Octobre 1842.

OCTOBRE.—Voici l’hiver,—mes chers petits oiseaux d’or,—les feuilles jaunes des poiriers, les feuilles rouges de la vigne s’en vont au souffle du vent aigre d’octobre.—Voici les fleurs qui meurent de froid.—Vous allez quitter la campagne et vos douces paresses;—vous allez rentrer dans cette immense ruche, dans ce grand bourdonnement de Paris.

On se plaint de vous,—mes petits soldats ailés;—rassemblez-vous autour de moi,—que je vous répète ces plaintes.—Allons, Padocke,—venez donc; que faites-vous dans cette austère violette sans parfum?—Et vous, Grimalkin, quittez ce chrysanthème qui sent la pommade:—abandonnez sans regrets ces tristes et dernières fleurs.

On se plaint de vous;—il ne s’agit pas ici des plaintes de vos ennemis:—je sais que vous vous en souciez médiocrement.

Mais ce sont, cette fois, vos amis qui se plaignent,—et cela mérite attention.—Il est bien de ne craindre personne,—excepté cependant ceux qui nous aiment et ceux que nous aimons.

On vous trouve assez peu disciplinées,—chères filles de l’air;—on croit que, tout en combattant les saugrenuités de ce temps,—vous avez cependant adopté sur l’indépendance certaines idées exagérées. Quand on a besoin de vous, on ne sait où vous êtes;—on vous attend à Paris,—et vous bourdonnez dans les fleurs jaunes des ajoncs de la Normandie,—ou dans les fleurs roses des bruyères de la Bretagne;—vous vous jouez dans l’écume de la mer,—ou vous vous endormez dans le fond du nénufar, ce beau lis des étangs.

Il n’en peut plus être ainsi;—il faut que je ramène la discipline parmi vous;—il faut qu’à l’heure où je sonne la retraite chacune de vous, sans tarder, arrive à tire-d’aile avec son butin.

Vous ne devez pas fâcher vos amis;—vos amis sont les gens qui aiment la vérité, le bon sens, la loyauté;—vos amis sont des gens qu’on doit respecter.—Vous devez arriver quand ils vous attendent—et ne pas leur manquer de parole,—comme vous le faites si souvent.

Vous arrivez encore ce mois-ci,—je ne sais comment,—je ne sais quand,—je ne sais d’où.—C’est pour la dernière fois, mes petits archers,—que je tolère de semblables incartades.

Le roi Louis-Philippe, qui, lorsqu’il invite M. de Lamartine à dîner comme député,—feint d’ignorer que M. de Lamartine fait des vers,—ignore également l’existence de M. Scribe.

Il est difficile de s’expliquer de semblables faiblesses de la part d’un homme aussi habile que le roi.—Un gouvernement fort,—je dirai plus, un gouvernement réel,—se compose ou doit se composer—de toutes les supériorités, de toutes les puissances, de toutes les influences du pays.—De semblables maladresses mettent sinon dans l’opposition, du moins dans l’indifférence, beaucoup de gens qui par leur talent exercent une influence extrêmement grande sur les esprits.

Charles IX, qui n’était pas un roi constitutionnel, me semble avoir mieux compris les choses de ce genre.—On connaît les vers qu’il adresse à Ronsard:

Ta muse, qui ravit par de si doux accords,
Te donne les esprits dont je n’ai que les corps.

Autrefois,—quand le roi de France faisait la guerre,—il appelait à lui ses barons.

Chaque baron arrivait avec ses vassaux marchant sous son étendard et avec son cri de guerre.

Il y a une guerre incessante aujourd’hui qu’a à soutenir le roi de France:—c’est une guerre contre les idées.

Ce ne sont plus des barons couverts de fer et armés de lances et de haches d’armes—que le roi doit appeler autour de lui,—ce sont d’autres barons et d’autres suzerains,—ce sont tous les hommes qui, par leur talent, ont trouvé moyen de rassembler sous leur drapeau,—quelque petit qu’il soit,—ne fût-ce qu’un simple guidon,—un certain nombre de gens.

Mais,—je l’ai déjà dit,—ce n’est pas par la corruption qu’il faut les avoir;—la corruption tue à la fois l’homme, le talent et l’influence.—Il faut les avoir pour associés et non pour domestiques.

Il faut avoir plusieurs cordes à son arc.

M. Duchâtel,—ministre de l’intérieur,—vient de joindre à cette industrie celle de marchand de vins.

Il a acheté,—moyennant huit cent mille francs,—un vignoble appelé Lagrange.—Cette propriété, située du côté de Médoc,—tire de ce voisinage des prétentions peu justifiées par un vin de cinquième cru.

Nous avons parlé récemment des divers cris que font entendre dans les journaux les maîtres de pension, à l’instar de ceux que font entendre dans les rues les marchands de salade et les marchands de cages, pour annoncer leurs marchandises.

En voici un qui mérite, entre tous, une mention honorable.

On trouve à la quatrième page de la plupart des carrés de papier,—se disant les organes de l’opinion publique, l’annonce que voici (un franc vingt-cinq centimes la ligne en nonpareille,—un franc cinquante centimes en mignonne):

«L’institution J. Dillon, faubourg Poissonnière, 105, a fait sa rentrée le 1er octobre.—Le directeur de cet établissement, jaloux de mériter de plus en plus la confiance publique,—s’est entouré d’hommes spéciaux

Voyons un peu,—monsieur J. Dillon,—je ne veux rien vous dire de désagréable,—mais il ressort de vos propres paroles une chose incontestable.

Vous vous êtes entouré d’hommes spéciaux pour mériter de plus en plus la confiance publique.

C’est-à-dire que vous aviez déjà obtenu cette confiance avant de vous être entouré d’hommes spéciaux.

C’est-à-dire que, l’année dernière, vous n’aviez pas, pour instruire vos élèves, songé à vous entourer d’hommes spéciaux.

C’est-à-dire que, pendant les vacances,—vous vous êtes dit: «Tiens! une idée. Je vais m’entourer d’hommes spéciaux;—c’est-à-dire—j’aurai, pour montrer les mathématiques, un mathématicien,—un latiniste pour enseigner le latin.»

C’est-à-dire que, l’année dernière,—vous aviez peut-être pour professeur de latin—un marchand de briquets phosphoriques;

Pour maître de dessin, un frotteur;

Pour maître de musique, un ébéniste;

Pour professeur d’histoire, un coiffeur.

Réellement,—monsieur J. Dillon,—vous avez eu là une excellente idée;—il est malheureux qu’elle ne vous soit pas venue plus tôt.

Nous avons signalé déjà—une variété d’indépendance politique extrêmement curieuse.

Un certain carré de papier aime une danseuse maigre;—de temps à autre, il faut faire rengager ladite danseuse.

La chose ne se fait pas toute seule.—M. le directeur du théâtre—ni le public ne s’en souvient;—il faut que le gouvernement intervienne:—voici comment s’exécute le tour.

Lorsque l’engagement précédemment obtenu est sur sa fin,—ledit carré de papier fronce le sourcil—et devient très-rigide, il s’aperçoit que le ministère trahit la France; il découvre que le gouvernement nous avilit aux yeux de l’étranger;—le pays penche vers sa ruine.—Toutes nos libertés sont audacieusement attaquées;—les courtisans envahissent le pouvoir et boivent la sueur du peuple;—on a oublié les promesses de Juillet et le programme,—le fameux programme de l’Hôtel de Ville, etc.—Tout cela ne suffirait peut-être pas; on ajoute quelques attaques contre tel ami ou telle amie de tel ministre.—L’ami a reçu un pot-de-vin:—l’amie a trois fausses dents.

L’ami ou l’amie vient se plaindre au ministre, et lui dit, sous forme de conseil, que le carré de papier fait un grand tort au gouvernement;—qu’il faut l’apaiser, etc.

On entame les conférences.—Le carré de papier est d’une férocité croissante;—il ne peut rien accorder.—On insiste; il laisse échapper—que, dans l’intérêt de l’art, on devrait rengager mademoiselle Trois-Étoiles.

On fait chercher le directeur,—on le force de rengager ladite demoiselle.

Or, l’écrivain recommandable—qui protége ainsi les arts n’a dans le carré de papier en question qu’une portion d’influence. On lui permet bien de vendre le journal,—mais on ne lui permet pas de le livrer.—Or, comme le bruit du rengagement de la danseuse peut transpirer, comme la malveillance en pourrait tirer de fâcheuses inductions relativement à l’indépendance de la feuille,—cette indépendance doit se manifester et se manifeste par l’injure à l’endroit du gouvernement.

La dernière fois que ce tour a été exécuté,—la danseuse a été rengagée pour quinze ans;—le lendemain, on citait dans le carré de papier, comme proverbiale, la stupidité de M. de Gasparin.

STATISTIQUE.—D’après le docteur Julius, qui s’est livré à un volumineux travail sur les aveugles et les établissements qui leur sont destinés, on compte:

En Prusse,1aveugle sur1,600habitants.
En France,1 1,650
En Belgique,1 1,009
En Danemark,1 738
En Angleterre,1 800
En Autriche,1 800
Aux États-Unis,1 1,200

D’après beaucoup de choses qui se passent, on ne devinerait pas que la France est le pays d’Europe où il y a le moins d’aveugles.

Plusieurs journaux reprochent amèrement à M. Duchâtel le refus qu’il a fait de donner à M. Rubini, chanteur, la croix d’honneur qu’il demandait pour reparaître au Théâtre-Italien.—Comme on parlait de ce refus devant M. de Rémusat, on vint à lui demander si, à la place de M. de Duchâtel, il eût agi comme lui. «Non, répondit M. de Rémusat,—j’aurais fait tout le contraire; j’aurais donné deux croix à M. Rubini, en exigeant qu’il les portât toujours toutes deux, l’une à gauche, l’autre à droite de la poitrine.»

Quelques-uns des plus gros traitements du ministère des finances—sont industriellement gonflés par des indemnités,—des gratifications,—des faux frais,—des suppléments pour pertes et erreurs, etc., etc.

Ainsi, on assure que le caissier central du Trésor—reçoit une indemnité de quarante mille francs pour couvrir les erreurs que peuvent commettre les garçons de caisse chargés des payements et des recettes.

Les garçons, en effet, se trompent quelquefois (le cas est cependant extrêmement rare).—Toutefois, le cas échéant, M. le caissier fait appeler le garçon en défaut, le prévient qu’il s’est trompé, que son erreur est de... tout,—et que, par conséquent, cette somme lui sera retenue sur ses appointements; et ceci n’est pas une menace, la retenue s’effectue réellement; et, au bout de l’année, M. le caissier a touché quatorze mille francs en sus de son traitement.

Si je commets une erreur, je prie M. le caissier de m’en avertir, avec preuves à l’appui.

De ce temps-ci, toutes les professions sont encombrées,—même la profession de Dieu. Les Guêpes en ont déjà signalé quelques-unes.—Voici venir un homme plus modeste—qui se contente d’être prophète.—On ne saurait trop louer une semblable abnégation.

Cet homme s’appelle M. Cheneau ou Chaînon, lui-même paraît incertain sur le meilleur de ces deux noms;—il les offre tous deux à la vénération publique. On est libre de l’invoquer sous les deux noms; chacun là-dessus peut s’en rapporter à son goût. Il est prophète et négociant. Il publie en ce moment la Troisième et dernière alliance du ciel avec sa créature (4 vol. grand in-8º). Ainsi, pour la troisième et dernière fois, le ciel ne le répétera plus:—Voulez-vous, oui ou non, vous allier avec lui?

«J’ai reçu, dit M. Cheneau ou Chaînon,—j’ai reçu du ciel le pouvoir d’édifier la vérité; le Seigneur m’a dit: «Établis le baptême spirituel, enseigne la religion d’amour, que je t’ai révélée pour former mon alliance éternelle avec mes enfants; accomplis ta mission; heureux celui qui la gravera dans son cœur.»

Gravons dans notre cœur la mission de M. Chaînon ou Cheneau,—sans nous arrêter au langage peu correct du ciel.

M. Chaînon ou Cheneau—a deux amis qui le visitent—familièrement: l’empereur Napoléon, qui lui a encore fait visite, dit-il, en janvier 1841 (page 295), et saint Jean-Baptiste qu’il appelle «son ami sincère.»

M. Chaînon ou Cheneau—raconte ensuite que c’est à Lyon, en février 1838,—à l’Hôtel du Nord,—chambre 32,—de six heures et demie du soir jusqu’à six heures trois quarts du matin qu’il a combattu et vaincu toute l’armée infernale et Satan lui-même.

«J’ai promis,—dit-il à l’Éternel, de désarmer tous ceux qui combattent contre la vérité;—l’on attentera à mes jours, et une somme sera offerte pour me faire détruire, mais tous leurs projets seront détruits,—et le serpent viendra m’offrir lui-même sa langue pour que je l’arrache.»

Nous n’analysons pas la nouvelle religion proposée par M. Cheneau ou Chaînon,—attendu que nous n’y comprenons rien,—ni lui non plus; nous ne reproduirons que quelques conseils donnés aux femmes, et qui pourront paraître à nos lectrices de quelque utilité.

CONSEILS AUX FEMMES. «Sachez vous servir des faveurs que le ciel vous a confiées, vous rendrez doux et aimable l’homme méchant et irraisonnable.

»Observez si votre époux est travailleur, courageux, préparez-lui quelques agréables distractions et contrariez-le un jour sur vingt, afin que son cœur ne devienne point insensible à vos intentions.

»Prodiguez-lui les moyens de consolation qui vous sont spécialement confiés par le Créateur.

»Je répandrai de mon esprit sur toutes sortes de personnes.»

Gare de dessous!

On lit dans un gros livre de M. A. Pépin que l’auteur de Lélia porte sur son cœur des cheveux d’un des assassins de Louis-Philippe. Le livre de M. A. Pépin, qui est fait, du reste, avec courage, a été peu lu.—Sans doute madame Sand ignore ce passage qui la concerne.

Je n’ai pas voulu m’en rapporter, à propos des essais de pavage en bois,—aux réclames des journaux, à un franc la ligne,—j’ai consulté cinq ou six cochers de cabriolets, qui m’ont affirmé que par un temps de pluie, il est impossible aux chevaux de tenir pied sur ce nouveau pavé.

Voici un mot que je ne raconte qu’à cause de son authenticité:

Au sujet d’une nouvelle fournée de pairs,—qui va, assure-t-on, se faire prochainement,—beaucoup de candidats se remuent outre mesure. On cite entre autres le maire d’un des plus nombreux arrondissements de Paris,—ancien député conservateur, tristement repoussé aux dernières élections. Comme il causait avec M. Sauzet sur ses bonnes et ses mauvaises chances:

—Hélas! mon cher monsieur, reprit le président, comment voulez-vous qu’on vous fasse pair?—La chose, quant à moi, me semble tout à fait impossible.

—Comment cela? impossible! et pourquoi?

—Parce que, répondit le facétieux M. Sauzet, vous ne pouvez pas être à la fois pair et maire.

M. de Rambuteau, qui se trouvait là,—c’est chez lui que la conversation avait lieu,—réfléchit un instant, et dit: «Au fait, c’est vrai.»

PARENTHÈSE RELATIVEMENT AU TIMBRE.—(Il y a d’honnêtes gens qui ont imaginé d’acheter des numéros des Guêpes,—d’arracher la page sur laquelle est le timbre,—et d’envoyer à la direction ces exemplaires ainsi mutilés.

La direction n’est pas fâchée de prendre les Guêpes en défaut,—et dresse un procès-verbal,—pour absence de timbre.

On a prouvé à la direction du timbre,—par les reçus du timbre, par les livres de l’imprimeur, par les livres de l’éditeur, par ceux du marchand de papier,—qu’il n’a jamais, à aucune époque, été imprimé un exemplaire de plus qu’il n’y a eu de feuilles timbrées.

La direction a maintenu son procès-verbal,—on a appelé de ce jugement au ministre;—le ministre a confirmé.

Les Guêpes viennent encore une fois d’être condamnées à une amende assez forte au profit du Trésor.

L’auteur des Guêpes ne croyait pas devoir se soumettre au timbre, il a plaidé il y a deux ans contre l’administration,—et a perdu son procès. Il s’est contenté de protester contre la sotte obstination de l’administration, qui veut absolument mettre sur de petits livres—une tache d’encre égale, en grosseur,—au timbre qu’on met sur les cabriolets,—tandis qu’un poinçon, quelque petit qu’il fût, atteindrait parfaitement le but.

Mais—en même temps il a formellement interdit à son éditeur—d’essayer contre l’administration aucune de ces fraudes que font presque tous les journaux.

L’auteur des Guêpes a agi loyalement;—il ne pense pas que ni l’administration ni le ministre aient suivi son exemple—en maintenant des amendes—contre les preuves sans réplique qui leur étaient fournies;—l’administration du timbre—a plusieurs fois fait demander à l’auteur des Guêpes—la suppression de la petite phrase qui accompagne depuis deux ans la sale tache d’encre qu’elle a imposée à ses petits livres;—l’administration a cru devoir lui fournir une occasion de la remplacer—par la dénonciation de ses petites persécutions.)

De 1791 à 1794, il y a eu en France les aristocrates, les monarchiens, les constitutionnels, les républicains, les démocrates, les hommes du 14 juillet, les fayettistes, les orléanistes, les cordeliers, les jacobins, les feuillants, les maratistes, les chevaliers du poignard, les septembriseurs, les égorgeurs, les girondins, les brissotins, les fédéralistes, les modérés, les suspects, les hommes d’État, les membres de la plaine, les crapauds du Marais, les montagnards, les accapareurs, les alarmistes, les apitoyeurs, les endormeurs, les dantonistes, les hébertistes, les sans-culottes, les habitants de la Crète, les terroristes, les patriotes de 89, les thermidoriens, une jeunesse dorée, etc., etc.

Sous l’Empire, les bourbonistes, les émigrés, les jacobins, les idéologues, les hommes de 89, les nopoléonistes, les fédérés, etc.

Sous la Restauration nous avons eu les bonapartistes, les royalistes, les libéraux, les blancs et les bleus, un côté gauche, un côté droit, un centre gauche, un centre droit, les ventrus, les absolutistes, les ultra, les révolutionnaires, le parti de la défection, les constitutionnels, les carbonari, la société Aide-toi, le Ciel t’aidera, etc., etc.

Depuis la Révolution de juillet, nous avons eu des carlistes, des légitimistes, des philippistes, des henriquinquistes, des impérialistes, des hommes du mouvement, des hommes de la résistance, le parti de l’avenir, des républicains de 93, des républicains à l’américaine, des saint-simoniens, des fouriéristes, des phalanstériens, des humanitaires, des bousingots, des radicaux, des patriotes, des hommes du progrès, des juste-milieu, des modérés, des politiques, des doctrinaires, des amis de l’ordre, des hommes du tiers-parti, un côté gauche, un côté droit, un centre droit, un centre gauche, des monarchistes, des amis du peuple, des anarchistes, des réformistes, des jeunes-France, la société des Droits de l’Homme, la société des Familles, des réactionnaires, les conservateurs, le parti social, etc., etc.

Beaucoup de gens font semblant de prendre les Guêpes pour une facétie sans but.

Voici un grand journal—qui imprimait avant-hier quelques lignes dans lesquelles il demande que l’impôt pèse sur les objets de luxe et cesse d’augmenter le prix des objets de première nécessité.

Il y a trois ans que les Guêpes ont, pour la première fois, émis le même vœu.

Ce journal est un de ceux qui appelaient si plaisamment l’auteur des Guêpes—ami du château, et qui s’intitulent eux-mêmes, mais plus plaisamment, amis du peuple.

Il vient de mourir à Paris un homme d’un grand talent;—le public, après avoir suffisamment cuvé son admiration frénétique pour Paganini, en était revenu à dire: «Eh bien, j’aime mieux le violon de Baillot.»—Baillot est mort à soixante-onze ans. En 1821, Baillot avait été nommé premier violon solo à l’Académie royale de musique; dix ans après, quand l’Opéra devint une spéculation particulière,—Baillot parut un luxe trop cher;—depuis cette époque on ne l’entendit plus que rarement,—et depuis plus d’une année il avait cessé de toucher à son violon.

Tout le monde connaissait son talent, mais voici une petite anecdote—qui montre mieux que du talent,—qui montre du désintéressement et de la noblesse.

Baillot avait une pension sur la liste civile de Charles X,—après 1830,—on avisa par toutes sortes de moyens à soulager ces pauvres pensionnaires ruinés.—Un jour Baillot reçut une lettre des commissaires de l’ancienne liste civile, qui l’invitaient à venir toucher une partie de sa pension.—Baillot se présente et demande si tout le monde est payé.

—Tant s’en faut, lui répond-on,—nous donnons seulement quelques à-compte.

—Oh! alors,—répond noblement l’artiste,—le grand artiste,—ne me donnez rien, les autres ont plus besoin que moi.

—Mais, monsieur Baillot,—vous n’êtes pas riche.

—C’est égal, je travaille et je gagne de l’argent.

On lit dans les journaux:

«M. le ministre de l’intérieur, ayant appris que feu Baillot laisse une veuve et une fille sans autres ressources qu’une pension de huit cents francs, vient d’ACCORDER—une indemnité annuelle de douze cents francs à madame veuve Baillot.»

Je ne parlerai pas de cette indemnité annuelle qui n’est pas même une pension—et qui s’élève majestueusement à la somme de douze cents francs pour la veuve—d’un des plus grands artistes de ce temps-ci.

Le gouvernement est pauvre,—il faut faire des engagements de quinze ans et de quinze mille francs par an à des danseuses maigres—pour se concilier la bienveillance douteuse d’écrivains sans talent qui les protégent.

Mais il aurait été plus décent, sans que cela coûtât un sou de plus—de faire mettre dans les journaux: «Monsieur le ministre de l’intérieur vient de prier madame veuve Baillot d’accepter une pension de douze cents francs.»

Un célèbre vaudevilliste vient de se marier—presque à la même époque que J. Janin, le fléau des vaudevilles;—tous deux ont fini comme tous les vaudevilles que l’un a faits, que l’autre a critiqués.

On a beaucoup parlé de ce mariage;—j’ai recueilli deux versions différentes.

Voici la première:

M. ***, il y a sept ou huit ans, rencontra chez son notaire une jeune dame dont la figure et les manières l’intéressaient:—il demande qui elle est.

—C’est la femme d’un négociant en vins, son mari est embarrassé,—elle cherche de l’argent.

—Serait-ce un placement sûr?

—Oui, sans doute.

—J’ai des capitaux disponibles; je prête l’argent.

De temps en temps, M. *** s’informait de la dame;—un jour il apprend qu’elle est veuve.—Cette fois ce n’est plus de l’argent, mais sa personne, son cœur et sa fortune, qu’il fait offrir,—il est accepté,—et les rideaux tombent.

Voici la seconde version:

M. *** aimait les femmes.—Que diable aimerait-on?—il en aimait plusieurs,—je ne m’aviserai pas de le défendre sur ce point.—Un jour après dîner, il va voir une de ces dames. «Ah! vous êtes le bienvenu, vous allez me mener voir les Pilules du Diable.—Volontiers.»

Le lendemain, il était chez une autre.

—Je vous attendais, j’ai fait retenir une loge, nous allons au spectacle.

—Ah!—et où?

—Franconi.

—Qu’est-ce qu’on donne?

—Les Pilules du Diable.

—Diable!

—Pourquoi?

M. *** comprend qu’il faut s’exécuter; s’il dit qu’il a vu la veille les maudites pilules,—on lui demandera avec qui.

—Seul.

—Vous pouviez bien venir me chercher.

Il se contente de dire: «Je vous accompagnerai avec plaisir.»

Le lendemain, troisième dame,—troisième invitation.

—J’aurais bien voulu vous voir hier.

—Vous êtes trop bonne.

—Oh! c’était intéressé:—j’avais besoin de vous.

—Il m’a été impossible de venir, j’ai travaillé toute la soirée.

—C’est égal,—aujourd’hui est aussi bon; je veux aller voir les Pilules du Diable.

M. *** frémit.—Mais il vient de dire qu’il a passé la soirée à travailler, il ne peut plus dire qu’il était aux Pilules,—et d’ailleurs,—avec qui?

Il s’ennuya tellement,—qu’il passa la nuit à énumérer tous les inconvénients de la vie qu’il menait,—il vit qu’il y avait dans la vie de garçon et d’homme à bonnes fortunes par trop de choses à faire trois fois;—un mois après il était marié.

M. Gannal a de nouveau paru sur la place, et je crois être agréable à la fois au public et à lui—en contribuant, pour ma part, à donner la publicité à une brochure qu’il vient de mettre au jour.

M. Gannal commence par dire pourquoi il prend la parole.

C’est parce que tant de personnes sont étonnées qu’il n’ait pas embaumé le prince royal,—qu’il croit devoir leur expliquer le mauvais vouloir qui lui a ôté à lui, M. Gannal, cette consolation.

M. Gannal en est d’autant plus affligé, qu’il savait à part lui—que le prince royal désirait vivement être embaumé par lui.

Consolation est une expression toute nouvelle, appliquée à l’industrie, et qui ne pouvait manquer de faire fortune.

Les marchands fashionables disent déjà, à l’imitation de M. Gannal: «Permettez, monsieur, que j’aie la consolation de vous vendre cette paire de bas.»

«Ne me refusez pas la consolation de vous vendre ce briquet phosphorique.»

«Madame, je ne puis céder ce châle au prix que vous m’en offrez, je renoncerais plutôt à la consolation de vous le vendre.»

Il faut dire que M. Gannal et M. le docteur Pasquier, chirurgien du duc d’Orléans, s’étaient rencontrés lorsque M. Gannal a embaumé le maréchal Moncey.

C’est ce qui fait le sujet de la lettre ou plutôt des lettres adressées à M. le docteur Pasquier par M. Gannal,—doctores ambo.

Remarquons en passant—une tendance de notre époque qui ne peut tarder à diminuer singulièrement les revenus de la poste aux lettres.—Autrefois quand on avait une communication à faire à quelqu’un qui se trouvait éloigné,—on lui écrivait une petite lettre que l’on pliait proprement,—on l’enfermait dans une enveloppe,—on la cachetait,—on mettait dessus le nom et l’adresse de la personne à laquelle on avait à faire,—et on jetait le tout à la boîte d’un bureau de poste.

Il n’en est plus ainsi aujourd’hui:—on fait imprimer sa lettre à mille exemplaires,—on la répand dans Paris et la province,—on la fait annoncer dans les journaux,—et un jour ou un autre celui auquel la lettre est adressée—rencontre un de ses amis qui lui dit:

—Eh bien! M. un tel vous a écrit?

—Ah!

—Oui, j’ai lu la lettre hier au café.

Où s’arrêtera ce besoin de notre époque de tout faire ainsi en public?

Nous allons maintenant citer des fragments de la lettre de M. Gannal;—nous mettrons entre parenthèses les quelques petites observations qui nous paraîtront indispensables pour éclaircir le texte.

«Monsieur,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

»J’eus l’honneur d’accepter a proposition faite par vous d’une expérience solennelle.

»J’attendais avec patience les circonstances favorables. (C’est-à-dire la mort d’un grand personnage. La pensée est un peu féroce, monsieur Gannal.)

»Je croyais que le temps et l’occasion seuls avaient manqué; mais la décision prise au sujet des restes du prince royal, indépendamment des sentiments douloureux que sa perte m’inspire, comme à tout le monde,—m’a amené à penser très-sérieusement que sa volonté exprimée dès longtemps ne peut avoir dicté la décision prise; J’AI LA PREUVE CONTRAIRE ENTRE LES MAINS.»

(Voici donc arrivée une de ces circonstances favorables que M. Gannal attendait avec patience.—Le duc d’Orléans meurt,—M. Gannal s’en afflige comme tout le monde, mais il espère avoir la consolation de l’embaumer. M Gannal n’est pas comme cette mère éperdue qui ne veut pas être consolée:—noluit consolari;—ce qu’il demande, au contraire, c’est d’être consolé.

On ne prend aucun souci de consoler M. Gannal,—on ne le charge pas de l’embaumement du prince.—M. Gannal fait entendre ses gémissements,—il donne à penser que le prince royal lui avait promis de se faire embaumer par lui.

M. Gannal avait déjà demandé la consolation d’embaumer l’empereur Napoléon.—Il lui a été refusé également d’enregistrer cette consolation sur ses livres en partie double. M. Gannal alors jette son gant dans l’arène,—il adresse à M. Pasquier un superbe défi.)

»Pour arriver à un résultat comparatif et certain, voici comment je pense que devront être faites les expériences, en présence de MM. Ribes, Cornac et Gimelle, que je choisis pour mes juges, et trois autres docteurs que vous choisirez à votre volonté.

»Je ferai un embaumement sans autopsie, et un second embaumement après une autopsie, en tout semblable à celle pratiquée sur le corps de M. le maréchal Moncey. Vous, monsieur le docteur, vous pratiquerez un embaumement en tout point semblable à celui que vous venez de faire pour le corps du malheureux prince dont toute la France déplore la perte. Je m’en rapporte entièrement à votre bonne foi sur l’identité des deux opérations.

»Les trois corps ainsi embaumés et déposés dans trois cercueils seront mis sous la surveillance de M. l’intendant des Invalides, et la clef de la pièce où ils seront placés sera confiée à la garde de M. le lieutenant général baron Petit; tous les mois les commissaires voudront bien vérifier les corps et constater l’état de leur conservation.

GANNAL, rue de Seine.»

(Cette fois on n’attendra pas une occasion favorable.—On prendra trois corps—au jour dit;—où les prendra-t-on?—c’est peu important.—M. Gannal ne s’arrête pas à ces menus détails; il nomme de son autorité privée le gouverneur des Invalides et M. le général Petit à d’étranges fonctions.—Il se réserve également de désigner les sujets à embaumer, et j’aime à croire que son choix tombera sur des morts.—Remarquons la petite phrase chevillée de mauvaise grâce, dont toute la France déplore la perte.—Il est évident que M. Gannal déplore cette perte comme tout le monde, ainsi qu’il nous l’a déjà dit,—mais qu’il déplore bien plus encore la perte de l’embaumement,—et cela non plus comme tout le monde,—mais d’une façon tout à fait spéciale,—puisque c’était la seule consolation qu’il pût recevoir.—Qu’arrive-t-il, cependant? M. Pasquier ne vient pas sur le terrain,—et M. Gannal lui écrit une autre lettre.—Passons à l’autre lettre.)

Le commencement de la lettre est d’un style virulent,—c’est pourquoi nous ne le transcrirons pas ici;—on connaît les aménités des savants.—Molière nous en a donné un type indélébile dans Trissotin et Vadius.

«Vous m’appelez charlatan,—dit M. Gannal,—eh bien! vous en êtes un autre.»

(M. Gannal passe ensuite à l’examen de sa vie entière, il cite ses travaux.)

«J’ai perfectionné la fabrication de la colle.

«J’ai fait un travail sur la conservation des viandes alimentaires.»

(Les Guêpes se sont déjà expliquées et sur l’embaumement en général, et en particulier sur l’embaumement des côtelettes de mouton—et les momifications des gigots entamés;—elles ont surtout insisté sur le danger d’une conclusion fâcheuse.—Si on se met ainsi à tout embaumer et à tout conserver,—il deviendra inévitable de manger de temps en temps des côtelettes d’homme.—Le moindre malheur qui pourra arriver sera de se nourrir de biftecks centenaires.—Un cuisinier de ce temps-ci fera tranquillement un rosbif—qu’il lèguera à sa troisième génération;—tout ceci est inquiétant.)

«Pourtant l’embaumement, c’est votre père, votre femme, votre enfant, que vous voulez voir encore, que vous désirez embrasser sans effroi.»

(Vous me faites peur, monsieur Gannal.)

«M. Double était médecin du duc de Choiseul;—je n’ai point embaumé le duc de Choiseul, mais j’ai embaumé M. Double.»

(Entendez-vous bien, monsieur Pasquier, l’apologue me semble clair.—M. Double a empêché M. Gannal d’embaumer le duc de Choiseul; qu’a fait M. Gannal? il a embaumé M. Double.)

Vous avez empêché M. Gannal d’embaumer le duc d’Orléans;—eh bien!—M. Gannal vous embaumera;—cela vous apprendra.—Oui, il faut que M. Gannal embaume,—si ce n’est toi, c’est donc ton frère.

Vous serez embaumé, monsieur Pasquier, vous serez embaumé par M. Gannal: évitez-le,—sortez armé et accompagné.—Si M. Gannal vous rencontre un soir—au coin d’une rue,—votre affaire est faite,—il vous embaume,—et le lendemain il vous dira que vous êtes venu au monde comme cela.

Vous avez raison, monsieur Gannal,—embaumez-moi un peu M. Pasquier—et gardez-le dans votre cabinet, comme vous le dites dans votre lettre,—avec les autres sujets qui depuis tant d’années en font l’ornement et peut-être l’ameublement,—cela apprendra aux autres à se conduire;—erudimini.

Ici—une légère annonce.

«L’embaumement est une affaire de sentiment, de famille, une quasi-cérémonie religieuse: c’est du moins ainsi que je l’ai compris, et c’est aussi par cette raison que je le fais, comme vous dites, à vil prix. Oui, monsieur, zéro est mon minimum, deux mille francs mon maximum, et je suis aux ordres des familles; c’est aux familles à me demander le travail qu’elles désirent, toujours heureux d’exécuter leur volonté

(Combien vends-tu ton baume?—Je ne le vends pas, je le donne:—approchez, faites-vous servir.) M. Gannal revient à M. Pasquier.

«Je sais que vous avez un titre, un diplôme terrible, qui vous confère le droit de vie et de mort sur vos semblables, qui vous permet de tailler, de rogner cette chétive espèce humaine; vous avez le droit de mutiler votre semblable et de lui faire payer la mutilation.—C’est bien.—Ce droit est absolu sur les vivants; mais sur les morts?—Halte-là, monsieur; pour les vivants, je les abandonne à leur malheureux sort; mais quant aux morts, je les réclame comme ma propriété exclusive

(Ainsi nous voilà nous, le pauvre monde, partagés entre M. Pasquier et M. Gannal:—les vivants à M. Pasquier, les morts à M. Gannal.—M. Gannal abandonne généreusement les vivants à M. Pasquier; il s’en rapporte à lui du soin de lui faire des morts.

M. Gannal est le roi des morts!)

M. Gannal passe ensuite à l’examen de l’embaumement, dont la consolation (maximum deux mille francs) lui a été refusée. Il fait quelques questions à M. Pasquier.

«Où avez-vous pris le natrum pour saponifier la graisse?»

(Ah! oui, où M. Pasquier a-t-il pris le natrum? Voilà ce que nous voudrions savoir,—l’a-t-il acheté, l’a-t-il volé?—où l’a-t-il pris?—qu’il nous dise un peu où il a pris le natrum.)

«—Où avez-vous été chercher l’huile de cèdre, qui devenait un objet aussi indispensable que le soleil d’Égypte?—Le natrum, vous l’avez remplacé par TRENTE-HUIT KILOGRAMMES de sublimé corrosif; l’huile de cèdre a été remplacée par de la teinture de benjoin, et le soleil a été éclipsé par quatre vingts kilogrammes de poudres aromatiques. Enfin les bandelettes elles-mêmes ont dû céder la place au sparadrap. Qu’y a-t-il donc d’égyptien dans votre travail? Vous avez mutilé, écorché le cadavre, et il vous a fallu trente-six aiguilles à suture pour recoudre vos nombreuses lacérations. Trente-six aiguilles pour un embaumement! Mais j’en fais cent avec la même et qui reste en bon état.»

(Niez donc, monsieur Pasquier,—qu’il y ait dans le procédé de M. Gannal une grande économie d’aiguilles!)

Ici M. Gannal ne menace plus M. Pasquier seulement de l’embaumer, il lui annonce en même temps la réprobation générale.

«—Mais, monsieur, avez-vous donc songé à la réprobation générale qui doit tomber sur vous quand la population saura que, sans égards pour les dépouilles de l’illustre défunt, dans des vues que je ne veux pas qualifier, vous avez haché en lambeaux l’héritier présomptif de la couronne?—Votre procédé est sauvage.»

(Quel malheur que M. Gannal ne qualifie pas les vues de M. Pasquier: nous en aurions appris de belles.)

Nous nous arrêtons ici—et nous donnons notre avis et sur le procédé de M. Gannal et sur sa brochure.—Son procédé est évidemment supérieur à tout ce qu’on a fait jusqu’ici.—Nos lecteurs savent ce que nous pensons de l’embaumement universel auquel tend M. Gannal, mais on aurait dû l’adopter pour le prince royal.

Pour la brochure,—elle est ridicule et indécente au plus haut degré.

Il y a à Paris une société de gens d’esprit, une charmante petite coterie,—où lorsque l’on veut dire qu’une chose est impraticable on donne avec le plus imperturbable sérieux la raison que voici:

«Le roi de Sardaigne est bien sévère, madame.»

Voici l’explication et l’origine de cette locution devenue proverbiale:

Mon ex-ami,—M. de Balzac,—a voyagé dans les États sardes;—entre autres aventures, il plut à une douairière du pays—qui se mit à le combler d’attentions inquiétantes.

M. de Balzac a juste la vertu de la chaste Suzanne, laquelle ne voulut jamais prendre pour amants—deux vieillards chassieux et repoussants.

J’aime ces grands exemples qui ne sont pas trop difficiles à imiter.

Il eut peur—et un jour—il s’avisa de raconter à la respectable matrone—une histoire de son invention, qu’il attribua sans façon au roi de Sardaigne.—Ce monarque, selon le romancier, ayant surpris deux jeunes amants occupés à s’aimer et à se le dire, leur fit trancher la tête, sans autre forme de procès. La belle ne se décourageant pas par les respects du plus fécond de nos romanciers,—dépassa une à une les limites de la timidité de son sexe,—et finit par devenir très-embarrassante; mais quand M. de Balzac voyait le danger trop imminent, il prenait la figure patibulaire d’un condamné à mort, et disait avec un grand soupir: «Ah! madame, le roi de Sardaigne est bien sévère.»

Entre autres phrases toutes faites—qui se reproduisent plus souvent qu’à leur tour,—comme dit la portière d’Henry Monnier, il faut citer celle-ci dont les journaux du gouvernement ont fait pendant longtemps un usage que j’appellerais presque abusif.

«Il faut trancher les têtes sans cesse renaissantes de l’hydre de l’anarchie.»

Un de ces journaux disait hier:

«Il faut museler à jamais le monstre de l’anarchie.»

Les bourgeois timorés nous sauront sans doute gré de porter autant qu’il est en nous cette phrase à leur connaissance.

Lesdits bourgeois remarqueront avec plaisir à quel degré d’abjection est descendue l’ancienne hydre de l’anarchie, ou plutôt l’anarchie elle-même.

Autrefois, en effet, on ne savait comment trouver pour la peindre de métaphore suffisamment magnifique;—l’hydre avec ses sept têtes renaissantes avait fini par être l’image consacrée.—Mais aujourd’hui—le gouvernement semble, en se servant du mot museler, adopter une expression moins ambitieuse, qui semble ravaler l’ancienne hydre de l’anarchie aux mesquines proportions d’un caniche suspect.

L’autre jour,—j’entre dans un salon de figures de cire établi aux Champs-Élysées;—un vieillard sec invitait les passants; un jeune homme, avec un chapeau gris sur l’oreille et une baguette à la main, était chargé de la démonstration des figures.—Sa démonstration était évidemment une pièce apprise de mémoire, il la récitait sur cet air traînant des écoliers qui, allongeant du dernier mot les syllabes honteuses, tâchent de faire un chemin de euh, euh, euh, entre le mot qu’ils se rappellent et celui qu’ils ne se rappellent pas.

Quand je l’interrompais pour lui faire une question, il parlait de sa voix naturelle;—puis, sa réponse faite, il reprenait sa leçon où il l’avait laissée, en répétant les derniers mots,—toujours sur le même air.

Il nous montra cinq ou six fois Napoléon dans diverses circonstances et avec diverses figures,—en faisant, chaque fois, précéder son récit de ces mots: «Ceci, messieurs, est la plus belle action de l’empereur Napoléon.»—Nous arrivâmes au maréchal Moncey.—«Voici le maréchal Moncey,—nous dit-il,—gouverneur des Invalides,—leurs insignes meurent avec eux; il a été interré avec toutes ses croix et ganalisé

Nous arrivâmes à un coin où les figures plus anciennes avaient toutes une remarquable teinte: «Dans ce coin sont tous les personnages qui ont attenté à la vie les uns des autres.»

Nous y trouvâmes en effet les assassins de Fualdès—et celui de la bergère d’Ivry; Lacenaire, voleur et homme de lettres, etc.

Dans ce coin,—on avait mêlé à ces monstres des monstres d’une autre espèce:—un veau à deux têtes, un enfant à quatre jambes, les jumeaux siamois, etc., etc.—Témoignage évident des principes philosophiques du propriétaire des figures de cire,—qui met sur la même ligne toutes les monstruosités que la nature crée par distraction.

—Mais, demandai-je au démonstrateur,—vous n’avez rien de plus nouveau?

—Ah! monsieur, reprit-il de sa voix de conversation,—on nous a arraché le pain de la main;—on nous a fait enlever la mort de monseigneur le duc d’Orléans.—C’était pour nous une excellente affaire:—la mort d’un prince, c’est de l’histoire, et l’histoire appartient aux figures de cire.

—Peut-être, lui dis-je,—votre explication n’était-elle pas convenable?

—Oh! que si, monsieur, la voici:—Monsieur (et il me désignait le vieillard qui criait à la porte: «Entrez, entrez, trois cents sujets différents!») monsieur avait pris la démonstration dans le Journal des Débats;—du reste la voici:

J’ôtais mon chapeau—et je disais:...

Ici il se remit à chanter les vingt lignes empruntées au Journal des Débats.

—C’est une injustice,—monsieur,—ajouta-t-il en remettant son chapeau et en reprenant sa voix naturelle,—j’avais envie d’en écrire aux journaux,—mais je n’ai pas le temps—et je ne sais pas écrire;—monsieur,—c’est comme cela que les gouvernements se font détester; je ne vous dis que cela parce qu’on ne sait pas toujours à qui on parle.

Je ne voulus pas achever d’exaspérer ce pauvre diable en lui disant qu’à Rouen un confiseur a fait deux tableaux en sucre représentant la chute de voiture du prince royal—et sa mort chez l’épicier;—que ces deux tableaux, exposés publiquement dans sa boutique, excitent à la fois la moquerie et l’indignation;—que le talent du sculpteur en sucre n’a pu s’élever qu’à faire des personnages de ces deux tristes scènes de révoltantes caricatures,—et que la police en a toléré l’exhibition indécente.

En effet, l’artiste,—à l’imitation des sculpteurs grecs,—qui mêlaient au marbre l’or et l’ivoire,—l’artiste a usé de toutes les ressources que lui présentait sa boutique: le chocolat joue un grand rôle et représente à la fois et le tuyau de poêle dans l’arrière-boutique—et la perruque de Sa Majesté Louis-Philippe.

Je quittai le salon après avoir offert au démonstrateur quelques consolations,—et je repris ma route en songeant à une de ses phrases:

«Voilà comme les gouvernements se font détester.»

On a beaucoup parlé du fameux mot de Louis XIV: L’Etat, c’est moi.

Hélas! c’est aujourd’hui la pensée déguisée de nos gouvernants ou de ceux qui aspirent à l’être sous divers titres et sous divers prétextes.—Quand on nous crie: «La patrie souffre,—le peuple se plaint, le pays est dans l’anxiété;—nous qui avons un peu creusé les choses,—qui avons étudié les hommes de ce temps, nous ne pouvons nous empêcher d’entendre: «—J’ai besoin d’argent;—je voudrais une place,—je ne sais comment arriver;» ou: «Mes bottes ont besoin d’être ressemelées.»

M. Adolphe Dumas—qui n’est nullement parent d’Alexandre Dumas,—rencontra celui-ci dans un couloir le jour de la première représentation du Camp des Croisés,—pièce dudit M. Adolphe Dumas—dans laquelle—les ennemis de l’auteur ont prétendu avoir entendu ce vers:

Et sortir d’ici-bas comme un vieillard en sort,

qu’ils écrivent et prononcent:

Comme un vieil hareng saur.

—Monsieur, dit M. Adolphe à M. Alexandre,—pardonnez-moi de prendre un peu de votre place au soleil, mais il peut bien y avoir deux Dumas, comme il y a eu deux Corneille.

—Bonsoir Thomas, dit Alexandre en s’éloignant.

Un ami de M. Alfred de Musset—insistait beaucoup auprès de M. Villemain pour qu’il donnât la croix d’honneur à l’auteur de Namouna.—L’ami de M. de Musset est influent, très-influent,—il a fait vingt démarches auprès du ministre de l’instruction publique:—on ne s’explique pas l’obstination de M. Villemain dans son refus d’accorder une récompense méritée à un poëte aussi original et aussi distingué que M. de Musset.

Pour moi, je suis presque sûr que le ministre académicien ne donne pas la croix à M. de Musset parce qu’il a écrit ce vers:

Nu comme le discours d’un académicien.

A propos de certaines réceptions de la cour,—réceptions, du reste, peu nombreuses et surtout peu divertissantes à cause du deuil de la famille royale, qui cette fois n’est pas seulement en deuil d’étiquette,—un carré de papier—publie une nouvelle homélie contre le costume décent—que la tyrannie—veut imposer aux invités.—Nous sommes parfaitement d’accord avec lui s’il nous dit qu’il y aura des hommes et des habits fort ridicules;—mais nous différons avec lui quand il veut qu’on aille à la cour et qu’on y aille en habit de ville.

Nous comprenons parfaitement que ledit carré de papier dise à ses abonnés (et il ne le leur dit pas): «Que diable! ô mes abonnés et mes abonnées, allez-vous faire à la cour?—Il y a une foule de choses qu’il faut savoir là, et que vous n’avez apprises ni derrière votre comptoir, ni dans votre arrière-boutique; vous n’en êtes pas moins des gens parfaitement honorables, mais vous ne saurez entrer, ni sortir.—Vous, madame l’épicière, vous êtes une belle femme bien conservée;—mais, si vous vous habillez à la cour comme de coutume, vous serez ridicule et humiliée, et, si vous vous habillez autrement, vous serez un peu plus humiliée, parce que vous n’aurez aucun droit à l’indulgence,—et infiniment plus ridicule,—vos pieds feront crever le satin,—vos façons de danser, qui en valent bien d’autres, feront rire tout le monde, comme ferait rire vous et vos amis une femme de la cour qui viendrait danser avec vous à votre entresol.—Cette soirée de gêne, d’humiliation, d’ennui, vous coûtera en toilettes et voitures ce que vous coûteraient à peine trente soirées de plaisir—où vous seriez la reine et la belle de la fête.

»Et vous, monsieur l’épicier, devrait toujours dire le susdit carré de papier, monsieur l’officier de la garde nationale (car c’est la garde nationale qui introduit l’épicier aux Tuileries), vous êtes un gaillard de belle humeur;—vous êtes adoré à l’estaminet du coin;—vous n’avez pas votre égal au billard pour le bloc fumant et le carambolage de douceur;—vous avez tous les soirs le même succès avec les mêmes plaisanteries que vous faites depuis dix ans sur les numéros des billes de poule.—Quand on tire 22, et que vous avez dit: «Les cocottes» toute la galerie rit aux éclats, et votre partenaire dit: «Tais-toi donc, tu es trop drôle, tu m’empêches de jouer tant je ris.»—Personne ne sait, comme vous, rendre en fumant la fumée par le nez.

»Et votre habit noir,—comme il vous fait respecter!—et, quand vous l’ôtez pour jouer au billard, comme on admire vos bretelles rouges!

»Pourquoi aller de gaieté de cœur perdre vos succès et votre importance?—Ce luxe excessif qui vous distingue, il paraîtra là-bas mesquin et ridicule.

»Restez donc chez vous, ou allez chez vos amis;—faites des crêpes, jouez au loto.»

Voilà ce que le carré de papier devrait dire à ses abonnés; mais, non: le carré de papier veut que ses abonnés aillent aux Tuileries;—mais il veut qu’ils y aillent en soques, en vestes et sans gants.—C’est l’égalité pour le carré de papier.—Nous soutenons, nous, que c’est la plus sotte et la plus grande inégalité.—Montez si vous pouvez, mais ne faites pas descendre les autres;—tâchez, si vous le croyez amusant, d’ajouter des pans aux vestes, mais ne coupez pas les pans des habits.

O carré de papier!—que dirait votre abonnée l’épicière, si la fruitière sa voisine,—invitée (si elle l’invitait, ce que je ne crois pas) à une soirée d’as qui court ou de vingt-et-un,—que dirait votre abonnée l’épicière, si sa voisine et son inférieure la fruitière venait chez elle en marmotte et en sabots?—Ne trouverait-elle pas indécent qu’elle n’eût pas mis un bonnet et des souliers?

Un des plus beaux rêves dont l’homme doit successivement se réveiller, c’est sans contredit la liberté.

Hélas!—tous ces bonheurs après lesquels nous soupirons ne sont que des êtres de raison,—tout simplement le contraire fictif des malheurs réels que nous éprouvons dans la vie.

La liberté en politique est une grande pensée et un grand mot misérablement exploité par quelques-uns qui veulent être les maîtres à leur tour;—la liberté en politique veut dire l’esclavage des autres;—l’égalité—n’est qu’un échelon—pour arriver à marcher sur la tête d’autrui.

La liberté! où est-elle? Cherchez l’homme le plus libre de tous,—et comptez à combien de maîtres durs et inflexibles il doit obéir.

Approchez ici,—vous, monsieur, qui avez tout sacrifié à la liberté,—voyons un peu,—montrez-nous ce joyau précieux que vous avez conquis si laborieusement,—montrez-nous cette liberté dont vous êtes si fier.

Sortez de chez vous, et venez causer un moment.

Vous vous levez;—mais j’aperçois—un homme gros, court et pâle,—nu jusqu’à la ceinture et vêtu uniquement d’un cotillon de toile grise.

«Arrête!—vous crie-t-il, arrête! Ne faut-il pas que tu m’apportes demain le prix de ton travail,—ne faut-il pas que tu payes le pain que je te vendrai? ne suis-je pas ton maître? ne suis-je pas le boulanger?»

En voici un autre,—plein de santé,—le visage d’un rose vif,—un tablier est devant lui,—il semble fier des taches de sang qui le couvrent.

«Eh! eh!—dit-il,—à l’ouvrage, malheureux, à l’ouvrage! Ne faut-il pas que tu m’apportes demain le prix de ton travail?—ne faut-il pas que tu m’apportes demain ton tribut quotidien?—ne suis-je pas ton maître? ne suis-je pas le boucher.»

Et celui-ci:—il a des habits neufs,—coupés à la mode du jour, ou plutôt à la mode de demain;—mais il n’a pas de gants,—et ses bottes éculées n’ont pas été cirées depuis cinq semaines,—son chapeau est partie chauve, partie ébouriffé.

«Tiaple—mein herr!—s’écrie-t-il,—trafaillez pour moi,—trafaillez.—il me faut de l’argent;—que che fous foie ainsi fumer tes ciquarrettes! trafaillez, fous tis-je,—trafaillez! che suis votre maître, che suis le tailleur!»

Et celui-ci, avec un galon d’or à son chapeau: «Allons, maître, dit-il,—il me faut une belle livrée,—il me faut à manger et à boire,—il me faut un chapeau neuf;—travaillez,—travaillez;—ne me reconnaissez-vous pas,—que vous continuez à faire ainsi tourner vos pouces?—je suis votre maître, je suis votre domestique. Obéissez-moi!»

Il n’y a d’un peu plus libre que celui qui a moins de maîtres que les autres, que celui qui a moins de besoins.

Chaque besoin, chaque goût, est une chaîne dont quelqu’un tient le bout quelque part.

Comptez de bonne foi combien vous en avez.