XXVIII
Roger fut un peu honteux de son quiproquo; mais il fut bien heureux de ne pas avoir perdu, comme il se l’était figuré, cet amour sans lequel il ne savait plus que faire de chacun des jours qu’il avait à passer. MMM. lui demanda comment il avait pu suivre ainsi ses lettres jusque chez madame Deslandes; il prétexta un voyage d’affaires au Havre, et ajouta à ce mensonge le récit vrai de sa rencontre au bureau de poste avec la domestique qui avait porté sa lettre.
L’ami Moreau arriva à Honfleur au moment où on l’attendait le moins: il venait passer quelques jours avec Roger, et, pour se distraire, contempler la sauvage beauté des rives de l’Océan.
La nuit qui suivit son arrivée fut employée par Roger et Moreau en confidences réciproques.
Ainsi qu’il est d’usage entre deux amis qui ne se cachent rien, Roger ne dit pas un mot de sa correspondance avec sa belle inconnue, et Moreau raconta ses bonnes fortunes avec des femmes qu’il n’avait jamais vues. Moreau était un lovelace qui avait une liste de victimes d’autant plus longue qu’elle se composait de toutes les femmes qu’il n’avait pas eues; du reste, il ne tarissait pas sur son enthousiasme pour la nature: il venait respirer et oublier quelque temps Paris, cette ville de bruit, de boue et de fumée.
Le lendemain, il ne se réveilla qu’à onze heures; il déjeuna, puis il fit une partie de billard avec Roger.
—A propos, dit-il, voici le collier que tu m’as demandé.
Et il sortit de sa poche un petit écrin. Roger lui fit signe de se taire, prit l’écrin et dit:
—Surtout n’en parle pas devant ma femme!
—Comment! je croyais que c’était pour elle.
—N’importe; n’en parle pas.
—Ah! je comprends, c’est une surprise que tu veux lui faire.
—Le collier n’est pas pour elle.
—Ah! Roger, les perles lui iraient à ravir.
Le second jour, il plut depuis le matin. Moreau, qui avait apporté sa boîte de couleurs pour faire des études, comme il convient à un peintre qui voyage, dessina de face, de profil et de trois quarts la berline dans laquelle il était venu, et que l’on avait laissée dans la cour.
Le troisième jour, la pluie de la veille avait rendu les chemins impraticables; il joua au piquet avec Roger. Roger, qui ne jouait jamais aux cartes, s’endormit profondément.
Le quatrième jour, Marthe était indisposée; Moreau, qui n’avait pas voulu accompagner Roger à la chasse, dîna seul et passa la soirée à jouer aux cartes avec Bérénice.
Le cinquième jour, il se rappela qu’il avait des lettres à remettre au Havre; le sixième, Roger fit avec lui la traversée de Honfleur et revint seul chez lui.