Mai
Exécution de Besson.—Un rouleau d’or sauvé.—Invitation à déjeuner noblement refusée.—La Trappe.—Saint Philippe et saint Jacques.—Une idée érotique du préfet de police.—Discours de l’archevêque de Paris et réponse du roi.—Le peuple et les badauds.—M. Pasquier et M. Séguier.—D’un voleur qui voit la mauvaise société.—Une profession nouvelle.—Un député aimable.—M. Arago a rompu avec les comètes.—L’enquête de la Chambre sur les élections de Langres, d’Embrun et de Carpentras.—Le député de Langres et le député de Saint-Pons.
Je crois avoir démontré d’une manière inattaquable—que, dans le procès qui a suivi l’assassinat de M. de Marcellange,—si Besson était l’auteur du meurtre, les dames de Chamblas en étaient les complices.—Besson a été condamné, comme on sait.—Les dames de Chamblas continuent, selon la remarquable expression du ministère public,—à être condamnées à des remords perpétuels,—Besson a été guillotiné également à perpétuité.
M. de C*** voyageait, il y a quelques jours, avec sa femme et un domestique.—Ils sont arrêtés par des voleurs et aussi dépouillés qu’on le peut être.—On ne leur laisse que leurs chevaux, leur voiture et leur domestique,—probablement faute d’un moyen sûr de s’en défaire avantageusement. «Qu’allons-nous faire maintenant? dit M. de C***, il y a loin d’ici à une ville d’où je puisse écrire à Paris pour me faire envoyer de l’argent.—Monsieur, dit madame de C***,—j’ai sauvé un petit rouleau d’or.—Vraiment, ma chère amie? vous avez fort bien agi;—mais comment avez-vous fait pour le dérober à la curiosité plus qu’impertinente de ces messieurs? Je vous avouerai que, même comme mari, j’ai été fort contrarié de la minutie de leurs investigations sur votre personne.—Oh! j’avais bien caché mon or,—dit madame de C*** en devenant fort rouge.—Il paraît que vous l’aviez bien caché; mais, enfin, ce devait être quelque part, et ils m’ont paru chercher partout.—Oh! partout!...» Et madame de C*** devint encore beaucoup plus rouge. «Mais, oui, ma chère amie, partout;—c’est du moins ce qu’il m’a semblé.»
M. de C*** insiste encore beaucoup, malgré l’embarras de sa femme;—enfin, après une réponse qui probablement l’éclaire, il lui dit: «Diable! pourquoi ne m’avez-vous pas dit cela, je vous aurais priée de cacher aussi ma tabatière, que je regrette infiniment.»
Nouvelle lettre du dieu Cheneau,—qui me déclare «qu’il est forcé, dans ses épîtres, de descendre à la hauteur de ma conception;»—que «je ferais bien d’employer toutes mes facultés, attendu que je n’en ai déjà pas trop.»
Le dieu Cheneau ajoute que «mes inspirations sont froides et stupides;»—si je trouve «quelques partisans, c’est parce que—un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire.»
Après quoi M. Cheneau—me dit «qu’il n’y a pas de fiel dans son cœur, et qu’il ne m’en veut pas le moins du monde.»
En effet, M. Cheneau termine sa lettre de la façon la plus paternelle.
«Je vous autorise à venir avec un de vos amis me demander à déjeuner; je m’arrangerai pour que vous soyez plus satisfait de ma table que de mes réponses.»
Voilà ce que j’appelle se conduire en dieu.
Aux petits des oiseaux (aux Guêpes), il donne la pâture.
Mille remercîments, dieu Cheneau; mais j’ai peu de confiance dans les festins donnés par le ciel;—ceux qui sont restés dans la mémoire des hommes ne sont pas, vous l’avouerez, encourageants, sans parler des divers festins dont je ne parle pas par respect, tels que la manne du désert,—nourriture purgative.
Cinq pains et deux poissons pour cinq mille hommes;
La célèbre tartine d’Ézéchiel,—les noces de Cana où on fait du vin avec de l’eau;
Les pains apportés par un corbeau à un autre prophète.
Je rappellerai Saturne—mangeant des pierres;—Proserpine condamnée à l’enfer pour un grain de grenade;—Tantale qui ne mange pas du tout—et Prométhée qui est mangé!—Permettez-moi, dieu Cheneau, de ne pas accepter votre nectar et votre ambroisie, et de me contenter de vos réponses.
On lit dans plusieurs journaux l’anecdote que voici:
«Un Anglais de distinction visitait le couvent de la Trappe. L’abbé lui présenta successivement tous les religieux condamnés à un silence perpétuel. Arrivé près de l’un d’eux, il dit: «Vous voyez ici, milord, un malheureux soldat qui, ayant eu grand’peur du canon à la journée de Waterloo, déserta le champ de bataille, et vint ensuite, désespérant de son honneur, se jeter dans notre ordre.» A ces mots, le frère changea de couleur, le combat terrible qu’il éprouvait dans son âme se peignait sur ses traits altérés; mais, fixant tout à coup le crucifix, il joignit les mains, tomba humblement à genoux devant l’abbé, et se retira pâle et silencieux de la salle.
»L’Anglais, ému de cette scène, demanda à l’abbé pourquoi il avait si durement accusé ce malheureux. «Milord, répondit l’abbé, je l’ai fait pour vous prouver l’empire que la religion peut exercer sur l’homme. Ce frère a été un des plus braves officiers de l’armée; il a fait des prodiges de valeur dans cette bataille; vous avez vu le combat qu’a excité en lui ma fausse accusation; mais, en même temps, vous avez été témoin de sa résignation et de son humilité.»
Il n’y a à tout cela qu’un petit inconvénient,—c’est qu’il n’est pas vrai que les trappistes soient condamnés à un silence perpétuel.—Je suis allé à la Trappe,—et j’ai été reçu par un frère qui cause fort bien; je lui ai demandé si, en qualité de frère hospitalier chargé de recevoir les voyageurs, il avait une permission spéciale pour rompre le silence auquel les trappistes sont soumis.—Il sourit et me dit: «Je sais qu’on fait sur nous d’étranges histoires dans le monde;—notre silence consiste à ne pas avoir entre nous de conversations futiles,—à ne pas parler en traversant l’église,—ou le cimetière,—ou d’autres lieux consacrés,—ou pendant certaines prières.—Ne dit-on pas aussi, ajouta-t-il en souriant de nouveau, que nous creusons nous-mêmes notre tombe, et qu’en nous rencontrant nous nous disons l’un à l’autre: «Frère, il faut mourir!»—Vous pouvez voir par vous-même qu’il n’en est rien.»
S. M. le roi Louis-Philippe ayant découvert qu’il y avait encore une trentaine de Français qui ne portaient pas la croix d’honneur,—a réparé cette omission involontaire et a daigné l’envoyer à quinze proviseurs de colléges de province et à quinze substituts et procureurs—à l’occasion de sa fête.
La Saint-Jacques tombe le même jour que la Saint-Philippe;—les almanachs, obligés de mettre la Saint-Philippe en lettres majuscules,—ont supprimé saint Jacques,—mis à la porte ainsi du calendrier.—La Saint-Jacques est la fête de M. Laffitte.
Le préfet de police—a imaginé un singulier moyen de célébrer la fête du roi;—il a accordé amnistie pleine et entière à cent cinquante filles publiques détenues à Saint-Lazare—pour avoir aimé hors des heures permises par la police.—Ces cent cinquante demoiselles, rendues aux félicités publiques,—ont pris une part active à la fête,—et quelques-unes ont orné le soir le carré Marigny, aux Champs-Élysées, de danses un peu risquées.
Monseigneur Affre—a tenu au roi un discours un peu entortillé,—dont le vrai sens est qu’il conseille à Sa Majesté de rétablir les colléges de jésuites;—à quoi Sa Majesté a répondu par un discours non moins entortillé qu’elle priait monseigneur Affre de se tenir tranquille et de se mêler de ses affaires.
Certains journaux traitent un peu le peuple en comparses d’opéra-comique.—On lit dans le National:—«Il y avait aux Champs-Élysées un débordement de badauds.»
Je prendrai la liberté de demander au National—si ces badauds—ne sont pas les mêmes figurants qu’il intitule le grand peuple et le pays dans d’autres circonstances.
Dans les discours que MM. Pasquier et Séguier ont adressés au roi à l’occasion de sa fête,—quelques personnes ont paru regretter que ces messieurs n’aient pas trouvé moyen de mettre dans ces discours un peu de la variété qu’ils ont mise dans leurs serments et dans leur dévouement depuis trente ans.
Un homme accusé de vol est interrogé par le président sur l’emploi de son temps; il répond qu’il a passé quelques heures dans un estaminet du boulevard du Temple. «Voilà un joli endroit et une belle société!» dit le président!
Nous demanderons à M. le président s’il a jamais invité ce pauvre diable à venir passer la soirée chez lui—et s’il pense qu’il ait le choix d’une société plus relevée.
Un voleur, interrogé sur ses moyens d’existence, répond qu’il joue la poule au billard et qu’il est heureux;—c’est un état tout nouveau:—heureux au billard.
Un électeur a avoué qu’il s’était décidé à nommer M. Pauwels, parce qu’on lui avait dit que c’était le plus aimable.—Il y a tant de choses représentées à la Chambre—qu’on ne saurait trop se féliciter de voir un député élu comme aimable.
M. Arago a annoncé qu’un de ses élèves venait de découvrir une nouvelle comète.—M. Arago, fâché contre les comètes, ne daigne plus s’en occuper lui-même.—Cela rappelle un peu M. Willaume, qui mariait les gens et annonçait en post-scriptum dans les journaux que son secrétaire plaçait les domestiques.
Lors de la présentation des tableaux devant le jury de l’exposition, un des membres de cet aréopage juste et éclairé, M. Bidault, s’absenta pendant quelques instants.—Pendant son absence, cinq de ses paysages furent étourdiment refusés.—A son retour, il trouva la besogne fort avancée. «Ah! ah! dit-il, vous avez fini les paysages! eh bien, j’espère que vous êtes contents de moi cette année.» Les juges comprirent qu’ils venaient de faire une sottise en repoussant par mégarde les œuvres d’un de leurs complices.—Sur un signe d’intelligence, le gardien alla prendre dans le tas refusé les cinq tableaux Bidault et les glissa avec ceux acceptés.
A la bonne heure,—nous y voilà;—je suis un peu comme la plupart de nos amis et de nos parents,—qui trouvent une douce consolation pour les malheurs qui nous frappent—dans la joie de les avoir prédits et de nous l’avoir bien dit.
L’enquête sur les élections contestées,—livrée à l’impression par la Chambre des députés,—nous donne déjà un avant-goût de ce que deviendra la vie privée en France,—où tout le monde veut arriver à la vie politique.—Une partie de la Chambre s’est épouvantée de ce quelle avait fait elle-même;—la commission a émis le vœu qu’on ne fît plus d’enquêtes de ce genre;—la moitié de la Chambre a gémi sur une publicité qu’elle avait autorisée elle-même;—les coulisses de la ville de Carpentras et autres lieux ont été ouvertes au public,—qui a pu y voir plusieurs autres petites pièces,—non destinées à la représentation.
Beaucoup de députés se sont récriés contre une publicité à laquelle chacun d’eux servira de pâture.
Ah! vous voulez du gouvernement représentatif, messieurs! ah! vous voulez qu’on vous envoie à la Chambre pour discuter tous les intérêts du pays!—Vous voulez qu’on mette entre vos mains la fortune publique et l’honneur du pays,—et vous ne voulez pas qu’on examine si les moyens qui vous ont fait envoyer à la Chambre ne sont pas précisément ceux qui vous devraient faire exclure de toute participation au gouvernement du pays.
Vous voulez faire dire dans les journaux qui vous poussent que vous avez toutes les vertus—et vous ne songez pas que c’est autoriser d’autres journaux à faire observer qu’il vous en manque quelques-unes et à dire lesquelles!—Vous n’êtes pas encore au bout, messieurs.—Vous en verrez bien d’autres.
Attendez un peu,—et l’on voudra savoir à quelle époque chacun de vous mange des pois verts,—et à quelle femme du monde ou d’ailleurs il adresse des hommages,—et s’il est aimé pour lui-même;—et, dans le cas où il achèterait son bonheur,—quel est le prix qu’il y met.—On voudra savoir où vous allez le soir—ou d’où vous sortez le matin;—on le dira,—on l’imprimera, et l’on aura raison.
Quoi!—messieurs,—de temps en temps—un homme inconnu,—ayant fait une fortune dont on ne connaît pas plus le chiffre que les éléments,—viendra prendre sa part du gouvernement du pays,—et la seule chose dont vous voulez qu’on s’enquière, c’est combien il y a de portes, combien il y a de fenêtres à sa maison!
Vous voulez qu’on dise: «Monsieur un tel possède trois portes cochères,—deux bâtardes,—vingt-cinq fenêtres;—qu’il gouverne la France: dignus est intrare.—Vive M. un tel! soumettons-nous à ses lois!» Vous voulez que l’on se contente d’être gouverné par le plus grand nombre des portes—et par la majorité des fenêtres.
Toute autre investigation qui ne porte pas sur vos portes et fenêtres vous semble indiscrète—et de mauvais goût.
Pardon, messieurs, il n’en peut être ainsi.—Vous voulez à la fois les bénéfices et les splendeurs de la vie politique et les douceurs secrètes de la vie privée.
Non, messieurs, les vertus politiques ne consistent pas seulement dans l’entêtement aveugle à suivre telle ou telle bannière,—il y a encore deux ou trois petites choses accessoires dont il est prudent de s’informer, et on s’en informera.
Je sais bien, messieurs, que c’est désagréable—pour des bourgeois,—encore hier marchands de n’importe quoi, de voir ainsi produire au grand jour—des détails, des habitudes, des mœurs qu’on n’a pas préparés pour le public à une époque où on ne savait pas qu’on deviendrait gouvernement.—Mais soyez de bonne foi,—vous direz qu’il n’en peut être autrement.
Voyons,—monsieur Ganneron,—quand vous vendiez des lumières des huit à vos concitoyens,—auriez-vous fait un long crédit à un épicier qui vous eût paru faire des dépenses au-dessus de sa fortune, ou qui vous eût semblé inepte,—ou peu exact,—et auriez-vous refusé de savoir ce qu’il en était?
Non, certes, monsieur Ganneron.
Et vous,—monsieur Cunin-Gridaine,—auriez-vous confié une partie de draps un peu forte—à un commis voyageur qu’on vous aurait assuré seulement jouer un peu trop aux dominos?
Et ne pensez-vous pas que les denrées que vous confie la France à tous sont un peu plus précieuses que celles vous débitiez au compte de vos commettants?
Ce n’est pas ma faute,—messieurs,—si vous avez pensé que l’art de gouverner les hommes et les pays—fût le seul qu’il n’y eût pas besoin d’apprendre,—et pour lequel il n’y eût pas de nécessité de préparer sa vie.—Restez dans la vie privée,—vous qui aimez la vie privée,—personne ne vous force d’entrer dans la vie politique.
Pour ce qui est des enquêtes de la Chambre, du reste,—cela ne servira à rien,—si ce n’est à produire de temps à autres quelques scandales.
Les hommes sont les mêmes partout et toujours,—tous à vendre,—seulement pour différents prix,—payables en diverses monnaies.—Mais, si vous ne voulez plus d’enquête,—ô représentants du pays! ou si vous voulez que vos enquêtes, servent à quelque chose, rendez un décret—par lequel—l’avidité et l’avarice sont abolies, ainsi que la vanité et l’ambition.—Ordonnez que tous les Français soient également vertueux, probes, désintéressés.—Ordonnez que personne ne vende son suffrage—ni pour de l’argent, ni pour des honneurs (des honneurs au prix de l’honneur), ni pour aucun intérêt.—Et ensuite vous n’aurez plus à craindre qu’on achète des suffrages,—quand il n’y en aura plus à vendre. La difficulté est seulement de réussir sur le premier point.—En attendant,—voici quelques-unes des plus innocentes révélations amenées par l’enquête.
M. de Cajoc, sous-préfet,—a écrit une lettre dont voici un extrait: «Je ne veux pas qu’on mette tous les préfets à la porte, il y en a de bons, mais je demande seulement qu’on m’en trouve une petite.»—Probablement une préfecture.
Madame de Cajoc—a écrit: «Les ministres ne veulent que des assassins et des gueux pour agents.»
ÉLECTION DE CARPENTRAS.—«Le sieur Rosty a constamment soutenu que, le jour du scrutin de ballottage, M. le sous-préfet de Carpentras, l’ayant pris à part, lui avait témoigné des doutes sur son vote, et avait voulu exiger de lui, sous peine de destitution, qu’il mît une marque particulière sur son bulletin.»
Ce n’est pas tout à fait conforme au vœu de la loi, qui exige le secret des votes.
«Le sieur Roubaud, électeur, nous a dit que, le 12 juillet au matin, le sieur Rosty fils, notaire, lui avait offert la somme de deux cents francs s’il voulait consentir à donner sa voix à M. Floret.»
Voici un notaire qui fait là un joli trafic!—et c’est une charmante chose à faire par-devant notaire qu’un marché de ce genre.
«Les partisans de M. Floret imputent, au contraire, à ceux de M. de Gérente d’avoir acheté pour cinquante francs le vote de Roubaud.»
M. Floret a offert deux cents francs à Roubaud—et M. de Gérente seulement cinquante francs.—Il y a bien du risque que M. de Gérente soit innocent de la corruption.—Roubaud a dû préférer être corrompu par M. Floret,—attendu qu’on ne se fait pas corrompre pour l’honneur.
«Le sieur Bonnet aurait répondu qu’il s’était engagé à voter pour M. Floret, parce que celui-ci lui avait promis la veille une place de douze cents francs pour son neveu, dont il désirait se débarrasser.»
Quelque coquin de neveu probablement—comme on en voit tant.—M. Bonnet, j’en suis sûr, n’aurait rien accepté pour lui-même,—mais pour son neveu, qui ne sera plus à sa charge et qui l’embarrasse,—c’est bien différent!
«Si l’élection de Carpentras est validée, ce n’est pas parce que cette élection a été exempte de manœuvres, mais uniquement parce que les griefs les plus graves ne sont pas imputables au candidat élu. Et la meilleure manière d’atteindre ce but, ne serait-elle pas de proposer à la Chambre, en même temps qu’elle admet le député, d’infliger un blâme à ces manœuvres?»
Pardon, messieurs de la commission,—c’est-à-dire que ce n’est pas le meilleur, mais le moins mauvais qui est élu;—ce n’est pas celui qui n’a pas fait le moins—qui est déclaré honorable;—disons donc l’honorable M. Floret.
ÉLECTION D’EMBRUN.—«L’élection d’Embrun présente deux caractères bien marqués: tentatives de corruption pécuniaire de la part de M. Ardoin; essai d’intimidation et violation du secret des votes de la part des amis de M. Allier.»
C’est gentil;—voyons un peu lequel sera déclaré honorable de ces deux messieurs.
«Il s’est élevé, de l’ensemble des témoignages recueillis, la preuve morale des tentatives de corruption auxquelles avaient eu malheureusement recours les amis de M. Allier, et peut-être ce concurrent lui-même. Nous produirons, à cet égard, des déclarations et des aveux déplorables.»
Ce sera peut-être M. Ardoin.
«Le secret des votes a-t-il été violé par les désignations qui accompagnaient, sur la plupart des bulletins, les noms des deux candidats? Car ce procédé a été employé par les deux partis, c’est le procès-verbal de l’élection qui le déclare: «Le bureau (y est-il dit), après en avoir délibéré, a, en effet, remarqué que, de part et d’autre, les désignations inscrites sur les bulletins des électeurs porteraient atteinte au secret des votes et pourraient être contraires au vœu de la loi.»
La chose redevient douteuse.
«Vous avez sous les yeux les dépositions des témoins; ils ne sont pas d’accord sur le nombre des bulletins avec des désignations. M. Bertrand de Rémollon a dit que tous les bulletins pour M. Allier, ou presque tous, soixante-dix-sept sur soixante-dix-huit, portaient des désignations. M. Janneau-Lagrave a dit qu’il y en avait un quart ou un tiers du côté de M. Allier. M. Achille Fourrat: les trois quarts des bulletins à peu près, dont cinquante environ du côté de M. Allier, et peut-être quarante-cinq pour M. Ardoin. M. Cézanne un tiers, et pour les deux candidats. M. Didier: des deux côtés à peu près en nombre égal.»
M. Ardoin a des chances pour être honorable; mais il n’en a guère de plus que M. Allier.—Voyons encore:
«Le sieur Bonaffoux père a eu à déplorer des propos inconvenants et des coups de son fils; le fils était dans un état d’ivresse complet, et ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que les témoins qui ont reproduit les griefs de Bonaffoux ont déclaré, les uns, qu’il leur avait dit que son fils l’avait menacé pour arracher son vote en faveur de M. Ardoin; les autres, en faveur de M. Allier, d’où résulte une grande incertitude sur les faits en eux-mêmes, et par conséquent sur la valeur des témoignages et sur l’intention des plaintes.»
Bonaffoux a battu son père;—mais pour qui et pourquoi a-t-il battu son père?—en général, quand on bat son père, c’est pour quelqu’un ou pour quelque chose.
«Cet arrêt déclare simulés les actes en vertu desquels ces sept électeurs auraient acquis, en mars et avril 1841, de M. Ardoin, candidat, l’usufruit, pendant neuf années, de pièces de terre situées à Saint-Ouen et à Clichy, et reconnaît fausses et contradictoires les explications données par eux.»
Oh! diable, ceci est laid;—c’est, je crois, maintenant,—M. Allier qui est le plus honorable de ces deux messieurs.
«On disait que M. Ardoin était venu de Paris avec deux cent mille francs pour gagner les électeurs; et l’un d’eux, en effet, était venu chez Jouve lui demander trois mille francs sur cette somme. J’en veux ma part, aurait-il dit naïvement.
«Chevalier, adjoint. Celui-ci avait reçu en prêt, de M. Ardoin, une somme de huit cents francs pour trois ans, sans intérêts. Il vota, le premier jour, pour M. de Bellegarde, que les amis de M. Allier portaient à la présidence du collége. Il paraîtrait qu’on avait donné à cet électeur un mot d’ordre qui ne se serait pas retrouvé dans les bulletins énoncés. Aux reproches de M. Jouve, le sieur Chevalier aurait répondu: «Je ne voterai pour M. Ardoin que si, au lieu d’un prêt de huit cents francs, on le convertit en don, en déchirant mon obligation.»
»Chevalier aurait raconté ce fait en présence de cinq à six témoins. Et l’obligation a été déchirée. Chevalier aurait même ajouté: «Je dois mille francs à M. Julien, et j’aurais voulu acquitter cette dette.» Il a voté le deuxième jour pour M. Ardoin.»
Les parts ne sont pas égales,—nous avons vu tout à l’heure un électeur qui demande trois mille francs. M. Chevalier fait la chose pour huit cents francs.—C’est un gâte-métier.
«Si M. Ardoin ne faisait rien par lui-même, il laissait faire des agents dévoués. Le nommé Martin, repris de justice; le nommé Trinquier, sous le coup des réserves du ministère public pour altération de signature, allaient l’un et l’autre offrant de l’argent à qui voudrait en recevoir.»
C’est peut-être la première fois que ces deux messieurs offraient de l’argent au monde,—leurs antécédents judiciaires semblent, en effet, annoncer des exercices tout opposés.
«Ces personnes ont ajouté: «Si nous ne votions pas pour M. Ardoin, dès le lendemain même de l’élection nous serions poursuivis à outrance.»
Il est bon de se faire corrompre, mais il faut être honnête.—Vous avez promis de vous déshonorer; un honnête homme n’a que sa parole,—si vous y manquez et que ça tourne mal,—tant pis pour vous.
M. Ardoin lui-même s’en est expliqué devant nous en ces termes: «Les électeurs qui votaient pour moi étaient hébergés chez Gauthier et chez Bellotte. Il y avait table ouverte pour dîner et pour déjeuner, à mes frais. C’était connu, je ne m’en suis pas caché. On peut bien traiter ses amis. Le préfet m’a fait une affaire en 1839, parce que j’avais amené mon cuisinier. Je crois que je le ferai encore.» M. Ardoin a ajouté qu’il avait habité l’Angleterre, et que là on faisait bien autre chose.»
Attendez un peu,—nous ne faisons que commencer,—et nous commençons bien;—l’Angleterre n’est pas arrivée du premier coup où elle en est.
«Il n’a pu s’élever d’hésitation dès lors parmi les membres de la commission d’enquête que sur la manière de caractériser ces actes, et l’intention qui les avait inspirés. Les uns ont voulu les qualifier de manœuvres coupables, les autres de tentatives de corruption. La majorité de la commission a adopté une expression générale, qui comprend cette double pensée, et les a déclarés faits de corruption électorale.»
Cette pauvre commission a dû, en effet, se trouver bien embarrassée;—il paraît que ce que ces messieurs ont fait ne constitue pas des manœuvres coupables,—ni des tentatives de corruption.—Quel bonheur que la commission ait enfin trouvé—le mot,—le vrai mot,—le seul mot qui rende exactement la chose!—Cependant cette phrase rappelle un peu la fameuse distinction d’Odry entre les chiquenaudes, les pichenettes et les croquignoles.
«La minorité a dit qu’elle désapprouvait hautement, comme la majorité, les faits à la charge du concurrent de M. Allier (ah! c’est M. Ardoin qui ne sera pas honorable), mais qu’il lui était impossible de ne pas voir des actes d’intimidation dans l’ensemble des faits qui avaient caractérisé l’élection, notamment les actes relatifs à Ardoin de Briançon, à Bonnaffoux et à Chevalier. Ces actes ont été en quelque sorte avoués par M. de Bellegarde et par Joubert (M. Ardoin redevient honorable). La minorité a ajouté qu’il résultait de l’enquête qu’un grand nombre de bulletins, portant des désignations particulières, avaient été écrits en faveur de M. Allier; et que si on n’avait pas découvert la preuve matérielle d’un concert, d’un registre et d’un contrôle, tout portait à croire que ce concert et ce contrôle avaient existé, particulièrement de la part des trois membres composant le comité électoral de M. Allier, placés tous trois auprès du bureau du président du collége, au moment du dépouillement du scrutin, de manière à pouvoir lire tous les bulletins qui portaient des désignations et à constater leur origine. (M. Ardoin continue à redevenir honorable.) Cette circonstance, réunie à d’autres indices, fortifiait la minorité dans la conviction où elle était qu’une atteinte sérieuse avait été portée au secret des votes, à la liberté de l’élection; et que, pour mettre un terme à l’abus possible des bulletins avec des désignations, par une sanction sérieuse, elle était d’avis d’annuler l’élection de M. Allier. (Honorable M. Ardoin!)
»La majorité, au contraire, est d’avis que l’élection a été libre et pure, et vous propose l’admission de M. Allier.»
Oh! mon Dieu!—voilà M. Ardoin qui n’est plus honorable du tout;—c’est maintenant M. Allier,—qui, du reste, a bien manqué de ne l’être pas.
On a trouvé généralement cette conclusion de la commission: l’élection a été libre et pure,—un peu facétieuse.
ÉLECTION DE LANGRES.—Parlez-moi de Langres, à la bonne heure,—voilà un endroit où les choses se passent beaucoup mieux.
«Une multitude d’agents parcoururent la ville et les campagnes, obsédant les électeurs de promesses, de menaces, offrant des voitures pour se rendre à l’élection, et leur indiquant les auberges et les cafés où ils devaient être défrayés, et, de plus, dénigrant les compétiteurs de M. Pauwels, en les qualifiant d’aristocrates et de gentilshommes voulant la ruine du pays.
»La veille de l’élection on avait accaparé toutes les voitures et les chevaux de louage du chef-lieu pour amener, dès le matin, tous les électeurs de la campagne dont on redoutait l’indépendance du vote; et ensuite, placés dans les maisons et auberges où ils étaient gardés à vue, on les extrayait de leur retraite dans un état voisin de l’ivresse, et on les accompagnait ainsi au bureau de l’élection.»
M. Ardoin et M. Allier hébergeaient les électeurs d’Embrun;—mais M. Pauwels fait mieux: il grise les électeurs de Langres.
«M. Chauchart, membre du conseil général, a déclaré devant la commission qu’il avait vu dans le sein du collége un sieur Carbillet, chef d’instruction, amenant un électeur qu’il soutenait, attendu qu’il ne pouvait presque plus marcher. M. Beguinot de Montrol en a vu un tout à fait ivre, dont le billet a été écrit par un autre électeur. M. Renard, substitut du procureur du roi à Vassy, nous a dit: «Les électeurs dont M. Abreuveux écrivait les billets n’étaient pas ivres, mais ils étaient appesantis par le vin.»
Distinguons:—regardez un peu comme on est méchant dans les petits endroits;—on disait avoir vu ivres de pauvres électeurs qui n’étaient qu’appesantis par le vin;—ce serait honteux d’avoir été exercer ivre un droit aussi sérieux.
OBSERVATIONS GÉNÉRALES.—«Treizième question. M. de Gérante a-t-il demandé et obtenu une demi-bourse dans un collége royal pour l’enfant de Raspail, petit-fils d’un électeur, et une autre pour l’enfant de Guillaume Siffrein, électeur?—R. Oui, à l’unanimité.
»Quatorzième question. Ces démarches ont-elles eu lieu en vue de l’élection, et faut-il exprimer un regret que le candidat les ait faites?—R. Non, sept voix contre deux. Il ne doit pas même être exprimé un blâme implicite.
»La majorité demande que le rapport énonce une crainte générale, et sans application aux faits actuels, qu’il ne soit fait abus des demi-bourses.»
Sans application aux faits actuels est un joli mot.—En effet; qui est-ce qui pourrait voir là le moindre rapport?—Les Guêpes ont récemment parlé des bourses de collége; à la commission la gloire d’avoir parlé des demi-bourses.—Est-ce qu’elle croit qu’on ne pourrait pas abuser un peu aussi des bourses entières?
«Dix-neuvième question. M. Floret a-t-il, le 11 juillet, déclaré à l’électeur Fabry qu’il donnerait des garanties, par écrit, des promesses qu’il lui ferait si cet électeur voulait voter pour lui?—R. Non, six voix contre trois. Exprimer un regret à raison de la démarche de M. Floret dans cette circonstance. A l’unanimité.»
Exprimer un regret que M. Floret ait fait une démarche que vous déclarez qu’il n’a pas faite;—commission, ma mie, ceci n’est pas bien clair.
«Quatrième question. Des électeurs ont-ils été défrayés à l’auberge, pendant l’élection, par le même candidat? Est-ce là une manœuvre électorale?—R. Oui, à l’unanimité.»
J’espère bien que MM. les députés, surtout les membres de la commission, n’accepteront pendant la session aucun dîner, ni chez le roi, ni chez aucun ministre;—c’est une belle chose que l’indépendance,—mais qui ne résiste pas à un dîner,—selon la commission.
FAITS DE VIOLENCE IMPUTÉS A DES PERSONNES DU PARTI ALLIER.—Sixième question. L’électeur Bonnaffoux, de Caleyères, a-t-il été menacé et battu par son fils parce qu’il annonçait devoir voter pour M. Allier? Au contraire, les violences dont il s’est plaint avaient-elles pour objet de le forcer à voter pour M. Ardoin?—R. Quatre voix sont d’avis que, d’après l’enquête, des violences ont eu lieu parce que Bonnaffoux voulait voter pour M. Ardoin. Cinq voix, qu’il n’est pas prouvé dans quelle intention des violences ont été exercées.»
Décidément, Bonnaffoux fils n’a battu Bonnaffoux père que pour le battre.
CONCLUSION.—«Dixième question. Faut-il proposer à la Chambre d’annuler l’élection d’Embrun?—R. Non, cinq voix contre quatre.»
En effet, pourquoi annuler l’élection d’Embrun?—Est-ce qu’elle n’est pas pure?—Qu’est-ce qu’on demande à une élection?—D’être libre et pure.—Est-il rien d’aussi pur que l’élection d’Embrun?
«M. Pauwels et ses amis cherchent en vain à couvrir ces abus du prétexte des usages du pays: «On n’y fait pas un marché, nous a dit M. Pauwels, sans que cela se passe au cabaret.» Nous pensions, nous, qu’il n’en est que plus nécessaire d’apprendre aux électeurs qu’on ne se prépare pas ainsi à l’accomplissement d’un devoir civique aussi sérieux que l’exercice du droit électoral.»
Ah! prenez garde, messieurs, il y a alors bien des gens qui ne viendront pas aux élections.
«Ce qui caractérise l’intimidation, c’est l’absence forcée des électeurs, empêchés, par une terreur répandue à dessein, de venir exercer leur droit; et l’élection d’Embrun présente, moins que toute autre, ce caractère, puisque quatre électeurs seulement se sont abstenus, et que leur absence a été justifiée.»
Est-ce que messieurs de la commission n’appellent pas intimidation—l’action d’obliger un employé par la peur de perdre sa place;—un débiteur par la peur des poursuites, à voter autrement qu’ils ne veulent?—vrai, je ne suis pas satisfait de cette définition de l’intimidation.
«Là se borne, messieurs, l’examen des quatre griefs imputés par M. Floret à l’administration, dans une des séances du mois d’août dernier. Passons à la discussion des trois faits reprochés à M. Floret dans la même séance, en réponse à ses accusations.»
Comme nous l’avions remarqué,—quatre faits contre l’administration, trois faits seulement contre M. Floret.—M. Floret est vertueux; mais voici quelque chose à quoi, j’en suis sûr, personne ne s’attend, c’est qu’après le développement des jolies choses que je viens de vous dire en abrégé,—la commission ravie—s’écrie en finissant:
«Conservons précieusement cet esprit constitutionnel; il y va de tout notre avenir.»
Voilà de ces choses qu’on n’oserait pas inventer.
Le lendemain, la Chambre n’a pas été de l’avis de la commission,—elle a, il est vrai, annulé l’élection de M. Pauwels,—mais elle a également mis à néant celle de M. Floret.—Au moment où nous mettons sous presse, on ne sait pas encore ce qu’il sera fait de M. Allier.
Très-bien, messieurs, voici la Chambre purifiée.—Deux élections annulées d’un coup.—Maintenant, il ne reste pas à la Chambre un seul député qui ait employé la moindre brigue,—la moindre promesse,—pour se faire élire;—tous, sans exception, ont été violemment arrachés de la charrue ou de leur maison des champs.
Tous, sans exception, ont quitté avec regret la vie privée et les douceurs de la famille;—tous ont été élevés malgré eux à une dignité dont ils gémissent;—tous ont accepté ce mandat uniquement dans l’intérêt du pays et de leurs concitoyens.
Une chose seulement paraît un peu singulière;—voilà M. Pauwels exclu de la Chambre—comme corrupteur des électeurs, comme auteur de manœuvres coupables:—Très-bien, mais M. Pauwels était à la fois élu à Langres et à Saint-Pons.—L’élection de Langres est annulée;—mais celle de Saint-Pons est maintenue.—Disons ce que nous voulons de l’élu indigne de Langres;—mais respect à l’honorable député de Saint-Pons.