XV

MMM. à Vilhem.

«Je voudrais bien que vous n’eussiez pas reçu ma lettre, mon ami; elle n’a pas le sens commun, ou plutôt elle a un sens par trop commun et trop vulgaire. Quand je me la rappelle, je suis sûre que vous m’avez crue piquée de votre confidence; non, mon ami, non; j’en suis reconnaissante. Ne me privez jamais du droit de vous consoler; vos chagrins m’appartiennent, et c’est pour eux seulement que je ne veux pas de partage.

«Je vais donc vous rassurer, mon ami, à l’égard de votre femme. Vous m’en avez peu parlé, et peut-être eussiez-vous aussi bien fait de ne pas m’en parler du tout.

«Une femme sage reste sage, par cela seul qu’elle l’a été longtemps; je m’explique.

«Bien plus que la vôtre, notre vie est soumise à une foule de convenances et d’usages auxquels nous ne pouvons échapper. Nos habitudes sont tyranniques, et nous ne pouvons ni les changer ni les modifier sans qu’on s’en aperçoive, puisqu’elles sont liées à tous les détails de l’intérieur de la maison.

«Une femme ne peut se lever plus tôt ou plus tard que de coutume sans tout changer autour d’elle; elle ne peut tenir fermée une porte habituellement ouverte, ni sortir aux heures où elle ne sort pas d’ordinaire, sans qu’on le remarque et sans qu’on en tire des conséquences. Admettez qu’une femme ait triomphé de ses habitudes de vertu et de réserve, qu’elle ait oublié ses devoirs les plus sacrés, qu’elle ait passé par-dessus les craintes du danger et du mépris, elle sera arrêtée encore par une foule de petits inconvénients qui la gêneront à chaque instant. Une autre femme a sa vie toute disposée pour l’intrigue: on ne remarque ni une heure qu’elle passe renfermée, ni deux heures qu’elle passe dehors, parce qu’elle a toujours fait ainsi; mais celle qui a mené une vie calme et sédentaire, on lui demandera tout de suite la raison qui dérange ainsi ce qu’elle a accoutumé d’être et de faire.

«Le mal alors ne peut faire que des progrès extrêmement lents, et souvent le drame n’a pas de dénoûment; il y a aussi bien plus de femmes qu’on ne le suppose généralement, je ne dis pas qui soient vertueuses, parce que je mets un peu la vertu dans l’intention, mais qui ne soient pas infidèles. Adieu, mon ami, il est plus facile qu’on ne croit à un mari de conserver sa femme, et il n’y en a pas un qui ne soit complice, au moins pour la moitié, du mal qui peut arriver.»