A M. Charles D***.

Je publie aujourd'hui, mon cher Charles, une Nouvelle ayant pour titre: le WHIP-POOR-WILL, ou les Pionniers de l'Oregon; tu le sais «je ne suis qu'un barbare qui veut s'essayer dans la langue des Romains,» et si les oiseaux de France viennent me reprendre leurs plumes, je crains que le pauvre geai, dépouillé de ses couleurs d'emprunt, ne fasse rire à ses dépens.—Quelle nécessité d'écrire, me diras-tu?… pourquoi tant citer?—Quelle nécessité! bon Dieu!… impitoyable censeur! j'ai entendu dire «qu'on ne pouvait décemment se présenter quelque part, sans avoir écrit, au moins un livre.» Quant aux citations, chacun, dans la machine ronde, tient à faire parade de sa science, afin que le Public, (il y a des gens qui ne croient pas au Public), afin, dis-je, que le Public sache qu'ils ont lu les livres de haute graisse comme les qualifie Rabelais… Ils sont à moi, ces vers divins, dont mon âme s'est pénétrée! s'écrie Corinne, après la lecture des grands poètes… Enfin, fais ton métier de critique, mais rappelle-toi, mon cher Charles, que l'académicien Carnéades, sur le point de combattre les écrits du stoïcien Zénon, se purgea… l'estomac… avec de l'ellébore blanc, de peur que les humeurs qui auraient pu y séjourner, ne renvoyassent leur superflu jusqu'au cerveau, et ne vinssent à affaiblir la vigueur de l'esprit: superiora corporis elleboro candido purgavit, ne quid ex corruptis in stomacho humoribus ad domicilia usque animi redundaret, et constantiam vigoremque mentis labefaceret… D'ailleurs je suis nouveau venu dans la République… des lettres, et, comme Ésope, je demande à être traité doucement… je me chargerais volontiers du panier aux provisions… Oui… mais Voltaire dit «que la condition de l'homme de lettres ressemble à celle de l'âne public; chacun le charge à sa volonté… et il faut que le pauvre animal porte tout

Adieu, ton ami,

Amédée BOUIS.

Paris, ce 4 juillet 1847.