CONCLUSION
Arrivée des Hunugars en Europe.--Ils habitent la Lébédie d'où ils sont chassés par les Petchénègues.--Ils se divisent; une partie retourne au pied du Caucase, l'autre s'établit au bord du Danube.--Le kha-kan des Khazars institue Arpad prince des Hunugars danubiens.--L'empereur Léon le Sage achète leur secours contre les Bulgares.--Ceux-ci défont le roi Siméon et ravagent la Bulgarie.--Siméon appelle à son secours les Petchénègues qui se jettent sur les campements des Hunugars; Arpad se retire dans les montagnes de la Transylvanie.--Les Hunugars se renforcent de huit tribus exilées de la Khazarie, parmi lesquelles figure la tribu des Magyars.--Berceau de la nation et de la langue hongroises.--Situation des contrées danubiennes depuis la destruction de l'empire des Avars; faiblesse des successeurs de Charlemagne; progrès de la domination des Moraves.--Le roi de Moravie Swatepolc se brouille avec le roi de Germanie Arnulf son seigneur; caractère de ces rois; Arnulf ouvre les Carpathes aux Hongrois.--Irruption des bandes d'Arpad; défaite et disparition de Swatepolc.--Guerre des Hongrois avec ses fils; conquête des plaines de la Theïsse; chute du royaume des Moraves.--Arnulf se fait couronner empereur à Rome; les Hongrois attaquent la Bavière et l'Italie.--Férocité de ce peuple; épouvante des Italiens; cri de malédiction contre Arnulf.--Progrès de la nation hongroise sur les deux rives du Danube.--Fondation d'un troisième empire hunnique.
888--924.
Dans les vastes solitudes qui bordent à droite et à gauche le moyen Volga, campait, aux premiers siècles de notre ère, une nation nomade d'origine hunnique, mélange probable de Huns noirs ou Finnois et de Huns blancs de race ougourienne, la nation que les Latins appelaient Hunugare et les Grecs Ounougoure[381]. L'histoire nous la signale pour la première fois au ve siècle. Un flux de cet océan de peuplades errantes qui couvrait les contrées septentrionales de l'Asie; la poussait alors vers les frontières de l'empire grec, avec lequel elle tenta de nouer des relations[382]; un reflux la ramena au pied de l'Oural.
[Note 381: ][(retour) ] Hunugari, Ungri, Hungari. Ὀνογοῦροι, Ὀνόγαροι, Οὖνγροι.
[Note 382: ][(retour) ] Priscus. Exc. legat., p. 42, 43.
Vers l'an 550, époque où écrivait Jornandès, nous l'y trouvons assise par grandes hordes autour des sources du Jaïk. La chasse des martres zibelines et le commerce de leurs peaux forment sa principale occupation[383]; c'est elle qui alimente les marchés de fourrures qui se tiennent au pied de l'Oural ou le long du Volga, sous de grands hangars de bois fréquentés par les trafiquants de la Perse et de la Romanie. A la fin du vie siècle et pendant le viie, l'histoire la mentionne encore: elle nous la montre ballottée dans ce pêle-mêle de peuples qui se déplacent d'Orient en Occident sous la pression de l'invasion turque[384]. On la perd de vue au viiie pour la rencontrer de nouveau au ixe, par delà les steppes du Don, dans les vastes prairies qui s'étendent du Donetz au Dniéper. Si la nation hunugare ne s'y trouve pas tout entière, elle y compte du moins ses plus nombreuses tribus, commandées chacune par un voëvode et réunies en une sorte de fédération, sous le gouvernement du premier voëvode, alors appelé Lébédias: du nom de ce chef le campement a pris celui de Lébédie[385]. Les Hunugars ne sont point libres; un lien de sujétion les rattache à ces Khazars dont nous avons parlé dans le cours de nos récits, et qui sont au ixe siècle la grande domination asiatique sur les bords de la mer Noire. Ils possèdent la Chersonèse taurique dans laquelle réside leur kha-kan. C'est lui qui institue les voëvodes suprêmes des Hunugars, qui règle les alliances de cette nation avec ses voisins, qui lui commande la paix ou la guerre; toutefois, dans cette situation d'infériorité politique, les Hunugars sont honorablement traités par leurs maîtres; et Lébédias a épousé une parente du kha-kan des Khazars.
[Note 383: ][(retour) ] Hunugari hinc sunt noti, quia ab ipsis pellium murinarum venit commercium. Jorn., R. Get. 2.
[Note 384: ][(retour) ] Menand., Exc. leg. p. 100.
[Note 385: ][(retour) ] Prope Chazariam habitabant in loco, cui cognomen Lebedias a prim ipsorum Boëbodo, qui nomine quidem Lebedias, appellabatur, dignita vero, quemadmodum reliqui ejus successores, Boëbodus, vocabatur. Constant. Porphyr., De Admin. Imp., 38.
Il y avait trois ans à peine que les Hunugars occupaient ce canton de Lébédie entre l'Asie et l'Europe, dont il fermait le passage, quand un accident bien fréquent dans la vie des peuplades nomades de cette époque et de ces contrées vint les en chasser. Un peuple sorti des déserts de la Sibérie, le peuple des Patzinaks, ou Petchénègues, à qui son irrésistible impulsion avait fait donner le surnom de Kankar, c'est-à-dire le fort arriva sur eux pour passer plus au midi, et se choqua contre leur campement[386]. Ce fut comme la violence de l'ouragan, comme l'impétuosité de la foudre: Lébédias et ses compagnons surpris, culbutés, dispersés, s'enfuirent dans toutes les directions. Le plus grand nombre des tribus, Lébédias à leur tête, suivirent le mouvement qui leur avait été imprimé du nord au sud en descendant le long de la mer Noire, le reste eut la fantaisie de retourner en Orient; et comme les Petchénègues maintenant barraient le chemin, les Hunugars fugitifs entrèrent par l'isthme de Pérécop, dans la presqu'île taurique, qu'ils traversèrent avec la permission des Khazars, pour aller s'établir près de la mer Caspienne, sur la frontière septentrionale de la Perse[387]. Une partie de la nation retournait ainsi vers le Caucase, tandis que l'autre gagnait le pied des Carpathes, et toutes deux arrivèrent à leur destination. Quoique distantes l'une de l'autre de toute la largeur du Pont-Euxin, ces deux branches des Hunugars ne cessèrent point de se considérer comme sœurs; elles continuèrent leurs relations par des échanges fréquents de députés, et cette correspondance amicale n'avait encore subi aucune altération, un demi siècle après l'événement qui les avait séparées[388]. Ces détails nous ont été transmis par un savant empereur grec, Constantin Porphyrogénète, qui composa pour l'instruction de son fils et collègue, Romain, un traité sur les meilleurs moyens de protéger l'empire, et qui put emprunter ses sources d'information à la chancellerie de Constantinople. Constantin écrivait en 949, et les Hunugars avaient fait leur apparition sur les bords du Danube en 889, soixante ans seulement auparavant.
[Note 386: ][(retour) ] Bello autem inter Turcos (Hunugaros), et Patzinacitas tune tempor Cancar, id est, robustos dictos, exorto, Turcormn exercitus devictus fuit. Constant. Porphyr., Ibid., 40.
[Note 387: ][(retour) ] Exercitus in duas partes divisus... et earum una quidem orientem versus partem Persidis incoluit... Constant. Porphyr., De Admin. Imp., 40.
[Note 388: ][(retour) ] Constant. Porphyr., ub. sup.
Lébédias et les hordes fugitives dressèrent leurs tentes dans de grand espace que limitent le Sereth, le Danube, jusqu'aux ruines du Pont-de-Trajan, et les montagnes d'Erdeleu ou des forêts, aujourd'hui la Transylvanie. Le nouveau campement fut appelé Atel-Cusu, du nom de deux rivières qui le traversaient, le Cusu et l'Aluta[389]. La bande composée de huit grandes tribus présentait une force militaire considérable. Un jour, Lébédias reçut du kha-kan de Khazarie l'invitation de se rendre près de lui, dans la presqu'île cimmérienne, à sa résidence de Chélandia. Le voëvode obéit promptement: «Me voici, dit-il au Khazar, pour quelle cause m'as-tu mandé?--Je t'ai mandé, répondit celui-ci, parce que tu es le premier entre les chefs de ta nation; et que je te sais noble, brave et prudent; j'ai dessein de te faire prince, à la condition que toi et ton peuple vous me resterez soumis[390].--Je te remercie de ton bienfait, répondit Lébédias, mais je ne puis l'accepter, car un tel fardeau serait trop lourd pour mes forces. Il y a après moi un voëvode nommé Almutz; prends-le à ma place, ou encore son fils Arpad, car ils sont tous deux en grande estime parmi les Hunugars; choisis l'un ou l'autre et fais-le prince, il sera comme moi ton vassal[391].» Le kha-kan approuvant ce conseil, fit partir pour l'Atel-Cusu des observateurs chargés de lui rapporter qui étaient Almutz et son fils, et auquel des deux il convenait de conférer le commandement suprême. Ils en jugèrent Arpad le plus digne à cause de sa rare sagesse, de sa bravoure et de son sang-froid: ce fut donc lui que préféra le kha-kan, et Arpad élevé sur un bouclier, fut proclamé prince[392] ou duc des Hunugars, suivant le mot consacré chez les peuples latins, pour désigner un souverain d'ordre inférieur. «Sa postérité, nous dit le même Constantin, fournit depuis lors les princes de ce peuple, et les fournit encore aujourd'hui.» Le fond de ce récit se retrouve dans les traditions des Hongrois, qui reconnaissent Almus et Arped comme les premiers chefs de leur nation lors de son établissement en Europe.
[Note 389: ][(retour) ] Locus autem a fluvio interlabente vocatur Etel et Cusu, in quo... antiqua monumenta supersunt, inter quæ pons Trajani. Constant. Porphyr., De Admin. Imp., 40.
[Note 390: ][(retour) ] Itaque ad Chaganum Chazariæ profectus Lebedias interrogavit, quæ vocandi ipsius causa esset; cui Chaganus: ideo se eum vocasse, ut, quando quidem nobilis, prudens, strenuus, primusque Turcorum esset, gentis suæ principem faceret, eo pacto, ut sibi subesset. Id. ibid.
[Note 391: ][(retour) ] At ille respondit: Quando tali principatui non sufficio, parere non possum, sed est alter a me Boëbodus Almutzes nomine qui et filium habet Arpadem nuncupatum; horum sive Almutzes, sive filius Arpades princeps fiat, tibique subjiciatur. Constant. Porphyr., De Admin. Imp., 40.
[Note 392: ][(retour) ] Visum potius fuit, Arpadem digniorem tali principatui parem... quem Chazarorum more in scuto erectum principem fecerunt. Id. ub. sup.
Le produit de leurs troupeaux, surtout la chasse et la pêche, offraient aux Hunugars, dans l'Atel-Cusu, une nourriture abondante, mais leurs bras habitués à la guerre n'étaient pas faits pour s'engourdir dans l'oisiveté. Ils cherchèrent des aventures autour d'eux, et en rencontrèrent aisément. Ils avaient pour voisins de l'autre côté du Danube, dans cet angle du fleuve qui les limitait à l'est et au sud, la nation des Bulgares, rendue insolente par la chute des Avars, à laquelle elle se vantait d'avoir coopéré, et par les tentatives de son roi Crumn sur Constantinople qu'il avait failli enlever d'assaut; ces deux circonstances avaient tellement enflé l'orgueil des Bulgares que leurs rois ne parlaient plus aux empereurs romains, que du ton dont on parle à des égaux qui seraient au besoin vos inférieurs. Le roi qui les gouvernait en 888, et se nommait Siméon, ayant eu à se plaindre de quelques taxes assises sur les marchands et les marchandises bulgares, éclata en injures contre l'empereur qui était alors Léon le Sage; et de la menace passant à l'effet, il se jeta sur la Macédoine qu'il saccagea. Léon voulut l'arrêter, mais son armée fut battue; ses Grecs se débandèrent, et ses auxiliaires khazars furent presque tous tués ou pris. Siméon, en vrai barbare, fit couper le nez à ceux qui tombèrent vivants entre ses mains, et dans cet état il les renvoya à l'empereur[393]. Justement irrité, Léon fit appel aux Hunugars qui se tenaient de l'autre côté du Danube, spectateurs impatients de cette lutte[394]: et ceux-ci y répondirent avec d'autant plus d'empressement, qu'ils étaient eux-mêmes amis et vassaux de cette nation khazare dont Siméon traitait si cruellement les prisonniers. Ils passèrent donc le fleuve avec une partie de leurs forces et assaillirent à dos les Bulgares, tandis que l'empereur, avec les troupes qu'il avait pu rallier, les assaillait de front. La Bulgarie essuya à son tour d'affreux ravages[395]; Siméon fut vaincu, pourchassé de ville en ville et obligé de se cacher pour sauver sa vie. Du fond de son asile, il s'adressa aux Petchénègues, les sollicitant par argent et par prières d'accourir à son aide, et de tomber sur l'Atel-Cusu, tandis que les Hunugars étaient occupés à la destruction de son royaume. Ainsi firent les Petchénègues, et ils traitèrent le campement de l'Atel-Cusu comme Arpad traitait la Bulgarie[396]. Les Bulgares se soulevant alors et Siméon sortant de sa retraite, tout fut en combustion sur les bords du Danube; et Arpad, ne sachant plus que devenir, alla se retrancher avec sa horde, et tout ce qui put échapper à la main des Petchénègues, dans les hautes vallées de la Transylvanie où il attendit que de nouveaux événements vinssent relever sa fortune et rendre une patrie à sa nation[397]: il n'attendit pas longtemps.
[Note 393: ][(retour) ] Ex Chazaris qui auxiliares Leoni advenerant, comprehensi, naribus præcisis, in contumeliam Romanorum... Leo Gramm., ad ann. 3 Leon. Imp.
[Note 394: ][(retour) ] Imperator iratus Turcos Istrum accolentes, qui et Hungari vocantur, muneribus impulit, ut Bulgaros ulciscerentur. Zonar., ann. 889.--Leo Gramm., ub. sup.
[Note 395: ][(retour) ] Totam Bulgariam captivam fecere. Leo Gramm., loc. laud.
[Note 396: ][(retour) ] Contra eos Patzinacitæ, cum Simeone profecti, familias ipsorum omnino perdiderunt, hinc misere pulsis qui ad regionis istius custodiam relicti erant. Constant. Porphyr., De Admin. Imp., 40.
[Note 397: ][(retour) ] Turci regionem suam desertam vastatamque invenientes, in ea terra quam ad hodiernum usque diem incolunt, sedes posuerunt, in ea nimirum regione. Constant. Porphyr., ibid.
L'année 888, celle-là même où l'empire khazar avait été dépouillé d'une partie de son territoire par les Petchénègues, vit éclater dans son sein une terrible guerre civile, qui eut pour résultat l'expulsion de huit tribus de ce peuple, contre lesquelles le sort des armes avait prononcé. Ces huit tribus portaient la dénomination fédérale de Kabars, qui signifiait peut-être enfants de Caba ou de Chaba, personnage important des traditions hongroises, où il est supposé fils d'Attila et de la princesse romaine Honoria[398]; dans le nombre figurait la tribu des Mégers, appelés Mogers par la tradition, et dont le nom présente la forme primitive et historique du nom actuel de Magyars. Les émigrants, chassés probablement du côté de l'Europe, n'avaient rien de mieux à faire que d'aller rejoindre leurs anciens vassaux, les Hunugars, entre le Sereth et le Danube, et de se joindre à eux amicalement. Ils descendirent en conséquence la rive occidentale de la mer Noire; mais apprenant la déconvenue de ceux qu'ils allaient chercher et la retraite du duc Arpad dans les montagnes d'Erdeleu, ils prirent leur route par les plaines des Slaves et entrèrent dans la Transylvanie du côté du Nord. Ils y firent leur jonction avec les hordes d'Arpad, composées primitivement aussi de huit tribus, mais maintenant décimées et réduites presque à néant.
[Note 398: ][(retour) ] Voir ci-dessous l'Exposé des traditions hongroises.
L'adjonction des Kabars fut leur salut: les deux peuples, sans se fondre, se réunirent fraternellement; et si le commandement de la communauté appartint toujours à Arpad et à sa race institués souverains par les Khazars eux-mêmes, les huit nouvelles tribus reçurent un droit de suprématie qu'elles durent à leur force, à leur bravoure, et probablement à leur origine comme sorties de la nation khazare. On accorda à certaines de ces tribus le glorieux privilége de marcher les premières à l'attaque et de rester les dernières à la retraite. La tribu des Mégers obtint même alors ou plus tard, on ne sait pour prix de quels services signalés, l'honneur d'être considérée comme la plus noble, et le mot de Magyar, devenu une appellation aristocratique pendant le moyen âge, a fini par désigner la nation tout entière, de même que le mot de Franks ou Français s'est appliqué peu à peu à l'ensemble des populations dont les Franks composèrent primitivement la noblesse. Pour nous donner une idée de la complète fraternité qui s'établit de prime-abord entre les hordes hunugares et khazares, l'écrivain grec cité plus haut nous dit «que les premières apprirent la langue des secondes et les secondes celle des premières,» de sorte que de son temps, c'est-à-dire au milieu du xe siècle, les deux idiomes étaient parlés simultanément par toute la nation. Nous ajouterons que ces deux idiomes devaient différer très-peu, les Khazars ou Acatzires étant comme les Hunugars d'origine hunnique, et n'appartenant à la confédération turke que depuis le viie siècle. Tel fut le berceau du peuple hongrois et de sa langue. Les écrivains grecs lui assignèrent le nom de Turks à cause de la prééminence qu'y exerçaient les Turks Khazars; les écrivains occidentaux lui conservèrent celui d'Hunugars ou Hungars sous lequel les hordes d'Arpad avaient fait leur apparition en Occident; et de là sont venues les dénominations d'Hongres et Hongrois, que leur ont données ou leur donnent encore les nations latines et germaniques.
La situation des contrées danubiennes avait bien changé depuis la mort de Charlemagne et la destruction complète de l'empire avar. C'était la confédération des Slaves-Marahans ou Moraves qui, du haut plateau où elle avait fondé le siége de sa puissance, dominait maintenant les plaines au nord du Danube et tenait en échec la France orientale. Charlemagne n'avait eu pour successeurs que des princes faibles qui ne surent pas porter le poids de son sceptre impérial, ou des enfants ambitieux dont les rivalités mirent l'empire en lambeaux; Charles le Gros, à l'époque qui nous occupe, n'en avait reconstitué un moment l'unité que pour faire voir combien il était impuissant à la maintenir. Le plus capable, sans contredit, des descendants de Charlemagne en 889, était un bâtard du roi de Bavière Carloman, Arnulf qui, de l'humble condition de duc des Carinthiens, s'était élevé, par la hardiesse et la ruse, à la royauté de Germanie, réunissant sous son pouvoir presque toutes les possessions des Franks au delà du Rhin; et qui, non content de ce lot, aspirait encore au titre d'empereur. Aussi peu scrupuleux dans le choix des moyens qu'opiniâtre dans ses projets, Arnulf s'était dit qu'il arriverait bon gré mal gré à ce but suprême des ambitions dans la famille carolingienne: et il ne considérait cette grande royauté de Germanie que comme un marche-pied pour monter plus haut. Elle lui avait pourtant beaucoup coûté. Il lui avait fallu gagner à ses intérêts cette puissance morave qui avait été l'épouvantail de ses prédécesseurs, et le duc de Moravie Swatepolc, n'avait consenti à le servir qu'au prix de deux concessions considérables: la Bohême qu'Arnulf lui livra à la condition de la faire chrétienne, et le titre de roi qu'il obtint également en échange de celui de duc. Mais le nouveau roi vassal d'Arnulf n'était ni moins rusé, ni moins hardi, ni moins ambitieux que son seigneur; et sitôt qu'il se vit en état de lutter, il rompit le lien de vasselage et se jeta sur la Bavière. Arnulf essaya de le réduire et fut battu; il reprit les armes et le fut encore: chacun de ces échecs inattendus lui pesa doublement comme une preuve de faiblesse et comme une humiliation qui pouvait éloigner de lui la couronne impériale.
Pour Swatepolc, enflé outre mesure de son succès, il devint presque fou d'orgueil, mettant sous ses pieds, à la moindre fantaisie, tout ce que les hommes respectent, et malgré le rôle qu'il avait pris de propagateur du christianisme en Bohême, ne s'arrêtant pas devant les actes les plus sacriléges, quand la colère l'emportait. On raconte à ce sujet, qu'un jour de chasse il pria l'évêque Méthodius, son primat, d'attendre, pour célébrer la messe, son retour et celui des chasseurs, car disait-il, ils avaient tous à cœur d'y assister. Méthodius supposant que la chasse, commencée à l'aube du jour, finirait à une heure convenable de la matinée, promit ce que le roi voulut, et attendit patiemment, au milieu des fidèles que la célébration du saint sacrifice avait attirés à l'église. Le temps s'écoulait cependant; les heures succédaient aux heures sans qu'on aperçût rien venir, et Méthodius voyant midi approcher, craignit de manquer lui-même à ses devoirs canoniques, s'il différait davantage[399]. Il monte donc à l'autel, et la messe commence. En ce moment arrive avec son cortége et ses chiens Swatepolc couvert de sueur et de poussière. Furieux qu'on eût osé transgresser ses ordres, il pousse vers l'église dont il ordonne d'ouvrir la porte à deux battants, fait sonner les trompes, lâcher la meute, et lui-même entre au trot de son cheval, le fouet d'une main et l'épieu de l'autre[400]. Ce fut un affreux spectacle de chevaux caracolant sur le pavé de l'église, d'hommes culbutés et écrasés, de chiens haletants, la gueule écumante, remplissant de leurs aboiements jusqu'au sanctuaire. Swatepolc s'avance au pied de l'autel où se tenait Méthodius muet d'indignation plutôt que de frayeur, l'accable d'injures, et peu s'en fallut qu'il ne le tuât. Tel était le roi de Moravie.
[Note 399: ][(retour) ] Exspectavit Methodius ad meridiem usque, tandem negligi rem divinam veritus... Æneas Sylv., Rer. Bohem., 13.
[Note 400: ][(retour) ] Sacram ingressus ædem, multitudinem canum intromisit, tubasque clangere jubet, ad altare usque progressus... Æneas. Sylv., Rer. Bohem., 13.--Cf. Act. S. Method. Mart. mens. 9 d.
Après avoir médité longtemps sur la manière dont il se vengerait de l'ami perfide et du vassal félon, Arnulf s'arrêta à l'idée d'attirer sur lui les Hongrois qui occupaient le plateau de la Transylvanie[401]. Il leur dépêcha un de ses affidés, porteur d'argent et de promesses, et un traité fut conclu par lequel ceux-ci s'engageaient pour une certaine somme à tomber sur les Moraves du côté du Nord, tandis que le roi de Germanie les attaquerait du côté du midi. En effet, au jour convenu, Arpad et ses compagnons, franchirent les passages des Carpathes, et descendant comme un torrent dans les plaines de l'ancienne Hunnie, ils assaillirent Swatepolc, déjà aux prises avec Arnulf, et achevèrent sa défaite. Le roi morave fit dans cette bataille des prodiges de valeur, puis il disparut dans la mêlée, tandis que ses troupes débandées fuyaient de toutes parts. Que devint-il? on n'en sait rien: vainement chercha-t-on son cadavre sur le champ de bataille, vainement s'informa-t-on s'il n'avait pas succombé à de mortelles blessures en quelque endroit écarté; nul ne put découvrir s'il était dans ce monde ou dans l'autre.
[Note 401: ][(retour) ] Arnulphus Hagarenos (Hungaros) ubi reclusi erant, dimisit. Hepidan. Monach., Annal., ad. ann. 893.
La tradition hongroise prétendit que, rendu furieux par le désespoir, il se jeta dans le Danube la tête la première, et s'y noya. La tradition slave nous donne une autre version plus conforme au caractère de ce barbare étrange, à sa nature emportée qui ne connaissait que les partis excessifs et les résolutions imprévues. Suivant elle, Swatepolc, voyant sa cause perdue sans ressource, avait quitté brusquement le champ de bataille, et gagné de toute la vitesse de son cheval les cantons boisés et déserts que renfermait la montagne de Sobor, dont la masse imposante domine à l'est et au midi la citadelle et la ville de Nitria. Au fond d'une gorge reculée, parmi des rochers que protégeait un fourré impénétrable, habitaient trois ermites dont la vie se passait à prier Dieu dans une petite chapelle construite de leurs mains, et qui tout entiers à leurs pieux exercices, ne se nourrissaient que d'herbes et de fruits sauvages[402]. Ces hommes, dont le pied ne foula jamais le pavé d'une ville, n'avaient jamais vu Swatepolc; et c'est ce qui amenait près d'eux le roi de Moravie. Arrivé pendant la nuit au plus épais de la forêt, il mit pied à terre, tua son cheval, l'enfouit avec son manteau royal et sa couronne dans une fosse qu'il recouvrit de terre et de feuilles, puis déchirant ses vêtements et les souillant de boue, il alla se présenter aux trois ermites comme un mendiant touché par la grâce, qui voulait finir ses jours à leurs côtés. Les ermites l'accueillirent bien; et il vécut là de longues années, inconnu de ses compagnons, priant comme eux, se nourrissant comme eux, et mort comme eux à tous les souvenirs du monde[403]. Ce ne fut qu'à ses derniers instants qu'il leur révéla son nom[404], et les ermites, dans leur naïf étonnement d'une aventure si merveilleuse, placèrent sur sa tombe une épitaphe ainsi conçue: «Ici repose le roi de Moravie Swatepolc, enterré au milieu de son royaume[405].»
[Note 402: ][(retour) ] Mons vastus et saltuosus... cui Solbor vocabulum, quem tres eremitæ vitam aridam duramque viventes, incolebant. Dubrav., Hist. Boïemic., t. iv.--Solbor, Zobur, aujourd'hui Sobor.
[Note 403: ][(retour) ] Vitam herbis et pomis quæ sylva ferebat sustinens, rebus divinis assiduo vacabat. Timon., Imag. antiq. Hungar., iii, p. 3.
[Note 404: ][(retour) ] Nec nisi ante extremum diem quis esset, se illis prodidit. Dubrav., Hist. Boïemic., t. iv.
[Note 405: ][(retour) ] Regem Moraviæ Suatoplugum in medio regni sui sepultum jacere. Id. ibid.
Quand les Hongrois eurent touché la somme convenue, ils rentrèrent chez eux; et Arnulf, qui voulait bien l'abaissement mais non l'extermination des Moraves, laissa les deux fils de Swatepolc gouverner, comme ils pourraient, leur royaume ébranlé. Ces deux princes dont l'aîné se nommait Moymir et le second Swatepolc, comme son père, s'étaient montrés ennemis dès l'enfance[406]: leurs discordes avaient rempli d'amertume le règne du dernier roi. S'il est vrai, que pour leur mieux faire comprendre les malheurs qu'une telle mésintelligence pouvait causer au royaume et à eux-mêmes, Swatepolc avait inventé l'apologue fameux des baguettes qu'on brise aisément quand elles sont isolées, et qui, réunies en faisceaux, résistent aux plus grands efforts[407], ses fils profitèrent bien peu de la leçon, car à peine eut-il disparu, qu'ils commencèrent à se disputer avec plus d'acharnement que jamais. La division gagna la cour, puis le peuple; on en vint aux mains, et Moymir expulsa son frère puîné de la Moravie[408].
[Note 406: ][(retour) ] Inter duos fratres, Moymirum scilicet et Zentobolchum dissensio exorta est. Continuat. Annal. Fuld., ad. ann. 898.
[Note 407: ][(retour) ] Constant. Porphyr., De Admin. Imp., 41.
[Note 408: ][(retour) ] Post Zphendoploci mortem, anno uno in pace exacto, orto dissidio et bello civili... Constant. Porphyr., De Adm. Imp., 41.--Inter eorum populum dissensio oritur, ita etiam ut si uter alterum comprehendere valeret... Continuat. Ann. Fuldens. ad. ann. 898.
Cependant les Hongrois, du haut de leur campement d'Erdeleu, suivaient de l'œil avec une curiosité intéressée le progrès de cette lutte[409], et quand ils crurent le moment venu, ils descendirent dans les plaines de la Theïsse, sans être cette fois appelés par Arnulf, mais sans que celui-ci pourtant osât s'y opposer. Ils battirent les Moraves commandés par Moymir; et une fois maîtres d'un coin de terre dans ce pays, patrimoine des anciens Huns, les nouveaux Huns y développèrent rapidement leur domination. Çà et là se trouvaient disséminés sur la surface du territoire des groupes de population avare qui ne durent point rester indifférents à l'arrivée d'un peuple rapproché d'eux par l'origine et le langage. La part que ces fils des sujets de Tudun purent prendre aux succès des Hongrois, contre les Slaves leurs mortels ennemis, ne nous est point expliquée nettement par l'histoire, mais la tradition affirme que, soit en Transylvanie, soit ailleurs, leur coopération fut celle de frères qui retrouvent des frères, d'opprimés qui assistent leurs libérateurs[410]. Tandis que les Hongrois; conquérant pied à pied l'ancien royaume d'Attila et de Baïan, y fondaient un troisième empire hunnique, Arnulf, emporté par son esprit à la fois opiniâtre et capricieux, courait en Italie les plus étranges aventures. S'étant décidé à enlever de force cette dignité impériale que le pape lui marchandait et que les Italiens lui refusaient, il avait pris Rome d'assaut; et, dans l'année 896, ce bâtard d'un petit-fils de Charlemagne plaçait sur sa tête, au milieu des cris de détresse des Romains, la couronne qu'un siècle auparavant Charlemagne avait reçue au milieu de leurs bénédictions.
[Note 409: ][(retour) ] Hungari interim observato exitu, contemplatique regionem, cordibus malum quod postmodum in propatulo apparuit, machinabantur. Luitprand., I, 5.
[Note 410: ][(retour) ] Voir plus bas les traditions hongroises.
La présence de ce troisième ban des Huns au cœur de l'Europe fut, comme celle du premier et du second, un objet d'effroi pour les peuples civilisés. La force des Hongrois semblait irrésistible, et leur barbarie dépassait tout ce que l'histoire et la tradition racontaient de leurs prédécesseurs. En 899, ils conquéraient les Pannonies et ravageaient la Carinthie et le Frioul; en 900 ils pénétraient, le fer et la flamme en main, au cœur de la Bavière et descendaient en Italie; en 901 ils rendaient tributaire le roi de Germanie, successeur d'Arnulf, mort peu après son couronnement. Bientôt leurs ravages poussés de proche en proche atteignent la France; leurs bandes infestent la Lorraine, l'Alsace, la Bourgogne. Ces courses étaient accompagnées de cruautés sauvages rendues fabuleuses par les exagérations de la peur[411]. L'aspect des Hongrois était repoussant; ils n'avaient pour vêtement que des peaux de bêtes, se rasaient la tête pour ne laisser aucune prise à la main de l'ennemi[412], et sillonnaient avec la pointe d'un poignard les joues de leurs enfants nouveau-nés. Fiers, séditieux, mais taciturnes et sombres, ils étaient plus prompts à frapper qu'à parler. On prétend qu'ils buvaient le sang des prisonniers[413], et leur mangeaient le cœur. Ces accusations et d'autres encore relatives à leur lubricité[414] remplissent les livres contemporains. Leur réputation de mangeurs de chair humaine s'accrédita à ce point, que le mot d'Hongre ou Ougre désigna, pendant tout le moyen âge, un géant anthropophage, friand de la chair des enfants; et les Ogres des contes de fées, dont nous avons été bercés dans notre jeunesse, sont le dernier écho des frayeurs trop réelles de nos aïeux.
[Note 411: ][(retour) ] Gens Hungarorum ferocissima, et omni bellua crudelior. Annal. Mett., ann. 889.
[Note 412: ][(retour) ] Hansiz. German. Sacr., I, 177.
[Note 413: ][(retour) ] Hæc gens inculta nimis, crudis carnibus vescebatur, et sanguinem potabat humanum. Dandul. Chron.--Populos jugulant et ut magis magisque timeantur, interfectorum sese sanguine potant. Conrad. Ursperg., ad. ann. 791.
[Note 414: ][(retour) ] Homines et vetulas matronas penitus occidendo, juvenculas tantum ut jumena pro libidine exercenda secum trahentes, totam Pannoniam usque ad internecionem deleverunt. Annal. Fuldens. suppl.
Aussi, un cri de réprobation s'éleva de tous les coins de l'Europe contre le roi Arnulf qui avait attiré ce fléau au midi des Carpathes. Lorsqu'il mourut en 899, atteint de la maladie pédiculaire, ont vit dans cette mort honteuse une plaie de la malédiction céleste. Un écrivain lombard, le diacre Luitprand, entonnait à cette occasion un cantique de joie. Il dépeint avec une complaisance cruelle les myriades d'insectes qui pullulaient dans les membres de l'empereur agonisant et le livraient dès cette vie aux plus repoussantes horreurs de la tombe. «Peut-on penser, s'écrie-t-il, que ce supplice rachètera son forfait? La miséricorde de Dieu est-elle capable de l'absoudre? Nul ne le sait, sinon Dieu lui-même..... Oh! dit-il encore avec une éloquence empreinte d'épouvante autant que de douleur, que le jour soit à jamais maudit, où la lâcheté d'un homme misérable est devenue la calamité de tous les peuples! Combien son aveugle ambition a enfanté de veuvage pour les femmes, de solitude pour les pères, de souillure pour les vierges[415]! O Arnulf, tu étais un homme parmi les hommes, et bien que tu t'élevasses au-dessus d'eux par le rang, la nature t'avait pourtant créé leur semblable, mais tu t'es ravalé au-dessous des plus vils animaux[416]. Les hôtes farouches des bois, les oiseaux de proie, les serpents qu'un venin mortel sépare de l'homme dont ils sont les ennemis, les monstres même dont le seul aspect est funeste, le basilic et le griffon, ne nuisent point à leurs semblables, ils vivent en mutuelle paix et concorde; on ne les voit point se dévorer l'un l'autre[417]. Et toi, homme fait à l'image de Dieu, tu as déchaîné sur les hommes la destruction du genre humain[418]!»
[Note 415: ][(retour) ] O cæcam Arnulphi regis regnandi cupiditatem! O infelicem amarum que diem! Unius homuncionis dejectio fit totius Europæ contritio! Quid mulieribus viduitatis, patribus orbitatis, virginibus corruptionis, ecclesiis desolationis..... cæca ambitio peperit! Luitprand., Hist., c. v.
[Note 416: ][(retour) ] Eras inter homines homo... Id. ibid.
[Note 417: ][(retour) ] Monstra, Basilisci et Gryphi, quæ et aspectu suo cunctis perniciosa esse videntur, inter se tamen pro originis ipsius affinitatisque consortio..... innoxia perseverant... Id. ub. sup.
[Note 418: ][(retour) ] Homo autem qui te ad imaginem et similitudinem Dei formatum legis..... Id. l. c.
Tel fut l'hymne de malédiction qui salua le troisième empire hunnique à son berceau. Peu à peu la férocité des Hongrois se calma, leur fougue se plia à des règles de discipline, leur intelligence s'ouvrit à des idées de loi, de morale, de religion, et les fils des compagnons d'Arpad entrèrent dans la société européenne. Le christianisme fut leur initiateur aux rudiments de la civilisation; et, dès les premières années du xie siècle, leur grand roi Saint-Étienne leur donnait des institutions qui les rapprochaient des peuples anciennement civilisés. Une irruption des Tartares de Tchinghiz-khan vint au xiiie siècle interrompre ce travail qui ne marchait pas sans grande peine, et rejeter la Hongrie dans la nuit. Un neveu de Saint-Louis l'en tira, et des princes français de la maison d'Anjou, appelés par élection à la couronne de Saint-Étienne, firent pour la culture sociale du pays ce que la dynastie arpadienne avait fait pour la religion. Au xve siècle, la Hongrie rencontra dans Jean Hunyade et Mathias Corvin des souverains indigènes qu'eût pu lui envier le reste de l'Europe. Ces temps sont bien loin de nous, mais il reste encore aujourd'hui une Hongrie, sœur adoptive des vieilles nations de l'Occident, la dernière venue par le temps, mais non la dernière par l'éclat du courage, par la foi en elle-même, par le noble orgueil de sa race. Ma tâche finit ici: quelque curieuse que soit l'histoire de ce troisième empire hunnique, quelque intérêt sympathique que le nom des Magyars m'inspire, je dois me borner au plan que je me suis tracé. J'ai voulu montrer comment la race des Huns, introduite en Europe par Balamir, élevée au comble de la puissance par Attila, possède encore ses représentants au milieu de nous; et comment se sont perpétués, en même temps qu'elle, dans l'Europe orientale le nom et la gloire du plus grand de ses conquérants; je crois avoir prouvé l'un et l'autre.