SIXIÈME ÉDITION.

Dans sa SIXIÈME édition, publiée en 1835, l’Académie, se déjugeant elle-même, ne sanctionna plus la suppression du t final au pluriel des mots dont le singulier se terminait en ant et en ent, et, après une discussion approfondie, elle crut devoir rétablir au pluriel le t à tous les mots d’où elle l’avait fait disparaître dans les deux précédentes éditions. En écrivant dès lors amants, éléments, parents, passants, et non amans, élémens, parens, passans, toute confusion avec l’écriture des mots dont le singulier est en an, comme artisans, charlatans, paysans, passans, etc., cessait, et l’orthographe des féminins pluriels paysannes et amantes ne pouvait offrir d’équivoque. Tronquer ainsi au pluriel la finale du singulier, c’était contrevenir à la règle grammaticale qui forme le pluriel par l’addition de l’s.

Malgré le besoin de simplifier l’écriture, ce retour à un ancien principe, qui nécessitait cependant une addition considérable de lettres, fut accepté, bien qu’il contrariât les habitudes déjà prises: il était logique. Toutefois je dois dire que quelques auteurs et imprimeurs maintiennent encore la suppression du t; tant on a de peine à ajouter des lettres, tant la tendance à les supprimer est caractéristique.

C’est dans cette sixième édition qu’une innovation importante fut enfin admise par l’Académie: la substitution de l’a à l’o dans tous les mots où l’o se prononçait a. L’Académie suivit en cela l’exemple donné par Voltaire[20]. Cette modification, qui s’étendit sur un grand nombre de mots, fut accueillie du public avec reconnaissance, malgré l’opposition opiniâtre de Chateaubriand, de Nodier et de quelques académiciens. Maintenant que cette orthographe a prévalu, oserait-on écrire ou même regretter j’aimois, il étoit, qu’il paroisse?

[20] Corneille faisait rimer cognoistre, connoître, reconnoistre, reconnoître, avec naître, renaître, traître, et paroistre avec estre. Vingt-six ans avant l’apparition du Dictionnaire de l’Académie, on lit dans la première édition de l’Andromaque de Racine, acte III, sc. I, ces vers:

M’en croirez-vous? lassé de ses trompeurs attraits,

Au lieu de l’enlever, Seigneur, ie la fuirais,

où l’o est remplacé par l’a dans fuirais, innovation à laquelle Racine crut devoir renoncer, puisque, sept ans plus tard (en 1675), il corrigeait ainsi ce vers, pour se conformer à l’usage:

Au lieu de l’enlever, fuyez-la pour jamais.

Les améliorations dans cette édition ne se bornèrent pas à ces deux grands changements dans l’orthographe; l’uniformité de la prononciation depuis un siècle permit de régulariser en grande partie l’emploi des accents et de supprimer beaucoup de lettres effacées dans la prononciation; l’écriture des dérivés devint plus conforme à celle de leurs simples[21]; enfin l’Académie, en réunissant, par l’introduction des tirets ou traits d’union, les mots ou locutions adverbiales, tenta de remédier à l’inconvénient de laisser séparés des mots qui, lorsqu’ils sont isolés, offrent un sens tout autre que celui qu’ils acquièrent par leur union.

[21] Psaume au lieu de pseaume, incongrûment au lieu d’incongruement, dégrafer au lieu de dégraffer, et souvent et par une fâcheuse rectification, charriage, charrier et charrette, qui, dans les précédentes éditions, s’écrivaient chariage et charier, comme chariot, etc.

Mais, durant les soixante-treize années d’intervalle entre la quatrième et la sixième édition, que de changements opérés en France! Un nouvel ordre de choses était né, et, pour refléter les passions de la tribune et de la presse, le langage avait vu son domaine s’accroître de locutions inconnues aux grands auteurs du XVIIe siècle, à Rousseau, à Voltaire lui-même. En législation, en économie sociale, en administration, tout était transformé, et, dans l’ordre matériel, de grands progrès s’étaient accomplis. Chaque mot concernant la jurisprudence, la politique, les sciences et les arts, exigeait une révision scrupuleuse ou un examen attentif. L’Académie ne devait donc admettre qu’avec prudence et après de longues discussions des néologismes qui pouvaient n’être qu’éphémères. Sous la direction successive des secrétaires perpétuels, MM. Raynouard, Auger, Andrieux, Arnault, Villemain, fut accompli ce grand travail, qui ne dura pas moins de quinze années.

On ne s’en étonnera pas, si l’on songe aux difficultés que présentait la définition de certains mots, tels que Liberté, Droit, Constitution, qui chacun ont occupé quelquefois toute une séance de l’Académie entière, devant laquelle chaque mot, rédigé d’abord par une commission nommée dans son sein, était discuté ensuite, entre MM. de Pastoret, Dupin, Royer-Collard, de Ségur, Daru, etc., pour tout ce qui concerne la jurisprudence ou la législation, l’administration ou la diplomatie;

Andrieux, Villemain, de Féletz, Campenon, Lacretelle, Étienne, Arnault, etc., pour tout ce qui tient à la grammaire et à la délicatesse de la langue;

Cuvier, Raynouard, de Tracy, Cousin, Droz, etc., pour toutes les matières de science, d’érudition et de philosophie.

Indépendamment des ressources que lui offrait la variété des connaissances de tant d’hommes supérieurs, l’Académie eut souvent recours aux membres les plus distingués des autres Académies, tels que Biot, Fourier, Thenard, Arago, pour la révision d’articles qui sortaient de ses attributions spéciales.

Mais ce mouvement général des esprits eut une influence très-marquée et, on peut le dire, regrettable sur l’orthographe et l’intégrité même du français. Dans les sciences d’observation, physique, chimie, botanique, zoologie, nosologie, tout était renouvelé; leur classification et leur nombreuse nomenclature exigeaient un accroissement et une création de termes nouveaux, pour lesquels la littérature grecque offrait, dans son vaste domaine scientifique, une mine inépuisable. Ce fut donc à la langue grecque, dont la flexibilité et la richesse se prêtaient si bien à la composition des mots destinés à exprimer ces nouveaux besoins, que l’on dut naturellement recourir pour forger et souder cette multitude de termes spéciaux. Par ce moyen, une définition qui eût exigé en français une longue périphrase trouvait concentrée en un seul mot; mais, comme ces composés n’étaient intelligibles qu’à ceux qui savaient le grec, ils défrancisaient notre langue.

Sous l’impression de cet envahissement archéologique, l’Académie, dans sa sixième édition, eut un moment d’hésitation, et tenta même, pour trois ou quatre mots d’origine grecque, déjà surchargé de consonnes, d’y ajouter encore une h: rythme devint rhythme, aphte devint aphthe, phtisie devint phthisie, et diphtongue (que Corneille et l’Académie elle-même écrivaient toujours ainsi) devint diphthongue; synecdoque, ainsi écrit dans la quatrième édition, devint synecdoche. Cet essai malheureux, qui partait d’un principe contraire au génie de notre langue, fut généralement réprouvé, et ne servit qu’à mieux démontrer la tendance de l’écriture française, du moins pour les mots usuels, à se rapprocher des formes de notre ancienne langue, antipathique à l’appareil scientifique des ph et des th.

Une distinction devrait donc s’établir entre les termes d’un ordre purement scientifique, qui, par leur nature même, conviennent à des ouvrages spéciaux[22], et les mots qui, quoique savants, sont indispensables à la langue usuelle dont ils font partie. Tout en éloignant l’idée de rien changer à la nomenclature purement scientifique (excepté le ph qui serait si bien remplacé par notre f), et en reconnaissant l’utilité des composés grecs où se complaisent les adeptes, on désirerait que, du moment où un mot a servi comme une monnaie nationale à la circulation journalière, il n’apparût au Dictionnaire de l’Académie que revêtu de notre costume: l’Usage, en lui donnant le droit de cité, l’a rendu français.

[22] Tel est le Dictionnaire de Nysten, continué par MM. Littré et Robin. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les mots qui le composent pour reconnaître qu’ils n’ont rien de français.

Après avoir successivement supprimé dans un si grand nombre de mots les lettres étymologiques et introduit d’importantes modifications dans les signes orthographiques, l’Académie jugera peut-être le moment venu d’imiter (et sa tâche serait bien moindre) l’exemple que ses prédécesseurs lui ont donné, surtout dans leur troisième édition. La liste des mots où pourraient s’opérer ces modifications n’est point aussi considérable qu’on serait tenté de le croire.

L’usage si fréquent que j’ai dû faire, et que j’ai vu faire sous mes yeux, dans ma longue carrière typographique, du Dictionnaire de l’Académie, m’a permis d’apprécier quels sont les points qui peuvent offrir le plus de difficultés. J’ai cru de mon devoir de les signaler.

L’Académie rendrait donc un grand service, aussi bien au public lettré qu’à la multitude et aux étrangers, en continuant en 1868 l’œuvre si hardiment commencée par elle en 1740 et qu’elle a poursuivie en 1762 et en 1835. Il suffirait, d’après le même système et dans les proportions que l’Académie jugera convenables:

Parmi ces principales modifications généralement réclamées, l’Académie adoptera celles qu’elle jugera le plus importantes et le plus opportunes. Quant à celles qu’elle croira devoir ajourner, il suffirait, ainsi qu’elle l’a fait quelquefois dans la sixième édition, et conformément à l’avis de ses Cahiers de 1694[23], d’ouvrir la voie à leur adoption future au moyen de la formule: Quelques-uns écrivent...; ou en se servant de cette autre locution: On pourrait écrire... Par cette simple indication, chacun ne se croirait pas irrévocablement enchaîné, et pourrait tenter quelques modifications dans l’écriture et dans l’impression des livres.

[23] Voyez l’[Appendice A].

Voici ce qui est dit en tête même des Cahiers de remarques sur l’orthographe françoise pour estre examinez par chacun de Messieurs de l’Académie:

«La premiere observation que la Compagnie a creu devoir faire, est que, dans la langue françoise, comme dans la pluspart des autres, l’orthographe n’est pas tellement fixe et determinée qu’il n’y ait plusieurs mots qui se peuvent escrire de deux differentes manieres, qui sont toutes deux esgalement bonnes, et quelquefois aussi il y en a une des deux qui n’est pas si usitée que l’autre, mais qui ne doit pas estre condamnée[24].»

[24] Soit donc que l’Académie écrive orthographe et même ortografie, ortographe ou ortografe, elle pourrait ajouter: [On a écrit aussi ortographie.] Dans le Dictionnaire de Nicod (Paris, 1614, in-4o), on ne trouve point orthographe, mais ortographie, conformément à Du Bellay, qu’il cite pour autorité.

Les changements, lorsqu’ils s’introduisent successivement dans l’orthographe, ne sauraient causer un grave préjudice aux éditions récentes. Ces modifications passent inaperçues d’une partie du public et se perdent dans la masse. On peut d’ailleurs en juger par la comparaison de l’orthographe des textes originaux de nos écrivains dits classiques avec celle de leurs éditions récentes: modifiée du vivant même de l’auteur et plus tard par les progrès successifs de l’écriture académique, elle diffère sensiblement de l’impression primitive. Aucun trouble cependant n’en est résulté dans les habitudes, et nous lisons sans difficulté nos grands écrivains du dix-septième siècle dans leurs éditions originales. Leur antiquité leur prête même un charme de plus.

Toute innovation, sans doute, surprend et paraît même chocante au premier abord; mais, une fois introduite, elle devient aussitôt familière. C’est une véritable conquête qui, dès lors et d’un consentement unanime, fait partie du domaine public.

Et, en effet, qui voudrait aujourd’hui écrire, conformément au Dictionnaire de 1694: adveu, advoué, abysmer, aisné, autheur, bienfacteur, connoistre[25], chresme, desgoustant, escrousté, feslé, horsmis, yvroye, phantosme, phlegme, etc.; ou bien encore: costeau, deschaisnement, déthroner, entesté, eschole, espy, gayeté, giste, mechanique, monachal, noircisseure, ostage, ptisanne, saoul, thresorier, stomachal[26], je sçay, vuide, vuider, etc.?

[25]

congnoistre,Manuscrits de l’Hospital et autres.
cognoistre,Dict. de Robert Estienne, 1540.
connoistre,1re édit. du Dict. 1694.
connoistre,2e édit. du Dict. 1718.
connoître,3e édit. du Dict. 1740.
connoître,4e édit. du Dict. 1762.
connaître,6e édit. du Dict. 1835.

On propose d’écrire, dans la nouvelle édition, conformément à la prononciation, conaître avec un seul n, et l’on devrait même écrire conètre, ce qui distinguerait, d’accord avec l’étymologie, naître, venant de nasci (nascerunt ou nascêre) de conètre qui vient de noscere. Ainsi, sur dix lettres, trois, auraient successivement disparu sans le moindre inconvénient. Dans un manuscrit inédit du chancelier Michel de l’Hospital, que je possède, je lis même ce mot, écrit partout avec un n de plus, congnoissance. C’est ainsi que d’eschole on a fait définitivement école, en supprimant deux lettres en ce mot seul qui en avait sept. Il en est de même de espy, desgoustant, estesté, qui sont devenus épi, dégoûtant, étêté, etc. On pourrait même quelquefois, en se rapprochant de l’origine latine, simplifier l’orthographe de certains mots. Ainsi, pourquoi écrire, vaincre, vainqueur, les mots vincere, victor, irrégulièrement transportés du latin? Puisque nous écrivons victorieux et invincible, écrivons vincre et vinqueur, ne fût-ce que pour conserver l’uniformité d’orthographe dans ce vers:

Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.

[26] L’Académie écrivait, dans sa première édition, stomachal; dans la seconde, stomacal; dans la troisième, stomachal; dans la quatrième et la sixième, stomacal, qui est sa forme définitive.

Avec la deuxième édition, celle de 1718: abbatre, abestir, adjouster, advis, advoué, asne, bestise, beveue, creu, dépost, desdain, estain, estincelle, espatule, estuy, inthroniser, leveure, obmettre, pluye, pourveu, quarrure, relieure, vraysemblance, etc.?

Avec la troisième édition, celle de 1740: chymie, alchymie, chymiste, etc., frére, mére, naviger, quanquam (pour cancan), patriarchal, paschal, pseaume, quadre, quadrer, des qualitez, des airs affectez, etc.?

Avec la quatrième édition: foible, foiblesse, enfans, parens, qu’il paroisse, écrit comme la paroisse, pseaume, reconnoissance, je voulois, ils étoient (écrit auparavant estoient, puis enfin étaient)?

Dès à présent on s’étonne d’écrire avec la sixième: cuiller, roideur, roide, aphthe, phthisie, rhythme, diphthongue. Quatre consonnes de suite! l’orthographe du quinzième siècle n’en admettait que deux et écrivait diptongue, spère (sphère ou plutôt sfère), σφαίρα.

Si l’orthographe étymologique a l’avantage, bien faible à mon avis, de mettre sur la trace des racines, et d’aider parfois à deviner la signification du mot quand on possède à fond les langues anciennes, ce système qui, pour être rationnel, ne saurait admettre ni transaction ni demi-parti, sans mettre souvent en échec le savoir philologique, n’est plus, depuis 1740, un système, c’est le désordre. D’ailleurs l’étymologie n’est souvent qu’un guide peu sûr pour découvrir le sens actuel des vocables dont la signification s’est modifiée dans le cours des âges, au point de devenir méconnaissable, ainsi que M. Villemain l’a si bien démontré dans la préface du Dictionnaire de 1835.

Il ajoute même, et avec plus de force encore, cette réflexion: «La science étymologique n’est pas nécessaire pour la parfaite intelligence d’une langue arrivée à son état de perfection. L’analogie et l’étymologie peuvent bien fournir matière à quelques observations curieuses et plus souvent encore à des disputes inutiles, mais elles ne déterminent pas toujours la véritable signification d’un mot, parce qu’il ne dépend que de l’usage. Rien, en effet, n’est plus commun que de voir des mots qui passent tout entiers d’une langue dans une autre, sans rien conserver de leur première signification.»

En effet, quel avantage peut offrir à l’esprit, même pour qui sait le grec, la présence du ph ou th dans les mots de la langue usuelle, surtout quand, effacés dans certains mots, on les voit reparaître dans d’autres dérivés également du grec? La mémoire, quelque présente qu’elle soit, vient-elle jamais assez tôt aider l’intelligence pour lui indiquer le sens en français du mot primitivement grec? Prenons pour exemples les mots strophe et apostrophe: l’un et l’autre viennent de τρέπω, στρέφω], qui signifie tourner; mais, pour trouver quel rapport relie ce mot avec strophe, il faut se représenter le mouvement demi-circulaire de choristes chantant ensemble des pièces lyriques, auxquels d’autres choristes exécutant un mouvement contraire répondent par un autre chant, ce que strofe représente aussi bien que strophe. Quant à apostropher, qui dérive aussi du verbe τρέπω ou στρέφω, il faut savoir que, par cette figure de rhétorique, on doit voir le geste et l’animation de l’orateur se tournant vers la partie adverse pour l’apostropher.

Et quant à la figure de grammaire, l’apostrophe, qui dérive aussi du même verbe, je suis assez embarrassé de l’expliquer. A en juger par l’aspect qu’offre la forme demi-circulaire de ce signe (’), dont l’emploi indique l’élision, j’aimerais à y voir l’influence du verbe τρέπω, tourner, mais les savants ne sont pas d’accord à ce sujet.

Obtient-on plus de lumières quand on sait que thèse (Voltaire écrivait tèse) vient de τίθημι, placer? Par quel effort de mémoire se rappeler les détours qui rattachent ce verbe avec la thèse que soutient un candidat!

Ces curiosités offrent quelque intérêt au très-petit nombre de ceux qui se livrent à ce genre d’études, mais ces mots, qu’ils soient écrits avec ou sans th et ph, seront tout aussi bien présents à leur esprit que l’est notre vieux mot frairie, quoique écrit avec notre f et qui rappelle tout aussi bien phratria des Latins, et φράτρια des Grecs, que si on l’écrivait phrairie. Que rhétorique vienne de ρέω, couler comme de l’eau, et flegme de φλέγμα, qui signifie inflammation et pituite, c’est par des déductions bien éloignées que l’on peut s’y reconnaître. Je ne vois point quel avantage il y aurait à écrire phrénésie au lieu de frénésie, puisque l’esprit n’est en rien soulagé lorsqu’en lisant ce mot il doit se rappeler que φρήν, d’où il dérive, signifie esprit, jugement, ce qui est précisément le contraire de frénésie, frénétique[27].

[27] Φρενιτιάω, qui dérive également de φρήν, a, il est vrai, le sens que nous donnons à frénésie; mais, pour recourir même à cette origine, il faudrait écrire ce mot frénisie ou frénite, frénitique, et non frénésie, frénétique; en grec Φρενῗτις, φρενιτικός.

Ces minutieuses distinctions, du domaine de la philologie, et sujettes à des discussions interminables, maintenant surtout que les origines sanscrites sont invoquées en étymologie, doivent-elles prendre place dans l’enseignement de l’orthographe? est-ce, d’ailleurs, dans un Dictionnaire de la langue usuelle qu’elles doivent s’offrir?

La conclusion logique de tout ceci, c’est qu’il n’y a pas lieu de tenir rigoureusement compte de ce genre d’étymologie dans l’écriture, et qu’on ne doit la conserver qu’aux mots spécialement consacrés à la science et de récente formation.

Un helléniste, d’ailleurs, reconnaîtra tout aussi bien dans une orthographe française simplifiée les vestiges grecs ou latins que le fait dans sa langue un Italien ou un Espagnol. Qu’on écrive phénomène ou fénomène, fantôme ou phantôme, orthographe ou ortographe ou plutôt ortografe (et mieux encore ortografie), diphthongue ou diftongue, métempsychose ou métempsycose, ce sont toujours des mots grecs pour celui qui sait le grec: mais il s’étonnera de voir certains mots ainsi accoutrés, tandis que d’autres de même provenance ne le sont pas. Cette manière d’écrire, agréable à certains humanistes, satisfait-elle toujours un goût délicat? Molière eût-il vu avec plaisir son Misantrope et sa Psiché écrits autrement qu’il ne l’a fait dans toutes ses éditions[28]? Quant aux personnes, en si grand nombre, qui ne savent pas le grec, l’orthographe étymologique ne peut leur être d’aucun secours. Doit-on faire apprendre le grec dans les écoles primaires? Il faudrait même alors que cette étude, aussi bien que celle du latin précédât l’enseignement du français. D’ailleurs, ces mots que nous écrivons tantôt par th et ph et tantôt par t ou f, bien que tous dérivés du grec, avaient primitivement un son dès longtemps perdu et que n’a jamais connu la basse latinité d’où procède notre langue. Ainsi fameux, dérivé de φήμη, en éolien φάμα, transformé par les Latins en fama, d’où famosus, n’a pas été écrit par eux avec ph, parce que, disent les grammairiens, les mots écrits par ph se prononçaient avec une différence marquée, pour distinguer le f et le ph. Quintilien nous apprend que les Latins, en prononçant fordeum (pour hordeum) et fœdus, faisaient entendre un son doucement aspiré, mais qu’au contraire les Grecs donnaient à leur Φ une aspiration très-forte, au point que Cicéron se moquait d’un témoin qui, ayant à prononcer le nom de Fundanius, ne pouvait en proférer la première lettre[29]. Puisque nous savons qu’il a plu aux Latins d’écrire certains mots dérivés du grec les uns par ph, les autres par f (bien qu’en grec la lettre φ soit toujours la seule et la même pour tous) afin de les prononcer à leur guise, prononçons alors différemment les mots où l’on voudrait encore conserver le ph. Distinguons donc la prononciation phénomène, φαινόμενον, traduit par les Latins phænomenon, de celle de frairie, φρατρία, revêtu d’un f par les Latins (fratria), et tâchons de retrouver ce je ne sais quel pulsus palati, linguæ et labrorum dont parle Quintilien. Mais déjà nous prononçons le son f de deux manières, faible avec l’f simple dans afin et facile, forte avec la double f dans affliger et affreux. Pour être conséquents, nous devrions prononcer philosophie avec un troisième son encore plus rude. L’Académie qui, dans le cours de ses éditions, a déjà remplacé par notre f français le ph des Latins dans un si grand nombre de mots, ne devrait plus tolérer de tels contrastes.

[28] La première édition du Misantrope est de 1667; celle de Psiché, de 1671. Dans les diverses éditions des œuvres jusqu’à celle de 1739, 8 vol. in-12, donnée soixante-six ans après la mort de l’auteur, je vois ces deux comédies exactement imprimées sous ce titre, et le Théâtre-Français avait si bien conservé l’ancienne tradition que l’un de nos plus célèbres académiciens se rappelle avoir vu dans sa jeunesse, sur les affiches du Théâtre-Français, le nom du Misantrope écrit sans h. On n’a plus, malheureusement, aucun manuscrit de la main de Molière, mais on peut être assuré qu’il écrivait selon l’orthographe française.

[29] «Quin fordeum fœdusque pro aspiratione vel simili littera utentes: nam contra Græci aspirare solent, ut pro Fundanio Cicero testem, qui primam ejus litteram dicere non posset, irridet.» Instit. orat., I, 4, 14. Terentianus Maurus dit que la lettre f en latin avait un son doux et faible: «Cujus (literæ f) a græca (litera φ) recedit lenis atque hebes sonus,» p. 2401, éd. Putsch.

Priscien, p. 542, dit que dans beaucoup de mots le φ a été remplacé par le f: fama, fuga, fur (φώρ), fero, etc., et que dans d’autres on garde ph: «Hoc tamen scire debemus quod non tam fixis labris pronuntianda f, quomodo ph, atque hoc solum interest inter f et ph.» Ailleurs, p. 548, il ajoute: «Est aliqua in pronuntiatione literæ f differentia (d’avec le φ), ut ostendit ipsius palati pulsus et linguæ et labrorum.»

Pourquoi les Grecs écrivaient-ils certains mots par θ et d’autres par τ? Parce que la prononciation du θ différait sensiblement de celle du τ, et cette prononciation du θ, th, qui se conserve encore chez les Grecs, se retrouve et avec le même son dans la langue anglaise. Un Anglais prononcera donc autrement que nous authentique, épithète, mythologie, théâtre. Mais puisqu’en français le th et le t n’ont qu’un seul et même son parfaitement identique, nous devons, ainsi qu’on l’a fait pour trésor, trône, etc., écrire par un seul et même signe tous les mots qui, par un long usage, sont devenus français. En suivant cette voie, on rendra notre orthographe logique et conséquente.

La bizarrerie de notre écriture est le premier objet qui frappe les yeux aussi bien des nationaux que des étrangers; elle contredit l’esprit net, clair et logique du français que l’Académie maintient dans sa pureté par l’exactitude de ses définitions et la précision de ses exemples. L’illustre compagnie doit donc apporter le même soin à l’orthographe, qui est l’empreinte visible de notre langue transmise par tant de chefs-d’œuvre jusque dans des contrées dont nous ignorons même le nom.

Puisque pour les mots que nous empruntons aux langues vivantes, nous cherchons à franciser leur orthographe plutôt que de conserver leur figure originaire, pourquoi ne pas agir de même à l’égard des langues mortes? On s’est accordé à écrire, à la satisfaction de tous, vagon et non waggon, valse et non walse, chèque et non check, cipaye et non cipahi, contredanse et non country dance, gigue et non gig, loustic et non lustig, arpége et non arpeggio, roupie et non rupee, stuc et non stucco. De riding coat on a fait redingote, de beefstake, bifteck, qu’il serait mieux d’écrire biftec, de roast beef, rosbif; de packet boat, paquebot; de toast, tost et toster; de sauer kraut, choucroute, etc. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour les mots où les th, les ph figurent aussi désagréablement dans notre système orthographique que les w et les k des Saxons et des Germains, tandis que nos mots dérivés du grec reprendraient si bien leur figure française avec des f et des t?

L’Académie, d’ailleurs, par un moyen simple et adopté aujourd’hui dans tous les dictionnaires, peut maintenir la tradition étymologique, bien plus efficacement que par la conservation accidentelle de quelques lettres qui troublent la simplicité de notre orthographe: il suffirait dans la prochaine édition de placer en regard du mot français le mot grec d’où il dérive immédiatement. Si, dans la première édition de son Dictionnaire et même dans les suivantes, l’Académie fit acte de haute sagesse en n’y faisant pas figurer les étymologies grecques et latines, attendu que la science, alors incertaine, faisait souvent fausse route, aujourd’hui les bases des étymologies sont trop assurées pour que l’addition des mots racines puisse être un sujet de controverse, étant surtout limitée aux seuls mots qui dans le Dictionnaire avaient des th et des ph.

Renchérir sur le premier Dictionnaire de l’Académie et réintégrer dans la langue française l’orthographe étymologique grecque et latine dans des milliers de mots d’où l’usage et l’Académie l’ont bannie est une impossibilité, tandis que la modification qui atteindrait les th et ph des mots de la langue usuelle qui les conservent encore ne porterait pas sur plus de deux cents mots[30].

[30] Les mots de la langue usuelle ayant un th sont au nombre d’environ soixante-dix: ceux, un peu plus nombreux, ayant un ph sont du nombre d’une centaine. Les autres, pour la plupart, sont des termes de médecine, de chirurgie ou des arts, qui s’écrivent rarement, et sont consacrés à des professions spéciales; les personnes qui les exercent en connaissent l’origine et la signification, ce qui pourrait exempter ces mots d’être revêtus d’une forme bizarre que les Grecs, amis du simple et du beau, ne reconnaîtraient pas. Les mots ichthyographie, triphthongue, apophthegme, contiennent chacun deux ou trois consonnes déplaisantes qu’ils n’ont pas en grec: ἰχθυογραφία, τρίφθογγος, ἀπόφθεγμα, etc. Toutefois, comme ces mots ne sont pas de la langue usuelle, on pourrait leur conserver leur appareil scientifique.

Je lis dans un des écrits les plus sages sur la réforme de l’orthographe le passage suivant[31]:

«Si l’on veut conserver l’étimologie, il faut remètre des consones sans valeur dans plus de dis mile mots d’où on les a banies depuis long-temps. Quelque sistême qu’on veuille adopter, il faut tâcher d’être conséquent. L’usage actuel et le sistême des étimologies sont trop souvent en contradiction pour qu’on puisse alier ensemble les principes de l’un et de l’autre. Ainsi, puisque la prononciation nous a fait abandonner l’étimologie dans une partie de nos mots, la même raison nous invite à l’abandonner dans les létres étimologiques ne se prononçant point.»

[31] De l’Orthographe, ou des moyens simples et raisonnés de diminuer les imperfections de notre orthographe, de la rendre beaucoup plus aisée, pour servir de supplément aux différentes éditions de la grammaire française de M. de Wailly (membre de l’Académie française). Paris, Barbou, 1771, in-8.

Parmi les notes que mon père avait écrites en 1820, lorsque, avec MM. Raynouard, Andrieux et quelque autres de ses amis, on discutait les principes que l’Académie croirait devoir adopter pour l’orthographe, je transcris celle-ci:

«Je crois qu’on doit chercher à mettre le plus de simplicité possible dans l’orthographe. Je sais qu’on a de la peine à abandonner la méthode qu’on a longtemps suivie et, comme le dit Horace:

....... quæ

Imberbi didicere, senes perdenda fateri;

mais l’expérience me démontre que la simplicité dans l’orthographe est nécessaire. Je suis déjà avancé en âge. Après avoir fait une étude constante de la langue française, au moment de quitter la carrière typographique, je suis las de feuilleter sans cesse des dictionnaires qui se contredisent entre eux et se contredisent eux-mêmes. J’oserai le dire, bien qu’en hésitant encore: je voudrais qu’on écrivît le mot philosophe non-seulement avec un f à la dernière syllabe, comme le proposait de Wailly, mais je mettrais ce f même à la première syllabe, comme font les Italiens et les Espagnols. Mais, dira-t-on, l’Académie française sera accusée d’ignorance. Ce ne sont point les érudits, au moins, qui l’en accuseront. Ils savent bien que ce f est le DIGAMMA ÉOLIQUE dont faisaient usage non-seulement les Éoliens et les anciens Grecs, mais les inscriptions latines et les bons écrivains latins comme Catulle, Térence, etc.[32]

«On a crié beaucoup la première fois qu’on a écrit le mot phantôme avec un digamma éolique ou f. Alors les dictionnaires modernes ont commencé à insérer ce mot fantôme à la lettre F, mais en renvoyant au mot phantôme par un ph pour la définition et les exemples; ensuite on a écrit le mot fantôme avec la définition et les exemples à la lettre F, et on a seulement inscrit le mot phantôme avec le ph en renvoyant au mot fantôme par un f; et maintenant on ne trouve plus le mot phantôme par ph dans le Dictionnaire de l’Académie.»

[32] Seulement cette lettre paraît avoir été chez les anciens le signe d’une aspiration, tandis que chez nous elle est douce et euphonique, et convient ainsi parfaitement à l’emploi qu’on lui destine.

Voltaire dans sa correspondance écrivait philosofe ou filosofe, philosofie ou filosophie, et dans son Dictionnaire philosophique faisait ranger à la lettre F l’article Philosophie; on lit en tête de cet article:

«Écrivez filosofie ou philosophie comme il vous plaira[33]

[33] C’est à la lettre F que Voltaire avait fait placer l’article Philosophe, sous ce titre: Filosofe ou PHILOSOPHE.

Les améliorations introduites dans la dernière édition du Dictionnaire de l’Académie n’eurent plus un seul contradicteur, du moment qu’elles y furent admises. Il en sera de même de toutes celles que l’Académie croira devoir approuver. Sans rien violenter, elles auront l’avantage d’épargner du temps et de la fatigue d’esprit, de rapprocher du beau et du simple les formes de notre langue, d’en rendre l’étude plus facile, enfin de se conformer aux tendances marquées par l’Académie elle-même dans les éditions successives de son Dictionnaire, tendances qui sont celles de l’esprit humain et qui datent de loin, puisque, nous dit M. Villemain, «Auguste, homme de goût, écrivain précis, et de plus empereur, ce qui donne toujours une certaine influence, jugeait que l’orthographe devait être l’image fidèle de la prononciation: Orthographiam, id est formulam rationemque scribendi, a grammaticis institutam, non adeo custodiit; ac videtur eorum potius sequi opinionem, qui perinde scribendum, ac loquamur, existiment[34]

[34] Suétone, Vie d’Auguste, LXXXVIII. Ce mot Augustus est un exemple frappant de la tendance irrésistible à l’abréviation des mots par la prononciation, puis par l’écriture: Auguste, aoust, août, est prononcé oût, et Baïf, dans son système phonétique, recourt à la ligature grecque ȣ[‡], pour figurer notre son ou.

[‡] Ligature d'un omicron ο et d'un upsilon υ. On la retrouve à la p. [200].


I
ORTHOGRAPHE ÉTYMOLOGIQUE