t’en chasser, mais laisse ta dame à la maison;» tel est le sens de cette sotte invitation; et, je le répète, il reste seul, accablé sous le poids de cette humiliante assignation. Si, comme moi, monsieur le journaliste, vous connaissiez Jean-Pierre, vous prendriez part à sa peine, elle est poignante. Pour vous aider à compatir à sa douleur, laissez-moi vous tracer un croquis moral de mon infortuné camarade.»

Une petite observation seulement: M. Jean-Pierre Lutandu a un ennemi;—il ne nous donne pas de grands détails à ce sujet «son ennemi.» Sans doute, on sait à Vendôme quel est le guelfe du gibelin Jean-Pierre Lutandu. Passons au croquis moral.

«Jean-Pierre, natif de Vendôme, est âgé de trente-huit ans, issu d’artisans honnêtes, qui ont emporté dans la tombe les regrets des Vendômois de leur classe et de leur âge; Jean-Pierre en a hérité la probité, l’honneur et quelque peu d’éducation. N’ayant de sa vie dévié des principes qui lui ont été transmis par ses ancêtres, il croit devoir marcher la tête levée. Un tel bouclier, que n’a jamais terni la moindre des taches, espérons-le, saura parer les coups de ses ennemis. A tout prix il demande aujourd’hui une réparation; MM. les commissaires la lui doivent publiquement.»

Apprécions la modestie avec laquelle M. Jean-Pierre avoue que ses ancêtres étaient d’honnêtes artisans.—Mais il y a dix lignes, M. Jean-Pierre Lutaundu n’avait qu’un ennemi, voici maintenant qu’il en a plusieurs.—Il ne nous dit pas combien,—et l’imagination s’effraye du nombre possible que peut désigner ce pluriel.

«Jean-Pierre est socialement ce qu’on appelle un bon enfant; il est de ces gens qui, pour tout au monde, ne commettraient une action désobligeante; c’est un homme calme, paisible, rond en esprit, rond en affaires, qui vit retiré, trouvant son plaisir, son unique bonheur, au sein de sa famille. Voilà, monsieur le rédacteur, bien exactement l’esquisse morale de mon frère d’armes, de celui que MM. les commissaires vexent aujourd’hui si audacieusement.

»Votre dévoué serviteur,
LUTANDU.»

Vous vivez retiré, monsieur Jean-Pierre, c’est fort bien; vous trouvez votre unique bonheur au sein de votre famille, c’est encore mieux;—mais avouez que ces vertus paisibles se sont bien développées depuis votre mésaventure du bal. Du reste, c’est tant mieux pour vous; les gens qui se sont servis de la petite bourgeoisie ne lui pardonneront jamais les égards qu’ils se croient forcés d’avoir pour elle,—et ils ne négligeront jamais une occasion de saupoudrer d’un peu d’avanie les gracieusetés qu’ils n’osent pas ne pas lui faire.

«P. S. Jean-Pierre étant indigne de paraître avec sa femme au bal que la mairie offre, etc., prie son commandant, qui est un des commissaires, de le dispenser de service pendant le séjour du prince à Vendôme; voilà le seul motif qui a empêché mon pauvre Jean-Pierre de se rendre aujourd’hui au corps d’officiers de la garde nationale pour une visite à laquelle il aurait dû participer. Jean-Pierre ne donnera point sa démission, il finira tranquillement son triennal pour rentrer voltigeur dans sa compagnie qu’il vénère.

»Vendôme, ce 1er décembre 1841

Dans ce post-scriptum plein de mélancolie,—M. Jean-Pierre Lutandu nous montre une fatigue du pouvoir et des honneurs—qui n’est pas sans exemple.—Sylla, Dioclétien,—Christine de Suède,—ont agi, en leur temps, comme M. Jean-Pierre Lutandu.

Après tout,—je gage tout ce qu’on voudra que M. Lutandu est un très-brave et très-honnête homme.

J’ai annoncé, il y a quelques mois, à propos de la découverte faite par un savant d’une nouvelle pomme de terre, un peu plus mauvaise et beaucoup plus petite que celles que nous possédons déjà,—que je surveillerais à l’avenir MM. les savants et mesdames leurs inventions.

En voici une assez curieuse:

La pyrale est un insecte qui fait quelque tort à la vigne dans certaines localités.—Voici le moyen qu’une réunion d’érudits a trouvé pour en délivrer les ceps:

«Il suffit, disent-ils, d’enduire les treillages et les échalas d’une certaine quantité d’eau provenant de l’épuration du gaz destiné à l’éclairage.—SEULEMENT cette eau peut brûler et faire périr les jeunes pousses.

»DE PLUS, elle agit sur la peau comme des cantharides, et les cloches qu’elle fait venir sont douloureuses

On ne saurait trop admirer avec quelle héroïque patience les Français, qu’on prétend si légers, se résignent à entendre les mêmes choses rebattues pendant si longtemps.

Quand il se passe quelque chose d’un peu important pendant les vacances des Chambres, chaque journal rapporte la chose sous forme d’un on dit.

Le lendemain, il découpe avec des ciseaux et imprime le on dit de tous ses confrères sur le même sujet.

Le surlendemain—on recommence avec cette phrase préliminaire: «Nous ne nous étions pas trompés; il n’est que trop vrai, etc.»

Le jour d’après,—opinions des confrères coupées aux ciseaux.

Le jour d’après,—réponse des journaux ministériels.

Le jour d’après,—réponse aux journaux ministériels.

Le jour d’après,—les journaux ministériels répliquent.

Le jour d’après,—les journaux dits indépendants répliquent à leur tour.—Ce n’est qu’au bout de quinze jours qu’on laisse la chose en repos—et qu’on commence à retrouver des araignées dilettantes, des médailles de Tetricus.—des mâchoires de dynotherium giganteum.—Les enfants tombent d’un sixième étage dans une voiture de poussier de mottes à brûler, et leur mère les remonte sans accident avec le boisseau qu’elle marchandait.—Les chiens se signalent par des actions vertueuses.—Le grand serpent de mer est rencontré par un navire hollandais.—Des bûcherons coupent un arbre et trouvent dedans—une croix peinte en bleu, etc., etc.

A ces signes, on se rassure, on se dit: «Allons! c’en est fini de telle ou telle question.»

Pas le moins du monde.

La session s’ouvre,—les députés récitent à la tribune les articles des journaux sur la chose que vous espériez oubliée:—les journaux impriment les discours des députés, et on recommence tout.

Quelques jeunes gens des écoles sont allés visiter M. de Lamennais,—et lui ont tenu ce langage:

«Citoyen, il y a un an, votre condamnation marquait d’un sceau indélébile les tendances réactionnaires d’un pouvoir oppresseur. Ce pouvoir avait démontré depuis longtemps ses vues antipopulaires, antinationales; mais il nous a appris, depuis votre captivité, qu’il n’avait pas achevé son œuvre; lâcheté au dehors, corruption et arbitraire au dedans, déchaînement de la force contre la presse, construction de bastilles, aversion pour l’organisation du travail: tout nous dit assez haut qu’il veut renverser l’édifice révolutionnaire de 1830.

«Mais sait-il bien, ce pouvoir, que son audace peut le perdre? Sait-il bien que les victimes qu’il atteint viennent réchauffer le zèle des patriotes, et grandir leur cause?... Il ne l’ignore pas, sans doute, et d’ailleurs nous sommes moins jaloux de le lui apprendre que de venir ici vous témoigner, citoyen, quel est l’esprit de réprobation que ce système inspire généralement.»

Il est difficile de trouver une plus grande preuve d’une liberté illimitée—que cette façon de se plaindre de n’en pas avoir.

Depuis quelques mois, mes amis se plaisent à orner les collets de leurs habits de toutes sortes de couleurs:—M. Hugo a mis du vert à son habit sous forme de petites palmes d’académicien;—voici que M. Théophile Gautier met au sien un peu de rouge, sous prétexte de croix d’honneur;—j’ai un jeune camarade qu’on avait obligé, lui, de revêtir un collet entièrement rouge,—mais c’était le plus mécontent des trois; il s’est fait réformer et est rentré avec joie dans la vie civile et dans sa redingote noire.

M. Théophile Gautier est un jeune poëte qui a fait d’abord de fort beaux vers:—on ne lui a pas donné la croix pour cela;—il s’est mis à faire dans les journaux de la prose spirituelle. C’était aux yeux des gens déjà un peu mieux, en cela que c’était déjà moins; mais on ne pouvait pas encore lui donner la croix.—Il la désirait, cependant, parce qu’il aime le rouge, et que c’était, disait-il, un moyen légal d’en porter sur ses habits.—Il avait une fois, dans sa jeunesse, essayé d’un gilet de soie ponceau, mais cela avait mis ses voisins dans une telle fureur, qu’il avait été obligé d’y renoncer.

On lui fit faire alors un long dithyrambe sur la naissance d’un fils du prince royal:—cela commençait à aller assez bien;—on avait promis la croix, et je crus même alors qu’on l’avait donnée.—Malheureusement, par suite d’une fâcheuse habitude dès longtemps contractée, il avait par mégarde laissé tomber encore quelques beaux vers dans son ode; cela fit peur aux gens, et on vit qu’il n’était pas encore mûr pour les récompenses du pouvoir.

On attendit une meilleure occasion.

Elle se présenta à propos du concours pour le tombeau de l’empereur Napoléon.—M. Gautier fut chargé de rédiger le rapport de la commission, et, sur cette pièce d’écriture, où on lui a donné plusieurs collaborateurs pour qu’il ne s’échappât pas trop en esprit, on lui a donné enfin le ruban rouge.

J’approuve, on ne saurait davantage, qu’on ait accordé cette distinction à un jeune homme d’esprit et de talent,—mais je demande pourquoi on la lui a donnée après le rapport de la commission sur le concours pour le tombeau de Napoléon, au lieu de la lui donner après la publication de la Comédie de la Mort, volume plein de charmantes fantaisies et de vers du plus grand mérite.

Et je me réponds: C’est que le pouvoir a toujours un peu peur des supériorités.—Tant qu’on les tient au pied de l’échelle, on paraît toujours plus grand qu’elles, parce qu’on est plus élevé, et, pour le public, c’est la même chose.—Mais, si une fois on les laisse se hisser sur les mêmes tréteaux, alors les médiocrités qui les y ont précédées, réduites à leur taille réelle, risquent fort de ne pas conserver leur avantage.—C’est pourquoi on exige des gens de talent une foule de conditions préalables relatives au niveau.—On ne les laisse entrer dans les faveurs du pouvoir—que comme les chevaux de remonte entrent dans les régiments; il faut qu’ils prouvent par des papiers bien en règle qu’ils sont hongres comme tout le monde.

Pour cette fois, cependant, je ne leur conseille pas de s’y fier.

Je suis sûr, néanmoins, mon cher Théophile, que vous ne vous êtes pas, à beaucoup près, donné tant de mal pour obtenir la croix—que j’en ai depuis huit jours à décider mon voisin à me vendre un rosier à fleurs jaunes qu’il avait dans sa haie.—Je n’ose repasser dans ma mémoire—tout ce que j’ai fait de bassesses, ce que j’ai commis de fourberies, pour décider mon homme; et j’ose moins penser à ce que j’en aurais fait de plus s’il n’avait pas cédé aussitôt. Il faut dire que c’est la grosse rose jaune double,—et que le rosier a sept pieds de haut.

On vient de publier, sous le titre de Glanes, un volume de mademoiselle Louise Bertin.

En voici huit vers pleins d’une exquise délicatesse:

«Si la mort est le but,—pourquoi donc, sur les routes,
Est-il dans les buissons de si charmantes fleurs?
Et, lorsqu’au vent d’automne elles s’envolent toutes,
Pourquoi les voir partir d’un œil mouillé de pleurs?

Si la vie est le but,—pourquoi donc, sur les routes,
Tant de pierres dans l’herbe et d’épines aux fleurs!
Que, pendant le voyage, hélas! nous devons toutes
Tacher de notre sang et mouiller de nos pleurs?»

L’Académie, la vieille coquette, semble ne vouloir céder qu’à un de ces beaux feux, qu’à une de ces longues passions sur lesquelles mademoiselle de Scudéri faisait dix volumes. Il faut lui faire longtemps la cour pour obtenir ses faveurs.—On trouve, dans le Journal des Débats de 1824, la candidature de M. Ancelot officiellement annoncée.—Cette candidature a duré quinze ans. M. le chancelier Pasquier date de plus de vingt ans. Il y a vingt ans, du moins, que, sans se présenter tout à fait, il tâte le terrain et attend le moment.

D’après toutes les probabilités, M. Pasquier succédera à M. de Cessac, et M. Ballanche à M. Duval.

Les autres candidats, fruits secs, sont: MM. de Vigny,—Sainte-Beuve,—Alexandre Dumas,—Casimir Bonjour,—Vatout,—l’évêque de Maroc,—Patin,—M. de Balzac et M. Aimé Martin.—L’Académie est le prix de l’obstination; elle n’est pas pour celui qui arrive le premier, mais pour celui qui court le plus longtemps. Tous les concurrents y arriveront.

Les trois ou quatre académiciens qui ont assisté à l’enterrement de M. Duval ont fait une assez bonne journée: il y a des jetons de présence pour ces cérémonies, comme pour les séances; c’est-à-dire deux cent quarante francs à partager entre les assistants. Les jeunes s’occupent de vivre, les vieux ont peur de mourir; de sorte qu’on ne va aux enterrements qu’en petit nombre.

Autrefois, pour les séances, on fermait la porte à trois heures. On raconte qu’un jour l’abbé Delille, se trouvant seul à cette séance, et entendant des pas, ferma promptement la porte, empocha les jetons, et s’en alla.

QUESTION D’ORIENT.—Relire ici les différentes sorties auxquelles je me suis laissé aller à diverses reprises contre la tribune.

Connaissez-vous l’Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, par M. Nodier? A la première page du volume, qui est fort gros, le roi de Bohême part pour visiter tous ses châteaux, et à la dernière page il n’est pas encore arrivé au premier.

C’est absolument ce qui s’est passé à la Chambre des députés dans les séances consacrées à ce qu’on a appelé la question d’Orient. Voici une partie du programme:

QUESTION D’ORIENT.—M. Jaubert—parle du recensement de Toulouse.

M. Liadières—reproche à M. Joly d’avoir parlé des canons de Brunehaut.

M. Jaubert—remonte à la tribune et parle légèrement des tragédies de M. Liadières.

SUITE DE LA QUESTION D’ORIENT.—M. Joly monte à la tribune et explique les canons de Brunehaut.

M. Liadières—monte à la tribune et se déclare satisfait de l’explication;—il répond aux critiques de M. Jaubert sur ses tragédies.

M. Jaubert—monte à la tribune et menace M. Liadières de le faire chasser de la Chambre, attendu qu’il y a incompatibilité entre son service auprès du roi et ses fonctions de député.

(Ce qui est une niaiserie, attendu que les électeurs qui ont envoyé M. Liadières à la Chambre l’ont accepté et choisi comme cela, et que M. Jaubert n’a rien à y voir.)

M. Liadières—remonte à la tribune, et dit qu’il donnera, si cela est nécessaire, sa démission au roi, mais qu’il restera député.

M. Joly—donne de nouvelles explications; il n’a pas dit précisément qu’il y eût des canons dans l’armée de Brunehaut.

M. Jaubert—se plaint de M. Guizot.

Pendant que ces choses se passent—la Chambre n’écoute pas par discrétion les conversations particulières de ces trois messieurs qui occupent la tribune, se livre à des dialogues variés,—on devise sur la rareté du gibier,—des actions du chemin de fer de Rouen,—du pavage en bois, et on échange quelques prises de tabac, on raconte l’aventure de l’honorable M. D*** de seize manières différentes.

FIN DE LA QUESTION D’ORIENT.—A ce propos, disons que M. Duvergier de Hauranne colporte partout ses paperasseries fastidieuses, sous prétexte de la question d’Orient.—A la Chambre, on ne l’appelle plus, dans les couloirs et dans la salle des conférences, que le Grand-Orient.

M. LE GÉNÉRAL COMTE HUGO.—Lorsqu’il fut question d’inscrire sur l’arc de triomphe de l’Étoile les noms des gloires de l’Empire,—on avait lieu de croire que la chose se ferait sans étourderie, et que la liste des noms à graver serait la suite d’un mûr examen.

Pas le moins du monde:—on a écrit des noms d’abondance et au fil de la mémoire,—de telle sorte que les réclamations sur de graves oublis se sont fait entendre de tous côtés.

D’une lettre adressée à la postérité, on n’aurait pas dû écrire le brouillon sur la pierre.—C’est élever à l’état de monument et la gloire d’une génération et la saugrenuité d’une autre. Toujours est-il que cela fut fait ainsi.

Une réclamation surtout fit beaucoup d’effet: c’était celle de M. Victor Hugo, au nom de son père.

Il y a un des plus nobles et des plus honorables généraux de la République et de l’Empire, que l’ancien roi de Naples et d’Espagne, le frère de l’empereur, le roi Joseph, appelle encore dans ses correspondances particulières son meilleur ami; un homme qui se distingua brillamment au siége de Gaëte, qui organisa le royaume de Naples de concert avec Joseph Bonaparte; qui, gouverneur de la province d’Avellino, chassa, battit et saisit au corps le fameux Fra Diavolo, qui le jugea l’homme le plus tenace et le plus redoutable auquel il ait jamais eu affaire; un homme que le roi Joseph Bonaparte, fait par son frère roi des Espagnes et des Indes, crut indispensable à l’affermissement de la domination française en Espagne, et qu’il appela à Madrid en qualité de majordome du palais, d’abord, et ensuite en qualité de gouverneur des provinces d’Avila et de Guadalajara; un homme qui donna à son pays, son sang, ses jours, ses nuits, sa vie entière; qui se montra avec éclat à Cifuentes, à Siguenza, à Valdajos, à Hita, à Caldiero; un de ces fiers et intègres généraux de la République, qui refusa avec indignation, plusieurs fois et au vu de ses soldats, des millions que lui fit offrir l’ennemi pour livrer le drapeau de la France; qui ne reçut ses grades que un à un, qui ne se laissa qu’à son corps défendant créer par le roi d’Espagne comte de Cifuentes et marquis de Siguenza; un homme, enfin, auquel l’empereur, à deux reprises différentes, confia, comme au seul capable de la bien défendre, Thionville, un des boulevards de la frontière, en 1814 et en 1815; qui s’y immortalisa deux fois, qui y soutint un bombardement, et se défendit jusqu’à la dernière heure avec un courage héroïque, après avoir fait dire aux parlementaires ennemis: «Qu’il s’ensevelirait sous les ruines de Thionville plutôt que de livrer la place aux généraux prussiens.»—Cet homme, ce noble et modeste soldat, c’est M. le général comte Hugo.

Le second fils du général, M. V. Hugo,—vit avec tristesse que le nom de son père n’était pas inscrit entre les généraux de l’empereur Napoléon.—Il publia un volume de poésies,—les Voix intérieures, et le dédia à son père, Joseph-Léopold-Sigisbert, comte Hugo, oublié sur l’arc de triomphe de l’Étoile.

Le volume paraît le 24 juin 1837.

Le 27 juin, M. Victor Hugo, en rentrant chez lui, trouve dans son salon un tableau que M. le duc et madame la duchesse d’Orléans lui envoient en signe d’admiration et de sympathie.

On s’occupe beaucoup de cette dédicace.—Peu de temps après, le gouvernement se voit forcé de faire un erratum,—un post-scriptum de pierre à son monument; il compulse ses états de service, s’agite, se remue, creuse ses archives, recueille ça et là les réclamations, et finit par inscrire soixante nouveaux noms sur l’arc de triomphe de l’Étoile. Il n’en oublie qu’un seul, le nom du général Hugo.

M. le maréchal Soult, président du conseil, a pourtant été le compagnon d’armes de M. le général Hugo!

Un ancien ministre reprochait à l’un des ministres actuels cette incroyable légèreté, et cette grave maladresse. «Que voulez-vous?—répondit le ministre en question, M. Victor Hugo n’a pas réclamé.»

Il est inutile de dire que le ministre capable d’une pareille réponse n’est ni M. Guizot, ni M. Villemain, qui sont les amis particuliers de M. Victor Hugo.

De notre temps se sont réalisées ces paroles de l’Écriture: «Les premiers seront les derniers.» Il y a une haine insatiable contre tout ce qui est grand;—c’est de cette haine que se forme la ridicule et fausse admiration pour tout ce qui est petit. Mais une chose doit consoler les bons esprits,—c’est qu’à force d’élever les petites choses,—on finira par les croire grandes, on les haïra comme telles, et on les renversera pour remettre en place les grandes choses, si basses aujourd’hui.

A nous deux, monsieur Aimé Martin!

D’abord, monsieur Aimé Martin, ne me prenez pas pour un homme méchant et hargneux, et ne croyez pas que je déchaîne sur vous mes guêpes—au hasard et par malice. Vous m’avez attaqué et blessé, monsieur, dans un des livres que j’aime et dans les fleurs, que j’aime toutes. J’ai retenu si peu de choses pour ma part de celles qu’on se dispute dans la vie, que j’en suis horriblement avare,—et que je deviens féroce quand on y touche.

Un des plus beaux livres qui soient sortis de la cervelle humaine—est le livre des Maximes de la Rochefoucauld. Ce livre se compose d’une trentaine de pages;—c’est, sans contredit, celui de tous les livres qui renferme le moins de mots, mais c’est aussi celui de tous les livres qui renferme le plus de choses, c’est un livre qui dit la vérité sur tout.

Certes, si Dieu,—en un jour de colère, ou plutôt, de bonté, avait mis tous les livres et toutes les actions des hommes dans une immense cornue, et qu’il eût fait évaporer par la distillation tous les mensonges, tous les semblants, toutes les hypocrisies—on n’eût trouvé pour résidu au fond de l’alambic que les trente pages de la Rochefoucauld.

Le livre de la Rochefoucauld me raconte l’histoire publique et secrète de tous les temps et de tous les siècles,—l’histoire du passé et l’histoire de l’avenir.—Loin de m’irriter contre l’homme en me le dévoilant, il me rend au contraire bon et indulgent.

Il m’apprend à ne pas demander à la vie plus qu’elle ne contient, à ne pas attendre de l’homme plus qu’il ne possède. Les Samoyèdes, j’en suis sûr, ne ressentent qu’un médiocre chagrin de ne pas manger d’ananas;—je n’ai plus sujet d’en vouloir aux hommes de ce qu’ils n’exercent pas à mon bénéfice une foule de noms de vertus qui, en réalité, ne mûrissent pas dans leur cœur;—l’homme le plus laid du monde est au même point que la plus jolie fille du monde;—il suffit de bien établir qu’un pommier est un pommier pour qu’on renonce à la fantaisie de cueillir dessus des pêches; on s’arrange des pommes et on n’en veut pas au pommier.

Ce livre, M. Aimé Martin me l’a gâté.

M. Aimé Martin a publié une édition de la Rochefoucauld.—La chose commence par une préface beaucoup plus longue que tout le livre des Maximes,—où ledit M. Aimé Martin établit sa prééminence, incontestable à lui Aimé Martin, sur Marc-Aurèle et sur la Rochefoucauld. Puis il s’emporte en une longue diatribe contre son auteur,—puis il passe à l’examen critique des maximes. C’est, à vrai dire, une chose curieuse par son excès. Il prend chaque maxime une à une, et il met au-dessous toutes les vieilles rapsodies, toutes les inepties, toutes les phrases vides et hypocrites,—tous les grands mots creux, tous les lieux communs rapiécés, qui traînent depuis des siècles dans les mauvais livres de cette vieille bavarde, menteuse, cohue de prétendus moralistes qui n’ont plus aucun prétexte de vivre depuis l’instant où la Rochefoucauld a taillé sa plume pour écrire le premier mot de la première phrase de ses Maximes, c’est ce qu’il appelle réfuter les maximes et leur fausse philosophie.

Je voudrais vous donner un spécimen de la manière de travailler de M. Aimé Martin;—mais le choix m’embarrasse, je prends au hasard:

«La constance des sages, dit la Rochefoucauld, n’est que l’art de renfermer leur agitation dans leur cœur.»

«Ainsi donc, s’écrie M. Aimé Martin, la sagesse n’est que de l’hypocrisie. Ainsi donc, etc., quelles seraient les conséquences, etc.?» La valeur de six pages de conséquences.

«La philosophie, dit la Rochefoucauld, triomphe aisément des maux passés et des maux à venir, mais les maux présents triomphent d’elle.»

«Anaxarque, répond M. Aimé Martin, Diogène, Épictète, Socrate, apprirent au monde, etc. La Rochefoucauld prétendrait-t-il nier ces grands exemples?» (Quatre pages.)

Le tout lardé des termes du plus profond mépris, de la plus vertueuse horreur pour la Rochefoucauld.—Le volume finit par un post-scriptum deux fois long comme le livre des Maximes, où M. Martin s’applaudit d’avoir écrasé son auteur et de l’avoir réduit à néant.

Certes, l’idée de M. Aimé Martin était dans son origine assez ingénieuse et assez sensée; il a compris que ce serait une bonne affaire que de s’accrocher à la Rochefoucauld—comme le gui au chêne,—de s’y cramponner des ongles et des dents, de telle sorte qu’on ne pût les séparer,—et d’obliger ainsi les lecteurs et les acheteurs à cette alternative, ou n’avoir pas la Rochefoucauld ou avoir M. Aimé Martin.

Ce résultat a été ce qu’il devait être,—quelque lourde, creuse, pommadée, que soit la prose de M. Aimé Martin, on aime encore mieux s’en charger que d’être privé des Maximes, et la spéculation a réussi à un certain point;—mais peut-être aurait-elle pu le faire également sans insulter un des plus grands génies que la France ait possédés.

Pour moi, je cherche en ce moment un exemplaire de la Rochefoucauld,—sans M. Aimé Martin.

Le résumé du travail susmentionné est que le livre de la Rochefoucauld est un livre absurde, immoral et ridicule.—J’ai pensé que la destruction de cet ouvrage laisserait dans les bibliothèques une lacune fâcheuse:—j’ai songé à la combler.—Il m’a semblé que la place abandonnée par la Rochefoucauld vaincu revenait de droit à M. Aimé Martin vainqueur, et j’ai énucléé de ses œuvres quelques maximes qui remplaceront celles qu’il a détruites d’une manière si triomphante.—MM. les imprimeurs peuvent affirmer que le manuscrit desdites pensées est formé de lignes imprimées coupées avec des ciseaux dans un ouvrage de M. Aimé Martin—et que ces maximes sont authentiques;—à la première réclamation d’un ayant droit, j’indiquerai le volume et la page de chacune.

PENSÉES ET MAXIMES
De M. Louis-Aimé Martin.

I. De tous les maux de la vie, l’absence est le plus douloureux.

II. Une jeune fille est une rose encore en bouton.

III. Heureux berger! vous pouvez danser dans la prairie, vous couronner des épis de Cérès, vous enivrer des dons de Bacchus.

IV. L’amour se plaît quelquefois à unir une timide bergère à un superbe guerrier.

V. Avant que le souffle de l’amour eût animé le monde, toutes les roses étaient blanches, et toutes les filles insensibles.

VI. Les personnes dédaigneuses sont pour la plupart exigeantes et peu aimables.

VII. Une jeune fille loin de sa mère est, au milieu du monde, comme une rose qui a perdu sa fraîcheur.

VIII. A son aspect (la luzerne), la génisse se réjouit; aimée de la brebis, elle fait les délices de la chèvre et la joie du cheval.

IX. IL Y A TOUT A GAGNER AVEC LA BONNE COMPAGNIE.

X. Nous quittons trop souvent un bonheur certain pour courir après de vains plaisirs qui fuient et s’envolent.

XI. Pour orner les leçons de la sagesse, souvent les muses ont emprunté une rose aux amours.

XII. La faiblesse plaît à la force, et souvent elle lui prête ses grâces.

XIII. Il faut à l’amour des ailes et un bandeau.

XIV. Il faut que l’amour dérobe tout à l’innocence, il méprise les dons volontaires.

Ah! mon Dieu! est-ce bien M. Louis-Aimé Martin qui dit cela? mais c’est horrible,—mais on ferait sur ces maximes un commentaire plus sérieux que celui qu’il a fait sur les maximes de la Rochefoucauld!—mais ce que M. Aimé Martin nous conseille là,—ce n’est ni plus ni moins que le viol!

Est-ce que ces maximes seraient moins innocentes que je ne l’avais cru d’abord?—je me rappelle le numéro III, qui renferme des tendances un peu bachiques.

Mais rassurez-vous, mères prudentes, qui songiez à mettre les maximes de M. Aimé Martin aux mains de vos filles,—ce n’est que par hasard qu’il s’échappe ainsi en pensées inquiétantes; les idées de M. Aimé Martin sur l’amour sont tout autres que celles que vous pourriez lui supposer d’après le numéro XIV.

M. Aimé Martin est partisan de l’amour platonique: «Les autres passions, dit-il, cherchent leurs jouissances dans les choses de la terre, le véritable amour ne s’attache qu’aux choses du ciel. Ce n’est pas la beauté physique qu’on aime, mais la douceur, la générosité, etc., ou quelques autres beautés morales.»

«Ce ne sont pas les plus belles femmes qui inspirent les plus grandes passions, mais celles qui possèdent les vertus dans un degré éminent, voilà ce qu’on aime

«Un demi-aveu enchante bien plus qu’une certitude entière.»

Il est évident que M. Aimé Martin parle de l’amour comme les anciens acteurs tyrannisés par l’Opéra,—qui récitaient leurs rôles dans la coulisse et laissaient faire les gestes à d’autres.

Voici ce que m’a fait M. Aimé Martin relativement à la Rochefoucauld. Je vous dirai une autre fois ce qu’il m’a fait relativement aux fleurs.

M. Louis-Aimé Martin se présente pour un des fauteuils vacants à l’Académie française.