XXX

MMM. à Vilhem.

«Je suis bien heureuse du beau collier que vous m’envoyez, mon ami; l’habitude où je suis de porter des robes montantes me permettra de le garder toujours sur moi sans qu’on s’en aperçoive. Maintenant que je vous ai remercié, il faut que je vous gronde.

»Le ciel m’avait donné une magnifique occasion de vous aimer à mon aise, sans dangers, sans scrupules; j’aurais dû profiter de cette occasion, me laisser passer pour vieille, vous appeler mon fils et ne vous montrer qu’une affection protectrice et maternelle. J’aurais évité le trouble étrange que m’a causé ce que vous avez la méchanceté de dire de ces baisers donnés, je ne sais pourquoi, à mes cheveux. Hélas! oui, je les ai sentis, et j’en suis encore toute triste et toute honteuse. Mon Dieu, pourquoi m’aimer de cette manière? Cela n’est bon qu’à oppresser le cœur et à m’agiter de mille soucis inquiétants. Voyez comme je suis folle et comme vous avez tort de me dire ces extravagances! Hier au soir, à minuit, je pensais à vous; eh bien, je suis sûre que vous avez baisé mes cheveux: j’en ai senti une impression ravissante et douloureuse à la fois, et tout cela a fini par des larmes; car je vois mon amour aujourd’hui moins innocent que je ne l’avais cru d’abord. Oh! mon ami, il ne faut jamais nous voir; il faut me laisser croire que mon amour est une vertu.

»Je ne vous l’ai jamais dit; mais vous le savez bien, vous avez bien deviné que je suis mariée. Vilhem! Vilhem! j’étais sans remords jusqu’au moment où vous avez reçu cette fatale boucle de cheveux. Je ne veux pas être coupable envers lui; il est bon, il veut que je sois heureuse.

«Vous êtes donc venu au Havre. Vous avez vu cette mer que je vais contempler presque tous les jours; vous avez dû éprouver les mêmes émotions que moi: ce jour-là, Vilhem, nous n’étions pas séparés. Hélas! vous n’êtes que trop près de moi, puisque vous me bouleversez ainsi. Ne m’écrivez pas de semblables choses, je vous en prie; ne dérangez pas un bonheur dont je jouis si complètement.

«Pourquoi donc suis-je si triste aujourd’hui en vous écrivant, et pourquoi cette tristesse a-t-elle tant de charmes pour moi? Souvent, quand je regarde la mer et le ciel, je suis des yeux et de l’âme un flocon de nuages qui va vers la Seine et Paris; je pense que ce nuage passera au-dessus de votre tête. Quand je suis bien seule, je confie des paroles au vent pour vous les porter quand il souffle vers vous; et, quand il vient de votre côté, il me semble qu’il y a dans son haleine quelque chose de votre voix.»