IV
Nous étions cependant maintenus en première réserve, pour coopérer d'un moment à l'autre à l'attaque du centre ennemi. Sur l'ordre du général en chef, deux escadrons de grosse cavalerie de notre corps devaient se masser à l'abri des maisons de Cernay, et, avec un peloton d'éclaireurs algériens commandés par le capitaine Laroque, s'élancer de là sur les positions de Beaumont. Mais il fallait que la préparation de ce mouvement se fît avec prudence, sans attirer l'attention. Les cuirassiers, lourds, imposants, comme des statues de pierre, dans leurs blancs manteaux aux plis rares, défilèrent deux par deux, à la suite du goum tout fringant dans ses flottants burnous rouges, le long d'un sentier couvert par un repli de terrain. Les suivant curieusement des yeux pendant qu'ils s'engageaient dans le village, nous attendions qu'ils eussent fait leur oeuvre pour accomplir la nôtre.
Quiconque a veillé un mourant se souvient de l'émotion qui vous étreint, au cours de minutes longues comme des heures. On épie le souffle, tantôt violent, tantôt insensible, du moribond condamné, et chaque râle vous fait frémir parce qu'il vous semble être le gémissement d'une âme s'élançant vers l'inconnu, dans l'éternité. Au feu, dans la passivité de l'attente, cette même pensée—la pensée du passage possible, immédiat, pour soi-même, de l'état de santé à trépas—hante les plus braves. Il est bien de se dominer assez pour cacher le léger frémissement qui vous trouble; mais que dire de l'effort des officiers—hommes après tout, attachés à la vie comme les conscrits, et qui de plus ont souvent femme et enfants—pour se maîtriser d'abord et pour suivre en même temps avec netteté les phases de l'action, pour juger sûrement de l'opportunité de se porter de préférence sur tel ou tel point?
Pour nous distraire de notre préoccupation personnelle, nous avions ce spectacle. Un peu penché sur l'encolure, pour mieux voir sans doute et de plus loin, ou peut-être gêné par sa haute taille, le colonel Koch flattait de la main son cheval gris, à chaque nouvel éclat de tonnerre qui arrachait un hennissement à la pauvre bête et la faisait tressaillir sur ses quatre pieds. D'une bravoure encore plus crâne, le commandant Bourrel, naturellement froid et, au physique, court de buste, se dressait sur ses étriers comme s'il était honteux de n'offrir pas assez de prise aux coups: il semblait invinciblement attiré vers les endroits où venait d'éclater un obus.
Le capitaine David se reposait sur son sabre, immobile et muet comme un dieu Terme. Il n'en était pas de même du nôtre, qui frémissait d'impatience, et qui eût certainement voulu nous lancer en avant s'il avait commandé le bataillon. Chez les sous-officiers se manifestaient à peu de chose près les mêmes symptômes que le matin du 30 novembre, à la sortie d'Ouzouer-le-Marché, sauf, il faut l'avouer, un air plus sombre du côté de Nareval et quelques imperceptibles signes de couardise de la part de l'impertinent Laurier. La tenue des hommes était correcte, avec même une pointe d'humour.
Il me serait impossible de dire combien de temps dura notre attente. Mais voici les éclaireurs algériens, qu'une bordée de mitraille a ramenés. Trop longue est la distance à franchir dans la zone dangereuse du tir. Tous les chevaux auraient été fauchés en chemin, pas un homme ne serait arrivé sur les batteries de Beaumont. Les Africains s'éloignent d'ailleurs en caracolant, comme à la fantasia. Plus gravement s'écoule, au petit trot, la double file des Gros Frères, qui vont attendre une occasion meilleure dans la direction d'Ourcelles. Tous semblent un instant grandir en franchissant la crête d'un coteau au delà duquel ils disparaissent brusquement, comme s'ils s'étaient abîmés dans un ravin ou évanouis dans la brume.
Ce que la cavalerie n'avait pu faire, il nous appartenait de le tenter avec de l'artillerie. Ordre fut donné à toute la division de se porter en avant de Cernay et de Villechaumont, petit village qui se dressait à l'est, sur notre droite. Mais, avant que le commandement eût été transmis sur toute la ligne, un bataillon du 51e qui le premier avait occupé Cernay, et s'y maintenait âprement depuis le matin, est à la fin serré de trop près, culbuté, refoulé; son chef, le commandant Pondielli, notre capitaine de Perpignan, a la moitié de la main emportée,—la main qui avait signé la condamnation du soldat dont le corps était enfoui, tout près de là, sur la lisière de la forêt de Marche, noir: la plupart des officiers sont atteints: les soldats reculent et abandonnent le village. Le colonel Koch les arrête, les rallie et les range à notre gauche. Tout émus encore, ils saluent les obus d'un mouvement plongeant, à la grande joie de nos hommes qui, n'ayant pas été encore étrillés, les raillent sans pitié.
Enfin, tandis que le 10e bataillon de marche de chasseurs à pied se jette dans le village et empêche la tête de colonne bavaroise d'y pénétrer, notre compagnie est déployée en tirailleurs, en avant du bataillon qui se porte vers la gauche. Mais les mobiles de l'Orne et les mobilisés de la Sarthe sont là, massés par pelotons. De minute en minute brille un éclair suivi d'une détonation terrible: elle reçoit un court écho, le bruit des décharges ennemies. La riposte est meurtrière. S'ils en ont la force, les blessés se traînent en arrière; sinon, on les écarte avec les morts. Les survivants se resserrent, et le bruit sinistre retentit à intervalles réguliers. De vieilles troupes ne montreraient pas plus de sang-froid. Les mobiles sont en nombre et gagnent du terrain: ils n'ont pas besoin de nous. A droite, au contraire, le 10e de chasseurs entretient la fusillade avec un acharnement désespéré: il s'épuise. L'ardeur de ceux qui tirent toujours ne peut suppléer au nombre et il y a plus de chasseurs à terre que debout:
«A droite et en avant, pour les soutenir!»
Les maisons du village ne nous couvrent plus. Tout à coup un bruit sec, semblable à celui d'une baguette qui se casse, claque à côté de moi: un homme tombe la face contre terre, en poussant un cri, un seul: il a le crâne brisé. Un autre a la gorge traversée et il expire. D'autres roulent à terre pendant que les balles sifflent et bourdonnent à nos oreilles. Chacun de nous pense alors, sans rien dire, qu'il n'y a pas lieu de plaisanter: on éprouve un vif désir de se rapetisser, de s'amincir; on voudrait n'être pas plus haut qu'un caillou, pas plus large qu'un fil. Une heure durant, on nous maintient sur la route de Cernay à Origny, sans ordonner le feu. Rien n'est plus énervant.
Le jour baisse, et autour de nous l'approche de la nuit surexcite les volontés. Le bruit redouble. Les chasseurs reprennent coeur et semblent se multiplier. Leurs silhouettes se détachent dans les positions variées du combattant chargeant, tirant, rechargeant, sans répit, sans relâche. Des canons passent près de nous, au galop, la moitié des servants, couchés, livides, sur des affûts: plusieurs chevaux, sans cavalier, hennissent douloureusement. L'un a le naseau déchiré et sanglant; un autre suit de loin l'attelage dont on l'a détaché, et son jarret brisé s'embarrasse dans les liens rompus qui traînent autour de lui. La batterie s'éloigne, non parce qu'elle est aux trois quarts détruite, mais parce qu'elle a épuisé ses munitions. Une autre s'avance, bride abattue, pour la remplacer. Ce sont des mitrailleuses, dont le râle aigu fait tressaillir. Dans le concert infernal, elles mêlent leur musique, aigre comme un déchirement, à la basse profonde du canon et au pétillement inégal de la fusillade.
Au rebours du malchanceux 51e, qui avait été des premiers à toutes les fêtes, il semblait écrit que nous attendrions toujours. L'attente, telle qu'elle nous était imposée, était particulièrement cruelle. Le perpétuel sifflement des balles, dans l'obscurité naissante, avec la perspective d'une nuit de souffrance, sans secours et, qui plus est, sans vengeance, est intolérable. Nombre d'hommes qui, l'instant d'avant, riaient de leurs camarades du 51e, ne résistèrent pas longtemps à l'envie de se garer un peu. Les uns s'assirent; d'autres s'allongèrent même par terre.
S'il faut être sincère, je fus tenté de les imiter; mais le galon oblige; je me jurai de ne pas me baisser, tant qu'il y aurait un simple soldat debout. Je me tins parole et ne me courbai pas, bien qu'il tombât constamment de nouvelles victimes dans la masse du bataillon. De ce nombre fut Gouzy, atteint d'une balle au pied. Il se vit obligé de se laisser hisser sur l'un des cacolets qui, en louvoyant loin des endroits périlleux, faisaient la navette entre la ligne de bataille et les villages d'Ourcelles et de Josnes, où étaient établies des ambulances volantes.
Nareval, comme les autres, essuyait le feu dignement, quoique avec un visible effort de courage. Par petite malice je lui demandai s'il craignait toujours de se laisser emballer vers le danger. Il haussa légèrement les épaules. Non, l'épaulette ne fulgurait plus à ses yeux; le feu prochain des batteries en faisait pâlir l'éclat. Il regrettait le recoin modeste, paisible, qu'il avait abandonné sur le bateau où travaillait son père. Il ne s'en cacha pas; la réalité lui apparaissait plus terrible qu'il ne se l'était imaginée. Il était décidément vaincu par ses pressentiments, et, chose singulière, la préoccupation suprême de cet infortuné, à peu près oublié en ce monde de son vivant, fut qu'on se souvînt de lui après sa mort.
«Écoute, me dit-il, on ne sait ni qui vit ni qui meurt: donne-moi l'adresse de tes parents pour que je leur écrive en cas de malheur. Voici celle des parents de mon père, à moi; si je disparais, promets-moi de leur apprendre comment je suis mort.» Et, à la lueur pâlissante du crépuscule, pendant que les dernières déchargés s'échangeaient au hasard dans l'ombre de l'éloignement, nous inscrivîmes mutuellement sur nos calepins, en tâtonnant, ces renseignements funèbres.
Cependant, croyant que Cernay avait été perdu au moment du recul du 51e, le général en chef s'était borné à en ordonner la réoccupation à tout prix, tandis que les deux autres bataillons du 48e, sortant de leurs tranchées, déployaient en tirailleurs les compagnies du lieutenant Gélis et du capitaine Duhamel et s'avançaient eux-mêmes en bataille au nord de Villevert. Plus à droite, les mobiles de l'Yonne et ceux dû Cantal franchissaient résolument la route de Cravant à Beaugency, en faisant de nombreux prisonniers. Au delà encore, la division Deplanque, du 16e corps, enlevait la ferme du Mée, à la baïonnette, tandis qu'à gauche le général Deflandre, au prix d'une blessure mortelle, s'emparait du bourg de Layes. Ces derniers épisodes de la journée en firent sans conteste une journée victorieuse. Il suffit de s'en rapporter sur ce point au rapport de nos ennemis:
«Vers quatre heures, la 1re brigade bavaroise venait prendre rang entre les troupes postées le long de la grande route, gravissait de concert avec elles, et aux cris de «hourra!» les hauteurs qui s'étendent de Cernay vers Villevert et se heurtaient alors à des troupes fraîches débouchant du sud à sa rencontre. Les bataillons bavarois avaient perdu déjà un grand nombre d'officiers, et leurs rangs décimés n'étaient plus en état de recevoir ce nouveau choc; ils se replient sur Beaumont, suivis par les Français; mais l'artillerie, qui s'y maintient inébranlable, oppose un insurmontable obstacle aux assaillants.»