Novembre 1842.

Les inondés d’Étretat, d’Yport et de Vaucotte.—Le roi Louis-Philippe et M. Poultier, de l’Opéra.—Un philosophe moderne.—Les femmes et les lapins.—Une mesure inqualifiable.—M. Lestiboudois.—M. de Saint-Aignan.—Un dictionnaire.—Le véritable sens de plusieurs mots.—A. et B.

LES INONDÉS.—J’ai voulu aller voir ces pauvres gens d’Étretat et d’Yport, auxquels une trombe d’eau a fait tant de mal, il y a un peu plus d’un mois.—Gatayes se trouvait avec moi dans la vieille masure que j’habite aux bords de la mer; nous nous sommes mis en route une heure avant le jour—pour prendre au passage une voiture qui nous a conduits à Fécamp.

Fécamp a également souffert de l’inondation,—mais le sinistre n’a attaqué que les gens riches.—Nous n’avons fait que traverser Fécamp, et, en suivant les sinuosités de la falaise, nous nous sommes dirigés vers Yport—en gardant la mer à notre droite, mais à trois cents pieds au-dessous de nous.

Après deux heures de marche, nous avons vu le grand bouquet d’arbres qui cache Yport.—On entre dans les arbres, et, par des chemins escarpés, on descend dans le fond d’une petite vallée où est situé Yport.

Dès lors on commence à voir quelques traces de l’inondation: les chemins sont élargis et violemment creusés, tantôt à deux, tantôt à trois pieds dans le roc;—quelques champs sont encore couverts de limon. De la paille, du menu bois, de grandes herbes, sont restés accrochés dans les branches des arbres, à sept ou huit pieds de hauteur;—c’est l’eau qui les a portés là en se précipitant du sommet des côtes qui entourent Yport de toutes parts.

Nous entrons dans les rues:—les maisons portent encore l’empreinte de l’eau à une grande hauteur, les haies les plus élevées qui entourent les jardins sont remplis de paille;—l’eau a passé par-dessus;—puis, à mesure qu’on avance,—le désastre a laissé des marques plus visibles: voici un mur renversé,—là une maison à moitié démolie, ici un arbre déraciné.

Mais une fois arrivés aux deux tiers de la grande rue qui conduit à la mer,—nos yeux sont frappés d’un horrible spectacle:—le torrent a emporté la terre et les pierres qui formaient le chemin à une profondeur de six ou huit pieds; des deux côtés les maisons se sont écroulées.—Nous descendons dans le ravin formé par l’eau,—et nous voyons des restes de maisons suspendus au-dessus de nos têtes;—presque partout—le mur qui était sur la rue—et la façade de la maison ont été emportés avec leurs fondations et le terrain qui les soutenait.—Les maisons sont coupées et déchirées en deux,—depuis le toit jusqu’au sol; les débris ont été entraînés à la mer.—On voit, depuis le haut jusqu’en bas,—l’intérieur des chambres coupées en deux;—des meubles encore en place,—des lits, des tables, sont à moitié en dehors de ce qui reste d’un plancher incliné qui vacille et qui va s’écrouler d’un instant à l’autre;—des toits, qui ne sont plus supportés que par un pan de muraille, restent suspendus sans qu’on comprenne comment,—et vont tomber au moindre vent.

Nous avançons parmi les décombres et les inégalités du lit que s’est creusé l’eau;—nous voici au bord de la mer:—la trombe a renversé et jeté en bas un parapet de granit large de plus de deux pieds.—«Tenez, nous dit un pêcheur, regardez cette grande place à gauche:—il y avait là huit maisons;—eh bien, il n’y en reste pas mention

Les débris ont été jetés à la mer,—pêle-mêle avec cinq malheureuses femmes qui n’ont pas eu le temps de se sauver.—On n’en a retrouvé qu’une, morte sous la vase et le limon.

Nous cherchons la maison de Huet.—Huet est un aubergiste—chez lequel autrefois je m’arrêtais pour déjeuner quand j’allais d’Étretat à Fécamp;—nous avons peine à retrouver l’auberge, tant le pays est dévasté et changé.—Le grand puits qui était devant la porte a presque disparu sous la terre que la trombe a enlevée du haut de la côte.

Huet était riche,—il a beaucoup perdu;—le torrent a passé entre ses deux maisons, qui se touchaient,—et a emporté des morceaux de murailles et tous ses meubles, jusqu’à d’énormes armoires en bois sculpté pleines de linge,—qu’on n’a retrouvées qu’au bord de la mer: «c’était comme si on eût tout balayé.» Là on nous raconte le commencement du désastre.—C’était deux heures avant le jour;—on entendait «hogner» l’eau dans les bois au-dessus d’Yport;—l’eau s’était enfermée elle-même dans une digue de paille, d’herbe, de branchages, de feuilles arrêtées dans les arbres; mais cette digue ne put résister longtemps,—l’eau la rompit—et se précipita de trois côtés du haut des côtes—sur Yport, qui est dans le fond d’un entonnoir, entraînant avec elle—des arbres,—des pierres énormes,—emportant les chemins jusqu’à deux et trois pieds de profondeur;—alors on entendit de grands cris poussés par ceux qui, plus près de la côte, étaient les premières victimes de ce désastre.—En quelques instants les maisons commencèrent à crouler avec fracas;—les habitants s’échappaient par les toits et passaient d’une maison à l’autre. «Pour nous, disait Huet, nous étions, comme les autres, réfugiés dans nos greniers;—là, nous voyions nos voisins montés sur leurs toits, et nous nous disions adieu les uns aux autres en nous criant: «Adieu, voisins, il faut mourir.»—Songez qu’il ne faisait pas encore jour,—que nous entendions le bruit de l’eau roulant du haut des côtes et des maisons qui tombaient,—les cris de frayeur de ceux qui se sauvaient,—les cris de désespoir des pauvres femmes qui ont été noyées,—et que nous sentions notre maison trembler par secousses.—Je m’attendais d’un moment à l’autre à être écrasé avec ma femme et ma fille;—elles s’étaient jetées le visage à terre,—pleuraient et priaient Dieu;—elles me disaient de prier aussi,—mais je ne m’en sentais pas le courage,—je jurais;—je sais bien qu’il faut prier Dieu,—mais,—monsieur, ça n’était pas du bien qu’il nous faisait, ça;—je l’aurais prié que ça n’aurait pas été de bon cœur.—Pour ne prier que de la bouche, j’aime mieux ne pas prier;—je dis à la femme et à la fille de continuer à prier pour elles et pour moi, et je me remis à jurer.»

Nous étions, Gatayes et moi, auprès de la grande cheminée de la cuisine,—et nous rallumions nos pipes pour nous remettre en route—quand il entra une grande fille pâle, vêtue de noir;—la fille de Huet nous la montra,—et nous dit: «Tenez, c’est sa mère qu’on a retrouvée dans la vase—trois jours après l’événement.»

Nous disons adieu à toute la famille, et nous serrons la main au père Huet, qui nous accompagne un bout de chemin.

Nous gravissons la côte pour sortir d’Yport par l’autre côté de l’entonnoir—en nous entretenant tristement du spectacle que nous venons d’avoir sous les yeux. Nous nous étonnons de la négligence de l’autorité.—Il y a cinq semaines que le malheur est arrivé,—et depuis cinq semaines on laisse une trentaine de maisons à moitié démolies suspendues au-dessus des chemins de la manière la plus menaçante;—les chemins eux-mêmes creusés inégalement jusqu’à sept et huit pieds de profondeur,—impraticables pour les voitures,—difficiles et dangereux pour les hommes,—et l’autorité supérieure ne s’est mêlée de rien.—Il était urgent de faire démolir ces restes de maisons, qui, d’un moment à l’autre, au premier vent, peuvent causer de nouveaux malheurs; il était urgent de faire remblayer les chemins:—il n’y a rien de fait, rien de commencé.

Le roi, aussitôt le sinistre arrivé, a envoyé sur sa cassette trois mille francs—à chacun des pays ravagés.

M. Poultier, le chanteur,—qui était en représentation à Rouen,—est arrivé en toute hâte au Havre, où il a donné une représentation au bénéfice des inondés.—Il n’a rien voulu prélever sur la recette ni pour son déplacement ni pour ses frais de voyage;—il a fait envoyer aux victimes de l’inondation les sept ou huit cents francs qui lui revenaient pour sa part.

Des souscriptions ont été ouvertes de tous côtés.

Nous voici arrivés sur la côte,—il faut redescendre dans une autre vallée, pour passer par le petit village de Vaucotte.—Le soleil s’est dégagé des nuages,—et éclaire gaiement les lieux témoins naguère d’une si grande désolation. Du reste, tout le pays est ici ravissant.—Vaucotte est au fond de la vallée comme Yport, comme Étretat;—les collines qui entourent Vaucotte sont couvertes d’ajoncs et de bois taillis en pentes escarpées, auxquels l’automne prête les couleurs les plus splendides;—les feuilles des chênes sont d’un jaune orangé,—celles des châtaigniers sont jaune clair;—les cornouillers sont rouges,—les ajoncs et les genêts sont restés d’un vert vif et vigoureux.

Mais bientôt nous voyons le chemin qu’a suivi le torrent:—c’est une de ces cavées normandes,—si charmantes d’ordinaire,—un chemin creusé entre des rangées d’arbres, de façon qu’on a la tête à peine au pied des arbres et que le regard est emprisonné sous un berceau de verdure;—mais le torrent a creusé le chemin en certaines places jusqu’à quinze pieds de profondeur;—des arbres sont arrachés et jetés çà et là;—quand on marche au fond des chemins,—on voit loin au-dessus de sa tête les racines nues et dépouillées des arbres qui restent.

Il y avait à Vaucotte une dizaine de personnes: il n’en reste plus que la moitié,—quatre ou cinq personnes ont été noyées.—Une femme emportait sur son dos sa fille malade, une fille de dix-neuf ans.—Elles sont renversées par la trombe,—entraînées, roulées avec les pierres, et noyées toutes les deux.

De l’autre côté de Vaucotte, nous étions à Étigues;—à Étigues, un chemin creusé dans le roc permet de descendre jusqu’à la mer;—la mer était basse:—nous ferons jusqu’à Étretat le chemin par les roches qu’elle laisse à découvert;—c’est un chemin un peu difficile,—mais magnifique. A gauche, la falaise, blanche et droite comme une muraille, s’élève à la hauteur de cinq maisons qui seraient placées les unes sur les autres. A droite, la mer, qui remonte en grondant.—Il y a une lieue et demie à faire,—il ne faut pas trop flâner;—il faut marcher sur des pointes de roches revêtues d’herbe verte et de mousses cramoisies, qui sont du plus bel effet,—mais aussi fort glissantes;—il faut franchir des flaques d’eau que la mer a laissées dans des trous de roc semblables à des bassins de marbre blanc. Puis, de temps en temps, le chemin est barré par de gros rochers dont il faut faire le tour.

Dans les flaques d’eau, transparentes comme l’air, des crabes, des loches, sont restés et se cachent à notre approche.—On s’arrête, on les regarde;—on les prend;—on ramasse des galets ronds et transparents comme des billes d’agate,—et des cailloux couverts de teintes rouges et vertes,—et les mousses cramoisies,—et de petits madrépores,—des coraux lie-de-vin,—serrés et rudes comme du velours d’Utrecht.

Bon! voici un cormoran—qui bat l’air de ses petites ailes noires,—et qui, sans se hâter, mais sans s’arrêter et surtout sans se détourner, suit son vol droit et paisible.—Gatayes prétend qu’il a l’air d’un employé qui va à son bureau.

De grandes mouettes plongent et remontent dans l’air avec un poisson qu’elles ont saisi dans l’eau.

Le temps se passe,—le jour baisse. Je me rappelle alors qu’il y a neuf ans,—précisément le même jour,—le 2 novembre, allant d’Étretat à Étigues,—je me suis fait surprendre par la nuit et par la marée.

La mer était houleuse ce jour-là—et montait avec grand bruit.—Il vint un moment où je fus obligé de m’arrêter. Devant moi la mer en colère se brisait contre la falaise;—je retournai sur mes pas.—A cent toises de là, elle battait également contre le rocher.—J’étais renfermé dans un cercle que la mer rétrécissait à chaque instant.—Il faisait nuit.—Je savais que dans une heure il y aurait quinze pieds d’eau là où j’étais encore à pied sec,—entre la mer écumante et une muraille droite de trois cents pieds,—soixante fois la hauteur d’un homme.—Je nage bien; mais de quel côté me diriger, c’était la première fois que je venais dans ce pays,—et d’ailleurs les lames m’auraient bientôt broyé contre le rocher.

Un douanier, qui m’observait depuis longtemps, m’appela du haut de la falaise quand il me perdit dans la nuit. Il descendit à moitié chemin par un sentier à peu près taillé dans le roc—et me jeta une corde au moyen de laquelle j’allai le rejoindre.

Il y avait précisément neuf ans;—je revoyais la falaise contre laquelle la mer, en se brisant, m’avait emprisonné;—mais maintenant—je sais des abris et des chemins que les oiseaux ont appris aux pêcheurs et que les pêcheurs m’ont montrés;—d’ailleurs la mer n’est encore remontée qu’à moitié, et elle n’est pas en colère.

Nous marchons,—nous rencontrons un vieux pêcheur d’Étretat.

—Peut-on encore passer sous la porte d’Aval?

—Non, il y a au moins huit pieds d’eau.

—Alors, nous monterons par la Valleuse.

La Valleuse est un de ces chemins serpentant dans le roc, dont je parlais tout à l’heure. Ils ont le défaut d’être un peu étroits.—En touchant le roc d’une épaule,—on a la moitié du corps en dehors du chemin—et deux ou trois cents pieds au-dessous;—il faut s’y accoutumer.

—Vous connaissez le pays,—dit le pêcheur,—vous n’avez pas l’air embarrassés.

—Est-ce que vous ne nous reconnaissez pas? père Aubry, demanda Gatayes.

—Tiens, c’est M. Léon—et M. Alphonche.—Ah bien! je ne m’attendais guère à vous voir aujourd’hui.

Nous faisons route avec le père Aubry, qui nous donne des nouvelles de tout le monde.

Ce n’est que le lendemain que nous avons pu visiter les désastres causés par la trombe.

A Yport et à Vaucotte l’eau a creusé le chemin et emporté les maisons;—à Étretat, elle a entraîné la terre et a englouti les habitations.—Notre ami Valin, le garde-pêche, nous mène voir un grand terrain où il y avait six maisons, dont deux à son frère Benoît;—l’eau y a apporté huit pieds de terre,—on ne voit plus que le toit de chaume,—c’est une inondation de terre qui est restée après l’inondation d’eau. On a percé les toits pour sauver les habitants;—il y a eu plusieurs noyés.—M. Fauvel,—maire d’Étretat,—qui a montré le plus grand zèle, est allé en bateau pour sauver une pauvre femme.—On a ouvert le toit de la maison;—la maison était pleine de vase—qui était montée à plus de dix pieds de haut.—On a vu une main qui sortait de la vase,—on a exhumé la malheureuse femme: elle était morte!—Plus de cinquante maisons sont restées entourées et pleines de limon jusqu’au toit; il en coûterait dix fois la valeur des maisons pour les dégager.

On nous disait encore avec un sentiment de terreur,—en nous montrant ce que la trombe avait enlevé de terre sur les côtés,—que, sans un pan de mur qui avait forcé l’eau à se diviser autour du cimetière, qui est à moitié de la colline,—le torrent aurait déterré tous les morts et les aurait roulés jusque dans la commune.

A Étretat, comme à Yport, comme à Vaucotte, l’autorité supérieure n’a fait commencer aucuns travaux. Il y a cinquante familles sans asile.

Les maires de ces trois malheureuses communes—ont reçu déjà des dons assez importants.—Le maire d’Elbeuf a envoyé une quantité considérable de vêtements de toutes sortes,—mais aucun des hommes qui, à Paris, sont les rois de l’argent—n’a jusqu’ici envoyé son offrande.

Je crois vous avoir déjà entretenu d’un philosophe—de ce temps-ci qui a mis au jour plusieurs ouvrages d’une réelle importance; je veux parler de M. Maldan, auteur de l’ART d’élever les lapins et de s’en faire trois mille francs de revenu.

M. Maldan est également auteur de: L’ART de se faire aimer des femmes.—Moyen certain de les rendre heureuses pour la vie.

Je ne vois point dans la littérature d’ouvrages plus sérieux et plus utile.—Que peut désirer un homme qui possède à la fois l’art d’élever les lapins et de s’en faire trois mille francs de rente,—et en même temps l’art de se faire aimer des femmes?

Une chose triste pour notre époque,—c’est que l’art d’élever les lapins a eu déjà huit éditions, et que l’art de se faire aimer des femmes et de les rendre heureuses pour la vie n’en a eu que deux.

Réparons cette injustice du public—en citant quelques fragments de ce dernier ouvrage.—Je me trompe fort, ou les lecteurs des Guêpes s’y intéresseront plus qu’à l’art d’élever des lapins, quelque perfectionné qu’il puisse être.

L’auteur de l’Art d’élever les lapins n’admet l’amour que dans le mariage;—il propose, en conséquence, un projet de loi dont voici les termes:

«Tout être qui se fréquenterait ne pourrait habiter ensemble qu’autant qu’ils auraient contracté leur union par-devant les lois.

»Aucun locataire, n’importe le sexe,—même dans ses propriétés, ne pourrait vivre deux comme mari et femme.»

L’auteur de l’Art d’élever les lapins—passe ensuite aux divisions qu’il a établies entre les femmes.

«La beauté étant le cadre qui nous flatte le plus, il attire à lui la société en général; le prince comme l’artisan espère l’obtenir; le prince a, pour arriver, ses titres et sa galanterie; le riche, sa fortune et les agréments qu’elle procure; l’artisan, pour qu’il réussisse auprès d’une belle, il lui faut de l’usage, de la douceur, de la prévenance, et surtout de la fidélité, car la beauté sait ce qu’elle vaut, et se voir préférer pour moins belle n’est pas pardonnable; et du plus bel ornement de la nature, par votre faute, vous en faites quelquefois un rebut.

»Vous voici, dit-il, au moment de votre choix.

»La haute société étant séparée des autres, j’ai peu d’observations à faire pour elle: l’éducation, la beauté, les grâces, la fortune, devant s’y trouver, le bonheur doit s’ensuivre; si cependant vous voulez le conserver, n’ayez jamais d’amis auprès de votre épouse, qui vous remplace; emmenez-la toujours avec vous partout où vous allez; elle voit vos actions, et la jalousie ne la dispose pas à vous manquer: les fêtes, plaisir et toilette variés; ajoutez à cela amitié, douceur et prévenance, vous y trouverez la félicité.

»Insouciante; cette classe de femmes est très-nombreuse, vous les trouvez partout, depuis le noble jusqu’au roturier; riche, pauvre, bonne ou méchante, elle est facile à séduire pour le bon motif, car ce n’est que l’occasion qui la fait accepter votre main; cependant, pour être heureux avec elle, voilà ce qu’il vous faut en partage; s’il est impossible, une qualité de plus ou de moins ne la fera pas décider plus tôt; pourvu que la douceur, le courage, la richesse, la beauté, l’esprit, les prévenances, la santé, et surtout ne pas lui promettre pour sa toilette, ses plaisirs ou son avenir que vous ne teniez parole; avec des chatteries et une bonne table, vous serez accepté pour époux et elle vous sera fidèle.

»Caractère difficile; ce genre de femmes est non-seulement rare, mais il se trouve dans toutes les classes de la société; celle protégée par la fortune et le rang, le personnel de sa maison souffre beaucoup, et il faut avoir faim pour y rester; l’homme assez hardi pour chercher à lui plaire doit être ferré à la glace. Celle douée de la beauté ne peut faire que des victimes; pour la séduire, il faut faire tout l’opposé de ce caractère; je vous dirai à tous: «Sauve qui peut, malheureux qui est pris.»

»Malingre; mon opinion est que c’est plutôt manie que maladie; la femme a pour prétexte les nerfs, la migraine, la poitrine, les coliques. L’agrément qu’il y a dans cette classe est qu’elle reste presque toujours chez elle ou sort fort peu, cela garantit de leur conduite; l’homme dont le choix tombe sur elle doit apporter, de rigueur, fortune ou courage, douceur et patience, esprit et fidélité; en dire davantage serait vous ennuyer; j’ai vu par moi-même que la femme peut faire et défaire le sort d’une maison; vous qui voulez vous établir, avant de vous présenter, faites votre entrée dans le monde, fréquentez toutes les classes de la société si votre fortune le permet; nous savons que le hasard fait beaucoup, ne comptons pas sur lui; la fidélité n’a qu’un habit, celui qui le met s’en sert jusqu’au tombeau: après lui le souvenir.»

Imprimerie de A. Saintain, rue Saint-Jacques, 38.

Il faut croire que j’ai des ennemis bien acharnés dans l’imprimerie de M. Lange Lévy.

Je ne puis obtenir qu’on imprime dans mes petits livres ce que je mets sur mon manuscrit.

Le dernier volume de la troisième année est rempli de fautes;—on écrit société pour facétie,—dix mille deux cents—pour douze cents. On mêle ensemble des choses qui n’ont aucun rapport entre elles;—on en sépare d’autres qui devraient être réunies, etc., etc.

UNE MESURE INQUALIFIABLE.—M. Lestiboudois est à la fois député du Nord—et médecin de l’hospice des aliénées à Lille.

Un arrêté ministériel, provoqué par M. de Saint-Aignan, préfet du Nord, vient de destituer ce fonctionnaire.

Quelques journaux s’élèvent contre «cette inqualifiable mesure,—contre cette destitution faite, disent-ils, sous prétexte—que l’ordonnance du 18 décembre 1839—exige que les médecins restent dans l’asile des aliénées,—tandis que les fonctions législatives de M. Lestiboudois le retiennent à Paris pendant la plus grande partie de l’année.»

Ils ajoutent—«que l’ordonnance du 18 décembre,—bien interprétée,—ne fait pas une obligation impérieuse de la résidence.»

Il est incroyable que l’on ose ainsi chaque jour attaquer de front le plus simple bon sens. L’ordonnance du 18 décembre 1839 n’a qu’un tort à nos yeux,—c’est de ne pas avoir été rendue dès le jour où on a nommé un médecin pour l’hospice des aliénées.

Elle a un second tort si elle «ne fait pas une obligation impérieuse de la résidence.»

Il n’y a en effet là ni besoin d’ordonnance, ni d’arrêté, ni d’interprétation,—il n’y a besoin que de bonne foi et de bon sens.

Pourquoi donne-t-on un médecin aux aliénées? pour qu’il les soigne, probablement.

M. Lestiboudois soigne-t-il les aliénées de Lille—pendant les cinq ou six mois qu’il passe chaque année au Palais-Bourbon, à Paris?

Ceci est une question facile à résoudre.

On a assez ri du séjour habituel en Égypte et en Espagne de M. Taylor,—commissaire royal PRÈS le Théâtre-Français.

Une aliénée est malade.

«Où est le médecin?—A Paris.—Diable, c’est qu’elle a un coup de sang.—La session n’est plus bien longue; M. Lestiboudois sera de retour avant quatre mois d’ici.—En voici une qui est à la diète et qui demande à manger.—Le docteur n’y est pas.—Où est-il?—A Paris; qu’elle attende; il ne peut maintenant rester plus de deux mois ou deux mois et demi.»

On dit, il est vrai, que M. Lestiboudois a un suppléant pendant ses absences,—mais le suppléant vaut comme médecin M. Lestiboudois ou ne le vaut pas.

S’il le vaut, il a sur lui l’avantage de la résidence,—et alors il faut lui donner la place.

S’il ne le vaut pas,—il faut ou obliger M. Lestiboudois à remplir ses fonctions lui-même—ou donner la place à un homme qui inspire une confiance suffisante.

On a donc eu raison de destituer M. Lestiboudois.

Malheureusement,—les journaux qui disent une sottise en blâmant cette destitution—ont raison sur un autre point, ou du moins—je suis parfaitement de leur avis sur ledit point (c’est ce qu’on entend toujours quand on dit que quelqu’un a raison).

Ils disent que M. Lestiboudois est député de l’opposition, et que, s’il appartenait au ministère, on aurait fermé les yeux sur l’incompatibilité de ses fonctions.

Je le crois comme eux,—et j’en donnerais pour exemple les nombreux procureurs généraux et procureurs du roi qui abandonnent leurs postes pour venir siéger et surtout voter à Paris.

On a eu raison de destituer M. Lestiboudois, et on a eu tort de ne pas destituer ceux qui sont dans le même cas.

Il y a un ouvrage qu’on devrait faire tous les quarts de siècle,—c’est un dictionnaire, non pas un dictionnaire contenant seulement les mots de la langue,—mais un dictionnaire servant à traduire les dictionnaires précédents.—Les mots restent les mêmes, mais ils changent de sens.—Chaque génération les prend dans une acception:—il n’y a plus moyen de s’entendre.

Prenez le mot indépendance:

Un homme indépendant était autrefois celui qui, ne demandant rien,—n’acceptant rien,—n’espérant rien,—n’avait rien à craindre ni à rendre.

Si vous attachez le même sens au mot indépendant appliqué à nos hommes d’aujourd’hui,—vous ferez de lourds contre-sens.—En effet, l’indépendance n’est qu’un moyen de surfaire sa marchandise; c’est un bouchon de paille un peu plus gros que celui des autres.

Demandez dans les bureaux du ministère,—vous saurez que les députés indépendants sont ceux qui font le plus de demandes—et montrent le plus d’exigence.

Les électeurs envoient à la Chambre une foule de députés sous condition d’obtenir publiquement pour la ville un pont et un embranchement de chemin de fer, et tout bas pour tel et tel électeur un bureau de tabac, une bourse dans un collége, une croix, etc.

En ajoutant la recommandation d’être indépendant.

Il est évident que dans ce sens l’indépendance recommandée est destinée à être le prix des choses à obtenir.

Pour le mot liberté:

Si vous vous attachez au sens qu’il avait autrefois,—vous commettez les plus graves erreurs.

Il est bon d’être averti que la liberté est un mot au moyen duquel—les amis du peuple (autre mot à traduire) font faire au peuple des choses qui n’ont pour résultat possible que de le conduire en prison.

Le dictionnaire dont le besoin se fait sentir, comme disent les annonces, est un dictionnaire sur le modèle des dictionnaires français-latin, c’est-à-dire traduisant les mots d’une langue dans une autre langue,—du français d’autrefois au français d’aujourd’hui. C’est un dictionnaire—français-français.

Nous ferons donc un essai du dictionnaire—français-français, dont nous donnerons de temps en temps des fragments.

DICTIONNAIRE FRANÇAIS-FRANÇAIS.—A—Troisième personne du verbe avoir;—a aujourd’hui le même sens que le verbe être,—quand on dit: «Qu’est-ce que cet homme? on répond le plus souvent: «Il a cinquante mille livres de rente.»—C’est donc comme si on demandait: «Qu’est-ce que a cet homme? «—C’est l’application d’un vieux proverbe italien: «Chi non ha non è,—qui n’a pas n’est pas.»

ABUS.—Les abus sont le patrimoine des deux tiers de la nation;—ceux qui crient contre les abus ne veulent pas les détruire, mais les confisquer à leur profit.—Il en est de même d’un homme qui, couché avec un autre, se plaint qu’il tire à lui toute la couverture, et, en même temps, la tirant de son côté, tâche d’en avoir à son tour un peu plus que sa part.

ADMIRATION.—Vieux mot.—On n’admire plus;—il n’y a pas d’homme, quels que soient son talent, son désintéressement, sa noblesse,—qui ne soit de temps en temps fort maltraité dans quelque carré de papier.—Quelques personnes affectent encore d’admirer les morts, mais c’est pour déprécier les vivants plus à leur aise.

AMYGDALES.—Ne servaient autrefois qu’à sécréter la salive;—aujourd’hui elles sécrètent force pièces d’or et d’argent pour certains individus:—il y a tel chanteur auquel chaque son échappé de son gosier rapporte une pièce de cinq francs,—c’est-à-dire la journée de deux ouvriers.

ARBRE.—On peut lire dans les poëtes ce qu’étaient autrefois les arbres avec leurs panaches verts pleins d’oiseaux et d’amours;—aujourd’hui, depuis le gaz et l’asphalte, les arbres sont à Paris de grands poteaux noirs,—sur lesquels on colle des affiches.

ARSENIC.—On a de tout temps un peu empoisonné ses parents, amis et connaissances;—mais il est singulier que cette industrie, loin d’avoir fait des progrès, soit au contraire retombée dans la grossièreté.—Autrefois, on empoisonnait en faisant respirer une fleur, en offrant des gants.—Aujourd’hui, vous voyez à chaque instant une femme se défaire d’un mari incommode—au moyen de ce poison rustique, appelé arsenic, dont les symptômes sont connus,—et que l’on retrouve à l’instant même dans l’estomac;—quelqu’un, auquel j’ai soumis cette observation, m’a répondu d’une manière peu consolante—qu’il semblait qu’on empoisonne maladroitement, parce que les empoisonnements maladroits sont les seuls découverts et punis.

ANNIVERSAIRE.—Vieux mot représentant un vieil usage dont la suppression est inévitablement prochaine.—En effet, en ces temps de revirement politique, les anniversaires présentent perpétuellement des circonstances odieuses et ridicules à la fois.

Comment célébrer l’anniversaire des journées de Juillet quand un grand nombre des héros de Juillet sont en prison?

Comment célébrer l’anniversaire de la démolition de la Bastille quand on en bâtit quatorze?

C’est un des inconvénients d’un gouvernement fondé sur la révolte qu’il lui faut combattre ses propres éléments.

AFFAIRES.—Un homme d’affaires est un monsieur qui a pour état de faire ses affaires dans les vôtres.

ABAISSEMENT DU PAYS.—Quand un journal, un député, un homme politique, gémit sur l’abaissement du pays,—cela ne veut rien dire, sinon—qu’il voudrait partager avec ses amis les places, les dignités et l’argent.—En effet, si ledit homme politique renverse ses adversaires, vous les entendez à leur tour pousser de semblables gémissements sur l’abaissement du pays.—Abaissement du pays veut dire: déception de ceux qui s’en plaignent.

ACTEUR.—Métier bizarre, qui consiste à venir grimacer devant quinze cents personnes pour les faire rire ou pleurer par des lazzi appris par cœur. On payait fort cher ces gens-là quand leur métier était réputé infâme;—mais aujourd’hui qu’il est spécialement considéré,—aujourd’hui que le peuple traîne le fiacre des danseuses,—que la femme d’un ministre de l’intérieur reçoit une actrice comme son amie intime,—il n’y a peut-être plus les mêmes raisons de les payer aussi cher.

Il peut paraître singulier en effet de comparer la magistrature au théâtre,—ce que l’on peut oser aujourd’hui que les comédiens sont reçus dans la société et y sont recherchés et prisés au moins à l’égal de tout le monde.

Un juge d’instruction reçoit quinze cents francs par an.

Un conseiller de cour royale trois mille francs.

Un président trois mille huit cents.

Et ces pauvres magistrats, obligés à une représentation convenable,—ne pouvant se livrer à aucune industrie, à aucun trafic, à aucun commerce, vivent dans la gêne; disons le mot, dans la pauvreté.

Voici, de ce que nous avançons, un exemple d’hier:

Il y a des comédiens qui n’ont pour tout talent qu’une infirmité ou une défectuosité.

Ils me rappellent ce saltimbanque qui, dans un tour d’équilibre, laisse tomber son enfant sur le pavé et lui casse une jambe: «Ah! maintenant, dit-il, tu as un bon état dans les mains,—tu te feras mendiant.»

Ainsi, Odry a l’air bête, Arnal a l’air sot, Alcide Tousez a l’air niais!—ôtez-leur cet air-là: ils sont ruinés.

M. Arnal plaidait l’autre jour pour faire rompre un engagement qui ne lui donnait que vingt-quatre mille francs par an, plus vingt francs par jour.

Eh bien! si, au lieu de paraître au tribunal de commerce, il se fût trouvé devant des juges ordinaires, on eût vu des magistrats, dont le plus cher payé ne reçoit pas quatre mille francs par an, invités à déclarer que trente et quelques mille francs ne payent pas suffisamment M. Arnal.

Joignez,—comme on veut absolument le faire de ce temps-ci,—de la considération à ces appointements exorbitants, les magistrats envieront les comédiens,—n’auront aucune raison, pour ne pas exploiter comme eux les négligences que la nature peut avoir commises en les créant, et voudront monter sur le théâtre.—Qui les remplacera?—Ce ne seront certes pas les acteurs,—ils ne le voudraient pas.

ADULTÈRE.—Les peines infligées à la femme adultère—ont singulièrement varié jusqu’à nos jours.

Les Locriens—lui arrachaient les yeux.—La loi de Moïse la condamnait à mort.—Chez les anciens Saxons, on la pendait et on la brûlait.—Le roi Canut, chez les Anglais,—ordonna que la femme adultère eût les oreilles coupées.—Chez les Égyptiens, on lui coupait le nez.—Par la loi Julia, chez les Romains, on lui coupait la tête.—En Crête, on l’obligeait à porter une couronne de laine et on la faisait esclave.

Aujourd’hui, en France, quand une femme est surprise en adultère, on se moque de son mari.

AUSTÈRE.—Austérité.—Quand un parti est obligé d’accepter, pour faire nombre,—quelque allié d’une stupidité proverbiale,—qui n’a ni talent, ni caractère,—on dit de lui qu’il est austère ou vertueux. (Voir BONNE, une bonne personne.)

Être austère n’engage absolument à rien;—j’en sais des plus austères dont un mineur n’avouerait pas les fredaines.—Je connais un vertueux personnage politique qui a pour spécialité—de boire douze verres de vin de Champagne pendant que minuit sonne à une horloge.

ADOLESCENCE.—Autrefois, printemps de la vie, plein de fleurs suaves et charmantes.—C’est aujourd’hui un mot qui ne peut manquer de tomber en désuétude, la chose qu’il exprimait n’existant plus.—La jeunesse a cru montrer de la maturité en n’étant plus jeune; elle s’est fort trompée; il n’y a point de fruits qui n’aient été précédés par les fleurs; secouez l’arbre pour en faire tomber les fleurs au printemps, il ne produira pas de fruits à l’automne.

AMADOU.—On ne trouve plus l’amadou que chez les pharmaciens, sous le nom d’agaric,—pour arrêter l’hémorragie que cause quelquefois la piqûre des sangsues. L’ancien briquet, si curieusement décrit par Boileau, n’existe plus,—il a été remplacé par des allumettes chimiques, des briquets phosphoriques, etc., etc., et toutes sortes d’autres inventions infectes et dangereuses. La pierre et l’amadou—ne donnaient du feu que quand on leur en demandait,—quelquefois même en se faisant un peu solliciter;—mais les nouveaux briquets s’allument d’eux-mêmes au moindre frottement dans une poche ou dans une malle;—une allumette ne prend pas, on la jette par terre,—sous une table,—sur de la paille, elle s’allume un quart d’heure après.—Un grand nombre des incendies dont on parle si fréquemment aujourd’hui doit être attribué à ce progrès de l’industrie.

AGRAIRE.—Loi agraire.—La première loi agraire parut en l’an de Rome 268;—elle avait pour but de partager entre les citoyens les terres conquises sur l’ennemi.—Les citoyens y prirent goût, et, une quinzaine de fois depuis, de nouveaux partages de terres furent proposés par quelques tribuns qui n’en avaient pas. Les terres à partager, cette fois, étaient celles des plus riches citoyens.

La loi agraire a été de tous temps le rêve de beaucoup d’amis du peuple, gênés dans leurs affaires particulières; on aime assez à partager les biens des autres.—Un des inconvénients d’une loi agraire,—et un des moindres,—serait de ne rien changer absolument. Faites aujourd’hui un partage égal entre tous—et, avant dix ans, le travail, l’astuce, l’avidité, l’industrie, l’avarice d’une part,—la paresse, l’insouciance, la droiture, la prodigalité d’autre part, le hasard des deux côtés,—auront rétabli les choses en l’état où elles sont aujourd’hui.

ARCHITECTE.—Un architecte apprend pendant dix ans à faire des temples grecs—pour finir par construire péniblement des appartements de cinq cents francs de loyer, sous la direction d’un maître maçon; je ne me rends pas bien compte de l’art des architectes:—leurs plus sublimes inventions sont renfermées dans les combinaisons peu variées que l’on peut faire avec cinq chapiteaux de colonnes qui, du reste, font un effet affreux quand ils sont mélangés,—comme on le fait assez volontiers aujourd’hui;—ce qui réduit l’art de l’architecte à décider quel ordre il adoptera entre cinq,—ou plutôt, si l’on regarde nos monuments modernes, quel monument ancien il copiera honteusement.

AIR.—L’air est au moins aussi indispensable à la vie que les aliments.—En conséquence, il a été longtemps considéré comme chose de première nécessité.

On serait fort étonné si l’on savait que des gens, pour un avantage quelconque, se résignent à ne manger habituellement que le tiers ou le quart de ce qui leur est nécessaire;—on ne s’étonne pas que des gens passent une partie de leur vie à s’efforcer d’arriver à avoir le droit de s’enfermer cinq heures par jour dans une grande chambre où ils sont quatre cent cinquante à se disputer l’air qui suffirait à peine à cent cinquante hommes.

Il est prouvé par la chimie que, pour qu’un homme respire librement et sans souffrance, il lui faut au moins six mètres cubes d’air par heure.

Dans les théâtres, on n’a pas le quart de cette quantité d’air, pas le cinquième à la Chambre des députés.

Ceci est le résultat d’analyses exactes faites par les chimistes les plus distingués.

APÔTRES.—Les apôtres deviennent fort rares,—tout le monde se déclarant dieu dans sa petite sphère—et personne n’admettant plus ni hiérarchie ni autorité.

ASSASSINS.—Jouissent d’une assez grande considération.—Beaucoup de femmes ont obtenu des autographes de Fieschi.—Nous parlions, le mois dernier, d’une femme célèbre, qui, dit-on, porte sur son cœur des cheveux d’un autre assassin.—On a imprimé de fort mauvais vers d’un nommé Lacenaire, et les éditeurs de ces vers ont raconté avec orgueil leurs conversations avec ce Mandrin prétentieux.

On a vu récemment de quels égards,—disons plus,—de quelle admiration était entourée une femme qui avait empoisonné son mari.

Nous avons signalé plusieurs fois deux classes de philanthropes, dont Dieu devrait bien délivrer la France,—si la protection qu’il lui accorde n’est pas simplement un faux bruit que font courir et M. Persil, en sa qualité de directeur de la Monnaie, et les pièces de cent sous.

L’une de ces deux classes de philanthropes fait des essais qui aggravent d’une façon horrible les peines infligées par la loi, essais qui condamnent au désespoir, à la folie, au suicide, des gens que la loi et la vengeance publique ne condamnent qu’à quelques années de prison.

La seconde classe des philanthropes, au contraire, est prise d’une tendre pitié pour les assassins; elle ne songe qu’à les entourer de toutes les douceurs de la vie, ce qui ne contribue pas peu à les maintenir dans leur voie.

Le jury, de son côté,—trouve presque toujours dans les crimes les plus horribles des circonstances dites atténuantes,—qui ne laissent pas de donner ainsi quelques encouragements.

ASSISES.—Cour d’assises.—Je ne sais pourquoi on ne donne pas un peu plus de majesté aux chambres de justice, invariablement ornées, pour le fond, d’une sorte de paravent en papier bleu de l’effet le plus déplorable.—C’est bien assez des avocats, et quelquefois du jury, pour y mêler du mesquin et du ridicule.

ALCHIMIE.—Cette science, qui consistait autrefois à chercher les moyens de faire de l’or,—par la transsubstantiation des métaux,—a fait aujourd’hui de notables progrès;—elle consiste encore aujourd’hui à faire de l’or,—mais on y arrive d’une manière certaine,—et ce ne sont plus des métaux que l’on met dans la cornue,—mais bien toutes sortes d’un rare usage,—telles que—la probité, la liberté, les douces affections, l’amour-propre, la dignité, la justice, etc., etc.

AMARYLLIS.—Voir AMBROISIE.

ANNONCES.—Procédé par lequel—les journaux—se font les paillasses chargés d’attirer la foule par leurs lazzis, autour de tous les charlatans de l’époque.

AUTEL.—Manière vicieuse dont M. de Rambuteau, préfet de la Seine, écrit le mot hôtel.

AMAZONES.—Les anciennes amazones se brûlaient, dit-on, le sein—pour tirer plus commodément de l’arc;—les amazones modernes, au contraire,—loin de diminuer aussi brutalement leurs attraits,—ont adopté un costume qui en montre—au moyen des jupes de crinoline ou de la ouate, un peu plus que la plupart n’en ont réellement.

AMBROISIE.—Liqueur dont parlaient beaucoup les poëtes—à l’époque où, mis en dehors des plaisirs de la vie,—ils étaient obligés de les suppléer par des fictions.—L’ambroisie est aujourd’hui remplacée par le vin de Champagne, qu’ils boivent réellement.—Ils ont également remplacé les Amaryllis, les Iris, Églé,—auxquelles ils adressaient autrefois leurs vers, par des comtesses de***, des marquises de*** et des duchesses également de trois étoiles; je désire pour eux que les unes soient plus réelles que n’étaient les autres.

AIGUILLE.—Les femmes s’en servaient à une époque où elles comprenaient qu’il était plus beau d’inspirer des vers que d’en faire soi-même.—Beaucoup ont remplacé l’aiguille par la plume,—quelques-unes par le cigare.

ALMANACH.—Un almanach a été longtemps—un petit livre ou un carré de carton—spécialement destiné à dire le jour du mois,—le quartier de la lune—et les éclipses de soleil.

Le double Liégeois—y ajoutait «l’art de savoir l’heure qu’il est à midi au moyen d’une paille» et un certain nombre de bons mots attribués à des Gascons—et commençant toujours par cadédis!

On fait aujourd’hui pour le peuple des almanachs politiques assez curieux.

En voici un dans lequel on trouve les phrases que voici;—quoiqu’elles soient de M. le vicomte de Cormenin,—elles font regretter les cadédis du double Liégeois:

«De tous les gouvernocrates sous lesquels nous avons eu depuis cinquante ans le bonheur de vivre, il n’y en a pas de plus inconséquents que ceux de ce quart d’heure-ci.»

Que veut dire gouvernocratie?

Nous avons démocratie, qui veut dire gouvernement du peuple;—aristocratie, qui veut dire gouvernement des meilleurs ou de la noblesse.

Ces deux mots sont formés de deux mots grecs.

Gouvernocratie—est formé d’un mot grec et d’un mot de l’invention de M. de Cormenin:—la gouvernocratie est le gouvernement des gouvernements.

«Si la loi se tait, ils la font parler:—si elle ne dit pas un mot de ce qu’ils veulent qu’elle dise, ils la tordent, ils la tirent dans tous les carrefours pour en frapper au visage tous les citoyens, ils montent à l’échelle—et ils placardent leur loi.»

Quel langage! bon Dieu!

AVOCAT.—Lire les Guêpes depuis trois ans.

APPRENTISSAGE.—Mot qui n’a plus aucun sens dans la langue:—on n’apprend plus, on sait.

Qu’un adolescent,—ayant l’intention d’écrire, se présente dans un journal;—la première chose qu’on lui confiera, c’est la critique littéraire;—il fera paraître à sa barre tous les plus grands talents et il les traitera dédaigneusement,—leur reprochant leurs fautes et leur enseignant comment il faut faire.

On prend les législateurs et les ministres dans la classe des fabricants de drap, des épiciers, des raffineurs de sucre.

ASSURANCES CONTRE L’INCENDIE.—L’agent d’une société d’assurances contre l’incendie vous persécute pendant trois mois, s’introduit chez vous sous cent prétextes, vous envoie sous bande les récits des incendies que racontent les journaux;—enfin, vous cédez, vous vous faites assurer. L’agent vous aide dans l’estimation de votre mobilier.

—Pour combien faites-vous assurer vos tableaux?

—Mes tableaux?—je n’ai pas de tableaux.

—Eh bien! et ces cadres?

—De mauvaises croûtes.

—Mais non,—mais non, c’est meilleur que vous ne pensez;—faites-moi assurer ça pour dix mille francs.

—Mais ils ne valent pas cinq cents francs. Je ne veux pas voler votre Compagnie, qui aurait à me rembourser en cas d’incendie—une somme dix fois égale à la valeur de mes images.

—Vous ne la volez pas le moins du monde, la spéculation consiste à payer peut-être une forte somme—et à recevoir certainement un grand nombre de petites—proportionnées à la grosse somme qu’on espère bien ne pas payer;—les risques et les chances sont calculés.—L’assurance est un pari:—je parie dix mille francs une fois pour toutes que vos tableaux ne brûleront pas;—vous pariez tous les ans une certaine somme qu’ils brûleront. Ceci est comme l’ex-loterie:—on vous donnait soixante-quinze mille francs pour vingt sous,—mais il y avait tant de chances contre vous, que vous apportiez pendant toute votre vie vos vingt sous tous les deux jours—et qu’on ne vous donnait jamais les soixante-quinze mille francs.

Vous cédez,—votre conscience est calmée, vous n’avez plus peur de voler la Compagnie.

Au bout d’un an, de cinq ans, de dix ans, vos tableaux brûlent.

La Compagnie cherche d’abord si elle ne pourrait pas vous faire guillotiner,—ou au moins vous envoyer aux galères, en établissant que vous y avez mis le feu à dessein;—si elle ne réussit pas,—comme on a sauvé quelques morceaux de cadre, dans lesquels restent une jambe ou une tête, on vous explique que vous n’avez subi qu’un sinistre partiel, et qu’il est juste de procéder à une estimation.—On vous défend alors de rentrer chez vous; on met les scellés sur votre logis;—si vous dérangez une épingle, l’assurance ne répond plus de rien,—vous rendez son expertise impossible.

On traîne en longueur,—on élève des difficultés;—beaucoup de gens se découragent, s’impatientent,—ou sont obligés de se servir des choses qu’ils ont chez eux,—et renoncent à l’assurance.

Vous êtes plus persévérant, vous ne vous rebutez ni des retards ni des ambages.

La Compagnie fait évaluer par des experts la valeur réelle des tableaux qui sont brûlés;—on a recours aux marchands qui vous les ont vendus. Et on vous indemnise sur cette estimation,—après que vous avez payé pendant dix ans une somme proportionnée à la valeur fictive à laquelle on vous avait fait porter vos tableaux; et le tour est fait.

AVANT-SCÈNE.—L’avant-scène, dans certains théâtres,—remplace les bancs qu’on mettait autrefois sur le théâtre et sur lesquels les élégants d’alors venaient prendre place, se mêlant aux acteurs par leurs gestes et par leur voix, empêchant le public de voir et d’entendre.

Les spectateurs de l’avant-scène—paraissent décidés à faire partie du spectacle;—leur mise, leurs gestes affectés, leurs poses, leur ton de voix élevé, tout l’annonce d’une manière certaine.

ADMINISTRATION.—Aucun ministre ne se mêle d’administration,—tous sont absorbés par ce qu’on appelle les questions politiques,—c’est-à-dire par le soin de rester en place.

L’administration est faite au moyen de quelques vieilles routines et de quelques vieux chefs de bureau.

Il n’en peut, du reste, être autrement à une époque où un ferblantier ambitieux—ou un marchand de parapluies qui sent baisser son aptitude, peuvent devenir députés et ministres, pourvu qu’ils soient attachés à un parti qui arrive aux affaires.

AMOUR.—Il est bien rare qu’on n’éprouve pas un étonnement mêlé de désappointement en voyant pour la première fois l’objet d’une grande passion.—On cherche le plus souvent en vain dans les charmes de la personne aimée—l’explication de l’amour qu’elle a inspiré.

En effet, l’amour est tout dans celui qui aime;—l’aimé n’est qu’un prétexte.

Voici une statue,—le sculpteur a voulu en faire un dieu;—peu importe qu’il ait réussi à lui donner l’air de la majesté et de la puissance:—ce n’est pas le sculpteur qui fait le dieu,—c’est le premier manant qui se mettra à genoux devant la statue et qui la priera.—Faites un Jupiter plus beau que le Jupiter Olympien,—ce ne sera qu’une belle statue.—Allez voir dans l’église d’Étretat une bûche peinte en bleu et en rouge et appelée saint Sauveur,—vous verrez un dieu.

AMOUR DU PEUPLE.—C’est un rôle qu’on joue et pas autre chose;—c’est un emploi qu’on adopte en montant sur la scène politique; on joue les amis du peuple, comme sur d’autres théâtres on joue les Trial ou les Elleviou.

Les prétendus amis du peuple—l’ont de tout temps poussé à la paresse, à la pauvreté, à la révolte, à la prison et à la mort.

AMITIÉ.—Il n’est personne qui ne veuille avoir un ami;—mais où sont les gens qui s’occupent d’en être un!

On se construit un type de Pylade—devoué, humble, obéissant, prêt à toutes les corvées,—et on gémit de ne pas le trouver.—Demander un ami ainsi fait, sans avoir bien examiné si on est prêt à être ce qu’on veut qu’il soit,—ce n’est pas montrer une âme tendre, comme le croient ceux qui remplissent l’air de leurs plaintes à ce sujet,—c’est faire un vœu d’avare pareil à celui de désirer cent mille livres de rente.

AMITIÉ DES FEMMES.—A la rigueur, il pourrait y avoir de l’amitié entre deux hommes qui n’auraient ni le même état ni les mêmes prétentions,—et dont aucun n’aurait rendu de services importants à l’autre.

Mais, les femmes ayant toutes le même état, qui est celui d’être jolies et de plaire,—il ne peut y avoir d’amitié entre deux femmes, à moins qu’une des deux ne soit laide et vieille, le sache, le croie,—ne veuille le cacher à personne, et ait de bonne foi donné sa démission de femme.

B.—Lettre qui remplace momentanément la lettre M pour l’austère M. Passy, qui est depuis huit jours enrhumé du cerveau,—ce qui le condamnait, il y a deux ou trois jours, à dire: «Je ne peux pas banger de bouton.»

BALADIN.—BATELEUR.—(Voyez ACTEUR.)

BAÏONNETTES.—Un officier français assistant à l’exercice à feu d’un régiment prussien—ne put s’empêcher d’admirer la précision des tireurs.

—Eh bien! lui dit un général prussien,—que pensez-vous de cela?

—Je pense, reprit le Français, que je suis de l’avis de beaucoup de mes camarades;—nous voulons proposer au ministre de la guerre de supprimer la poudre dans l’armée française,—et de ne plus admettre que l’usage de la baïonnette.

Nous avons parlé déjà, à plusieurs reprises, de l’admirable invention des politiques de ce temps-ci,—qui ont imaginé les baïonnettes intelligentes,—c’est-à-dire une armée composée de quatre cent mille hommes,—chacun agissant à sa guise et d’après ses idées particulières.

Un digne pendant a été presque en même temps trouvé à cette remarquable découverte,—c’est-à-dire une administration dans laquelle personne n’obéit à personne.

On jouit en ce moment d’un spécimen agréable de fonctionnaires indépendants.—MM. Hourdequin, Morin et autres employés de la préfecture de la Seine sont occupés à répondre en cour d’assises au sujet d’actes d’INDÉPENDANCE poussée jusqu’à la prévarication et la concussion.

BADE.—Autrefois était une ville d’Allemagne. Aujourd’hui ce nom s’applique à deux ou trois villages des environs de Paris,—où certains élégants peu riches vont se cacher pendant trois mois,—pour dire à leur rentrée à Paris—qu’ils viennent de Baden-Baden—ou de quelque autre lieu de plaisir et de faste.

BAILLONNER.—Ce mot, autrefois, signifiait l’action de mettre à un homme un bâillon qui l’empêchait de parler.—Aujourd’hui un journal injurie le roi, les ministres, provoque un peu le peuple à la révolte et se plaint à sa troisième page de ce que l’on bâillonne la presse.—Un avocat ayant à défendre un voleur, défend en même temps le vol, et propose une loi agraire à main armée;—il termine en disant: «Je m’arrête, bâillonné que je suis par la partialité du ministère public.»

Bâillonné n’a donc plus le sens qu’il avait autrefois; un homme bâillonné est un homme qui n’a plus rien à dire et qui veut faire croire qu’il s’arrête volontairement.

BANLIEUE.—Campagne des Parisiens,—le Parisien, fatigué de l’air épais de la ville,—va respirer l’air pur des champs;—il va dans un village où les maisons sont entassées dans la boue,—il dîne dans un salon de cent cinquante couverts,—et revient enchanté de sa journée—et de ses plaisirs champêtres.

BÉNIR.—L’autorité, qui poursuit avec tant d’exactitude des publications politiques, ennuyeuses, que personne ne lirait sans cela, a laissé représenter des pièces d’une immoralité plus effrayante qu’on n’a voulu le voir.

La fameuse pièce de Robert-Macaire—a fourni des formules facétieuses pour une foule de choses, dont ceux mêmes qui les faisaient n’osaient pas parler;—la police correctionnelle présente chaque jour des épreuves nouvelles de ce modèle offert au peuple.

La bénédiction paternelle,—une des choses les plus touchantes et les plus respectables,—est tombée dans le domaine du ridicule;—il y a bien des jeunes gens braves et courageux, prêts à se faire tuer pour une bagatelle,—combien y en a-t-il qui oseraient dire tout haut, dans une société d’autres gens: «Mon père m’a donné hier soir sa bénédiction,» depuis qu’on nous a représenté le baron de Wormspire bénissant sa fille,—et Robert-Macaire disant: «Voilà un gaillard qui bénit bien.»

BÉSICLES.—Les bésicles ou les lunettes—sont la marque d’une infirmité fâcheuse.—D’où vient que ceux qui en portent en tirent à leurs propres yeux une grande importance, montrent par leur attitude, leur manière de porter la tête, de parler, et, en un mot, par un air capable et dédaigneux, qu’ils prennent cela pour une supériorité sur ceux qui ont de bons yeux?

C’est une chose réelle,—que j’ai remarquée cent fois, mais dont je n’ai pu jusqu’ici deviner la raison.

BAVARDER.—Le pays a été saisi depuis un certain nombre d’années d’une fièvre de bavardage inouïe dans les fastes de la sottise humaine.—Tout le monde veut parler,—on a recours pour cela à des subterfuges incroyables.—On veut être député,—ou membre du conseil municipal,—ou membre d’une société savante,—ou d’une société philanthropique,—ou littéraire, ou de sauvetage,—ou d’horticulture,—non pour sauver des naufragés, non pour faire des recherches, mais pour parler; on ne cause plus, on ne rit plus, on ne chante plus;—on parle,—tout le monde parle et tout le monde parle à la fois;—les gens de la tour de Babel,—gens peu avancés, se séparèrent quand ils virent qu’ils ne s’entendaient plus,—aujourd’hui, grâce aux progrès, on ne s’arrête pas pour si peu.—Qu’est-ce que fait de ne pas comprendre à des gens qui n’écoutent pas, et qui ne veulent que parler? (Voir AVOCAT.)

BARON.—Tout le monde prenant à son gré aujourd’hui des titres de comte et de marquis,—celui de baron ne vaut pas la peine d’être usurpé,—et c’est le seul qui m’inspire quelque confiance; il n’y a que ceux qui l’ont réellement qui s’avisent de le porter:—les autres ont aussitôt fait de prendre un titre plus élevé.

BALAYER.—Les portiers de Paris ont l’ordre de balayer le devant de leur porte.

En conséquence, tout portier du côté des numéros pairs—pousse ses ordures de l’autre côté du ruisseau contre les numéros impairs;—les portiers des numéros impairs poussent leurs ordures contre les bornes des numéros pairs.

BANAL.—Banalités.—On n’applaudit pas la plus belle chose du monde la première fois qu’elle est dite;—pour cela il faut juger soi-même et risquer d’applaudir seul:—c’est un courage qui est peut-être le moins vulgaire de tous les courages.

Il y a des sottises banales,—que les gens d’esprit ne veulent pas dire et qui rapportent gros aux imbéciles.

BABEL.—(Voir BAVARDER.)

BAPTÊME.—Quelqu’un, je ne sais qui,—a imaginé une assez belle expression—pour les soldats qui pour la première fois assistent à une bataille:—ce quelqu’un a dit qu’ils recevaient le baptême du feu.

On a abusé de ce mot,—ou plutôt on l’a parodié sérieusement;—il y a un parti en France,—qui dans son opposition au gouvernement a accepté une position si dangereuse et si radicale à la fois, qu’il lui faut prendre la défense de tout ce que le gouvernement attaque,—à tort ou à raison.—Quelques voleurs ont dû à ce système un grand appui—et une importance politique assez curieuse;—on en est venu à faire à un homme un mérite de tout démêlé avec la justice,—et l’on a créé cette expression, qui a été à plusieurs reprises employée sérieusement par des gens qui affichent des prétentions à la gravité: «—Il a reçu le baptême de la police correctionnelle.»—Ce qui a fait un peu de tort à cette phrase, c’est que plusieurs des héros auxquels on l’avait attribuée—ont reçu ultérieurement la confirmation des travaux forcés.

BANQUET.—Il y a une dizaine d’années—que j’ai dit pour la première fois ce que je pensais des banquets politiques, alors fort en honneur;—j’ai dit la vérité sur ces ripailles où les chansons à boire étaient remplacées par des discours mêlés de hoquets;—je peignis nos représentants se disant entre eux: «La patrie est en danger, mangeons du veau.» Je fis une image fidèle de ces gueuletons où tout le monde parle, où personne n’écoute, et où on commence à régler les plus graves intérêts du pays à un moment où il serait fort difficile aux convives de regagner leur demeure sans le secours d’un fiacre, et de gagner le fiacre sans le secours d’un garçon.

Je n’ai atteint qu’un but:—chaque parti a adopté mon appréciation pour les banquets de ses adversaires,—mais non pour les siens.

BOURGEOIS.—Dans les procès de la presse, le jury qui prononce a aussi un jugement à entendre à son tour. Si le journal incriminé gagne son procès, il appelle les jurés sauvegardes des libertés de la France—et raconte comme quoi il a été acquitté par l’élite du pays.—S’il est au contraire condamné,—le jury est une institution usée, et le journal a succombé devant de stupides bourgeois.

BATIFOLER.—On connaît la façon dont les paysans entendent l’amour:—des coups de coude, des tapes bien appliquées,—toutes sortes de niches brutales,—sont pour eux les premières expressions d’une véritable flamme; mais la plupart des filles des champs savent que ce n’est qu’un prélude.

Je rencontre l’autre jour une petite fille de douze ans,—à la mine éveillée;—elle avait le teint animé.—Je lui demande d’où elle vient!

—Eh! des bois donc.

—Et qu’allais-tu faire aux bois?

—J’étais avec mon amoureux donc.

—Et qu’est-ce que tu faisais au bois avec ton amoureux.

—Et vous l’savais ben.

Je me sentis un peu embarrassé,—effrayé même de la précocité de la bergère.

—Non, vraiment, je ne le sais pas.

—Vous riais,—je vous dis q’vous l’savais ben.

—Je t’assure que non.

—Vous voulais m’faire croire qu’vous n’savais point c’qu’une fille va fare au bois avec son amoureux?

—Peut-être les autres, mais toi.

—Moi, comme les aut’donc!

—Enfin que faisais-tu?

—Vous l’savais ben—que je vous dis.

—Eh! non.

—Eh ben,—j’nous j’tions d’la tarre—donc.

BONNE.—Une bonne personne, dans la bouche d’une femme qui parle d’une autre femme,—veut dire que la femme dont elle parle—est laide, mal faite et bête.

C’est dire qu’elle a la bonté de n’être pas une rivale possible.

Une femme bien faite—est une femme qui est maigre et qui a des marques de petite vérole. (Voir AUSTÈRE,—AUSTÉRITÉ.)