XVIII
Roger n’exagérait pas l’émotion à laquelle il était en proie; il ne pensait qu’à son inconnue, il ne pouvait plus voir personne sans une visible mauvaise humeur; il restait chez lui moins que jamais et ne trouvait nulle part de grève assez sauvage, de plage assez solitaire pour y cacher son bonheur, ses désirs et les souffrances que lui causait par moments la résolution de celle dont dépendait désormais son existence.
Les quinze jours que devait durer l’absence des habitants de la maison d’Ingouville étaient écoulés; il alla au Havre, plein d’une émotion dont l’œil le moins clairvoyant se fût aperçu.
—Je la verrai, se disait-il, je l’entendrai; mais je commanderai à mes transports; elle ne me connaîtra pas.
Arrivé au Havre, il avait oublié la lettre de recommandation: il fut anéanti. Que faire de cette longue journée? On ne pouvait repartir que le soir. Léandre eût traversé à la nage.
Il y avait, du temps de Léandre, des amants plus entreprenants qu’aujourd’hui; peut-être aussi n’y avait-il pas, à l’endroit que traversait Léandre, de courants semblables à ceux que l’on rencontre du Havre à Honfleur, et qui entraîneraient invinciblement un bâtiment qui aurait la maladresse de s’y laisser prendre.
Il acheta des fleurs et les fit porter à la maison d’Ingouville; certes, il envoya avec ces fleurs la meilleure partie de son âme.
Le lendemain, il arriva avec sa lettre. Au moment de sonner, il lui semblait que le bruit de la sonnette allait être le signal de quelque grand bouleversement dans la nature; cependant ce bruit n’eut d’autre effet que d’attirer le même domestique qu’il avait déjà vu.
—M. Aimé Deslandes!
—Il est sorti.
Roger sentit un frisson mortel.
—Allons, pensa-t-il, ils ne sont pas revenus. Et madame?
—Madame est chez elle.
—Annoncez-moi.
—Donnez-vous la peine d’entrer.
Et l’on introduisit Roger dans la pièce dont il n’avait vu du dehors que les rideaux bleus. Il croyait entrer dans le ciel; un parfum était répandu dans la chambre, parfum vague que l’on ne pourrait désigner par aucun nom, parfum qui semble s’exhaler d’une belle bouche. C’était, comme il l’avait soupçonné, une chambre à coucher.
—Monsieur veut-il attendre un instant?
Et on le laissa seul.
Il s’approcha d’une glace et répara quelque désordre survenu à sa cravate et à ses cheveux. Puis il examina avec avidité tous les détails de cette chambre si sacrée pour lui. Les rideaux du lit étaient bleus comme ceux des fenêtres. Une écharpe avait été oubliée sur un meuble; il s’en saisit et la porta à ses lèvres. Mais on ne pourrait peindre avec quel ravissement il reconnut dans un vase du Japon le bouquet qu’il avait envoyé la veille. On l’avait parfaitement soigné; il baignait dans une eau pure et qui avait évidemment été renouvelée le matin. Il en prit une fleur et la cacha.
Tout était d’une grande élégance autour de lui, quoique beaucoup d’objets parussent d’une époque bien antérieure à l’âge que peut avouer une femme; il y avait auprès de la cheminée une causeuse sur laquelle on avait laissé une broderie commencée; il n’y avait que quelques instants qu’elle avait quitté cette place: il s’y assit. Il croyait rêver; il cherchait à se la représenter. Comment sera-t-elle vêtue? et son regard, et sa voix? Mais lui, Roger, comment cacher son émotion, comment ne pas lui dire: «C’est moi... c’est Vilhem?» Il lui semblait qu’elle devait le reconnaître, comme lui la reconnaîtrait dans une foule.
Une porte s’ouvrit, la portière en drap bleu qui la couvrait se dérangea, et une femme entra.
Sa robe était d’une de ces couleurs indéterminées que l’on a assez désignées en les appelant couleurs foncées; elle était longue et presque traînante.