XVI
MMM. à Vilhem.
«Vous n’avez pas répondu à ma lettre; peut-être la cause la plus simple et la plus naturelle vous en a empêché, et je ne puis faire autrement que d’attribuer cette inexactitude aux plus tristes événements; j’espère, mon ami, que vous n’êtes ni malade ni malheureux.
«Écoutez-moi: l’éloignement où nous sommes l’un de l’autre, les obstacles qui nous séparent à jamais, me donnent le courage de vous faire un aveu.
«Je vous aime. Je vous aime de tout l’amour que peut contenir une âme. Vous comprenez qu’après cet aveu je ne vous verrai jamais; mais j’ai pensé que je faisais un cruel et inutile sacrifice de vous cacher ainsi ce qui se passe dans mon cœur; j’ai pensé que, sûre comme je suis de ne jamais voir mon amour criminel, je pouvais sans terreur me laisser aller à la douceur de vous en parler; que je n’avais pas le droit de vous cacher, de mes pensées, celle qui exerce sur ma vie le plus d’influence et de pouvoir.
«Je vous aime de tout un trésor d’amour que j’ai, depuis que j’existe, amassé et enfermé dans mon cœur; je ne vis que par vous et pour vous.
«Maintenant, vous ne demanderez plus à me voir; je veux garder à mon amour toute sa pureté et toute son innocence, et, pour cela, il faut que je ne vous voie jamais.
«Au nom du ciel, Vilhem, ne me parlez plus de votre femme: c’est votre funeste confidence qui m’a ainsi éclairée sur moi-même, et qui me force à vous avouer aujourd’hui ce qu’à moi-même je ne m’étais pas encore avoué. Vous ne sauriez croire les pensées mauvaises qui ont traversé mon cœur depuis quelques jours; j’ai senti une joie cruelle des torts que votre femme avait peut-être envers vous; j’ai été heureuse de penser qu’elle ne vous aimait pas, que j’étais seule à vous aimer; et, en même temps, je la plaignais de méconnaître un bonheur qui aurait si bien rempli ma vie, à moi; mais aussi, quand je vous voyais la regretter, quand je voyais votre amour se trahir par la jalousie, comme je la haïssais!
«Savez-vous, Vilhem, pourquoi je vous dis tout cela? C’est parce que ces pensées ne se glissaient dans mon cœur qu’à la faveur des ténèbres dont elles s’enveloppaient; je penserai tout haut avec vous, et mes mauvaises pensées avorteront en naissant, comme certaines herbes de marais se dessèchent au soleil.»