QUATRIÈME PARTIE.
HISTOIRE LÉGENDAIRE ET TRADITIONNELLE
D'ATTILA
De tous les hommes qui ont eu le triste honneur de bouleverser la terre, aucun peut-être n'a laissé après lui des traditions aussi nombreuses et aussi diverses qu'Attila: la raison en est dans l'action à la fois violente et courte qu'il exerça sur les générations contemporaines. Les impressions d'épouvante chez les uns, d'admiration chez les autres, dépassèrent de beaucoup l'importance des faits qu'une mort prématurée lui laissa le temps d'accomplir; mais son souvenir resta immense comme l'émotion qu'il avait causée au monde.
Il faut bien s'attendre à trouver dans cet amas confus de souvenirs descendus jusqu'à nous, à travers le moyen âge, toutes les contradictions des réminiscences populaires, le vrai et le faux, le possible et l'absurde, le beau et le laid. Gardons-nous pourtant de les traiter avec trop de dédain, même dans ce qu'elles ont d'évidemment fabuleux, en songeant qu'elles ont passé à l'état de croyance héréditaire chez la plupart des peuples de l'Europe, et que c'est de là que sort l'Attila dont l'image vit dans nos esprits; car l'Attila que nous connaissons, tous tant que nous sommes, appartient bien plutôt à la tradition qu'à l'histoire. Mais ce type traditionnel et populaire, comment s'est-il créé? en quoi diffère-t-il du vrai type? pourquoi varie-t-il dans ses caractères essentiels suivant les temps et les lieux? questions qui se présentent à l'idée toutes les fois qu'on veut mettre de l'ordre dans le chaos des traditions, et qui s'appliquent surtout à celles-ci. Il m'a semblé que l'histoire de ces variations légendaires ne le cédait pas en intérêt à l'histoire d'Attila lui-même, qu'en tout cas elle en formait le complément obligé. Plus un homme a remué profondément l'humanité, plus il importe de savoir ce qu'il a laissé au fond de la conscience humaine.
Placé à la limite de deux âges, entre l'époque romaine qu'il ensevelit sous des débris et l'époque des grands établissements barbares dont il prépare l'avénement, Attila apparaît dans l'histoire sous deux points de vue tout différents: à la fois destructeur et fondateur, il ferme l'ère de la domination romaine en Occident, il y ouvre l'ère véritable des dominations germaniques; il initie la barbarie à sa vie nouvelle. C'est par cette double action qu'il domine, dans les deux mondes civilisé et barbare, le ve siècle, qui est le siècle de transition. De là aussi deux courants de souvenirs, d'impressions, de jugements attachés à sa mémoire, l'un qui part du monde romain, l'autre qui prend sa source dans le monde germanique: distincts, opposés même à leur origine, ils restent séparés tout en cheminant l'un près de l'autre, et traversent le moyen âge sans se rencontrer ni se confondre.
A ces deux courants traditionnels principaux j'en joindrai un troisième, qui, dans une étude pareille à la nôtre, ne saurait être négligé: je veux parler de la tradition hongroise, mélange de souvenirs slavo-romains, conservés dans la vallée du Danube, avec d'autres souvenirs apportés d'Orient par les populations hunniques qui remplacèrent en Europe les Huns d'Attila. Dernier ban de ces Huns devenus européens, les Hongrois ont recueilli dans leurs livres tout ce qui pouvait servir à la glorification d'un homme qu'ils regardent comme un père et dont le nom ouvre la liste de leurs rois. Quelque bizarres que soient souvent ces traditions frappées au coin de l'imagination orientale, nous les écouterons pourtant comme une voix sortie des ruines du palais qu'habitait Attila, un écho de la tombe mystérieuse qu'il habite encore.
Je n'ajouterai plus qu'un mot. Si la mise en œuvre est difficile dans mon travail, du moins les matériaux ne manquent pas; on peut dire au contraire qu'ils surabondent. Ceux de la tradition latine, soit gauloise, soit italienne, sont enfouis dans les chroniques des villes et dans les légendes ecclésiastiques, où l'on n'a qu'à les rassembler; ceux de la tradition germanique résident principalement dans les poëmes nationaux de l'Allemagne méridionale ou dans les chants et les sagas de l'Allemagne du nord. Quant aux livres des Magyars, c'est à la critique de discerner ce qu'ils contiennent d'original ou d'emprunté, d'ancien ou de nouveau, de séparer surtout les réminiscences occidentales des vagues et lointains souvenirs qui ont pu revenir d'Asie en Europe avec les derniers représentants des Huns d'Attila.
LÉGENDES
ET TRADITIONS LATINES
I. Caractères divers de l'Attila légendaire chez les peuples latins.--Attila destructeur.--Attila fondateur.--Attila en face des évêques et du pape.--Attila flagellum dei.
Reportons-nous à l'année 453, cette année de délivrance où le roi des Huns fut enlevé, comme par un coup du ciel, aux terreurs des Romains: l'Italie et la Gaule respirèrent. Ainsi qu'il arrive après toutes les grandes catastrophes, on se mit à récapituler ses maux, à faire l'inventaire de ses frayeurs. Comme tout le monde avait tremblé, tout le monde prétendit avoir eu raison de trembler, et ce fut à qui raconterait pour son compte, ou la ruine la plus lamentable, ou la préservation la plus miraculeuse. Ce sentiment fut universel en Occident. Les villes importantes se firent une sorte de point d'honneur d'avoir été les unes prises, les autres assiégées, toutes menacées: il en fut de même des provinces. On voulait avoir vu de près le terrible ennemi, avoir fourni quelques péripéties au drame sanglant qui conserva longtemps le privilége d'intéresser et d'émouvoir. Involontairement on exagéra le mal qui s'était fait, on supposa celui qui aurait pu se faire; on donna un corps à ses craintes, à ses illusions, à sa vanité. C'est ce qui explique la masse énorme de traditions locales sur Attila, traditions évidemment très-anciennes, et pourtant inconciliables avec l'histoire. S'il fallait prendre à la lettre les légendes et les chroniques des viie, viiie et ixe siècles, Attila n'aurait rien laissé debout en Gaule ni en Italie, et souvent la formule employée ne permet là-dessus aucune exception. Ainsi l'auteur de la seconde légende de saint Loup, écrite à la fin du viiie siècle, nous dit en propres termes qu'il ne resta en Gaule, après le passage des Huns, ni une cité ouverte, ni une ville fermée, ni un seul château fort[419]. Dans l'opinion du moyen âge, toute ruine appartint de droit à Attila, de même que toute construction antique à Jules César. César et Attila furent pour nos pères deux types corrélatifs, l'un des conquêtes fécondes et civilisatrices, l'autre de la guerre stérile et d'extermination.
[Note 419: ][(retour) ] Nullam omnino civitatem, castellum vel oppidum aliqua a furore eorum potuit tutari munitio. 2e Vit. S. Lup., ap. Bolland., 28 jul. mens.
Ruines, massacres, persécution des saints, voilà donc le cortége officiel du roi des Huns, ce qui le caractérise par-dessus tout dans la mémoire des races latines. On le suppose si riche par lui-même d'horreurs et de ravages, qu'on lui en prête encore sans crainte ni scrupule. Un chroniqueur balance-t-il sur l'époque de la destruction d'une ville, un hagiographe sur la date d'un martyre, ils choisissent celles de l'invasion des Huns; le sens commun répugne-t-il à admettre quelque attentat d'une énormité fabuleuse, on le rend croyable en prononçant le nom d'Attila. C'est ainsi que les légendaires du moyen âge lui ont définitivement attribué le massacre de sainte Ursule et des onze mille vierges, malgré la difficulté de faire martyriser à Cologne, en 451, de jeunes vierges parties de Bretagne en 383; mais de telles difficultés n'arrêtent jamais la légende.
Il est curieux de chercher au fond des traditions la cause secrète qui a pu les faire dévier contre toute raison apparente. Ici, par une sorte de logique grossière, la légende mettait sur le compte du roi des Huns, comme sa dévolution naturelle, les grandes ruines ou les attentats impossibles; une autre fois, le désir de glorifier quelque saint personnage lui fera supposer, de la part du conquérant, des marches, des combats, des siéges qui n'ont point eu lieu et qui sont en contradiction flagrante avec l'histoire. Tel est le siége de Paris en 451, imaginé dans la pensée d'opposer sainte Geneviève et Attila, la bergère inspirée et l'homme qui faisait trembler le monde; jamais cette sainte et courageuse fille ne fut bergère, et son action dans la guerre de 451 se borna à empêcher les Parisiens de déserter leur ville par crainte de l'ennemi. Les fausses étymologies ont aussi une grande parti à la création des fausses traditions: j'en citerais au besoin plus d'une en ce qui nous concerne. Je préfère montrer comment une ressemblance de nom, exploitée par la vanité locale, peut enfanter toute une histoire traditionnelle où les erreurs historiques s'accumulent de la façon la plus incroyable pour appuyer une erreur de géographie. Les détails donnés par Jornandès sur le lieu où fut livrée la grande bataille des champs catalauniques ne permettaient pas de douter que ce lieu ne fût situé dans la province de Champagne aux environs de Châlons-sur-Marne, et la tradition des villes champenoises concordait en cela avec l'histoire. Toulouse n'en revendiqua pas moins l'honneur de cette bataille à cause de la plaine de Catalens, située dans son voisinage. Or, pour qu'Attila pût arriver près de Toulouse, il fallait qu'il eût traversé la Gaule dans toute sa longueur, et que, pour assurer sa retraite au besoin, il eût pris et démantelé Lyon, Arles, Narbonne, etc... Eh bien! la tradition n'a pas reculé devant les détails de cette campagne imaginaire; mais, une fois Attila vaincu à Catalens et obligé de faire retraite, que deviennent les débris de son armée, qui ne montait pas à moins de cinq cent mille hommes? La tradition n'en est pas embarrassée; elle les envoie en Espagne chasser les Maures: Attila détache en effet, pour cette œuvre pie, trois de ses principaux capitaines qui, entrés en Galice, attaquent le sultan Miramamon et le forcent à fuir par-delà le détroit de Gibraltar. Voici Attila transformé en champion de la chrétienté, en précurseur de Charles-Martel et du Cid: encore n'est-ce pas le rôle le plus inattendu que l'imagination populaire lui réserve.
Qui croirait, par exemple, que plusieurs villes de Gaule et d'Italie prétendirent à l'honneur d'avoir été fondées ou du moins agrandies et embellies par l'exterminateur, le destructeur universel? Trèves eut cette fantaisie. L'antique et superbe métropole de la Gaule romaine, oubliant au moyen âge de qui lui venait sa splendeur, la rapportait au roi des Huns. Ainsi ce joli monument romain qu'on admire encore aujourd'hui dans le bourg d'Igel, à un mille de Trèves, s'appelait, au xiie siècle, l'Arc de triomphe d'Attila[420], et la légende des miracles de saint Mathias nous parle d'un pont d'Attila[421] bâti sur la Moselle, tout près des murs de cette ville. Strasbourg poussa la bizarrerie plus loin: l'histoire est curieuse et mérite qu'on la raconte.
[Note 420: ][(retour) ] Juxta fornicem Attile triumphalem qui duo millia passuum a Treverensi civitate distat ad meridiem. Script. rer. Germ. Pertz., v.
[Note 421: ][(retour) ] De ponte Attile in aquas subjectas cedidit. Miracul. S. Mathiœ. Coll. Pertz., v.
Nulle ville n'avait été plus maltraitée par les bandes d'Attila que cette illustre cité d'Argentoratum ou Argentaria, citadelle de la Gaule orientale contre les Germains et théâtre de tant de combats fameux. Sa destruction en 451 avait été complète: aux vie et viie siècles, la cité d'Argent n'était plus qu'une solitude affreuse, couverte de broussailles et repaire de bêtes fauves; les ducs d'Alsace, au viiie siècle, s'en attribuaient la possession à titre de terres vaines et vagues[422]. A peu de distance de ces ruines et avec les matériaux qu'elles fournissaient, on construisit d'abord une bourgade, puis une ville qui borda la voie militaire romaine aboutissant au Rhin. Les grandes voies dallées portant en latin le nom de strata, la nouvelle ville fut appelée Strata-burgum ou Strate-burgum, double forme que nous trouvons dans Grégoire de Tours; et comme d'ailleurs Strate ou Strass avait déjà en allemand le même sens que stratum en latin, Strata-burgum ou Strasbourg signifiait dans les deux idiomes ville près de la route.
[Note 422: ][(retour) ] Pro opportunitate solitudinis. Chart. Lothar., ap. Schœpfl., Alsat. illustr.
Cette étymologie historique parut trop simple aux Strasbourgeois du moyen âge, qui rêvaient pour leur cité une origine plus éclatante. Ils racontèrent qu'Attila, pendant son séjour à Argentoratum (séjour, hélas! peu pacifique), voulant rompre la barrière qui séparait la Gaule des pays d'outre-Rhin, et rendre les communications libres entre tous les peuples, fit pratiquer dans les murailles de la ville quatre grandes brèches correspondant aux quatre grandes directions qui menaient en Germanie, et que, pour consacrer la mémoire de cet état nouveau, il ordonna qu'Argentoratum s'appellerait désormais Strasbourg, c'est-à-dire, suivant la tradition, la ville des chemins[423]. De cette époque, Strasbourg datait sa grandeur et son importance comme ville libre. Ce conte, qui flattait l'orgueil alsacien, passa à l'état de croyance générale, non-seulement dans le peuple, mais parmi les savants. La chronique d'Alsace le rapporte très-sérieusement, et jusque dans le dernier siècle la critique historique eut à lutter contre une erreur trop bien accréditée. «Expliquez-moi de grâce, disait Schoepflin, l'érudit et judicieux auteur de l'Alsatia illustrata, comment Attila, qui ne parlait pas allemand, put s'amuser à donner aux villes gauloises des noms allemands!» L'autorité de la tradition servait de réponse. Il existait alors (il existe peut-être encore aujourd'hui) au-dessus de la porte de Strasbourg qui conduit au bourg de la Couronne, et qu'on appelle pour cette raison porte de Kronenburg, un médaillon en pierre renfermant une figure, avec cette inscription autour: Sic oculos, sic ille genas, sic ora ferebat[424]. Des sigles, gravés au champ du médaillon, paraissent indiquer l'âge du vieux bourgmestre dont on a voulu perpétuer la ressemblance. Qui devinerait que cette image est celle d'Attila? «Le peuple le croit, nous dit Schoepflin, et beaucoup d'érudits l'ont cru[425].» Ainsi la chrétienne Strasbourg prenait pour patron le roi des Huns, tandis que non loin de là une autre ville tout aussi chrétienne, Cologne, le maudissait devant les reliques des onze mille vierges. Le nom de cet homme remplissait tout le nord des Gaules, et les contradictions mêmes où les peuples tombaient à son sujet démontraient combien sa grandeur avait laissé de traces parmi eux.
[Note 423: ][(retour) ] Mœnibus in quatuor decussatim vias dirutis, Multiviam civitatem jussit appellari. Martin. Cruz., Annal. suevic., vii, p. 183.--Attila rex Hunnorum totam Argentoratum destruxit, ita ut libere via egredientibus ubique pateret, unde Strasburg dicta. Francisc. Irenic. Germ. Exeg., l. xi.--Inde nata Strateburgi insignia quæ stratam rubram indicant, excidii antiqui monumentum. Chron. alsat.
[Note 424: ][(retour) ] «C'est ainsi qu'étaient ses yeux, ses traits et sa contenance.» Virgile dit: Sic oculos, sic ille manus, sic ora ferebat; le bourgmestre de Strasbourg n'a point de mains.
[Note 425: ][(retour) ] Imaginem esse Attilæ et multi eruditi et vulgus crediderunt. Schœpflin. Alsat. illustr.
Je me hâte d'arriver aux légendes qui nous donnent, comme point culminant de la tradition, l'Attila flagellum Dei (fouet ou fléau de Dieu), en qui se résume, chez les races latines, l'idéal du roi des Huns. Le simple historique de ce mot nous initiera mieux que toute autre chose aux procédés de l'esprit humain dans le travail des traditions, et particulièrement dans l'œuvre traditionnelle du moyen âge. Transportons-nous en esprit au milieu des générations chrétiennes du ve siècle. Demandons-leur sous quelle face leur apparut d'abord l'invasion d'Attila, et à laquelle des péripéties de cette courte, mais sanglante guerre s'attacha la plus vive émotion pour le présent, et ensuite le plus long souvenir. L'histoire s'est chargée de la réponse.
Dans la multitude de faits de tout genre qu'avaient présentés les campagnes de 451 et 452, il en était trois qui semblaient se distinguer des autres par une certaine teinte d'extraordinaire et de merveilleux, et réclamer une place à part: c'étaient Orléans défendu et préservé par saint Agnan, son évêque. Troyes épargnée sur la demande de son évêque saint Loup, Rome enfin abandonnée par l'empereur et sauvée à la prière du pape saint Léon. Dans tout autre siècle moins mystique que celui-là, cette intervention, trois fois répétée et trois fois heureuse, d'un prêtre conjurant l'esprit de destruction et arrêtant la mort suspendue sur trois grandes cités aurait frappé l'attention des peuples: au ve siècle, elle l'absorba. Elle devint la circonstance principale et dominante de l'invasion, ou plutôt toutes les autres s'effacèrent devant elle. Communiquant à l'ensemble de la guerre sa couleur merveilleuse, elle lui donna sa signification morale, son caractère dans l'ordre des idées religieuses: ajoutons qu'en dehors du fait particulier, du fait de la guerre, elle fournissait au christianisme une arme inappréciable dans sa lutte encore très-vivace contre le paganisme. On avait vu depuis cent ans, à chaque déchirement intérieur, à chaque succès des Barbares, les païens, fidèles à leur vieille tactique, accuser la religion chrétienne des malheurs de l'empire, et celle-ci descendre pour ainsi dire devant le tribunal du monde, forcée qu'elle était de se justifier. Les trois faits dont je parle terminaient toute cette polémique. Quelle réponse plus péremptoire aux accusations! quelle preuve de la puissance de la foi nouvelle! quel triomphe pour ses ministres! En vain les prêtres païens mettaient en avant des calculs astrologiques pour expliquer la retraite d'Attila par l'action des astres: la conscience publique en faisait honneur à saint Léon qui lui-même reportait cet honneur à son Dieu. Considérés de ces hauteurs idéales, les événements purement terrestres étaient bien petits, et la victoire de Châlons, gagnée par le hasard des batailles, devait sembler bien misérable auprès de celle du Mincio, gagnée par la parole d'un vieillard. Aëtius eut lieu de s'en apercevoir. A quoi bon le génie et l'expérience des armes dans la sphère métaphysique où l'on transportait les intérêts de l'empire, et où les faits eux-mêmes venaient en quelque sorte se ranger? Cette manière toute chrétienne d'envisager la guerre d'Attila demandait naturellement aux historiens chrétiens un mode de composition, une formule d'art en harmonie avec l'idée religieuse. Nous allons voir quelle était cette formule: elle nous est indiquée par un contemporain, le fameux Sidoine Apollinaire, qui entreprit lui-même d'écrire la campagne des Gaules.
Sidonius, de la famille lyonnaise des Apollinaire, avait été longtemps le poëte à la mode: ses petits vers et ses lettres, rédigés pour la postérité, circulaient de main en main, d'un bout de l'empire à l'autre; dans Rome même, il n'y avait point de fête complète sans une lecture du Virgile gaulois, et tout nouveau venu sur le trône des Césars attendait de lui son panégyrique. Tant de gloire jointe à beaucoup de noblesse lui valut la main de Papianilla, fille de l'Arverne Avitus, qui avait décidé les Visigoths à se ranger sous le drapeau d'Aëtius contre Attila, et qui plus tard fut nommé empereur avec leur concours. Sidoine, comblé des honneurs du siècle, céda enfin au torrent qui entraînait vers les vocations religieuses tous les hommes distingués de son temps: il devint évêque de Clermont. Son talent incontestable, sa position comme homme du monde initié aux secrets de la politique, ses relations de vive amitié avec saint Loup, qui était parfois son confident littéraire, et d'autres relations moins étroites qu'il avait entretenues avec saint Agnan, le désignaient à tous comme l'homme à qui il appartenait de raconter la guerre des Gaules. On l'en pria, on l'en chargea en quelque sorte comme d'un devoir, et Prosper, qui venait de succéder à saint Agnan sur le siége épiscopal d'Orléans, parvint à lui en arracher la promesse. Sidoine se mit donc à l'œuvre, mais la longueur du travail le découragea: lui-même d'ailleurs, évêque ferme et dévoué, émule de ceux qu'il voulait peindre, se trouva bientôt jeté au milieu d'événements et de traverses qui absorbèrent le reste de sa vie. Il prit le parti de retirer sa parole, et écrivit à Prosper pour la dégager. Nous avons encore sa lettre, qui nous intéresse par plusieurs raisons, et surtout parce qu'elle nous permet de juger le plan historique de Sidoine et le genre d'utilité que le clergé des Gaules attendait de sa plume; elle était conçue en ces termes:
Sidonius au seigneur pape Prosper.
«Dans ton désir de voir célébrer par de justes louanges le très-grand et très-parfait pontife saint Agnan, l'égal de Loup et non l'inférieur de Germain, et aussi pour bien graver dans le cœur des fidèles l'exemple d'un tel homme, à qui aucune gloire n'a manqué, puisqu'il t'a laissé pour son successeur, tu avais exigé de moi la promesse que, prenant une plume, je transmettrais à la postérité la guerre d'Attila[426]. Je devais raconter comment la ville d'Orléans fut assiégée, forcée, envahie, non saccagée, et comment s'accomplit la fameuse prophétie de cet évêque toujours exaucé du ciel. J'avais commencé d'écrire, mais l'énormité de mon entreprise m'a effrayé, et je me suis repenti d'y avoir mis la main: aussi n'ai-je confié à aucune oreille des essais que j'avais condamnés moi-même comme censeur. J'obéirai du moins à ton honorable prière et au respect que m'inspirent les mérites du grand évêque, en t'envoyant son éloge par la plus prochaine occasion. Créancier équitable, use d'indulgence envers un débiteur téméraire, absous-le de son imprudence, et ne réclame pas impitoyablement une dette pour laquelle il se déclare insolvable[427]. Daigne te souvenir de nous, seigneur pape.»
[Note 426: ][(retour) ] Exegeras mihi ut promitterem tibi Attilæ bellum stylo me posteris intimaturum. Sidon. Apollin., Epist. ad Prosp. Aurel. Ep. viii, 15.
[Note 427: ][(retour) ] Tu creditor justus, laudabiliter hoc imprudentiæ temerarii debitoris indulseris, ut quod mihi insolubile videtur, tibi quoque videatur inreposcibile. Sidon. Apollin., Epist., ad Prosp. Aurel. Episc. l. c.
Ainsi la pensée d'Apollinaire consistait à mettre en relief saint Agnan, non point seulement comme personnage historique, mais comme personnage chrétien, pour la glorification de la religion, ainsi qu'il le dit lui-même, et «afin d'inculquer un si grand exemple au cœur des fidèles»: c'est là ce que désirait Prosper, ce que réclamaient avec lui les évêques des Gaules. Pour l'exécution de ce plan, Sidoine, après avoir fait une large part au défenseur d'Orléans, aurait passé à celui de Troyes, saint Loup, son ami, puis, selon toute apparence, à Geneviève, l'austère et courageuse conseillère des Parisiens, et, jetant un regard lointain sur l'Italie, il aurait dessiné au dernier plan saint Léon fléchissant Attila d'un mot et fermant devant cet homme fatal la carrière des conquêtes et de la vie. Tout l'arrangement du récit aurait convergé vers ces grandes figures chrétiennes échelonnées sur la route du conquérant. Déjà considérable en fait, leur action sur les conséquences de la guerre aurait été agrandie, exaltée. On aurait vu à chaque page la main de Dieu détournant le cours des événements à la prière de ses serviteurs; on aurait entendu sa voix parlant au cœur du Barbare par la bouche de trois grands évêques, et opérant dans le secret de la conscience humaine le plus inattendu des miracles, celui d'avoir rendu Attila pitoyable.
Ce mélange d'idées spéculatives et de faits réels était effectivement la passion du siècle. Habitués à chercher au ciel le nœud des choses de la terre, tous, historiens, théologiens, moralistes, subordonnaient dans leurs formules la marche des événements d'ici-bas à des péripéties venues d'en haut. L'histoire, telle que la comprenaient les écrivains de l'école chrétienne, était, si je puis ainsi parler, le spectacle des évolutions de la Providence conduisant les peuples vers un but spirituel à travers les bouleversements, remuant le monde pour les effrayer ou les punir, puis manifestant sa miséricorde par des coups imprévus au plus fort des violences de sa justice. C'est ainsi que l'écrivait Orose et que saint Augustin l'esquissait dans sa Cité de Dieu: semblable aux murs du festin de Balthazar, le livre de la Clio chrétienne ne se couvrait plus que d'avertissements prophétiques. La guerre d'Attila fournissait à ce système matière et sanction tout à la fois; on pouvait même dire que jamais l'application des inductions théologiques aux faits humains ne s'était montrée plus légitime. Et quant aux procédés de l'art, ils consistaient à mettre en regard au premier plan du tableau deux personnages mus également par l'action de Dieu, mais opposés l'un à l'autre: le Barbare, agent de sa colère, et le prêtre, agent de sa pitié.
Cette méthode, d'un mysticisme trop délicat pour les siècles suivants, se matérialisa chez les historiens du moyen âge. A mesure que l'ignorance et le goût exclusif du merveilleux obscurcirent le christianisme, l'idée pure et élevée d'une action latente de Dieu opérant ses miracles dans le secret des cœurs fit place à la thaumaturgie, aux prodiges, aux interventions surnaturelles, perceptibles par les sens. La beauté de l'histoire chrétienne et sa vérité, telles que les concevait le siècle d'Augustin et de Jérôme, en reçurent une grave atteinte. Tout le jeu des sentiments et des idées s'évanouit dans l'histoire pour faire place à des objets palpables ou tout au moins visibles; les inspirations prirent un corps, les idées devinrent des fantômes. A la belle scène de saint Léon changeant les résolutions d'Attila par l'ascendant d'une parole que Dieu féconde en l'inspirant, scène admirable autant que vraie, le moyen âge en substitua une autre dans laquelle l'apôtre Pierre, en habit papal et une épée à la main, apparaît pour effrayer Attila. On racontait alors comme une tradition que le roi des Huns, blâmé par les siens d'avoir reculé devant un vieillard sans armes, lui que les légions romaines n'osaient pas regarder en face, s'était écrié avec l'accent d'une terreur encore présente: «Oh! ce n'est point ce prêtre qui m'a forcé de partir, mais un autre qui, se tenant derrière lui l'épée en main, me menaçait de la mort, si je n'obéissais pas à son commandement[428].» Un second récit place saint Paul à côté de saint Pierre, probablement pour tenir la balance égale entre les deux apôtres gardiens et patrons de Rome chrétienne. On trouve cette tradition pour la première fois dans Paul Diacre, qui écrivait au viiie siècle: les écrivains postérieurs la répètent sans hésitation ni doute, comme un fait généralement admis en Italie, et le bréviaire romain lui donne une sorte de consécration en l'adoptant. Ce fut dès lors la vraie version de l'entrevue de saint Léon et d'Attila, celle qui devint populaire et que les arts reproduisirent à l'envi; enfin le pinceau de Raphaël lui a conféré l'immortalité. On comprendra, d'après ce simple fait, le caractère des altérations que le moyen âge a fait subir à beaucoup de personnages et d'événements des temps antérieurs.
[Note 428: ][(retour) ] Non se ejus qui advenerat personam reveritum esse, sed alium virum juxta eum in habitu sacerdotali... gladio evaginato... Paul. Diac., Breviar., rom., ap. Baron.--Thwrocz, i, 21.
Saint Agnan eut, au même titre que saint Léon, un destin pareil. Le patriotisme de ce prêtre, son héroïque constance, cette foi simple et naïve qui lui faisait dire quand il avait prié et mouillé de larmes les degrés de l'autel: «Allez voir là-haut si la miséricorde de Dieu ne nous vient point,» foi irrésistible et qui donne le secret de sa puissance sur les hommes, tout cela n'est plus compris par des esprits matériels au milieu des ténèbres toujours croissantes. Les miracles de l'énergie humaine soutenue par l'inspiration divine disparaissent devant une fantasmagorie puérile que le ve siècle eût repoussée, mais qui était devenue l'aliment indispensable d'une foi plus grossière. Ce que j'ai dit de saint Agnan et de saint Léon, je le dirai de Geneviève, cette sainte fille qu'on devine si bien en lisant sa première légende, et qu'on ne reconnaît plus dans les autres. Saint Loup lui-même, ce confident littéraire de Sidoine, dont nous avons quelques lettres, cet apôtre homme du monde que son biographe quasi-contemporain nous fait apercevoir sous un jour si vrai, a perdu toute réalité dans sa légende écrite à la fin du viiie siècle ou au commencement du ixe. L'ami de Sidoine, le compagnon de Germain d'Auxerre, s'est effacé pour faire place à un thaumaturge qui s'évanouit lui-même en une sorte de symbole. C'est du viie siècle au xe que s'opèrent généralement ces métamorphoses qui ont profondément altéré les biographies des saints et créé la mythologie légendaire. Toutefois ce mouvement d'idées ne manqua pas d'une certaine poésie, et c'est de là que jaillit le type du fléau de Dieu.
II. Mythe du fléau de dieu.--son origine dans les idées chrétiennes du ve siècle.--son développement au moyen age.--légende de saint loup.--attila infernal.--attila théologien.--attila vertueux.--fiésole et florence.--confusion de l'histoire et de la légende.
A quelle époque précise est née cette formule fameuse d'Attila flagellum Dei, dont les légendaires et les chroniqueurs ne font qu'un mot auquel ils laissent la physionomie latine, même en langue vulgaire? On ne le sait pas: tout ce qu'on peut dire, c'est qu'elle ne se trouve chez aucun auteur contemporain, et que la légende de saint Loup, dont je parlais tout à l'heure, laquelle fut écrite au viiie ou ixe siècle par un prêtre de Troyes, est le plus ancien document qui nous la donne. Déjà l'idée attachée par le moyen âge au mot flagellum Dei nous y apparaît dans sa plénitude; le mythe est formé. Il faut donc placer entre le ve et le viiie siècle l'adoption du flagellum Dei, d'abord comme une épithète attachée au nom d'Attila, puis comme un titre que celui-ci s'attribue lui-même et dont il se pare, enfin comme une personnification dans laquelle il se confond et qui absorbe sa réalité historique. Le mot flagellum Dei parcourt ces trois phases, et l'idée que lui assigne le moyen âge ne devient parfaite qu'à la dernière.
L'Italie et la Gaule se sont disputé l'honneur de l'invention. La tradition italienne l'attribue à saint Benoît, qui n'était pas né en 451; et, dans une histoire dont elle appuie ses prétentions, elle confond tout simplement le roi des Huns, Attila, avec le roi des Goths, Totila. La tradition gauloise lui donne pour auteur un ermite champenois. Suivant elle, des soldats huns, la veille de la bataille de Châlons, saisirent dans les bois qui environnaient cette ville un solitaire qu'ils conduisirent près du roi. Cet homme passait dans le pays pour un prophète, et Attila, soit pour le sonder, soit par une secrète appréhension de l'avenir, lui demanda qui serait vainqueur le lendemain. «Tu es le fléau de Dieu, tu es flagellum Dei, lui dit l'ermite; mais Dieu brise, quand il lui plaît, les instruments de sa vengeance. Tu seras vaincu, afin que tu saches bien que ta puissance ne vient pas de la terre[429].» Rien dans cette tradition n'est de nature à choquer l'histoire; ces idées sont celles du ve siècle; ce langage est le langage ecclésiastique du temps; le courage même de l'ermite rappelle le rôle que le clergé romain prit souvent vis-à-vis des Barbares: réduite à ces termes, la tradition gauloise ne choque nullement la vraisemblance. Ajoutons qu'ici le mot flagellum Dei n'est que la reproduction d'un texte d'Isaïe. Le prophète hébreu, dans son langage figuré, appelle Assur la verge de la fureur de Dieu, virga furoris Dei, le bâton dont Dieu frappe son peuple indocile. «Eh quoi! ajoute-t-il, le bâton s'élèverait-il contre la main qui le porte? Le bâton n'est que du bois, et le Seigneur des armées, le brisant en mille morceaux, le jettera au feu, dans toute la vanité de ses triomphes[430].» Voilà l'idée de l'ermite et presque son discours.
[Note 429: ][(retour) ] Tu es flagellum Dei... accipiet tamen hunc gladium a te dum voluerit et illum alteri tradet. Thwrocz., i, 15.
[Note 430: ][(retour) ] Quomodo si elevetur virga contra elevantem se, et exaltetur baculus, qui utique lignum est?--Subtus gloriam ejus succensa ardebit quasi combustio ignis. Isaïe, x, 15, 16.
Les pères du ve siècle, lorsqu'ils parlent des calamités de l'empire romain, ne s'énoncent guère autrement: les Barbares sont à leurs yeux le pressoir où Dieu foule sa vendange, la fournaise dans laquelle il épure son or, le van où s'émonde son grain. Ouvrez Salvien, Orose, saint Augustin, ils fourmillent d'images pareilles empruntées aux Écritures. Isidore de Séville, chroniqueur du viie siècle, applique particulièrement aux Huns le mot d'Isaïe: «Ils sont, dit-il, la verge de la fureur du Seigneur[431].» Quoique nous manquions de l'autorité d'un texte précis, nous pouvons croire qu'Attila reçut plus d'une fois au ve siècle, de la bouche de quelques personnages ecclésiastiques, la qualification de flagellum Dei. Toutefois ce n'est là qu'une épithète destinée à caractériser sous le point de vue chrétien l'action d'Attila sur l'empire et sur le monde: le moyen âge l'entendit tout autrement.
[Note 431: ][(retour) ] Isidor. hispal. Hist. Goth., ad. ann. 451.
Cette tradition de l'ermite gaulois dont je viens d'exposer le fond, acceptable historiquement, va, dans ses détails, beaucoup plus loin que la vraisemblance et quitte l'histoire pour la légende. Elle raconte que le roi des Huns, au lieu de s'offenser de la qualification de fléau de Dieu, que lui donnait l'ermite, déclara qu'il s'en glorifiait et qu'il l'attacherait désormais à son nom comme un titre. Saisi d'un enthousiasme infernal, il bondit sur lui-même et s'écria: «L'étoile tombe, la terre tremble, je suis le maillet qui frappe sur le monde![432]» Ici nous voguons à pleine voile dans le mythe: voyons où nous allons aborder.
Stella cadit, tellus fremit, en ego malleus orbis.
Ce vers se trouve intercalé dans la chronique de Thwroczi comme un dicton d'Attila. Chron. Hung., i, 16.
Dans un récit historique sur Attila, j'ai raconté son entrevue avec saint Loup, telle que nous la donnent les actes originaux écrits, à ce qu'on suppose, par un disciple de l'évêque de Troyes. Elle se passe d'une façon toute simple et tout à fait probable. Attila, qui se retire précipitamment d'Orléans sur Châlons, suivi de près par Aëtius, franchit la Seine au-dessus de Troyes. Ruinée par les invasions précédentes, cette grande cité n'avait plus ni garnison ni murailles qui pussent arrêter un seul instant les Huns: saint Loup va trouver le roi, qui consent à épargner la ville, mais qui garde l'évêque en étage. Cependant les habitants, médiocrement rassurés, se dispersent dans les bois, et quand saint Loup revient de son voyage forcé, il trouve sa métropole déserte[433]. Voilà le fait dans sa vraisemblance historique, voici maintenant comment on le racontait trois siècles plus tard.
[Note 433: ][(retour) ] Voir ci-dessus, Histoire d'Attila, c. 5.
C'est bien loin du monde réel et dans des sphères fantastiques que la tradition nous emporte: Troyes a retrouvé des murailles et une garnison que l'évêque commande; le saint fait le guet au-dessus de la porte, et bientôt arrive Attila à la tête d'une armée innombrable. Quoique battu à Châlons (il a fallu mettre le siége de Troyes après cette bataille, pour faire concorder le récit légendaire avec la tradition de l'ermite), le roi des Huns parcourt la Gaule sans obstacle, tuant et détruisant tout comme il lui plaît. Il est fier, insolent, et fait sonner bien haut le titre qu'il vient d'ajouter à tous ses titres, celui de fléau de Dieu. Monté sur son cheval de guerre, il s'approche d'une des portes, frappe avec colère et ordonne impérieusement qu'on lui ouvre. L'évêque, du haut de la muraille[434], lui demande qui il est: «Qui es-tu, lui dit-il, toi qui disperses les peuples comme la paille et brises les couronnes sous le sabot de ton cheval?--Je suis, répond celui-ci, Attila, fléau de Dieu[435].--Oh! s'écrie l'évêque, sois le bienvenu, fléau du Dieu dont je suis le serviteur! ce n'est pas moi qui t'arrêterai;» et descendant avec son clergé, il ouvre lui-même la porte à deux battants, saisit par la bride le cheval du roi des Huns, et, l'introduisant dans la ville: «Entre, dit-il, fléau de mon Dieu; marche où te pousse le vent des célestes colères[436]!» Attila entre, et son armée le suit. Ils parcourent les rues, ils traversent les places et les carrefours, ils passent devant les églises et les palais, sous les yeux d'une foule à la fois épouvantée et surprise; ils marchent, mais ils ne voient rien. Un nuage s'est appesanti sur leurs yeux; ils sont aveugles et ne recouvrent la vue qu'au moment où Attila sort de Troyes par la porte opposée[437]. Dans une des variantes de cette légende, car elle en a beaucoup, l'armée des Huns, en parcourant les rues et les places de la ville, croit cheminer doucement à travers des montagnes et des bois, au milieu de vertes prairies... L'idée du mythe se révèle ici dans toute sa plénitude: le fléau de Dieu, enorgueilli de sa mission de ruine, est enchaîné par le serviteur de Dieu; la bête infernale se courbe sous son dompteur. La légende rapproche et oppose deux figures mythiques dont l'action est corrélative, et qui se complètent l'une par l'autre. Ne parlez plus de réalité, ne parlez plus d'histoire; ce n'est plus Loup évêque de Troyes, ce n'est plus Attila roi des Huns, c'est le fléau de Dieu qui, rencontrant un saint sur son passage, voit s'évanouir sa puissance devant une puissance supérieure: l'œuvre de miséricorde a vaincu l'œuvre de justice.
[Note 434: ][(retour) ] 2a Vita S. Lupi, 45, ap. Boll., 28 jul.
[Note 435: ][(retour) ] Tu quis es qui terram dissipas et conculcas?--Cui Attila: Ego sum Attila, rex Hunnorum, flagellum Dei. Thwrocz, i, 16.
[Note 436: ][(retour) ] Jussit portas patefieri ut ingrederetur hostis Dei. 2a Vit. S. Lup., 45.--Benevenerit flagellum Domini mei. Thwrocz., ub. sup.--Apprehensa freni habena subdit: Veni Dei mei flagellum, ingredere, proficiscere quo libet Olah., Vit. Attil., 9.
[Note 437: ][(retour) ] Miro miraculo divinitus cæcitate perculsi..... 2a Vit. S. Lup., 45.
Qu'il y ait dans cette conception une grande beauté poétique, on n'en saurait disconvenir. Le moyen âge en jugea ainsi, car cette légende eut un succès de vogue; on la répéta de tous côtés; les villes, les églises l'empruntèrent pour se l'approprier en tout ou en partie. Metz raconta que les Huns, ayant voulu piller l'oratoire de Saint-Étienne situé dans son enceinte, ne rencontrèrent, au lieu de portes et de murailles, qu'un rocher de granit contre lequel leurs haches et leurs massues se brisèrent[438]. Ailleurs Attila côtoie une ville sans l'apercevoir, tandis qu'un mirage lui montre à l'horizon les tours et les crénaux d'une cité imaginaire qui fuit devant lui et l'entraîne. A Dieuze, les Huns sont frappés de cécité, parce qu'ils ont chargé de fers l'évêque saint Auctor, leur prisonnier; mais ils recouvrent la vue en même temps que lui la liberté[439]. On n'en finirait pas, si l'on voulait énumérer tous les emprunts faits par les églises des Gaules à la légende mythique de saint Loup.
[Note 438: ][(retour) ] Cum Barbari propius accederent, eorum oculis velut ingens saxum ac moles solida apparebat: quam cum cæcati mentibus, manibus per gyrum palparent, aditumque quærerent... Paul. Diac., De Episc., Mett., ap. D. Bouq., t. i, p. 650.
[Note 439: ][(retour) ] Paul. Diac., ibid.--2a Vit. S. Lup., ap. Roll.
L'Italie ne voulut pas être en reste de merveilles avec la Gaule, et le fléau de Dieu passa les Alpes avec le serviteur de Dieu pour aller jouer dans les légendes italiennes leur rôle accoutumé. L'imitation fut complète jusqu'au plagiat, et la légende de saint Géminianus, évêque de Modène, n'est qu'une copie servile de la légende de saint Loup. Géminianus introduit Attila dans Modène, comme saint Loup dans Troyes: même miracle, mêmes incidents, même dialogue du haut de la muraille; seulement le roi des Huns se montre plus brutal et plus ironique en deçà qu'au delà des Alpes. Au moment où l'évêque lui dit qu'il est le serviteur de Dieu: «Eh bien! soit, répond l'autre, un mauvais serviteur doit être flagellé[440].» Quelquefois, lorsque l'évêque contemporain d'Attila n'est pas d'une sainteté avérée, la légende lui en substitue quelque autre, mort depuis nombre d'années; le saint quitte son tombeau, sauve sa ville, et le mythe est accompli.
[Note 440: ][(retour) ] Si tu es servus Dei, ego sum flagellum Dei; servi autem inobedientes... merito verberantur et flagellantur. Vit. S. Geminian. Act. SS.
Dans ce dualisme de plus en plus idéalisé, Attila, l'être fatal, prend quelque chose des esprits infernaux. Satan lui-même le conduit: c'est le prince des ténèbres qui lui ouvre les portes de Reims, qui l'encourage au viol et au meurtre, qui vient jouir du martyre de l'évêque saint Nicaise et de sa sœur sainte Eutropie; «il se tenait près de la porte, on l'y a vu[441],» dit la légende. Ainsi que le diable lui-même, l'Attila fléau de Dieu est sarcastique, vain dans ses paroles et hideux à voir; mais, comme le diable aussi, il est facile à tromper, on le joue, on le bafoue sans qu'il s'en doute. C'est le type de Satan au moyen âge, la crédulité jointe à l'esprit de malice. La légende exploite parfois avec un bonheur comique cette idée d'un Attila naïf et crédule. Quand les Huns ont martyrisé près de Cologne les onze mille vierges compagnes de sainte Ursule, Attila offre à celle-ci de l'épouser en réparation d'honneur; mais elle le repousse honteusement: «Retire-toi, lui dit-elle; j'ai dédaigné la main de César, ce n'est pas pour appartenir à un maudit tel que toi[442]!» Quelquefois la légende engage entre ses interlocuteurs et lui des dialogues dans lesquels on l'endoctrine, on le promène, on le raille; souvent aussi il se montre généreux, chevaleresque, disposé à servir toutes les bonnes causes. Cette nouvelle physionomie du fléau de Dieu se dessine pour la première fois, du moins à ma connaissance, dans le récit d'un prétendu siége de Ravenne, lequel se serait passé en 452 sous l'épiscopat de saint Jean. Le récit dans sa rédaction primitive appartient au Pontifical d'Agnellus, prêtre ravennate, qui écrivit au IXe siècle sur les archevêques de son pays, et d'après de vieux documents, un livre qui jette beaucoup de jour sur les idées et les traditions du moyen âge italien.
[Note 441: ][(retour) ] Prope portam... Act. SS. Vit. S. Nicas., 14 decemb.--Cf. Hincmar.--Flodoard.
[Note 442: ][(retour) ] Ego regi Cæsari copulata sum, te autem qui es draco iniquus vorans christianos, ut diabolum respicio. Chartuic., Chron. Hung., II.
On avait oublié, à l'époque d'Agnellus, qu'Attila, resté au nord du Pô pendant toute sa campagne de 452, n'assiégea point Ravenne, ou plutôt Ravenne voulait avoir été assiégée en dépit d'Attila; son ancienne importance sous les Césars et ses prétentions pendant l'exarchat ne lui permettaient pas de supposer qu'on pût l'avoir dédaignée quand on menaçait Rome. Partant de cette supposition, Agnellus nous fait de l'arrivée des Huns, devant la ville de Valentinien, une peinture qui ne manque pas de vivacité; il nous les montre longeant la mer, et, dans leurs évolutions rapides, inondant la plaine, qui disparaît sous leurs escadrons: telle une nuée de sauterelles couvre les sables où elle s'abat[443]. Bientôt se présente Attila, montant un cheval richement orné, lui-même cuirassé d'or, un bouclier au bras, un aigrette brillante sur le front: il médite le siège de la ville. L'évêque Jean, effrayé, se met en prière et offre à Dieu son sang pour la rédemption de son troupeau: une vision le rassure et l'avertit d'aller trouver le chef des ennemis. Il sort donc aux premières lueurs du jour avec tout son clergé vêtu de blanc, croix en tête, bannières déployées, encensoirs fumants, et la procession défile au chant des psaumes sur la longue et étroite chaussée qui conduisait de Ravenne au camp d'Attila.
[Note 443: ][(retour) ] Ut multitudo locustarum per sablonosa loca jacerent. Agnell. Lib. Pontif., Ravenn. S. Joann. episc.
Mais déjà ce roi avait endossé le manteau de pourpre brodé d'or, ni plus ni moins qu'un empereur romain, et tenait conseil sous sa tente avec les officiers de son armée, quand le chant lointain de la psalmodie frappe ses oreilles; il regarde et aperçoit la file des prêtres débouchant deux à deux sur la chaussée, et l'évêque qui fermait la marche. Ce spectacle ne laisse pas que de le surprendre: «Qui sont ces hommes blancs? demande-t-il à ceux qui l'entourent; où vont-ils, et que me veulent-ils?--C'est l'évêque accompagné de son clergé, répond un des assistants plus au fait que lui des usages et du langage des chrétiens; il vient intercéder près de vous en faveur de ses enfants, les habitants de Ravenne.» Ce mot d'enfants choque Attila, qui ne comprend pas: «Vous vous moquez de moi, s'écrie-t-il avec colère; mais rappelez-vous que j'ai une épée bien affilée, et malheur à qui se rirait du roi! Tâchez donc de m'expliquer, vous qui le savez si bien, comment un seul homme peut engendrer tant d'enfants[444].» Le malencontreux conseiller explique comme il peut la distinction qu'on doit faire entre les enfants de la nature et ceux de la grâce: Attila se montre satisfait. Sur ces entrefaites, l'évêque arrive; le cœur du roi, déjà préparé, s'amollit à sa vue, et Jean obtient sans peine ce qu'il était venu solliciter. Pourtant Attila, qui connaît les Italiens, craint qu'ils ne mésusent de sa clémence, et il prend à ce sujet ses précautions avec une bonhomie charmante: «Tes citoyens, dit-il à l'évêque, sont terriblement rusés; je ne me soucie pas qu'ils viennent dire: Nous l'avons joué et chassé[445]; je ne veux pas davantage qu'on suppose dans les villes voisines que j'ai eu peur de vous, cela me ferait tort, ainsi qu'à mon armée (nous citons toujours Agnellus). Pour parer à cela, voici ce que j'exige: rentrez en toute hâte, enlevez vos portes des gonds, couchez-les à terre, et, quand il ne restera de votre enceinte que les quatre murs, j'entrerai, et traverserai votre ville: je vous promets de n'y faire aucun mal.» Le lendemain, Ravenne était en habits de fête; les rues tendues de tapis, les places parées de fleurs[446] et encombrées de curieux annonçaient l'allégresse publique, et l'archevêque, en tête de son clergé, présidait au défilé des Huns. C'est ainsi qu'au bout de quatre siècles à peine, l'Italie se rappelait sa propre histoire. Les pages d'Agnellus se terminent par une réflexion qui a bien aussi son mérite: «On a dit parmi les proverbes, écrit-il, que le roi Attila, avant de recourir aux armes, combattait par l'artifice, et après cela il est mort sous le couteau d'une misérable femme[447].» Ce regret donné au fléau de Dieu n'est pas ce qu'il y a de moins étrange dans tout ceci.
[Note 444: ][(retour) ] Dicite mihi o vos omnes qui hanc causam nostis, et diligentius curiose audiam, quomodo potuit hic unus homo tantos filios procreare? Agnellus. Lib. Pontif. Raven. Vit. S. Joann. Episc., 2.
[Note 445: ][(retour) ] Cives tui valde ingeniosi et solertissimi sunt, ne dicant illi de me, quia expulimus eum, fraude deceptum, posteaque tam mihi quamque meis exercitibus vituperium adhærescat... Agnellus. Lib. Pontif. Raven. Vit. S. Joann. Episc. 2.
[Note 446: ][(retour) ] Diversis floribus civitas decorata. Id., ub. sup.
[Note 447: ][(retour) ] Unde de eo in proverbiis dicitur: Attila rex priusquam arma sumeret, arte pugnabat, et post hæc omnia a vilissima muliere cultro defossus, mortuus est. Agnell. Lib. Pontif. Ravenn. Vit. S. Joan. episc. 3.
Et pourtant c'est encore Agnellus qui nous donne la version la moins déraisonnable du prétendu siége de Ravenne, que nous retrouvons ailleurs avec deux variantes d'une invention presque incroyable. Disons d'abord, pour l'éclaircissement de ce qui va suivre, qu'un schisme ardent divisa pendant toute la durée de l'exarchat les archevêques de Ravenne et les papes, les archevêques ravennates prétendant tenir leur pallium directement des empereurs, et les papes voulant les ramener sous la dépendance du siége apostolique. L'animosité produite par ces discordes avait passé des chefs aux églises, et des églises aux villes. On se traitait d'hérétiques, on se déchirait par des imputations dont on aurait dû rougir. Histoire ou théologie, erreurs traditionnelles ou vérités, on compulsait tout, on employait tout pour se nuire: Attila, bien innocemment, se trouva mêlé dans la querelle. Les deux versions dont je parle peuvent être attribuées, l'une aux schismatiques de Ravenne, l'autre aux partisans des pontifes de Rome. Suivant la première, l'archevêque Jean est un modèle d'orthodoxie: il aborde Attila par un sermon sur la consubstantialité du Père et du Fils dans le mystère de la sainte Trinité, sermon qui plaît si fort au roi, que le prêtre obtient pour prix de sa prédication le pardon de sa ville[448]. Dans l'autre version, qui porte tous les signes d'une attaque venue du Vatican, Jean est non-seulement un schismatique, mais un arien; s'il vient catéchiser Attila, c'est pour le faire tomber dans l'hérésie, et ensuite, lorsqu'il l'a bien endoctriné, qu'il a bien noirci à ses yeux le caractère et la foi du pape saint Léon, il offre de lui livrer Ravenne et tous les trésors des Césars, si, marchant sans délai sur Rome, il en expulse ce pape hérétique[449]. Attila tire son épée et part; mais en route il rencontre saint Léon, qui, le catéchisant à son tour, lui démontre, le symbole de Nicée en main, l'impiété et la perfidie de l'hérésiarque. Attila voit qu'on l'a pris pour dupe. Transporté de colère, il revient sur ses pas, emporte Ravenne d'assaut, tue l'archevêque avec tout son clergé[450], et déclare qu'il traitera sans plus de façon quiconque osera désormais nier l'orthodoxie des papes et la primauté du saint-siége. Ainsi la tradition est battue par des vents divers, suivant les passions et les intérêts du moment, et en cela elle ressemble un peu à l'histoire. Voici le fléau de Dieu théologien, arbitre de la doctrine chrétienne et champion du pape; tout à l'heure il chassait les Maures d'Espagne: il n'y a point de mesure dans les saturnales de l'imagination populaire.
[Note 448: ][(retour) ] Agnell., Lib. Pontif. Rav. ibid.--Carol. Stephan. Voc. Ravenna.--Callimach., Vit. Attil.
[Note 449: ][(retour) ] Joan. Hangen., Chron., I, 9.--Sim. Keza., Chron. Hung., I, 4, § 2.--Thurocz., Chron. Hung., I, 20.--Olah., Vit. Attil., 16.
[Note 450: ][(retour) ] Fecit omnes jugulare. Simon. Kez. I, 4, § 2.
Une fois qu'elle a ouvert un filon qui lui plaît, la tradition le creuse et le poursuit jusqu'à ce qu'elle l'ait épuisé. Cette singulière conception d'un fléau de Dieu crédule et bonhomme et d'un Attila théologien donna naissance à un Attila moral, qui prêchait aux Romains la modestie, encourageait les bons mariages et dotait les filles vertueuses. Cette dernière physionomie d'Attila, la plus inattendue de toutes, on en conviendra, se dessine dans plusieurs historiettes qui couraient les Gaules et l'Italie au moyen âge, et que des écrivains des xve et xvie siècles recueillirent de la bouche des vieillards comme des traditions immémoriales. En voici une qui regarde la Gaule.
Pendant la marche de l'armée des Huns sur Troyes, et tout près de cette ville, Attila aperçut une pauvre veuve qui fuyait à travers la campagne avec dix filles: les aînées, déjà grandes et belles, marchaient à ses côtés; les plus jeunes trottaient sur un âne: il y en avait même une, nouvellement née, qui pendait dans un linge au cou de sa mère[451]. Où courait ce troupeau effaré? il allait se jeter à la rivière, pour échapper aux brutalités des Huns. Attila ordonne aussitôt qu'on les lui amène; et comme la malheureuse veuve restait prosternée la face contre terre, sans oser proférer un mot, il lui demande si toutes ces filles sont à elle, et si elle les a conçues en légitime mariage[452]. «Oh! oui, dit la veuve à demi morte de frayeur; elles sont dix, et ce sont dix orphelines que je laisserai après moi.» Attila la relève, la rassure, et lui fait compter assez d'or, dit la légende, pour bien vivre et marier honnêtement ses filles[453]. Une autre fois, entre Vicence et Concordia, il rencontre des bateleurs qui, posant à terre leur bagage, se mettent en devoir de le bien amuser par leurs tours[454]: c'étaient, disent les récits, des gaillards forts et bien nourris, mais sans courage et sans connaissance des armes. Le roi, qui veut donner une leçon à ces fainéants, s'avance dans le cercle formé autour d'eux, bande son arc et abat un oiseau qui passait; puis il leur donne l'arc qu'aucun d'eux ne peut tendre. Il fait venir son cheval, le franchit d'un saut tout armé, et quand il commande aux baladins d'en faire autant, ceux-ci reculent. Alors il les fait prendre et tenir sous bonne garde, défendant qu'ils mangent autre chose que ce qu'ils auront abattu à la pointe de ses flèches. Au bout de quelques semaines, les bateleurs reparaissent devant l'armée, hâves, exténués et n'ayant que la peau sur les os, mais devenus des archers parfaits: le roi les enrôle dans ses troupes[455].
[Note 451: ][(retour) ] Mulier fuit quæ decem filiarum mater, minorem, quæ bima erat, linteolo ad collum suum alligatam apportabat, stimulans simul jumentum, cui ex reliquis teneriores duas superposuerat, subsequentibus adultioribus... Callimach., Vit. Attil.--Olahus., Vit. Attil., 9.
[Note 452: ][(retour) ] Quæsivit an cuncti qui aderant sui partus essent legitimi ac genuini? affirmante illa... V. ap. Deseric., De Orig., ac maj. Hungar.
[Note 453: ][(retour) ] Quam amplis donis, ut filiolas nutriret, et maritis collocaret, donatam, domum redire jubet. Olah., Vit. Attil., 9.
[Note 454: ][(retour) ] Circulatores ætate ac viribus integris, spe mercedis illecti, per infestos euses nudi... Sigon., Occid. imp. xiii.--Callimach., ub. sup.--Olah., 9.
[Note 455: ][(retour) ] Eo usque tenui cibo extenuari mandat ut..., Olah. Vit. Attil., 9.--Callimach., ibid.
La plus jolie des traditions italiennes sur le bon Attila est celle qui récréait au moyen âge les habitants de Padoue, et qu'a répétée plus d'un auteur de la renaissance. Ils racontaient qu'au temps où les Huns occupaient leur ville, après le renversement d'Aquilée, un certain poëte nommé Marullus était accouru du fond de la Calabre avec un poëme latin composé à la gloire d'Attila, et qu'il voulait réciter devant lui. Ravis d'une circonstance qui leur permettait de fêter dignement leur hôte, les magistrats padouans préparèrent un grand spectacle où furent conviés tous les personnages notables et lettrés de la haute Italie. Déjà la foule encombrait les gradins de l'amphithéâtre, et Marullus commençait à déclamer ses vers au bruit des applaudissements, quand le front du Barbare se rembrunit tout à coup. Le poëte, suivant l'usage de ses pareils, attribuant à son héros une origine céleste, l'interpellait comme s'il eût été un dieu. «Qu'est-ce à dire? s'écrie Attila tout hors de lui. Comparer un homme mortel aux dieux immortels! C'est une impiété dont je ne me rendrai point complice.» Et il ordonne que sans désemparer on brûle, au milieu de l'amphithéâtre, le mauvais poëte et ses mauvais vers[456]. On se peindra, si l'on peut, le désarroi de la fête: la surprise des spectateurs qui n'osaient remuer et qui eussent souhaité d'être bien loin, les soldats huns chargés de brassées de bois qu'ils amoncelaient dans l'arène, puis le poëte Marullus étendu pieds et poings liés sur le bûcher à côté de son poëme malencontreux. Déjà les apprêts étaient terminés, et l'on approchait du bûcher les torches enflammées, lorsque Attila fit un signe. «C'est assez, dit-il, j'ai voulu donner une leçon à un flatteur; maintenant n'effrayons point les poëtes véridiques qui voudraient célébrer nos louanges[457].»
[Note 456: ][(retour) ] Aspernatus sacrilegæ adulationis impudentiam, cum auctore carmen exuri jussit. Callimach. Sigon. ub. sup.--Vit., Attil.--Olah., 9.
[Note 457: ][(retour) ] Ne scriptores cæteri ab laudibus ipsius celebrandis deterrerentur. Callimach., ibid.
Ces contes et d'autres du même genre amusèrent nos aïeux pendant tout le moyen âge; les églises y mêlaient des miracles, les villes des prouesses imaginaires. Toutes, à les entendre, avaient résisté héroïquement à cette puissance, qui ne les avait vaincues que parce qu'elle n'était point de la terre; Attila avait été blessé devant l'une, avait battu en retraite devant l'autre: chaque localité s'y faisait bravement sa part. On croirait, en lisant ces traditions, parcourir des fragments de poëme, disjecti membra poematis, ou plutôt les matériaux d'une épopée à naître.
Il existe, dans la formation des erreurs traditionnelles, des entraînements d'imitation dont il faut bien se rendre compte, lorsqu'on explore ce terrain difficile. Rome elle-même, cédant à l'un de ces entraînements, ne s'imagina-t-elle pas avoir été assiégée par Attila? On le supposa d'abord en Asie, où la situation des lieux et les détails de la mission du pape saint Léon, imparfaitement connus, rendaient la méprise pardonnable: ainsi le philosophe grec Damascius, contemporain de Justinien, effrayait ses lecteurs par le récit d'une bataille livrée sous les murs de Rome contre Attila, bataille prodigieuse «où les âmes des morts, se relevant, avaient lutté trois jours et trois nuits durant avec une infatigable furie[458].» De Grèce, ce conte passa en Italie et à Rome, qui finit elle-même par l'adopter. On montra à l'une des portes de la ville le théâtre de cet étrange combat, on expliqua les évolutions de ces légions de fantômes, et l'entrevue de saint Léon avec le roi des Huns se trouva transportée des bords du Mincio sur ceux du Tibre.
[Note 458: ][(retour) ] Damasc. ap. Phot., ccxlii, p. 1041.
L'imagination des Strasbourgeois faisant d'Attila le patron de leurs libertés modernes, si originale qu'elle paraisse, pâlit pourtant devant celle de deux ou trois villes d'Italie. On connaît la jolie capitale du Frioul, Udine, qui, plantée sur un dernier mamelon des Alpes, semble une vedette de l'Autriche aux portes de Venise. Udine, en latin Utinum, a depuis plus de mille ans la prétention d'avoir été fondée par Attila, et non-seulement elle, mais encore la montagne qui la soutient. Les plus vieilles chroniques de la Vénétie racontent que, pendant le siége d'Aquilée, le roi des Huns ne sachant où faire hiverner ses troupes, prit la résolution de construire une place forte dans le voisinage, et choisit pour cela le lieu où se trouve actuellement Udine. Ce lieu par malheur était une plaine; le roi voulait une montagne: que faire? L'armée se mit en devoir de lui en procurer une: chaque soldat apportant de la terre plein son casque et des pierres sur son bouclier, la colline s'éleva en trois jours comme par enchantement, et Attila y bâtit Udine[459]. Cette fable passait au xiiie siècle pour une vérité qu'il eût été imprudent de nier trop haut dans les murs de la ville des Huns. Le célèbre chroniqueur Otto de Freisingen, qui l'entendit de la bouche même des habitants, n'en éprouva qu'un sentiment d'admiration. «Je contemplai, dit-il, l'œuvre gigantesque accomplie en si peu de temps par une si grande multitude[460].» Au xvie siècle, la foi en cette tradition n'avait point faibli, et un patriarche udinois, à propos de quelques fouilles faites dans la colline, eut la pensée de vérifier le travail des Huns: on creusa; on trouva parmi les pierres des fragments d'armures et un casque; ce casque fut de droit celui d'Attila. Le patricien Candidus, auteur estimé de la chronique d'Udine, a bien soin de distinguer dans son livre l'enceinte d'Attila de celles qui se sont succédé depuis le ve siècle. Naguère encore, on entretenait en bon état une tour carrée d'apparence romaine et faisant partie de vieilles constructions: c'était une relique chère au cœur du peuple, et tout bon habitant d'Udine, en la montrant à l'étranger, disait avec une sorte d'orgueil: «Voilà la tour d'Attila!»
[Note 459: ][(retour) ] Ab Attila collis ingens effossa et super injecta terra, veluti specula quædam... Joann. Candid. patric., Hist. Utinens. i.
[Note 460: ][(retour) ] Tanta multitudo fuit (Hunnorum) ut miræ magnitudinis montem, Utinum dictum, quem ipse vidi, ab exercitu comparatum, incolæ usque hodie adfirment. Ott. Frising., vi, 27.--Cf. Carol. Sigon., Occident. Imp., l. xiii.
Que la Toscane, pour n'être pas en reste avec les autres provinces italiennes, avec la Campanie, la Calabre, la Pouille, ait fait guerroyer Attila dans ses campagnes en dépit de l'histoire, c'était le droit commun au moyen âge, et elle a pu en user à son tour; mais elle ne s'en tint pas là: deux de ses villes, Florence et Fiésole, forgèrent à ce sujet un roman qu'elles rattachèrent à leur propre histoire de la façon la plus incroyable. Et il ne s'agit pas ici de quelque opinion vulgaire, recueillie chez une multitude ignorante; il s'agit de faits appuyés sur des textes et exposés sérieusement par deux écrivains célèbres, Malespini et Jean Villani: la chose est grave assurément, et je laisserai la parole aux historiens florentins.
Tous les amis des lettres connaissent Malespini, ce vieil annaliste qui crayonna, au xiiie siècle, les premières pages de l'histoire de Florence. Les aventures de sa famille se liaient aux catastrophes qui frappèrent dans le xie siècle la ville infortunée de Fiésole, que les Florentins, après une longue guerre civile, détruisirent de fond en comble, et dont ils transportèrent les habitants dans leurs murs. Eh bien, cette guerre, c'est Attila qui l'avait causée; ces cruautés des Florentins n'étaient qu'une représaille contre les Huns. Malespini nous l'affirme, il en avait lu les détails dans de vieilles écritures, in molte iscritture antiche, conservées à l'abbaye de Florence, et aussi dans des papiers de famille dont il nous entretient fort longuement. Un demi-siècle après, Jean Villani, puisant aux mêmes sources, reproduisait les mêmes faits sans émettre le moindre doute sur l'authenticité des unes ou la vraisemblance des autres. Or voici ce qu'ils racontent:
«En l'année 450 arriva sur les bords de l'Arno un homme noble et puissant appelé Attile flagellum Dei, lequel, en compagnie de vingt mille soldats, venait reconstruire la cité de Fiésole et renverser celle de Florence, où d'abord il s'introduisit par ruse et tromperie. Il y fixa sa demeure au Capitole, près de l'emplacement qu'occupe l'église de Sainte-Marie et près du canal souterrain où s'engouffre l'Arno. Faisant de là force caresses, cadeaux et invitations aux Florentins, il parvint à les abuser tous. Sitôt qu'il fut en mesure d'agir, il invita à un grand festin les plus nobles et meilleurs seigneurs du pays, et, à mesure qu'ils entraient dans sa maison, il leur faisait couper la tête et jeter le corps dans ce gouffre de l'Arno qui coulait derrière sa demeure[461]. La noblesse une fois disparue, il crut avoir bon marché du reste; mais Florence était forte et décidée à lui résister. Il en sort donc, appelle à lui ses troupes, et tombe sur la ville, pillant et massacrant tout ce qu'il rencontre: grands et petits, mâles et femelles, tout fut passé au fil de l'épée; ensuite il mit le feu aux maisons par sept côtés à la fois. Ce massacre eut lieu le 28 juin de ladite année 450.»
[Note 461: ][(retour) ] Ne invitò una grande parte a desinare alla sua detta terra: e con come e' venivano a uno a uno segretamente, gli faceva dicollare, e cacciare in una tomba dal lato di dietro... Era allora in Campidoglio, e vi correva un ramo del fiume d'Arno... Malespin., Hist. di Firenz., c. 36.
Cela fait, Attila se rend avec ses hommes à Fiésole, que les Florentins avaient en mortelle haine, «y plante ses tentes et son gonfanon, et fait proclamer par tout pays que quiconque voudra construire sur ce terrain maisons ou tours le pourra faire librement et librement y habiter, et en cela il montrait grand désir que cette ville fût bien peuplée, afin d'empêcher Florence de sortir de ses ruines, et aussi il voulait faire injure et guerre aux Romains.» Tout alla bien jusqu'à la mort d'Attila; mais plus tard les Florentins, ayant rebâti leur ville, firent payer cher à Fiésole les faveurs qu'elle avait reçues de leur ennemi. Il en résulta une guerre de plusieurs siècles qui se termina, comme je l'ai dit, par la transportation de toute la noblesse fésulane dans l'enceinte de Florence. On remarquera combien ici les souvenirs semblent précis: Attila demeure au Capitole, au-dessous de l'église de Sainte-Marie, près du gouffre de l'Arno, et c'est le 28 juin 450 qu'il brûle la ville; pourtant rien de tout cela n'est vrai, jamais Attila ni ses soldats n'ont franchi la chaîne des Apennins. Les vieilles écritures consultées par Malespini lui avaient appris qu'Attile flagellum Dei vivait au temps de l'empereur Théodose et du pape saint Léon, qu'il avait la tête chauve avec des oreilles de chien, et qu'enfin il était roi des Vandales et des Goths, seigneur de Hongrie, Pannonie, Suède et Danemark[462]. Le portrait peu flatteur que l'historien nous fait de l'ennemi de Florence ne l'empêche pas d'ajouter qu'on l'appelait le beau, chiamavasi bello. On retrouve fréquemment en Italie cette tradition sur la laideur monstrueuse d'Attila; certaines chroniques lui donnent une tête d'âne, d'autres un groin de porc: double réminiscence de l'idée légendaire qui voyait dans Attila un démon, et de la tradition gothique rapportée par Jornandès, qui faisait naître les Huns du commerce des sorcières avec les esprits immondes. Ici on veut qu'Attila fût privé de la parole et n'eût qu'un grognement sourd, là-bas on le faisait assister, comme un juge délicat, à la lecture d'un poëme latin: la tradition prenait du large dans ses conjectures.
[Note 462: ][(retour) ] Questo Attile flagellum Dei, avea la testa calva, e gli orecchi a modo di cane... Malespini. Hist. di Firenz., c. 36.
Dans cette revue que je viens de faire des traditions sur Attila éparses chez les races latines, je me flatte de n'avoir rien omis d'important historiquement ou de tant soit peu original. Tantôt d'une beauté grandiose, tantôt absurdes et grotesques, ces traditions, on le voit, portent le cachet des conceptions populaires, mais rien ne les relie, elles manquent d'unité. Il eût fallu à cette poussière poétique, pour prendre un corps et s'animer, le souffle d'un Dante ou d'un Homère; ce souffle n'est point venu, et pourtant elle contenait autant d'éléments nationaux que l'Odyssée, autant d'éléments chrétiens que la Divine Comédie. Qui peut dire quelles proportions de grandeur terrible aurait pu atteindre l'Attila flagellum Dei sous la plume du chantre de l'Enfer? Si le poëme rêvé par nos pères n'a pas rencontré la main qui devait lui donner sa forme, au moins existe-t-il en idée; il vit en nous à notre insu; nous avons beau lire ou faire de l'histoire, toute cette fantasmagorie traditionnelle se réveille dans notre imagination au mot magique de fléau de Dieu, et s'interpose plus ou moins entre l'histoire et nous. On serait même tenté de supposer, à lire certains ouvrages récents parés de tous les mérites de l'imagination et du style en même temps qu'ils sont chargés de citations savantes, que l'âge de la légende n'est pas fini, et qu'elle essaie de se rajeunir par une sorte d'alliance ou de compromis avec l'érudition. C'est ce que je me suis dit en face de l'Attila que nous a peint l'illustre auteur des Études historiques. «Ce sauvage hideux qui habite une grande bergerie de bois dans les pacages du Danube, que les rois soumis gardent à la porte de sa baraque, et qui a ses femmes dans des loges autour de lui..., ce conquérant poussé ou arrêté par une main qui se montrait partout alors à défaut de celle des hommes, et qui finit par crever du trop de sang qu'il avait bu[463],» tout cela me paraît un produit malheureux du mariage dont j'ai parlé. Je doute que de pareils compromis fassent grand bien à l'histoire: rendons-lui l'Attila de Priscus, et réservons le flagellum Dei pour la poésie.
[Note 463: ][(retour) ] Châteaubriant, Etud. hist. T. i.
LÉGENDES
ET TRADITIONS GERMANIQUES
I. Sources de la tradition germanique sur attila.--elle prend naissance chez les germains orientaux.--les germains occidentaux l'adoptent en la modifiant.--tradition chez les franks, chez les ango-saxons, chez les scandinaves, chez les germains du rhin.
La tradition latine nous a promenés sur des champs de carnage, au milieu des larmes et des ruines: c'était le domaine naturel du fléau de Dieu; le théâtre où nous transporte la tradition germanique est tout autre. Ici plus de fléau de Dieu, mais un roi sage, magnifique, hospitalier, se battant bien, buvant mieux, un bon roi enfin comme on les rêve en Germanie: tel est le nouvel Attila qui se présente à nous. Contradiction bizarre entre toutes celles dont le moyen âge abonde! ces deux Attila si différents vécurent pendant des siècles côte à côte et sans trouble dans les souvenirs de la Germanie: on maudissait l'un à l'église, on bénissait l'autre au château. En sortant du temple où retentissait par la voix du prêtre l'anathème éternel contre la bête infernale et le tyran persécuteur des saints, on courait applaudir le Minnesinger qui, la rote en main, chantait le bon roi Attila, seigneur des Huns, sage comme Salomon, plus riche et plus puissant que lui, surtout plus généreux. La légende chrétienne était le souvenir romain, la chanson du Minnesinger le souvenir barbare.
Deux choses, dans le contact des Germains du ve siècle avec Attila, durent les frapper vivement et laisser une longue impression sur les générations successives: c'est que tous ou presque tous ils avaient été ses vassaux, et que leur époque héroïque, celle de leur établissement en Italie, se confondit presque avec la mort du conquérant. Rien dans le vasselage de ces peuples fiers sous le roi des Huns n'avait été de nature à blesser leur orgueil et à leur imposer l'oubli. D'abord ils avaient partagé ce vasselage avec toutes les races barbares de l'Europe et de l'Asie occidentale; puis cette sujétion avait été pour eux particulièrement douce et honorable. On peut lire dans Jornandès de quelles distinctions Attila entourait les chefs des grandes tribus germaines, Ardaric, roi des Gépides, Valamir et Théodemir, rois des Ostrogoths: placés dans ses conseils et à la tête de ses armées, ils étaient traités plutôt en amis et en alliés qu'en sujets. Quant aux conquêtes des Germains en Italie, aux fondations d'Odoacre et de Théodoric, quoique opérées après la mort d'Attila, elles ne se firent pourtant point sans lui. C'était lui qui avait suscité ces vastes projets, rassemblé ces masses armées au bord du Danube, et quand plus tard elles en partirent pour leur propre compte, c'était encore son génie qui les guidait. Odoacre, suivant toute apparence, avait été son soldat, et Théodoric était le fils d'un de ses capitaines. Sa mémoire resta donc justement attachée à ces grands événements comme s'il y avait pris réellement part. Ce sentiment se retrouve dans la tradition germanique. Par une confusion où la reconnaissance a fait oublier la chronologie, elle réunit invariablement le nom d'Attila au nom de Théodoric, et même à celui d'Hermanaric le Grand, oubliant que le roi des Huns était mort huit ans après la naissance du premier, et qu'il ne naquit que vingt-cinq ans après la mort du second. Dans ces vagues souvenirs où, comme on le voit, l'histoire n'a guère été respectée, Attila conserve toujours cependant sa supériorité historique; sa figure domine celle de tous les chefs germains: Théodoric lui doit son royaume, Hermanaric et Odoacre leurs défaites.
Les noms de Théodoric, d'Hermanaric et d'Odoacre nous indiquent tout d'abord que les traditions dont je parle, lesquelles constituent le fond de la grande tradition germanique sur Attila, sont nées dans la Germanie orientale, parmi les tribus qui prirent part au renversement de l'empire d'Occident, particulièrement chez les Ostrogoths, et qu'elles furent consignées dans des poëmes chantés, dont les aventures de Théodoric et sa guerre contre Odoacre faisaient le sujet principal. Si, comme tout porte à le croire, ces poëmes, destinés à la glorification des Amalungs ou princes de la maison royale des Amales, naquirent chez les Ostrogoths, ce n'était qu'un épisode que ce peuple ajoutait à l'épopée de son histoire, qui se composait, comme on sait, de chants nationaux remontant de siècle en siècle jusqu'à l'époque demi-fabuleuse où la race gothique, divisée en trois groupes de tribus, avait quitté la Scandinavie, montée sur trois vaisseaux[464]. Chaque grande circonstance dans la vie du peuple ostrogoth avait son chant particulier ou son ensemble de chants, épisodes successifs ajoutés par les temps à l'épopée générale. Jornandès, qui était Goth, nous dit que telle était la manière dont ses compatriotes fixaient et perpétuaient leurs souvenirs[465]. Lui-même, dans son livre si précieux à tant de titres, ne paraît être souvent qu'un traducteur ou un abréviateur de cette histoire chantée, et souvent aussi il ne serait pas difficile de marquer le point précis où la tradition, toujours vive et colorée, se raccorde et se lie au tissu plus que prosaïque qui appartient en propre à l'évêque de Ravenne. Tout vrai Goth savait par cœur ces poëmes, entrés dans l'éducation nationale. Qu'on juge maintenant si l'imagination des scaldes dut s'animer au spectacle des événements qui signalèrent pour leur race la dernière moitié du ve siècle, et si cette nouvelle page d'histoire, devant laquelle toutes les autres pâlissaient, dut être conservée religieusement! Non-seulement on la conserva, mais on l'amplifia. La grandeur des faits réels ne suffisant plus à l'enthousiasme poétique, on y ajouta des enjolivements et des fables. C'est ainsi que sur le canevas des chants contemporains se développèrent de génération en génération, au moyen des accroissements et des broderies épisodiques, les nombreux poëmes de la tradition orientale dont Théodoric est le héros, et dans lesquels Attila occupe toujours une place.
[Note 464: ][(retour) ] Dicitur de Scanziæ insulæ gremio Gothos egressos, tribus tantum navibus vectos ad citerioris oceani ripam... Jorn., R. Get., 6.
[Note 465: ][(retour) ] Cantu majorum facta modulationibus citharisque canebant... Jorn., R. Get., 3.
Le procédé historique dont je viens de parler ne fut point particulier aux peuples de la Germanie orientale; les Germains le pratiquaient tous du temps de Tacite[466]; ils l'avaient encore, trois siècles plus tard, du temps du césar Julien, qui entendit leurs chants nationaux résonner terriblement dans la vallée du Rhin, et qui en comparait la rude harmonie au croassement des oiseaux de proie. Cet usage, qui servait à maintenir parmi les Barbares l'orgueil en même temps que l'unité de la race, se conserva après leur établissement dans l'empire romain comme une barrière de plus qui les séparait des vaincus. Au reste, chaque nation, tout en voulant immortaliser sa propre histoire, ne demeurait point indifférente à celle des autres: les nombreux rapports des tribus entre elles et le rapprochement de leurs dialectes, rameaux d'un tronc commun, favorisaient les échanges mutuels de traditions. Lorsqu'un chant composé dans une tribu se distinguait par l'importance du fond ou par la beauté poétique de la forme, il était aussitôt colporté et approprié aux dialectes voisins. Paul Diacre nous rapporte que de son temps les chansons héroïques sur Alboïn circulaient non-seulement parmi les Lombards, mais encore chez les Bavarois et les Saxons, et même dans tous les pays de langue teutonique[467]. Jornandès nous dit dans le même sens que la gloire d'Attila était célébrée par tout l'univers[468]. On comprend ce qui dut arriver à la longue de cet amalgame de souvenirs, de ces transfusions de vérités et d'erreurs locales d'une tribu à l'autre, d'une contrée à l'autre; il se forma un fonds commun de traditions germaniques reçu par tout le monde et sur lequel chacun eut le droit de broder sa tradition suivant sa convenance. C'est pour cela qu'il ne faudrait pas s'étonner de voir, par exemple, des souvenirs qui n'ont pu naître que sur les bords du Dniester ou du Pô consacrés par les poëtes de la Norvége, et en revanche des idées, des symboles exclusivement scandinaves s'implanter dans les traditions historiques de peuples germains étrangers à l'odinisme, et les dominer même par l'énergie de leur conception.
[Note 466: ][(retour) ] Celebrant carminibus antiquis (quod unum apud illos memoriæ et annalium genus) originem gentis conditoresque.... Tacit., Mor. German.--Arminius... canitur adhuc barbaras apud gentes. Id. Annal., ii.
[Note 467: ][(retour) ] Apud Baïoariorum gentem, non secus ac Saxonum, sed et alios ejusdem linguæ homines, ejus (Alboini) liberalitas et gloria, bellorum que felicitas, et virtus, in eorum carminibus celebrantur. Paul. Diac., Hist. Langobard., i, 27.
[Note 468: ][(retour) ] Famosa inter omnes gentes claritate mirabilis... Jorn., R. Get., 54.
C'étaient des joueurs de harpe, des chanteurs ambulants, et quelquefois les poëtes eux-mêmes, qui étaient entre les différentes nations les intermédiaires de ces échanges. Deux tribus voulaient-elles troquer leurs poëmes, elles troquaient leurs chanteurs. Nous pouvons lire encore dans le recueil de Cassiodore une lettre par laquelle Théodoric, qui devait être bientôt lui-même un personnage traditionnel si célèbre, envoyait au roi des Franks Clovis un joueur de harpe que celui-ci lui avait demandé. «Nous avons choisi pour vous l'envoyer, lui écrivait-il, un musicien consommé dans son art, qui, chantant à l'unisson de la bouche et des mains, réjouira la gloire de votre puissance[469].» Le roi des Franks voulait se tenir au courant de ce qu'on chantait à la cour du roi des Goths, et lui-même sans doute dépêchait à ses voisins, par une semblable politesse, ses poëtes ou ses musiciens, car les Franks avaient aussi leurs chanteurs et leurs chansons. Fortunat nous parle des chants qui divertissaient les leudes barbares, et, comme pour bien préciser qu'il ne s'agissait pas de poésie latine, il retourne sa proposition, et parle des chants barbares qui divertissaient les leudes[470]. Les Anglo-Saxons, passionnés pour ce passe-temps patriotique, en emportèrent avec eux l'habitude lors de leur immigration dans l'île de Bretagne: leur roi Alfred était, comme on sait, à la fois récitateur et poëte. Je ne dis rien des Scandinaves, chez qui le scalde était inséparable du guerrier, et bien souvent chantre et héros des mêmes aventures. En France, Charlemagne, sans être poëte comme Alfred, poussa aussi loin que lui le goût des chants traditionnels. «Il écrivit, dit Eginhard, et recueillit, pour en perpétuer le souvenir, de très-anciens poëmes barbares, dans lesquels étaient célébrées les actions et les guerres des hommes d'autrefois[471].» Louis le Débonnaire, élevé sur ses genoux, savait tous ces poëmes par cœur; mais plus tard, et par scrupule de dévotion, il ne voulut plus ni les réciter, ni les entendre, ni les laisser apprendre à ses fils[472], attendu que ces monuments des ancêtres étaient, comme les ancêtres eux-mêmes, fortement entachés de paganisme. Par bonheur, de pareils scrupules furent rares chez ses contemporains, et c'est aux ixe et xe siècles, que la poésie germanique traditionnelle ayant pris son plus grand développement, les plus importants des chants qui la composent reçurent leur forme définitive, celle sous laquelle ils sont parvenus jusqu'à nous.
[Note 469: ][(retour) ] Citharædum etiam, arte sua doctum, pariter destinavimus expeditum, qui, ore manibusque consona voce cantando, gloriam vestræ potestatis oblectet; quem ideo gratum fore credidimus, quia ad vos eum judicastis magnopere dirigendum. Theodoric. Ostrogoth., R. Epist. ad Ludvin., R. Franc. in Cassiod. Var.
Barbara fraxineis pingantur carmina runnis....
Fortunat. Carm. D. Bouq., ii.
[Note 471: ][(retour) ] Barbara et antiquissima carmina, quibus veterum regum actus ac bella canebantur, scripsit, memoriæque mandavit. Eginh., Vit. Car. M., 29.
Nec non quæ veterum depromunt prælia regum,
Barbara mandavit carmina litterulis.
Poet. Sax., v, v. 543.
[Note 472: ][(retour) ] Poetica carmina gentilia, quæ in juventute didicerat, respuit, nec legere nec audire nec docere voluit. Thegan., 19.
Le plus ancien monument connu de poésie germanique a été trouvé dans la France austrasienne, à Fulde, sur une page d'un manuscrit du viiie siècle, et il est écrit en dialecte frank: on ne peut guère douter, d'après celas qu'il n'ait fait partie des collections de Charlemagne. Il y est question de Théodoric et d'Attila. Théodoric, chassé de Vérone par Hermanaric à l'instigation d'Odoacre, a trouvé l'hospitalité à la cour du roi des Huns, et, quand des circonstances favorables lui permettent de rentrer dans son royaume, Attila l'y ramène à la tête d'une puissante armée, et défait Odoacre à la bataille de Ravenne. Voilà les faits d'histoire fabuleuse qui composent le fond de la tradition orientale, et qui sont sous-entendus ici, où il ne s'agit que d'un épisode de cette guerre. L'exil de Théodoric a été long: ses compagnons, partis dans la force de l'âge, reviennent blancs et vieux; leurs femmes sont mortes, leurs jeunes enfants sont devenus des hommes qui ne les connaissent plus; c'est ce qui est arrivé à Hildebrand, le maître, le sage conseiller, l'inséparable ami de Théodoric. Son fils Hadebrand, qu'il avait laissé encore au berceau, est maintenant un guerrier fort et vaillant. Hadebrand croit qu'Hildebrand a péri dans un combat aux extrémités du Nord, et que son corps a été reconnu sur le champ de bataille: des hommes qui avaient navigué dans la mer des Vendes le lui ont affirmé. Ils se rencontrent donc et se provoquent tous deux, le père, le fils[473]. A l'aspect de ce bouclier dont il ne connaît pas les couleurs, lui qui connaît, comme il dit, toute génération humaine, Hildebrand demande au jeune homme qui il est. Celui-ci se nomme, et raconte comme quoi son père l'a quitté enfant pour suivre Théodoric, et comme quoi ce père est mort depuis longues années, guerroyant vers la mer des Vendes. Pendant qu'il parle, le vieil Hildebrand détache silencieusement un bracelet précieux qu'il a reçu du roi Attila pour prix de sa vaillance[474], et il le tend à Hadebrand en l'appelant son fils; mais celui-ci le repousse avec insulte. «De tels présents, lui dit-il, ne se reçoivent que la lance en main, pointe contre pointe. Tu veux me tromper, vieux Hun[475], espion rusé et mauvais compagnon; tu veux me tromper, pour me frapper traîtreusement: mon père est mort!»--«Hélas! hélas! s'écrie le malheureux père dans son angoisse, quelle destinée est la mienne! J'errai hors de mon pays trente hivers et trente étés, et maintenant il faut que mon propre enfant m'étende mort avec sa hache, ou que je sois son meurtrier!» Le combat commence; les haches de pierre résonnent sur les armures, les épées fendent les boucliers; mais ici le fragment est interrompu, et ne nous donne ni la fin du combat ni le dénoûment de l'histoire. Quant à la question qui nous occupe, ce morceau d'une beauté simple et mâle, qui fait déplorer sa brièveté, nous montre l'épopée germanique orientale circulant en Gaule à l'époque mérovingienne et accommodée au dialecte frank.
.....Dhat sih urhettum
Hiltibrant enti Hadhubrant, untar herjun tuêm
Sunn, fatar, ungòs...
Sô ime sê der chuning gap
Hûneo truhtin.
Alter Hùn.
Elle circulait pareillement en Angleterre dans la société des hommes lettrés et des hommes de cour; de nombreuses allusions et citations que renferment les poëmes anglo-saxons du temps ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. Trois de ces poëmes, qui ne sont guère postérieurs au viiie siècle, mentionnent Hermanaric, Théodoric et leurs compagnons[476]. L'un d'eux nous apprend que le lieu où Théodoric, réfugié près d'Attila, passa trente hivers, s'appelait Maringaburg. Hermanaric, dont la tradition gothique fait toujours un roi astucieux et cruel, qui dans ses fureurs n'épargne pas sa propre famille, qui tue son fils sur un vague soupçon et fait pendre les deux fils de son frère, Hermanaric présente le même caractère dans les compositions saxonnes. «Il avait l'âme d'un loup[477], y est-il dit; mais il avait étendu bien loin la puissance des Goths: oh! c'était un terrible roi!» Le plus curieux des trois poëmes, au moins quant à notre sujet, est sans contredit celui qu'on a intitulé le Chant du Voyageur. C'est le pèlerinage d'un barde qui parcourt l'Europe en prenant pour guides les traditions poétiques alors en vogue. Qu'on se figure un Grec courant le monde l'Odyssée à la main, ou quelque provincial romain allant visiter l'Italie sur les traces d'Énée: c'est ce que fait sur le continent de l'Europe notre poëte anglo-saxon; il ne connaît d'histoire et de géographie que celles des fables germaniques qu'il a lues. «A l'est de l'Angleterre, dit-il, je trouvai le pays d'Hermanaric le furieux, le félon; Attila régnait sur les Huns, Hermanaric sur les Goths, Ghibic sur les Burgondes. Gunther, son fils, me donna un bracelet pour prix de mes chants[478]. J'en reçus un autre d'Hermanaric qui voulut me garder longtemps près de lui. Je profitai de mon séjour chez ce puissant roi, maître de tant de châteaux, pour visiter toute la terre des Goths et faire connaissance avec les braves. Je connus Hethca et Badeca, les Harlings, Embrica et Friedla, Ostgotha et Sifeca...[479]» Embrica et Friedla sont précisément les deux cousins qu'Hermanaric fit pendre, d'après la tradition; les autres noms sont ceux des champions du roi. On voit de quelle autorité jouissaient aux extrémités du monde occidental ces fictions venues d'Orient; elles formaient, dans tous les pays de langue teutonique, une sorte d'histoire merveilleuse qu'un voyageur tant soit peu lettré était tenu de savoir. Il fallait, pour plaire à la société des châteaux, que le pèlerin eût visité sur sa route ces royaumes de la fantaisie, qu'il en rapportât des nouvelles, qu'il eût touché la main de ces héros, dont les uns étaient purement imaginaires, les autres n'avaient point existé dans les conditions qu'on leur attribuait. Une chose est pourtant à remarquer, c'est que la tradition ostrogothique, consacrée aux événements de l'Italie et à la glorification de la maison royale des Amales, ne conserve pas ici toute sa pureté, et qu'elle se trouve mélangée d'éléments occidentaux sans liaison apparente avec ceux-ci. Ainsi le poëme de Béowulf nous parle du roi burgonde Ghibic et de son fils Gunther, qui demeuraient sur le Rhin, et d'un trésor magique gardé par un dragon au fond d'une caverne. Or Ghibic et Gunther ne sont pas des personnages inventés. Ghibic est cité par la loi des Burgondes comme un des anciens rois de cette nation, et quant à Gunther, que la même loi appelle Gundaharius, on reconnaît aisément en lui le Gunthacaire ou Gondicaire des écrivains romains, ce roi de Burgondie qui essaya d'arrêter les bandes d'Attila au passage du Rhin, près de Constance, en 451[480]. Les poëmes anglo-saxons nous fournissent donc le premier indice d'une tradition occidentale qui, se soudant à la tradition des Germains de l'est, adoptait aussi Attila.
[Note 476: ][(retour) ] Cons. Wilh. Grimm. Deutsche Heldensage, Gött., 1829.
[Note 477: ][(retour) ] Eormanrices wylfenne gethoht... Wilh. Grimm. Heldens., p. 21.
[Note 478: ][(retour) ] Se me beag forgeaf burgwarena fruma., Lied vom Wanderer, v. 174.
[Note 479: ][(retour) ] Emrican sôhte ic and Fridlan and Eastgota and Sifeca... v. 214.
[Note 480: ][(retour) ] Voir ci-dessus Histoire d'Attila, c. 5, p. 144, 145.
Mais, qui le croirait? c'est au milieu des frimas du pôle, en Islande et en Scandinavie, que les traditions sur le grand roi des Huns furent recueillies avec le plus d'empressement peut-être et de curiosité; ce sont des scaldes du Groënland norvégien qui nous en ont transmis les souvenirs les plus fidèles dans deux poëmes intitulés Atla-Mâl et Atla-Quida, Récit et Chant d'Attila, que d'autres morceaux poétiques non moins précieux développent et complètent. Les chants scandinaves où il est question d'Attila forment plus du tiers de l'Edda de Saemund, et nous savons qu'ils existaient déjà sous leur forme actuelle dans la première moitié du ixe et probablement à la fin du viiie siècle. Le souvenir des Huns, qui ne firent pourtant qu'une courte apparition au bord de la Baltique, était vivace en Scandinavie. On y appela longtemps Hûnalant, terre des Huns, les contrées situées à l'est de cette mer, et aujourd'hui encore les paysans allemands donnent le nom de Hunnenbette, lit des Huns, aux tumuli que l'on trouve en assez grand nombre dans les plaines de la Pologne et de la Lithuanie. Toutefois les scaldes du Nord, à en juger par les pièces qui nous sont restées, choisirent, de préférence à la tradition ostrogothique, cette autre tradition dont je signalais la trace, il n'y a qu'un instant, dans les poëmes anglo-saxons de Béowulf et du Chant du Voyageur. Reléguant au second rang Théodoric et les héros de l'Italie, ils s'attachèrent à mettre en relief ceux du Rhin qu'ils connaissaient moins imparfaitement ou qui les intéressaient davantage. Nous classerons pour cette raison les chants de l'Edda et les Sagas qui s'y rapportent parmi les matériaux de la tradition occidentale.
Les poëmes de Théodoric atteignirent, au ixe siècle, le plus haut degré possible de popularité, soit dans les pays d'idiome teutonique, soit dans ceux où, comme en France, s'opérait une révolution de langue en même temps qu'une transformation sociale. Grands et petits, clercs et laïques, tout le monde était censé les connaître, et les hommes les plus graves ne craignaient pas d'y faire allusion dans les plus graves circonstances. Foulques, archevêque de Reims, voulant dissuader le roi de Germanie Arnulf de rien entreprendre contre Charles le Simple, son parent, lui citait l'exemple d'Hermanaric, qui, «trompé par un mauvais conseiller, ainsi qu'on le lit dans les livres des Allemands, se fit le meurtrier de sa propre race.--Vous ne l'imiterez point, ajoutait-il; vous fermerez l'oreille à des conseils de perversité, et, généreux envers une famille qui est la vôtre, vous étaierez de votre épée la maison royale qui tombe[481].» L'histoire elle-même se laissa pénétrer, comme tout le reste, par l'erreur populaire. En vain quelques moines érudits, quelques savants évêques protestèrent courageusement au nom de la vérité dans des chroniques peu ou point lues; quiconque voulait avoir des lecteurs pactisait avec la fiction. Ces faits controuvés étaient glissés parmi les faits réels extraits de Jornandès, de Prosper ou d'Idace; on assignait une date à la fuite de Théodoric chez les Huns, à sa lutte imaginaire contre Hermanaric, à ses campagnes contre les géants du Rhin. On vit l'Italie elle-même, entraînée par le courant traditionnel qui lui venait du Nord, admettre quelques-unes de ces fables: ainsi les habitants de Vérone appelaient, au xiie siècle, maison de Théodoric l'amphithéâtre romain situé dans leurs murs, et le qualifiaient lui-même de roi des Huns[482]. Je ne tarirais pas, si je voulais citer toutes les preuves de la popularité de ces traditions au moyen âge.
[Note 481: ][(retour) ] Supplicat ne sceleratis hic rex adquiescat consiliis, sed misereatur gentis hujus, et regio generi subveniat decidenti. Flodoard. Hist. eccles., Remens., 4, 5.
[Note 482: ][(retour) ] Hanc civitatem Theodericus quondam rex Hunnorum, ut ab indigenis accepimus, primum condidit... De Fundat. monast. Gozecensis ap. Hoffmann. Script. rer. Lusatic., iv, 112.
Un exemple montrera avec quelle foi robuste le peuple allemand les avait acceptées. J'expliquerai d'abord que, par une idée pleine de poésie, l'imagination populaire ne pouvant admettre que le roi Théodoric, s'il était damné à cause de ses opinions ariennes et des cruautés qui déshonorèrent la fin de sa vie, eût pu l'être comme tout le monde, l'avait fait descendre en enfer vivant, à cheval, et par le cratère de l'Etna[483]. Or, ceci admis comme croyance vulgaire, nous lisons les lignes suivantes, à l'année 1197, dans la chronique du moine Godefroid de Cologne, qui écrivait vers le milieu du xiiie siècle: «En cette année 1197, quelques personnes, qui se promenaient le long de la Moselle, aperçurent dans le lointain un fantôme de forme humaine d'une grandeur effrayante et monté sur un destrier noir[484]. Lesdites personnes étant restées immobiles de frayeur, l'objet s'avança vers elles en leur criant de n'avoir pas peur, qu'il était Théodoric, autrefois roi de Vérone[485]. S'étant alors approché, il leur annonça diverses calamités et misères qui allaient fondre bientôt sur l'empire romain germanique, après quoi, tournant bride, il lança son cheval dans la Moselle, traversa le fleuve et disparut sur l'autre bord.»
[Note 483: ][(retour) ] Fabula illa qua dicitur: Theodericus vivus equo sedens ad inferos descendit... Otto Frising. Chron., v. 3.
[Note 484: ][(retour) ] Eodem anno (1197) quibusdam juxta Mosellam ambulantibus apparuit phantasma miræ magnitudinis, in humana forma equo insidens. Godefrid. Monach. Colon. Annal. Francof., 1624.
[Note 485: ][(retour) ] Theodericum quondam Veronæ regem se nominat. Godefrid., ub. sup.
Les relations des Germains occidentaux avec Attila et les Huns nous sont beaucoup moins connues que celles des Germains orientaux. L'histoire pourtant nous en apprend trois choses, à savoir qu'Attila, pour colorer son expédition en Gaule, prétextait de vieilles rancunes contre les Visigoths, que chez les Franks transrhénans il se constitua arbitre entre deux prétendants qui se disputaient le trône du dernier roi, et qu'enfin, s'il trouva en face de lui sur les bords du Rhin et de la Marne les Burgondes, hôtes et fédérés de l'empire romain, il comptait sous ses drapeaux les tribus de ce peuple qui habitaient encore la Germanie autour de la forêt Hercynienne. Ce peu de jour jeté dans l'obscurité des faits laisse beau jeu à la tradition, que nous ne pouvons guère contrôler que dans ses plus grossières invraisemblances, mais qui devient en retour d'autant plus curieuse qu'elle répond à une lacune historique plus considérable.
On entrevoit d'abord dans le supplément de la chronique d'Idace, écrite au viie siècle, en Espagne, sous le gouvernement des Visigoths, l'indice d'un travail traditionnel qui se faisait alors chez ce peuple, et dont la bataille de Châlons était l'objet. On se rappelle que le lendemain de cette grande journée, et lorsqu'Attila, retranché dans son camp de chariots, effrayait encore ses vainqueurs, Thorismond, élu roi par les Visigoths à la place de son père, mort dans le combat, voulut partir à l'instant, afin d'empêcher ses frères, restés à Toulouse, de former des entreprises contre sa nouvelle royauté, et qu'Aëtius, qu'il consulta pour la forme, ne le retint pas. Cette désertion en face de l'ennemi avait été sans doute reprochée plus d'une fois aux Visigoths: la tradition dont je parle eut pour but de les en laver. Elle raconte qu'Aëtius, dont la politique consistait à se défaire des Huns par les Visigoths et des Visigoths par les Huns, s'étant rendu en cachette près d'Attila, le prévint amicalement qu'une nouvelle armée de Visigoths devait arriver la nuit même. «Si tu l'attends, lui dit-il, tu es perdu: pars donc à l'instant, et je protégerai ta retraite.» Attila lui fait compter dix mille pièces d'or en témoignage de sa reconnaissance, et le Romain court en toute hâte au camp des Visigoths jouer la même comédie avec Thorismond, et il y gagne encore dix mille pièces d'or[486]. Au point du jour, Huns et Visigoths avaient vidé le champ de bataille, et Aëtius restait seul maître de tout le butin. La tradition ajoute que, pour calmer Thorismond, qui, voyant qu'on l'avait abusé, se répandait en menaces, Aëtius lui fit cadeau d'un bassin d'or garni de pierreries et décoré des plus belles ciselures. Il est certain qu'un pareil bassin était déposé au trésor des rois visigoths, d'où il passa, après bien des aventures, dans les mains du roi frank Dagobert[487]. Les Visigoths montraient ce bassin comme preuve de la vérité de leur tradition, qui n'était pourtant qu'un mensonge inventé par la vanité.
[Note 486: ][(retour) ] Tunc Attila dedit Agecio decem millia solidorum, ut per suo ingenio Pannoniam repedaret... Acceptis idemque Agecius a Thuresmodo decem millia solidis ut suo ingenio a persecutione Chunorum liberati Gothi... Exc. ex Idat. Chron. Frag., Fredeg. ap. D. Bouq., ii, p. 462.
[Note 487: ][(retour) ] Orbiculum aureum gemmis ornatum, pensante libras quingentas... usque in hodiernum diem Gotthorum thesauris pro ornatu veneratur et tenetur. Fredeg., Fragment. D. Bouq., ii, p. 462.
Nous avons un second indice plus éclatant et plus assuré qu'un travail traditionnel s'accomplit chez ce peuple aux viie et viiie siècles: c'est la conception poétique de Walter d'Aquitaine, héros destiné à jouer vis-à-vis d'Attila un rôle égal en importance à celui de Théodoric, avec cette différence pourtant que Théodoric est un ami du roi des Huns, et Walter un ennemi. Ce Walter nous est donné comme fils d'Alfer, roi d'Aquitaine ou roi d'Espagne[488], et cette double qualification, jointe aux noms germaniques des deux princes, nous reporte naturellement aux Visigoths, jadis maîtres de l'Aquitaine entière et refoulés par Clovis en Septimanie et en Espagne. Cette circonstance et d'autres dont je parlerai bientôt ne permettent point de douter que l'invention primitive de Walter n'appartienne à la nation visigothe, qui voulait se faire aussi sa part dans la grande tradition sur Attila.
[Note 488: ][(retour) ] Alphere. Walt. Aquit., v. 77.--Alfer, Heldenbuch. pass.
Il nous est resté de cette conception épique, qui devait être considérable, un épisode complet et des indications éparses au moyen desquels nous pouvons nous former une idée de l'ensemble. L'épisode complet nous raconte une aventure de la jeunesse de Walter, aventure célèbre dans toute la tradition occidentale, et à laquelle il est fait fréquemment allusion dans les poëmes et sagas du cycle des Niebelungs: retenu en ôtage chez les Huns, le héros y enlève une jeune fille, qui le suit en Aquitaine, où il l'épouse. Nous ne possédons point ce fragment épique en langage teuton, mais en latin, dans un poëme écrit au xe siècle, et qui n'est évidemment qu'une imitation ou plutôt une traduction d'un original germanique. D'ailleurs, le versificateur latin, religieux du monastère de Fleury-sur-Loire, appelé Gérald, loin de revendiquer l'invention poétique de l'œuvre, ne se donne que pour un translateur qui a détaché des aventures de Walter, que tout le monde connaissait, dit-il, cet épisode galant, pour récréer ses frères conventuels et honorer son digne parent, l'évêque Erkhimbald ou Archambauld, auquel il dédie son livre. Cet Archambauld paraît avoir été le même que celui qui administrait l'église de Strasbourg en 960. Devant m'occuper plus tard en détail et de cet épisode et de tout ce qui concerne Walter d'Aquitaine ou d'Espagne, je n'ai qu'un mot à dire pour le moment: c'est que nous retrouvons parmi les personnages importants qui figurent ici, le roi Ghibic et son fils Gunther, dont les poëmes anglo-saxons nous parlaient tout à l'heure; ils règnent également à Worms, sur le Rhin, et à côté d'eux vit le farouche Hagan ou Hagen, l'Ajax des traditions germaniques; seulement, tandis que Ghibic et Gunther sont des rois burgondes dans les poëmes anglo-saxons, le poëme de Walter en fait des rois franks. Du reste il ne les ménage pas: les Franks y sont représentés comme un peuple de voleurs sans foi et sans courage[489], qui détroussent les voyageurs que le sort amène sur leurs terres, et qui se réunissent bravement douze contre un seul guerrier; mais ce guerrier est Aquitain, c'est-à-dire Visigoth, et sa supériorité n'est pas un seul instant douteuse. Un tel poëme évidemment n'a pu naître que chez les Visigoths, à une époque assez rapprochée de leur expulsion de la Gaule pour que le ressentiment, les préjugés haineux, les prétentions orgueilleuses fussent encore vivantes dans tous les cœurs contre le peuple et la lignée de Clovis.
[Note 489: ][(retour) ] Non assunt Avares hic, sed Franci nebulones... Walt. Aquit., v. 553.
Transportons-nous dans l'extrême Nord, au milieu des Scaldes du viiie et du ixe siècles, et lisons ces poëmes de l'Edda dont je parlais tout à l'heure: nous y retrouverons les noms de Ghibic, de Gunther et de Hagen[490] rattachés à ceux d'Attila et de Théodoric, tandis qu'il n'y est point question de Walter; ce n'est donc point par les Visigoths que la tradition d'Attila a pénétré en Scandinavie, c'est plutôt par les Burgondes et par les Franks. Mais les Scandinaves, tout en admettant les personnages traditionnels des nations du Rhin, y mêlèrent des figures qui n'appartiennent qu'à eux, des êtres d'une nature bizarre et fantastique qu'il est indispensable de connaître, pour bien apprécier l'Attila traditionnel dans le cadre où l'a jeté l'imagination des poëtes de la Norvége et de l'Islande. Voici le sommaire des aventures dont ils font précéder celles du roi des Huns, et qui leur servent d'introduction obligée.
[Note 490: ][(retour) ] Leurs noms ont reçu dans l'Edda des altérations conformes à la nature des dialectes scandinaves: Ghibic y devient Ghiuki; Gunther, Gunnar; Hagen, Hogni; je leur conserverai ici leurs dénominations véritables, telles qu'ils les portent dans les poëmes des Germains du midi.
Le grand héros de cette introduction est Sigurd, que les poëmes allemands appellent Siegfried. Issu de la race Scandinave des Volsungs, il court les aventures lointaines pour montrer sa vaillance et arrive sur les bords du Rhin. Il apprend là qu'un trésor merveilleux est caché dans le flanc d'une montagne, sous la garde du dragon Fafnir, serpent doué de la parole et de la prescience de l'avenir. Entrer hardiment dans la caverne, tuer le monstre et ravir son trésor, c'est pour Sigurd une entreprise facile; puis, d'après une recette qu'on lui a donnée, il arrache le cœur du monstre, le fait griller et le mange: aussitôt une métamorphose s'opère en lui; il entend le langage des oiseaux, c'est-à-dire qu'il connaît tous les secrets de la nature, ces mystérieuses confidences que les oiseaux gazouillent entre eux au printemps, sous l'ombrage. Une variante germanique porte que le héros se baigne dans le sang du dragon, et qu'à l'instant sa peau se couvre d'une couche de corne ou d'écaille qui rend son corps invulnérable, un seul point excepté, une étroite place entre les deux épaules, où une feuille de tilleul s'est arrêtée pendant son bain. Le langage des oiseaux enseigne au vainqueur de Fafnir des choses plus précieuses mille fois que toutes les richesses de la terre et de l'onde, à savoir le moyen de se rendre invisible et celui de plaire à toutes les femmes. Pour éprouver sa science, Sigurd se fait d'abord aimer de la valkyrie Brunehilde, qui, par une singulière confusion d'idées, toute fille d'Odin qu'elle est, se trouve sœur d'Attila[491]; mais bientôt il la délaisse pour la belle Gudruna, fille de Ghibic et de Crimhilde, sœur des deux princes niebelungs Gunther et Hagen. Il épouse Gudruna, et la valkyrie, trompée par ses artifices, s'unit à Gunther. Brunehilde, mieux instruite, jure de se venger de Sigurd. Elle excite contre lui Gunther et Hagen par la soif de l'or: les deux beaux-frères l'attirent dans un piége, lui enfoncent un poignard dans l'endroit vulnérable, et enlèvent son trésor. Toutefois la valkyrie, qui n'a point cessé de l'aimer, ne le fait tuer que pour mourir avec lui et le posséder éternellement dans le Valhalla; elle se tue elle-même et ordonne qu'on la place sur le bûcher qui doit consumer son amant. C'est cette même Gudruna, veuve de Sigurd, qu'Attila recherche en mariage et obtient, et dont la présence au milieu des Huns, par une fatalité que rien ne peut conjurer, attire sur son mari, sur ses frères et sur elle-même des catastrophes épouvantables.
[Note 491: ][(retour) ] Sigurd.-Quid, i, 27, iii, 65; Gudrunn.-Quid, ii, 26; Atla-Mâl, 35, 51, 59, 94. Edda Sæmund. Havniæ, 1818.
Ce récit est évidemment mythologique: les Volsungs, race divine qui remonte à Odin et possède, au milieu des hommes, la richesse, la science et l'amour, ont pour dernier représentant Sigurd; le mot volsung signifie enfant de la lumière. A Sigurd sont opposés les hommes du Rhin, qui l'accueillent d'abord, puis le tuent pour avoir son trésor. Ces hommes forment la race des Niflungs (Niebelungs en teuton méridional), et ce mot veut dire enfants des ténèbres. Nous avons donc ici en présence les enfants du jour et ceux de la nuit, et nous sommes reportés par la pensée à cette lutte éternelle de la lumière et des ténèbres, du bien et du mal, du savoir et de l'ignorance, qui fait le fonds des dogmes religieux de l'odinisme comme de ceux de tant d'autres cultes. Le Volsung mêlé à l'humanité est aimé de deux femmes, l'une d'origine divine, l'autre d'origine terrestre, Brunehilde et Gudruna. La seconde révèle imprudemment l'endroit par lequel on peut tuer celui qu'elle aime, et les Niebelungs se hâtent de le frapper. Alors la femme divine s'enfuit avec lui de la terre, et ils retournent ensemble au paradis d'Odin. On ne verrait pas ce que cette fable mythologique, qui peut être fort belle en soi, aurait de commun avec la tradition d'Attila, si les poëtes scandinaves, confondant le roi des Huns parmi les demi-dieux de l'odinisme, ne l'avaient rendu doublement amoureux de la veuve de Sigurd et de son trésor.
Il paraît que cette invention moitié symbolique et moitié réelle, formulée d'ailleurs dans des chants d'une mâle beauté, eut un grand succès chez les races germaniques, puisqu'elle revint de la Scandinavie dans l'Allemagne méridionale avec son cadre mythique et tout son cortége de fantômes. Toutefois, dans ce retour qui eut lieu au xe siècle et donna naissance à tout un cycle de poëmes germaniques sur les Niebelungs, poëmes dont le plus développé et le plus parfait est le Niebelungenlied, rédigé, à ce qu'on croit, au xiie siècle, la conception scandinave reçut de grandes altérations qui affectèrent, non-seulement le caractère des deux principaux personnages, Attila et sa femme Crimhilde (la Gudruna des poëmes germaniques), mais encore le dénoûment de la fable. Sous cette nouvelle formule, la tradition occidentale alla se développant du xe siècle au xiiie, en rattachant à elle par des emprunts la tradition visigothe de Walter d'Espagne, ainsi que les données de la tradition orientale. Il en résulta un nombre considérable de poëmes épisodiques tels que la Cour d'Attila, le Jardin des Roses, la Colère de Crimhilde, le Chant de Siegfried, la Lamentation des Niebelungs, Bitérolf d'Espagne, etc., et nombre d'autres pièces contenues dans le Livre des Héros (Helden-Buch). La tradition occidentale, dans son épanouissement, dépassa de beaucoup la tradition orientale sur laquelle elle s'était primitivement greffée.
Son succès parmi le peuple fut au moins égal à la vogue de celle-là, car les nouveaux champions avaient de plus que Théodoric et ses braves l'avantage d'être des Germains de l'ouest. On marqua de leur nom les sites les plus pittoresques de la vallée du Rhin. Entre Worms et Spire, on montra une prairie qui avait été jadis, disait-on, le jardin des roses que la belle Crimhilde avait planté de ses mains et que les héros arrosèrent du plus pur de leur sang. C'était là que Théodoric s'était battu contre Siegfried, et qu'Attila lui-même était venu jouter. Ailleurs, on plaça le merveilleux jardin dans une île du fleuve entourée d'âpres rochers, comme le jardin d'Armide. Worms possédait dans ses murs le palais des géants. Siegfried le Corné avait sa tombe dans le cimetière de Sainte-Cécile, où l'on conservait soigneusement sa lance, formée d'un énorme sapin. Pour plus de ressemblance avec Théodoric de Vérone, on prétendit qu'il n'était point mort, et qu'il résidait vivant sous la dalle gigantesque de son sépulcre. Un grand concours de paysans visitait annuellement ce tombeau, qui devint un lieu de pèlerinage. En 1488, l'empereur Frédéric III, passant à Worms les fêtes de Pâques, ne manqua pas de s'y rendre comme tout le monde, et l'idée lui vint d'expérimenter par lui-même si le géant Siegfried avait réellement existé. Appelant à lui son intendant, il lui remit 4 ou 5 florins. «Va trouver le bourgmestre, lui dit-il, et ordonne-lui de faire ouvrir cette fosse, pour que je voie ce qu'il y a dedans.» Le bourgmestre prit l'argent, loua des ouvriers et fit creuser la terre sans rien trouver jusqu'à ce que des sources profondes, jaillissant à gros bouillons, eussent interrompu l'ouvrage et dispersé les travailleurs. L'empereur, si nous en croyons la chronique de Worms, s'en retourna bien convaincu que le géant Siegfried n'était qu'un mensonge; mais le peuple n'en continua que plus fort à chanter sur tous les tons la Thuringienne Crimhilde et ses deux maris Siegfried et Attila. En dépit des beaux esprits du xvie siècle et de leurs anathèmes contre les ignorants et les rustres qui écoutaient ces sottises et ne manquaient pas d'y croire, Siegfried et Théodoric, Crimhilde et Attila, descendus de la poésie à la prose, mais toujours populaires, défraient encore aujourd'hui les récits de la bibliothèque bleue d'outre-Rhin.
II. Caractère d'Attila dans les divers poëmes germaniques.--sa fin tragique de la main d'une femme.--traditions sue ildico.--hilldr la danoise, hildegonde, gudruna, crimhilde.--poeme de walter d'aquitaine; hildegonde chez attila; son enlèvement par walter.--chants scandinaves sur gudruna et atli; leur mariage.--atli tue les frères de gudruna pour avoir leurs trésors.--vengeance de gudruna.
Atli chez les Scandinaves, Atla chez les Anglo-Saxons, Athil, Athel, Hettel, Etzel chez les Allemands, sont les différents noms que la tradition donne au roi des Huns. Atli au pâle visage habite une citadelle bâtie près du Danube, où nuit et jour veillent des hommes d'armes: c'est là qu'il boit le vin à pleine coupe dans la grande salle de son Valhalla[492]. Beaucoup moins rude et moins sauvage, l'Etzel des Allemands a fait d'Etzelburg, sa ville, un théâtre perpétuel de festins et de joutes, et le rendez-vous favori des guerriers et des dames. Si le roi des Huns gagnait au contact des héros de l'Edda une sorte de férocité norvégienne, en revanche il s'est grandement adouci dans les chants des Minnesingers; il a pris en vivant près des chevaliers des idées et des vertus toutes chrétiennes. Cependant, si débonnaire qu'on le représente dans le dernier état de la tradition, où il se rapproche beaucoup du Charlemagne des poëmes romans, il plane toujours autour de lui on ne sait quelle sombre fatalité et comme une atmosphère chargée de catastrophes. Par une vague réminiscence des préjugés gothiques qui faisaient les Huns fils des sorcières et des mauvais génies, l'Atli des Scandinaves a pour mère une magicienne et pour sœur une valkyrie. L'une et l'autre tradition nous le peignent comme un conquérant rassasié de victoires et ne songeant plus qu'à la paix; dans les poëmes allemands, il est franc, ouvert, loyal; les poëmes scandinaves lui donnent plus de finesse et de ruse. «Oh! dit l'Edda, Atli était un roi prudent[493]!»
En dhar drack Atli
Vin i val-havllo.
Atla-Quida. 14.--2 cum adnot. Edd. Sæmund.
Attalus (Atli) erat magnus rex et potens et sapiens...
Malè evenit consilium Attalo,
Tamen ille possidebat animum sapientem.
Edda. Atla-Mâl.
Arrivé au comble de la puissance, le roi des Huns a donc déposé les armes; il ne les reprend plus que par caprice ou pour servir ses amis. Que lui manque-t-il en effet? Le Hunalant, son empire, renferme douze royaumes puissants: «de la mer à la mer tout est à lui». Il n'a plus qu'à dépenser gaiement ses trésors dans une cour brillante où se passent les aventures les plus variées de combats et de galanterie. La reine Kerka, que les Scandinaves appellent Erkia, et les Allemands Herkhé ou Helkhé, fait les honneurs du palais, aidée par Théodoric[494], le miroir des héros, l'hôte et le fidèle ami du roi. Un poëme particulier, intitulé la Cour d'Etzel, est consacré à chanter ces magnificences et ces plaisirs.
[Note 494: ][(retour) ] Thiöthrekr, dans les poëmes scandinaves.
«Il y avait en Hongrie, dit le poëme, un roi bien connu qui se nommait Attila: on ne trouvera jamais son pareil. En richesse et en libéralité, nul ne l'égala jamais. Douze rois le servaient couronne en tête; douze royaumes lui obéissaient, douze ducs, trente comtes, des chevaliers, des écuyers, des hommes d'armes sans nombre. Ce roi était humain et juste: on ne trouvera jamais son pareil[495]!
Es sass in Ungerlande
Ein Konick so wol bekant,
Der was Etzel genande;
Sein gleich man nydert fant:
An reichtum und an milde
Was im kein Konick gleich.....
Heldenbuch, Etzels Hofhaltung, Str. i.
«Le roi Artus aussi fut puissant, mais non pas comme Attila..... Arrivait qui voulait chez lui, car aucune porte n'était fermée. «Qu'on laisse mon palais ouvert, disait le roi plein de bonté; aussi loin que s'étend le monde, je ne me connais aucun ennemi. A quoi me servent des portes où aucun soldat ne fait le guet?»
Le poëme de la Cour d'Etzel compare Attila au roi Artus; le poëme de Bitérolf d'Espagne le compare au roi Salomon, qui sut si bien, dit-il, accommoder sa vie et ses désirs; «mais Salomon, dans tout son éclat, n'eut jamais autant de chevaliers, ajoute Bitérolf, que j'en ai vu une fois chez Attila le riche[496]». Quand le roi des Huns avait fait annoncer une fête, les chemins se couvraient de gens de toute sorte qui accouraient à Etzelburg. Les guerriers chevauchaient avec leurs dames. On voyait arriver pêle-mêle des chrétiens et des païens, des Russes et des Grecs, des Polonais et des Valaques, des Thuringiens et des Danois; on s'y rendait à travers les montagnes et les fleuves, des contrées de l'Italie, de la France et de l'Espagne[497]. Le tableau de ces fêtes est commun aux traditions du cycle de Théodoric et à celles du cycle des Niebelungs.
[Note 496: ][(retour) ] Biterolf und Dietlieb., v. 284.
[Note 497: ][(retour) ] Nibelungenlied., v. 5365, seqq.
Hoc melius fore quam vitam simul ac regionem
Perdiderint, natosque suos, pariterque maritas.
Walt. Aquit., v. 22 et seqq.
Le poëme de Walter d'Aquitaine, plus sobre de détails, nous donne, en quelques traits simples et énergiques, une idée de la force irrésistible dont le souvenir traditionnel entourait le roi des Huns.
Un jour qu'il se sentait en humeur de guerroyer, Attila, dit le poëme, fait plier ses tentes et marche du côté du Rhin. Ghibic, roi des Franks, célébrait alors dans Worms, sa capitale, la naissance de son fils aîné Gunther; tout le pays était en liesse, quand le bruit se répand subitement qu'une armée «nombreuse comme les étoiles du ciel, serrée comme les grains de sable du Rhin», approche en remontant le Danube. Les chefs des Franks courent au conseil. «Que faut-il faire? demande le roi.--Proposer la paix, répondent ceux-ci d'une commune voix. Si l'ennemi nous tend la main, nous la lui tendrons aussi; nous lui donnerons des otages et nous lui paierons tribut. Mieux vaut céder au roi des Huns que de risquer d'un seul coup nos vies, notre patrie, nos enfants et nos femmes.» Ghibic va donc au-devant d'Attila avec de riches cadeaux et un otage de noble sang; comme il ne peut offrir son propre fils Gunther, «qui a besoin de sa mère», dit le poëte, son choix s'est porté sur Hagen, adolescent de haute lignée, sorti de la vraie race des Troyens. Le roi des Huns accepte les présents et l'otage, accorde la paix et se dirige à l'est des Gaules vers le pays des Burgondes.
C'était Herric le riche et le vaillant qui gouvernait cette contrée, et près de lui grandissait sa fille unique, son plus cher amour et l'héritière de tous ses trésors, Hildegonde, la perle de Burgondie[498]. Herric se trouvait par hasard à Châlons quand l'armée des Huns déboucha sur les rives de la Saône. La terre, foulée sous les pieds de tant de chevaux, rendait un sourd gémissement; le son des boucliers, répercuté dans l'air, retentissait comme un tonnerre lointain, et la campagne, couverte d'une forêt d'acier, semblait lancer des éclairs. «Tel, ajoute le poëte que nous ne faisons que suivre en le raccourcissant, tel le soleil, aux extrémités de l'Orient, éclate en jets lumineux, lorsqu'à l'aube du jour son globe ardent repousse et fend l'Océan soulevé.» Or voici que la sentinelle qui fait le guet sur les murs de Châlons, levant les yeux au ciel, s'écrie avec terreur: «J'aperçois là-bas un nuage de poussière; c'est l'ennemi qui vient: fermez les portes[499]!» Le conseil des Burgondes s'assemble. «Je sais, dit le roi, ce qui s'est passé chez les Franks. Si ce vaillant peuple a cédé, pourquoi ne céderions-nous pas[500]? Mes trésors seront à Attila; j'ai encore une fille unique que j'aime plus que mes yeux, mais je la donnerai volontiers en otage pour sauver le pays des Burgondes.» Aussitôt des envoyés partent; Attila le grand chef les accueille bien, suivant son usage, et leur dit: «J'aime mieux alliance que bataille; les Huns veulent régner plutôt par la paix que par les armes; mais, si on leur résiste, ils tirent l'épée et frappent, quoi qu'ils en aient[501]. Si donc votre roi vient à moi, et s'il me donne la paix, je la lui rendrai.» Herric sortit de Châlons emmenant sa fille et se faisant suivre de ses trésors; il offrit les uns et laissa l'autre en otage. C'est ainsi que la perle de Burgondie partit pour un lointain exil.
..... Pulcherrima gemma parentum.
Walt. Aquit., v. 74.
Forte Cavillonis Herricus sedit, et ecce
Attollens oculos speculator vociferatur:
Quænam condenso consurgunt pulvere nubes?
Vis inimica venit: portas jam claudite cunctas.
Ibid., v. 53 et seqq.
Si gens tam fortis, cui nos simulare nequimus,
Cessit.....
Walt. Aquit., v. 58.
Pace quidem Hunni malunt regnare, sed armis
Inviti feriant, quos cernunt esse rebelles.
Ibid., v. 69-70.
Restaient en Gaule les Aquitains, c'est-à-dire les Visigoths. Attila ne voulut pas retourner chez lui sans les avoir aussi visités. Il marche donc à grandes journées dans la direction de l'ouest, mais les Aquitains ne l'attendent pas; leur roi Alfer, qui ne croit point se déshonorer en suivant l'exemple des Burgondes et des Franks, s'avance au-devant de lui avec son fils Walter, qu'il lui présente comme otage. Walter, dans la première fleur de la jeunesse, porte au fond de son cœur le germe du héros. Il trouve sous les tentes des Huns Hildegonde, qui est sa fiancée, car Alfer et Herric se sont fait serment jadis d'unir leurs enfants sitôt que l'âge du mariage serait venu. Vainqueur par sa seule présence, Attila n'a plus qu'à regagner les bords du Danube: il donne le signal du départ, et l'armée des Huns s'achemine joyeuse, emportant dans ses bagages d'immenses richesses et trois jeunes otages de royale lignée, Walter, Hagen et Hildegonde.
Ce morceau, qui forme l'introduction des aventures de Walter, et qui met en scène les quatre personnages principaux du poëme, est peu historique assurément, en ce sens que les actes qu'il prête au roi des Huns ne peuvent point avoir été accomplis comme il les raconte; toutefois il est historique en tant que reflet des impressions contemporaines. Rien n'empêche même que les relations qu'il suppose entre les Huns d'un côté, les Franks et les Burgondes de l'autre, ces soumissions volontaires, ces offres empressées d'otages, n'aient eu lieu au delà du Rhin de la part des Franks et des Burgondes de la Germanie; l'invraisemblance est de les attribuer aux Germains établis en Gaule. Il faut faire aussi la part de la donnée poétique et des nécessités qu'elle entraînait à sa suite. Sans une expédition des Huns en Aquitaine, on ne comprenait plus ni la captivité de Walter près d'Attila, ni l'enlèvement d'Hildegonde: la fiction était imposée au poëte par le sujet même.
Je ne suivrai pas le roi des Huns dans toutes les guerres fabuleuses que lui prête la tradition, ses expéditions en Russie, où il enlève sa favorite Herkhé[502] sa marche en Italie pour rétablir Théodoric sur le trône de Vérone, enfin la bataille de Ravenne, dans laquelle Hermanaric et Odoacre sont vaincus par son concours[503]: ces inventions romanesques ne nous apprendraient rien, car elles sont trop loin de l'histoire. Mon but principal est de chercher dans la tradition quelque application aux faits historiques. Or il n'en est pas de plus obscur que la mort d'Attila et le rôle que put jouer dans cette catastrophe la jeune fille qu'il venait d'épouser, et que son nom d'Ildico nous fait reconnaître pour une Germaine. La tradition des peuples germains fournirait-elle quelque éclaircissement sur ce point spécial? Voilà ce que je me suis demandé. J'ai vu plus qu'un intérêt de curiosité à une recherche pareille, et c'est ce qui me l'a fait entreprendre.
[Note 502: ][(retour) ] Wilkinasaga, c. 272, 273, seqq.
[Note 503: ][(retour) ] Heldenbuch, die Ravenschlacht.--Hadhubrant u. Hildebrant.--Wilkinasaga.
Résumons d'abord ce que l'histoire nous apprend sur les causes de cette mort fameuse. Pendant l'hiver de 453, à son retour de l'expédition d'Italie, et au moment où il se préparait à envahir l'empire d'Orient, le conquérant eut la fantaisie de se marier, d'ajouter une nouvelle femme à cette légion d'épouses et de concubines dont nous parlent les historiens. Séduit par la beauté d'Ildico, il la mit dans son lit; mais le lendemain, comme il tardait à paraître, et qu'un morne silence régnait dans la chambre nuptiale, les gardes enfoncèrent la porte et ne trouvèrent à la place de leur maître qu'un cadavre étendu dans une mare de sang: auprès du lit se tenait assise la nouvelle épouse, enveloppée dans son voile[504]. Cette mort était-elle naturelle? La rupture d'un vaisseau avait-elle étouffé le roi hun pendant son sommeil? Avait-il été assassiné, et sa jeune femme se trouvait-elle l'unique auteur du meurtre ou la complice d'une conspiration? Ces conjectures diverses coururent en même temps le monde barbare et le monde romain. L'hypothèse que le crime d'Ildico n'aurait pas été un acte isolé, mais l'effet d'un complot dans lequel auraient trempé quelques officiers d'Attila[505], semble corroborée par les précautions mêmes que les fils du roi et les principaux chefs des Huns prennent pour expliquer sa mort. L'hymne chanté aux funérailles et destiné à donner, pour ainsi dire, la version officielle de l'événement, insiste avec une affectation visible sur le fait d'une mort naturelle arrivée au milieu des joies d'un mariage et des triomphes d'une victoire, mort qui ne réclame point de vengeance, comme si on avait besoin de rassurer une partie des vassaux des Huns sur quelque accusation mystérieuse, comme si enfin la politique avait commandé une déclaration d'oubli et de concorde, au nom de la conservation de l'empire, sur le cercueil de celui qui l'avait fondé. Les révoltes qui éclatèrent au bout de quelques mois, à l'instigation des Gépides, donneraient quelque consistance à cette supposition. Les enfants d'Attila voulaient probablement retarder l'époque d'une dissolution dont les signes s'étaient manifestés du vivant même du conquérant.
[Note 504: ][(retour) ] Voir ci-dessus, t. i. Histoire d'Attila, c. 8, p. 228 et suiv.
[Note 505: ][(retour) ] Joann. Malall. Chron., ad. ann. 453.--Cf. Hist. d'Attila, l. c.
Aucun écrivain contemporain ne s'explique sur ce sujet si controversé plus tard. Dans le siècle suivant, on voit se produire collatéralement les deux versions principales avec leurs variantes. Cassiodore nous dit, dans sa chronique, que le roi des Huns fut emporté par une hémorragie nasale; le comte Marcellin, homme lettré et homme d'État ordinairement bien informé, le fait mourir d'un coup de couteau que lui porte une femme; il ajoute que cependant quelques-uns avaient parlé d'un vomissement de sang. Cette version d'un assassinat, que le comte Marcellin donne comme la plus accréditée, la chronique d'Alexandrie la répète. «Il dormait, dit-il, à côté d'une jeune fille des Huns quand il expira, et cette fille fut soupçonnée de sa mort[506].» Jornandès reproduit l'opinion de Cassiodore sur la mort naturelle; mais, en même temps, il cite ce chant funèbre où l'on proclame avec satisfaction que la mort d'Attila ne demande point de vengeance[507]. Aux viie, viiie et ixe siècles, l'autre version prévaut, et on la trouve commentée et grossie de détails qui tendent à l'expliquer. Agnellus, l'historien des pontifes de Ravenne, écrit qu'Attila périt poignardé par une misérable femme, a vilissima muliere cultro defossus. Le poëte saxon de Charlemagne, qui vivait à la fin du ixe siècle, ajoute que cet assassinat fut la punition d'un crime. «C'est la main d'une femme, s'écrie-t-il, qui a précipité le roi des Huns au fond du Tartare. La nuit avancée soufflait sur tout ce qui respire une torpeur profonde, et Attila, chargé de vin, s'était endormi; mais sa cruelle épouse ne dormait pas. L'aiguillon de la haine la tint en éveil durant cette nuit terrible, et reine elle trancha les jours du roi par un odieux attentat. Pourtant ce crime n'était qu'une vengeance: elle faisait payer à son mari la mort de son père assassiné[508].» Enfin nous trouvons une dernière circonstance du fait chez un chroniqueur du xiie siècle: «Cette jeune fille, dit-il, avait été enlevée de force après le meurtre de son père[509].» C'était donc une opinion répandue et accréditée dans le monde entier, dès le lendemain de la mort d'Attila, que cette mort avait été violente et qu'elle avait été le fruit de la vengeance d'une femme.
[Note 506: ][(retour) ] Noctu cum pellice Hunna, quæ puella de nece suspecta fuit, dormiens... Chron. Pasch.--Marcellin. comit. Chron. ad. ann. 453.
[Note 507: ][(retour) ] Quis ergo hunc dicat exitum, quem nullus existimat vindicandum? Jorn., R. Get., 49.
[Note 508: ][(retour) ] V. la citation ci-dessus, p. 160.
[Note 509: ][(retour) ] A puella quam, patre occiso, vi rapuit. Chronogr. Sax. ap. Leibnitz., Script. rer., Brunsvic.
Tels sont les témoignages qui nous viennent de l'antiquité; voyons si la tradition les confirme, et si, dans le nombre des femmes qu'elle prête à Attila, il s'en trouve quelqu'une dont les traits rappellent de près ou de loin ceux d'Ildico. Disons d'abord que ce nom, altéré par l'orthographe grecque, se compose de deux mots, dont le premier est infailliblement Hilde, et le second peut être interprété par Wighe ou par Gunde, de sorte que le véritable nom de la dernière épouse d'Attila serait Hildewighe ou Hildegunde, mots qui signifient tous deux guerrière, héroïne. Ce mot Hilde, toutes les fois qu'il se rencontre dans la composition d'un nom de femme, indique que cette femme est inspirée par Hilda, la Bellone des Germains, ou placée sous sa protection[510]. Or, des quatre femmes que la tradition nous mentionne comme ayant exercé une action tragique sur la destinée d'Attila, trois portent dans leur nom la syllabe Hilde: ce sont Hilde ou Hilldr la Danoise, Hildegonde (Gunde ou Gude est une autre désignation de la déesse de la guerre) et Crimhilde, ou plus correctement Grimhilde, l'héroïne cruelle. Le nom de la quatrième, Gudruna, réunit les deux idées de guerre et de magie: Gudruna, c'est une femme vaillante et qui sait les runes.
[Note 510: ][(retour) ] Wachter Glossar., col. 247.
Nous nous occuperons d'abord de la Danoise Hilldr, fille d'un roi que les uns appellent Hagen et les autres Hartmut (âme dure). Hettel ou Attila en est aimé et l'aime. Hilldr se laisse séduire et s'enfuit avec lui; mais Hagen qui les poursuit, atteint le ravisseur et lui livre un furieux combat, à la suite duquel le gendre et le beau-père font la paix et s'embrassent. Hilldr est fragile, et son amour pour Attila a bientôt passé. Tout son souci depuis lors est de ranimer la guerre entre son père et son mari, et, comme elle est magicienne, elle leur jette un sort. Chaque nuit elle chante, et à sa chanson les deux guerriers, quittant leur couche, se cherchent dans les ténèbres l'épée au poing, et se battent jusqu'au jour[511]. Une variante de cette fable nous donne le nom de Gudruna au lieu de celui de Hilldr. Nous retrouvons ici les éléments principaux des faits que nous cherchons, mais Hilldr n'est encore qu'un vague profil d'Ildico.
[Note 511: ][(retour) ] Edda Snorr., 163, 164.--Grimm., p. 327.
De Hilldr la Danoise, nous passerons à Hildegonde, dont j'essaierai de reconstruire l'histoire à l'aide des monuments de toute sorte que la tradition me fournit, et je commencerai mon récit au moment où la fille du roi Herric, la blanche perle de Burgondie, remise comme otage aux mains d'Attila, arrive sur les bords du Danube avec son jeune fiancé Walter d'Aquitaine et le Frank Hagen, descendant direct de Francus, fils d'Hector[512]. Rien n'est plus noble et plus généreux que l'hospitalité que reçoivent ces trois enfants. Ospiru, la reine des Huns, traite Hildegonde comme sa propre fille; elle lui confie l'intendance de son palais et les clefs du trésor royal. «Hildegonde, dit le poëte, est plus reine que la reine elle-même[513].» Hagen, et surtout Walter, rencontrent dans Attila une affection non moins grande: c'est lui qui préside à leurs jeux guerriers, et qui leur apprend à manier l'arc et la lance; il fait plus, il veut qu'ils étudient les sciences, et que, «croissant à la fois en intelligence et en vigueur, ils surpassent les braves par la force du corps et les sophistes par l'esprit[514].» En un mot, ils eussent été ses héritiers propres, qu'il ne les eût pas mieux élevés. Ils grandissaient donc en vaillance comme Hildegonde en beauté. Sur ces entrefaites, le roi Ghibic meurt à Worms, laissant le trône des Franks à Gunther, son fils, et Hagen, que cette mort semble dégager de ses obligations d'otage, s'enfuit du pays des Huns. Le roi et la reine, craignant pour Walter l'effet de ce mauvais exemple, conviennent ensemble de le marier, afin de l'attacher à leur service par des liens plus forts, et ils lui offrent la fille d'un des satrapes de la cour avec de vastes domaines à la campagne et une maison à la ville; Walter refuse tout. «Que ferais-je d'un domaine? répond-il au roi. Je serais obligé d'y construire des cabanes et d'y surveiller des laboureurs. Que ferais-je d'une femme? Je songerais à elle et à mes enfants[515]. O roi, mon très-bon père, ne me donne pas de pareilles chaînes; je ne veux que guerroyer et te servir.» Walter mentait: il aimait Hildegonde, et n'avait point oublié que leurs pères les avaient fiancés autrefois.
... Veniens de germine Trojæ.
Walt. Aquit., v. 28.
... Modicumque deest quin regnet et ipsa.
Ibid., v. 113.
Robore vincebant fortes, animoque sophistas.
Ibid., v. 103.
[Note 515: ][(retour) ] Walt. Aquit., v. 124.--166.
Cependant une guerre éclate: c'est Walter qui conduit l'armée des Huns, et, «dans le jeu du frêne et du cornouiller[516] qui se mêlent en tourbillons, percent les poitrines ou se brisent sur les boucliers,» Walter, passé maître, reste immobile comme un roc. Grâce à lui, la victoire appartient aux soldats d'Attila, qui rentrent dans leur ville au son joyeux des cors, ombragés de rameaux verts en signe de triomphe, et pliant tous sous le poids du butin. Walter, souillé de poussière et de sang, met pied à terre devant le palais, où ne se trouvent ni le roi, ni la reine, mais Hildegonde seule qui le reçoit. Après l'avoir embrassée et s'être assis, l'Aquitain lui demande à boire; la jeune Burgonde, avec empressement, remplit de vin une coupe d'or et la présente au guerrier; mais je laisserai parler ici le poëte, en bornant pour l'instant mon rôle à celui de traducteur:
Fraxinus et cornus ludum miscebat in unum.
Ibid., v. 185.
«Il vida la coupe et la lui rendit. La jeune fille avait senti la main de Walter presser la sienne: interdite, étonnée, elle restait muette, les yeux fixés sur ce visage belliqueux. Après un moment de silence, l'Aquitain lui dit: «Il y a bien assez longtemps que nous supportons l'exil, tout en sachant ce que nos pères ont voulu faire de nous. Pourquoi tarderions-nous à nous expliquer?» Hildegonde crut qu'il voulait rire[517]; elle se tut encore un instant, puis elle lui répondit: «Et vous, pourquoi feindre en paroles ce que vous n'éprouvez pas dans le cœur? Pourquoi me rappeler des choses que vous avez vous-même oubliées? Vous rougiriez assurément de reconnaître votre fiancée dans une pauvre captive.--Hildegonde, repart vivement le jeune homme, rappelle ton bon sens. Loin de moi l'idée de me jouer de toi; je ne t'ai rien dit que la pure vérité, sans déguisement et sans nuages. Nous sommes seuls ici, et, si ta pensée répondait à la mienne, si je pouvais croire que tu m'as gardé la foi que tu me promis dans l'enfance, je t'ouvrirais ici le mystère de mon cœur.» S'inclinant alors jusqu'aux genoux du guerrier, la jeune fille s'écrie toute tremblante: «Parle, ô mon seigneur, et j'obéirai; appelle-moi, je te suivrai; ta volonté sera désormais la mienne.--Eh bien donc! dit Walter, notre exil m'ennuie; je rêve sans cesse à mon pays, et mon dessein bien arrêté est de fuir, comme Hagen, la terre des Huns; je serais déjà parti depuis plusieurs jours sans le chagrin que je ressens de laisser Hildegonde après moi.--Que mon seigneur commande donc, repart la jeune fille; bonheur ou malheur, tout me sera doux pour son amour.»
Virgo per hironiam meditans hæc dicere sponsum,
Paulum conticuit...
Walt. Aquit., v. 233.
Là-dessus, Walter se penchant vers son oreille, lui dit tout bas:
«Toi qui as les clefs du trésor royal, retiens bien ce que je vais te dire. Tu y prendras un casque du roi, une cotte de mailles et une cuirasse portant la marque de l'ouvrier; ne manque pas d'y ajouter deux coffrets que tu rempliras de bracelets et de bijoux, tant que tu en pourras porter. Prépare quatre paires de chaussures pour moi, autant pour toi, et place-les dans les coffres pour les remplir[518]. Procure-toi aussi secrètement près des ouvriers une provision de hameçons de pêche, car poissons et oiseaux seront toute notre nourriture pendant la route. C'est moi qui serai le pêcheur et l'oiseleur aussi, si je peux. Je te donne huit jours pour achever ces préparatifs. Maintenant, comment fuirons-nous? Écoute-moi bien. Sitôt que le soleil aura sept fois accompli son tour, j'offrirai un grand festin au roi, à la reine, aux satrapes, aux ducs, aux servants; je les ferai boire tellement que pas un ne sache plus ce qu'il fait: ceci sera mon affaire. Toi, ménage-toi bien, et ne bois de vin que ce qu'il faudra pour étancher ta soif[519]. Dès que les gens de service se lèveront, cours à ton office d'échanson; puis, quand mes convives seront tous ensevelis dans l'ivresse, nous nous dirigerons vers les contrées de l'Occident.»
Inde quater binum mihi fac de more cothurnum;
Tantumdemque tibi patrans imponito...
Walt. Aquit., v. 265.
Tu tamen interea mediocriter utere vino,
Atque sitim vix ad mensam restinguere cura.
Walt. Aquit., v. 279.
La semaine s'écoule, et le jour marqué arrive. Tout est joie et magnificence dans la maison de Walter; des voiles peints décorent la salle du banquet et un trône de soie brochée d'or est préparé pour le roi. Attila paraît. Il place à ses côtés les deux plus hauts personnages, et le commun des convives va se ranger par ordre autour des tables: chaque table en reçoit cent. Les nappes de pourpre chargées d'ornements d'or et de plats se couvrent et se découvrent par intervalles; les mets exquis succèdent aux mets, le vin épicé écume dans les larges coupes. Walter, par ses paroles, encourage les convives et aiguillonne le zèle des serviteurs. Le repas fini, on dessert, et l'Aquitain, se tournant vers son maître, lui dit gaiement: «Il vous reste à nous faire une grâce, ô roi! c'est de permettre que nous portions votre santé.» A ces mots, des officiers posent sous la main d'Attila un énorme vase richement ciselé dont les figures en bosse représentent les hauts faits des Huns: le roi le soulève, le vide d'une seule haleine et commande à tous de l'imiter. Les échansons passent, repassent, se croisent sur tous les points; on ne voit que coupes pleines qu'on apporte, que coupes vides qu'on remporte, et l'hôte ne cesse de joindre ses exhortations à celles du roi; c'est à qui boira le plus vite et le mieux: une ivresse ardente règne bientôt dans la salle. «Toute tête se trouble, nous dit le poëte, toute langue balbutie, et les plus fermes héros ont peine à se tenir sur leurs pieds[520]». L'orgie bachique, par les soins de Walter, se prolonge fort avant dans la nuit; un convive fait-il mine de quitter la salle, il l'arrête et le force à se rasseoir jusqu'à ce que tous, chargés de sommeil et de boisson, aient roulé çà et là sur la terre. L'Aquitain, profitant alors du moment, se lève et s'esquive à pas de loup; Hildegonde était absente depuis longtemps. «On eût mis le feu à la maison, que nul de ceux qui s'y trouvaient ne l'aurait senti, pas un n'aurait pu dire ce qui s'était passé.» J'espère qu'on me pardonnera d'avoir donné in extenso cette peinture d'une belle fête telle qu'on les rêvait au moyen âge; d'ailleurs celle-ci ne manque point de vérité historique, c'est la poétisation du dîner de Priscus chez Attila.
Balbutiit madido facundia fusa palato,
Heroas validos plantis titubare videres.
Walt. Aquit., v. 312 et seqq.
Hildegonde était prête à partir, les coffrets et les armes étaient là. Walter prend lui-même dans l'écurie son cheval, le roi des chevaux, Lion[521], qu'il avait nommé ainsi à cause de sa force et de son audace; il le selle et le bride, attache à ses flancs les coffrets pleins d'or, place sur la croupe de légères provisions, et remet aux mains de la jeune fille les rênes flottantes.
De stabulis victorem duxit equorum,
Quem ob virtutem vocitaverat ille Leonem.
Ibid., v. 323.
Lui-même, cuirassé, le casque ombragé d'une aigrette rouge, les jambes munies de grands jambards d'or, semblait un géant, nous dit le poëte[522]. Deux épées pendent à ses côtés, suivant l'usage des Huns: celle de gauche est double et celle de droite n'a qu'un tranchant. Dans cet équipage, ils quittent la terre d'exil; Hildegonde conduit le cheval; Walter tient dans sa main droite, avec sa lance, la ligne qui doit tromper le poisson et le saisir au sein de l'onde. Ils marchent toute la nuit gagnant de l'avance, et, quand l'aube paraît à l'horizon, ils se jettent dans les bois, cherchant les lieux déserts et l'ombre; mais la jeune fille ne sait pas surmonter ses frayeurs, le moindre bruit la fait tressaillir; un souffle l'inquiète, un oiseau qui vole, une branche froissée, font battre son cœur avec violence[523].
... Lorica vestitus more gigantis.
Walt. Aquit., v. 330.
... In tantumque muliebria pectora pulsat,
Horreat ut cunctos auræ ventique susurros,
Formidans volucres, collisos sive racemos.
Ibid., v. 347 et seqq.
Que devenaient pendant cette fuite le roi et sa cour, ensevelis dans le vin? Il était midi qu'aucun ne s'était réveillé: ils dormaient encore pêle-mêle, jonchant le dessous des tables et le pavé des portiques. Enfin cette fourmilière se secoue; chacun cherche l'hôte du lieu pour lui rendre grâce et le saluer. Attila, soutenant à deux mains sa tête appesantie, descend lentement de son siége et appelle Walter; mais Walter n'est point là. On le cherche sous les portiques, on le cherche dans tous les coins de sa maison; nul ne l'aperçoit, ni donnant ni debout. Ospiru non plus ne voit point venir Hildegonde, toujours si exacte à lui apporter son vêtement: alors elle devine tout. «Festin maudit! s'écrie-t-elle; Walter, l'honneur de la Pannonie, s'est enfui, et il a emmené avec lui Hildegonde, ma chère élève[524]». Ainsi la reine exprimait sa douleur; mais la colère du roi ne connaît pas de bornes: il déchire sa tunique du haut en bas et reste comme frappé d'éblouissement. «Ses idées, dit le poëte, errent çà et là au gré d'un orage intérieur, comme les tourbillons de sable au gré des tempêtes de la mer[525]». Il ne prononce que des mots sans ordre et sans liaison. Un jour entier il refuse toute nourriture, et, la nuit venue, il ne peut fermer l'œil; il se tourne et retourne sur sa couche comme s'il avait un javelot dans le sein. Sa tête bat à droite et à gauche sur ses épaules. Tout à coup il se lève, court la ville comme un forcené, puis regagne son lit sans le trouver plus paisible. Telle fut la nuit d'Attila. Au point du jour, il mande à lui ses officiers: «Que l'on parte, leur dit-il, qu'on les poursuive; qu'on me ramène Walter en lesse comme un chien méchant. Celui qui me le livrera, je le couvrirai d'or de la tête aux pieds, je l'enterrerai dans l'or[526]!....»
O destestandas quas heri sumpsimus escas!
........................................
Hiltgundem quoque mi caram deduxit alumnam.
Walt. Aquit., v. 375 et seqq.
Ac uti Æolicis turbatur arena procellis,
Sic intestinis rex fluctuat undique curis.
Ibid., v. 382.
... O si quis mihi Waltarium fugientem
Afferat evinctum, cen nequam forte lyciscam!
Hunc ego mox auro vestirem sæpe recocto,
Et tellure quidem stante hinc atque inde onerarem,
Atque viam penitus clausissem vivo talentis.
Ibid., v. 401 et seqq.
Le poëte nous dit que nul n'osa partir, ni ducs, ni comtes, ni chevaliers, tant le nom de Walter inspirait de frayeur; mais un autre récit traditionnel fait foi qu'il se trouva douze guerriers déterminés qui se mirent en route au grand galop de leurs chevaux.
Arrêtons-nous un instant à cette peinture de la douleur d'Attila, sur laquelle le poëte insiste comme à plaisir. Dans ce désespoir qu'éprouve le Hun à la fuite d'Hildegonde et de Walter, désespoir dont toutes les angoisses nous sont détaillées avec une sorte d'affectation, faut-il ne voir que de la colère? Au contraire, la rage aveugle et insensée qui lui fait perdre un temps précieux pour la poursuite des fugitifs n'a-t-elle pas tous les caractères de la passion? Évidemment Attila aime Hildegonde, et c'est au moment où il voit qu'elle lui est ravie et qu'elle en aime un autre, c'est en ce moment où tout semble perdu, que sa passion se révèle à lui, et éclate au dehors avec une violence frénétique. Si le poëte ne nous le dit pas expressément, il nous le fait entendre assez, et il n'avait pas besoin d'une explication plus formelle avec des lecteurs qui connaissaient d'avance toute l'histoire comme on connaît un conte populaire. Il s'agissait ici particulièrement de la fuite de Walter et d'Hildegonde et de leur rencontre avec les Franks, et tout porte à croire que d'autres poëmes du même cycle étaient consacrés à la peinture d'Attila amoureux. Pour suivre le fil de notre histoire, nous dirons qu'Hildegonde et Walter passèrent en route quatorze jours, suivant la nuit les chemins battus, évitant le jour les villages et les champs en culture. Ils dormaient dans des cavernes ou sous des bois épais, côte à côte, mais comme frère et sœur, nous dit le poëte. Souvent, quand Walter dormait, Hildegonde faisait le guet. Rencontraient-ils un ruisseau, Walter y jetait sa ligne; traversaient-ils un bois, il tendait ses gluaux, ou il abattait les oiseaux à coups de flèches. C'est ainsi qu'ils vécurent tout le long du voyage, car leurs faibles provisions avaient été bientôt épuisées; mais, ajoute le poëte, ils allaient revoir leur doux pays, et cette pensée leur donnait des forces.
Des récits traditionnels différant du poëme affirment positivement qu'ils furent atteints par les hommes d'Attila, que Walter mit tous les douze hors de combat. Le poëme les fait arriver sans encombre jusqu'aux bords du Rhin, où ils tombent sous la main de brigands plus redoutables cent fois que les Huns, sous la main de Gunther et des guerriers franks. Un poisson du Danube donné par Walter à un batelier du Rhin pour prix de son passage[527], et que celui-ci court vendre à Worms dans le palais du roi, met Gunther sur la piste. Il accourt avec ses braves pour enlever au fugitif ses coffrets et sa femme[528]; mais Walter, après avoir déposé son double trésor dans une caverne dont il défend l'entrée, les tue ou les met en fuite. Hagen lui-même ne rougit pas de se mêler à ce combat inégal contre un frère d'armes et un compagnon de captivité. Cette lutte, dans laquelle l'Aquitain montre sa supériorité sur tous les guerriers franks, est longuement détaillée dans le poëme; c'est même là, à vrai dire, la partie qui y est traitée avec le plus de complaisance, et j'en ai dit la raison probable. Le combat terminé ainsi à son honneur, Walter enfourche un cheval des Franks, replace Hildegonde sur son palefroi, et tous deux regagnent paisiblement l'Aquitaine, où ils se marient. Le moine de Fleury-sur-Loire finit ici son odyssée, tout en nous prévenant que son héros a traversé bien d'autres aventures qui ne sont pas de son sujet[529]: force à nous est donc de recourir aux autres poëmes et sagas sur Attila pour y suivre la trace d'Hildegonde.
Illi pro naulo pisces dedit antea captos...
Walt. Aquit., v. 432.
Ut cum scriniolis equitem des atque puellam...
Ibid., v. 600.
Qualia bella dehinc, vel quantos sæpe triumphos
Cœperit, ecce stylus renuit signare retusus.
Walt. Aquit., v. 1446.
Nous la trouvons d'abord avec son mari, devenu roi, dans une fête que donne Gunther au margrave Rudiger de Pechlarn, envoyé d'Attila. Franks et Visigoths se sont, à ce qu'il paraît, réconciliés, et Hildegonde brille au premier rang des beautés qui éblouissent Rudiger. Le galant margrave, qui se souvient de l'avoir vue près de la reine des Huns, demande à Walter la permission de l'embrasser, et, ajoute l'auteur du Poëme de Bitérolf, qui nous donne ces détails, «il pose un baiser sur ces douces lèvres fraîches comme la rose[530].» Cependant la paix est de courte durée entre Attila et Gunther, et Walter vient au secours de Franks avec les guerriers d'Espagne et de France. Hildebrand, plein des colères d'Attila, s'emporte contre Walter, le ravisseur et le félon, et charge Rudiger de le provoquer au combat; Rudiger, qui estime le courage de Walter, n'obéit qu'à regret. Partout où il faut tenir tête aux Huns et à leurs alliés, Walter d'Espagne paraît au premier rang: c'est lui qui porte la bannière d'Hermanaric dans les guerres d'Italie[531], il s'y mesure avec Dietlieb, le compagnon chéri de Théodoric, et, dans la rage qui les anime, les deux champions, transpercés mutuellement de leurs lances, restent pour morts sur le champ de bataille[532]. Hildegonde sans doute, à l'exemple de beaucoup d'autres héroïnes, avait suivi à la guerre Walter, dont elle semble avoir été inséparable. Faite prisonnière, fut-elle ramenée au roi des Huns comme otage en rupture de ban? Attila retrouva-t-il, à la vue de la jeune femme, la passion qu'il avait eue pour la jeune fille. La força-t-il à entrer dans son lit, et celle-ci vengea-t-elle, en le tuant, sa pudeur outragée et la mort de son mari? voilà ce que nous dirait peut-être la tradition, si nous la possédions complète, mais ce qu'à son défaut il est permis de supposer: Hildegonde de Burgondie serait dans ce cas une Ildico un peu plus complète qu'Hilldr la Danoise.
Die ging auch der von Spanielant
Die mynnicliche Hildegunt,
Ir suessen rosenroten mund
Bot sy im mynniclichen an.
Biterolf., v. 6854.
[Note 531: ][(retour) ] Wilkinasaga, c. 307.
[Note 532: ][(retour) ] Wilkinasaga, c. 308.
Je ne saurais quitter Walter d'Aquitaine sans rapporter une anecdote passablement étrange, que nous lisons dans la chronique du monastère de la Novalèse, rédigée vers le xe siècle, partie d'après des documents écrits, partie d'après la tradition du couvent. Le monastère de la Novalèse, situé au pied du Mont Cenis, avait été une des premières fondations de l'ordre de Saint-Benoît, et, dans le cours des vie et viie siècles, il avait donné asile à beaucoup de personnages importants qui venaient y chercher un port contre les agitations du monde: ruiné au viiie pendant les guerres de Pépin, il se releva au xe, et c'est alors que, pour renouer la chaîne des souvenirs, quelques religieux zélés compilèrent la chronique de leur abbaye. Or voici un passage qu'on y rencontre.
«Autrefois vécut dans ce couvent un religieux d'une haute taille, d'une grande force et d'une figure martiale, malgré ses cheveux blancs. Il avait parcouru le monde entier, un bâton de pèlerin à la main, cherchant un monastère d'une discipline rude, où l'on pût se préparer convenablement au voyage qui suit cette vie mortelle[533]. Après avoir couru et cherché vainement bien des années, il lui arriva de visiter ce lieu, et il résolut de s'y fixer; mais, dans son humilité extrême, il ne voulut que l'emploi de frère jardinier, qu'il sollicita et qu'il obtint. Ce moine était sombre et bizarre; il ne se séparait jamais de son bâton, qui pendait comme une arme au mur de sa cellule. Des bandes ennemies ravageaient-elles la campagne, des brigands menaçaient-ils l'abbaye, il le détachait de son clou, s'absentait avec la permission de l'abbé, et alors le bâton jouait dans sa main d'une manière terrible. On se souvient qu'une fois il mit en fuite à lui seul toute une armée de bandits, et les habitants de la Novalèse parlent encore avec admiration de l'assommoir de Walter et de ses bons coups[534]. Près de lui vivait un jeune religieux d'une douce figure que l'on disait être son petit-fils. Tous deux ne songeaient qu'aux choses d'en haut, et leur plus chère occupation fut de se creuser dans le roc un sépulcre où ils devaient reposer l'un près de l'autre[535]. Ils y reposèrent en effet, et le moine qui traçait ces lignes avait maintes fois manié leurs ossements. Les habitants des environs visitaient cette tombe comme celle de deux saints, et un jour, pendant une épidémie, une dame d'un château voisin déroba la tête du plus jeune, qu'elle emporta en la cachant sous son manteau.»
[Note 533: ][(retour) ] Qui cum in monasterio ubi districtior norma custodiretur monachorum explere melius animo deliberasset, continue quæritans baculum perpulchrum, sumensque habitum peregrini, atque cum ipso pene totum peragrans mundum... Chron. Noval., vii.
[Note 534: ][(retour) ] Percussio seu ferita Waltarii. Chron. Noval., xi.
[Note 535: ][(retour) ] Fecit siquidem, dum vixit in summitate cujusdam rupis sepulcrum in eadem petra laboriosissime excisum... in eodem cum quodam nepote suo nomine Rathaldo cognoscitur fuisse sepultum. Ibid., xii.
On devine bien qu'il est question ici de Walter d'Aquitaine, et en effet le moine insère à ce sujet dans sa chronique un récit tout à fait conforme au poëme que nous analysions tout à l'heure, et qui n'en est même souvent que la reproduction textuelle. Le jeune compagnon de Walter était l'enfant du fils qu'il avait eu de sa femme Hildegonde au temps de leur jeunesse[536]. Ce fils n'était plus. La chronique se tait sur la catastrophe qui avait enlevé Hildegonde. Walter, laissé pour mort dans son combat avec Dietlieb, avait été rappelé à la vie et s'était guéri de ses blessures. Après d'autres traverses que nous ne savons pas, ayant perdu ce qui lui était cher, il était venu chercher le repos sous une règle qui pût dompter les violences de son âme; le vieux récit nous dit le reste.
Des scènes parfois gracieuses et riantes de la poésie du Midi, Gudruna nous transporte dans la poésie du Nord, aussi âpre et aussi sombre que son climat. La fille de Crimhilde et de Ghibic, l'inconsolable veuve de Sigurd, pleure jour et nuit la mort de son époux, et maudit ses frères Gunther et Hagen, qui l'ont assassiné. Elle repousse avec obstination le roi des Huns, qui demande sa main; mais Crimhilde lui fait boire le breuvage d'oubli, «breuvage amer et froid,» dit le poëte, et alors, le passé s'effaçant de sa mémoire, Gudruna oublie Siegfried et ses frères, et part joyeusement pour le royaume des Huns. Des guerriers franks l'accompagnent à cheval, des femmes gauloises la suivent en char. «Pendant sept jours elle gravit de fraîches montagnes, pendant sept jours elle fend l'onde sinueuse des fleuves, pendant sept jours encore elle traverse la terre sèche des campagnes;» elle arrive de cette façon à la citadelle élevée où le roi des Huns faisait sa demeure[537].
[Note 536: ][(retour) ] Hic filius fuit filii Waltarii quem peperit ei Hildegund, prænominata puella. Chron. Noval., xii.
[Note 537: ][(retour) ] Quida-Gudrunar.
La première nuit de leurs noces fut assombrie par des pressentiments et des rêves prophétiques: les Nornes (ce sont les Parques scandinaves) répandirent leurs enchantements sur Attila. Assailli d'images de meurtre, il se réveille épouvanté et dit à sa nouvelle épouse: «Oh! j'aime mieux l'insomnie que le sommeil avec de pareils rêves; j'aime mieux me rouler tout meurtri sur ma couche comme un malade que d'y rencontrer un pareil repos!» Elle aussi se trouva bientôt malheureuse. Les fumées du breuvage d'oubli, en se dissipant, lui ramenèrent l'image de Sigurd, mais elle ne ressentit plus son ancienne haine contre ses frères: elle avait pardonné.
Les chants de l'Edda nous montrent la jeune reine triste dans ce palais où le souvenir de son premier mari la poursuit jusque dans les bras du second. Elle y avait rencontré Théodoric, qui pleurait son royaume perdu; la communauté de tristesse les rapproche. D'un autre côté, Herkia, la reine Kerka de Priscus, qui ne figure ici que comme une concubine, épie Gudruna avec jalousie et remplit de soupçons le cœur de son maître[538]. Lui cependant ne cesse de réclamer le trésor de Sigurd, que Gunther et Hagen retiennent déloyalement, quoiqu'il soit la propriété de leur sœur; mais ni prières ni menaces n'ont d'effet sur eux. Cette partie de la fable est fort obscure, et on ne sait pas comment le roi des Huns parvient à s'emparer de la reine Crimhilde, l'enferme dans une caverne et l'y laisse mourir de faim. Beaucoup de chants épisodiques devaient se rattacher aux chants principaux et peindre les diverses péripéties de ce mariage mal assorti; la plupart sont perdus, mais un de ceux qui nous restent fera suffisamment apprécier leur caractère général.
[Note 538: ][(retour) ] Quida-Gudrunar.
«Gudruna.--Pourquoi donc, ô Attila, te montres-tu sombre et soucieux? Le sourire n'effleure plus tes lèvres: tes hommes se demandent pourquoi tu ne leur parles plus, et moi, je me demande pourquoi tu me fuis?
«Attila.--C'est qu'Herkia m'a tout révélé, ô fille de Ghibic! Elle m'a dit qu'elle t'avait surprise avec Théodoric, dormant sous la même couverture de lin, l'un à côté de l'autre.
«Gudruna.--Je suis prête à te jurer, par la pierre blanche qui repose au fond du chaudron bouillant, qu'il ne s'est rien passé entre Théodoric et moi dont le gardien le plus sévère ou un mari puisse s'offenser.
«Une seule fois, vraiment, j'ai embrassé le roi honoré, le chef des peuples; mais nos pensées n'étaient point à l'amour. Tous deux rongés de tristesse, nous nous racontions nos chagrins[539].
[Note 539: ][(retour) ] Nisi collum amplexabar--populorum moderatori--unica vice--aliæ erant nostræ cogitationes,--ubi nos duo mœsti--descendebamus ad colloquia. Quida-Gudrun., 4.
«Qui m'assistera dans ma cause? qui m'accompagnera à l'épreuve du feu? Théodoric est seul. Des trente guerriers qui le suivirent dans son exil, pas un ne lui reste! Entoure-moi de mes frères en armes, entoure-moi de toute ma famille.
«Fais venir ici Saxo, le prince des hommes du Midi, lui qui sait par quels rites il faut consacrer le chaudron d'eau bouillante.--Sept cents hommes entrèrent dans la cour avant que la royale épouse eût plongé sa main dans le chaudron.
«A ce moment, elle s'écria avec angoisse:--Gunther n'est pas ici, je ne puis invoquer Hagen; mes doux frères, je ne les vois pas! Je pense bien que l'épée d'Hagen aurait pu venger une si grande injure, mais je n'ai que moi pour me justifier de la calomnie.
«Aussitôt, plongeant au fond de la chaudière la blanche paume de sa main, elle saisit et rapporta les verts cailloux[540].--Voyez maintenant, hommes, voyez que je suis innocente; ma main est sans brûlure, et le chaudron bout à gros bouillons.
[Note 540: ][(retour) ] Cito ea demisit ad fundum--volam candidam--atque ea sustulit--virides lapillos. Quida-Gudrun., 8.
«Attila sourit dans son âme quand il vit intacte la main de Gudruna.--Qu'on m'amène maintenant Herkia; je veux qu'elle subisse aussi l'épreuve du feu, elle qui a médité une si noire vengeance.
«Celui-là n'a vu de sa vie chose misérable qui n'a pas vu comment les mains d'Herkia furent brûlées. On entraîna la jeune fille pour la jeter dans un marais infect, et ainsi Gudruna eut satisfaction de son injure[541].»
[Note 541: ][(retour) ] Nemo vidit rem miserabilem--qui id non vidit--quantum ibi Herkiæ--manus ustulabantur. Ibid., 9.
Plusieurs années s'écoulent, et Attila voit avec bonheur grandir sous ses yeux deux fils, Erp et Eitille, qu'il a eus de Gudruna, et sur lesquels il reporte toute sa tendresse; d'un autre côté, sa passion pour l'or s'est réveillée: il veut recouvrer à tout prix l'héritage de Sigurd que lui ont volé les Niebelungs. Le plus complet des poëmes scandinaves, l'Atla-Mâl, nous introduit dans un conseil où le roi des Huns et ses principaux chefs délibèrent sur les moyens à employer pour reconquérir ce trésor, leur bien légitime. On décide qu'Attila attirera Gunther et Hagen dans sa ville sous le prétexte d'une brillante fête qu'il veut donner; puis, quand les hommes de l'ouest seront sous sa main, il faudra bien qu'ils rendent le trésor, ou qu'ils déclarent dans quel lieu ils l'ont enfoui. Gudruna, l'oreille au guet, a tout entendu, et, résolue à tout déjouer, elle charge l'envoyé d'Attila d'une lettre pour Gunther et d'un anneau d'or pour Hagen. La lettre, écrite en runes, avertit ses frères de ne point venir; mais l'envoyé d'Attila, qui connaît les runes, falsifie les caractères, et rend la lettre en partie illisible. L'anneau était entrelacé de poils de loup; mais l'envoyé d'Attila ne les a point remarqués, ou n'a pas deviné ce qu'ils signifiaient. A son arrivée au palais des Niebelungs, lorsqu'il a remis la lettre et l'anneau, Glomvara, femme de Gunther, observe le message avec défiance. «Pourquoi, s'écrie-t-elle, Gudruna ma sœur, si habile dans l'art des runes, a-t-elle tracé des caractères que je ne puis lire?» En même temps, Costbéra, la femme d'Hagen, disait en examinant l'anneau: «Voici des poils de loup qui veulent dire: Garde-toi des piéges[542].» Elles parlaient en vain: de riches armures, présents d'Attila, suspendues au poteau de la salle, à la lueur d'un feu pétillant, éblouissaient les yeux des Niebelungs, et l'image de cette course lointaine, de ces fêtes et de ces combats absorbait toutes leurs pensées.
[Note 542: ][(retour) ] Pilos inveni lupinos--innexos annulo rutilo:--opinor eam cautelam indixisse. Atla-Quida, 8.
La nuit qui suit le message et qui précède le départ des princes est remplie de sombres pressentiments. Costbéra, couchée à côté d'Hagen, se réveille en sursaut toute pâle de frayeur.
«--Hagen, lui dit-elle, j'ai rêvé qu'un ours entrait dans cette chambre et grimpait sur notre lit, qu'il secouait violemment avec ses ongles; là, il nous saisit dans sa gueule, et nous ne pouvions nous défendre, car nous étions comme pétrifiés.--Laisse là tes visions, répondit Hagen; un ours blanc vu en songe, c'est une tempête qui doit éclater vers le soleil levant.
«J'ai rêvé aussi qu'un aigle voltigeait au-dessus de nous dans la grande salle, et que le battement de ses ailes faisait égoutter sur nos têtes une pluie de sang. Je fixai mon regard sur cet oiseau: il avait la figure d'Attila[543].--Préparons-nous donc à chasser le buffle, car rêver d'aigle, c'est signe qu'on rencontrera des buffles. Rêve tout ce que tu voudras, ma femme chérie; tes rêves n'importent guère au roi des Huns.» Leur bavardage finit là, dit le poëte, car tout bavardage finit[544].
[Note 543: ][(retour) ] Existimavi... eam esse formam Attali. Atla-Mâl., 18.
[Note 544: ][(retour) ] Finem fecerunt ei colloquio.--Omnis sermo finitur. Ibid., 19.
«La même scène se passait dans le lit de Gunther, où Glomvara, en proie à des visions funestes, cherchait à empêcher son départ:--Gunther, lui disait-elle, j'ai cru voir en rêve un gibet où l'on te menait pendre[545]; les vers sortaient déjà de ton corps, et pourtant je te sentais vivant. Devines-tu ce que cela veut dire?
[Note 545: ][(retour) ] Factum autumabam tibi patibulum--teque ad suspendium ire. Atla-M., 21.
«Je rêvais aussi qu'on retirait de ton vêtement un poignard ensanglanté (quel rêve à raconter à un homme qu'on aime!); puis je vis une lance qui te perçait de part en part, et un loup hurlait à chaque extrémité.--Loups et chiens vus en rêve, répondit Gunther, c'est le présage d'un cruel massacre.
«Je rêvais, reprit Glomvara, qu'un fleuve débordé arrivait dans ce palais; il avançait en bouillonnant, et la voix de ses cataractes nous faisait frémir; il entra dans la salle en soulevant les bancs, et vous saisissant, Hagen et toi, dans un tourbillon, il vous brisa contre les murs; assurément cela n'annonce rien de gai.
«Je rêvais aussi que les filles de la mort, les cruelles Nornes, étaient venues ici la nuit dernière, dans leurs plus beaux atours, pour chercher un mari; elles étaient hideuses à voir! C'est toi, Gunther, qu'elles avaient choisi, et elles t'invitèrent à les suivre au banquet des trépassés[546].--C'est trop me retarder par des discours, s'écria enfin Gunther; ce qui est arrêté est arrêté, nous partirons malgré tous les présages!»
[Note 546: ][(retour) ] Fæminas existimabam defunctas... quæ te virum eligere cupiebant--te cito invitabant--ad sedilia sua. Ibid., 25.
Les présages n'étaient que trop véridiques, ainsi que la suite le prouva. Lorsque les hommes du Rhin, avec leur cortége de guerriers, arrivèrent à la demeure d'Attila, ils trouvèrent la ville barricadée comme pour un siége, et la porte rendit un bruit de verrous quand Hagen vint la heurter. «On n'entre pas aisément ici, lui dit en ricanant le messager qui les amenait: je vous conseille de retourner chez vous, ou plutôt attendez-moi un peu, afin que j'aille vous tailler une potence.» Les Niebelungs, pour toute réponse, lui fendirent la tête à coups de hache. La porte s'ouvrit et Attila parut: «Soyez les bienvenus parmi nous, leur dit-il, à la condition de me livrer le trésor qui appartient à Sigurd et qui est le douaire de Gudruna.--Tu ne l'auras jamais, répondit Gunther; et si nous devons mourir, vois par celui-ci, qui était un des tiens, que nous ne tomberons pas les premiers.» Et ils lui montrèrent le cadavre de son envoyé. Alors la bataille commença: les Huns saisirent leurs arcs, les Niebelungs leurs boucliers; les flèches et les javelots se croisaient et se heurtaient dans l'air. Tout à coup une femme se précipite entre les combattants: c'était la reine Gudruna, que le bruit avait attirée hors de son palais; sa chevelure était en désordre; elle avait arraché les colliers qui chargeaient son cou, et les anneaux d'argent roulaient brisés sur la poussière. Elle embrassa tendrement ses frères et essaya de les réconcilier avec son mari; mais elle n'y réussit pas.
Pendant la moitié du jour, la bataille dura sans se ralentir; le sang ruisselait sur la terre comme une rivière; enfin Gunther et Hagen, accablés par le nombre, sont faits prisonniers et enfermés tous les deux dans un cachot. Attila allait de l'un à l'autre, les menaçant de la mort s'ils ne lui déclaraient pas l'endroit où ils avaient caché son trésor; mais ni l'un ni l'autre ne voulait parler. «Hagen et moi, disait Gunther, nous nous sommes juré entre nous de ne jamais révéler notre secret; je ne puis te le dire, tant que Hagen sera vivant.» Alors on lui apporta un cœur sanglant placé sur un plateau: «Oh! ce n'est pas là le cœur d'Hagen l'intrépide, s'écria Gunther, c'est le cœur du lâche Hialla; il tremble sur ce plat, il tremblait deux fois plus fort dans la poitrine de son maître.[547]» On tua alors Hagen, et on lui arracha le cœur. «Je reconnais celui-là, s'écria Gunther en le voyant; il ne tremble pas du moins, c'est le cœur de Hagen. Et maintenant, Attila, maintenant que je reste seul, écoute; cherche au fond du Rhin, le trésor y est tout entier: les anneaux et les bracelets d'or étincellent avec plus d'éclat sous les vagues du fleuve qu'ils ne feraient aux bras des Huns.» Attila, au comble de la colère, fait jeter le Niebelung dans une fosse remplie de serpents. Gunther avait sa lyre avec lui, il en frappe les cordes de son pied, et tous les hommes tressaillent, toutes les femmes pleurent, les serpents s'apaisent et les aspics s'engourdissent; mais la mère d'Attila, changée en vipère, s'élance sur lui et lui ronge le foie. Gunther expire en riant et va boire la cervoise avec les Ases à la table d'Odin.
[Note 547: ][(retour) ] Hic habeo cor--Hiallii trepidi,--dissimile cordi--Högni intrepidi--quod multum tremit--jacens in patina;--tremuit dimidio magis,--cum in pectore jaceret. Atla-Q., 24.
Maintenant c'est le tour de Gudruna: à chacun sa vengeance, à chacun son jour de triomphe. Elle regrette surtout Hagen, son jeune frère, son frère préféré. «Nous avions été élevés ensemble, dit-elle, deux sous un seul toit; nos jeux étaient les mêmes, nous grandissions côte à côte comme deux jeunes arbres dans le verger de mon père; c'était toujours de colliers semblables que ma mère Brunehilde aimait à nous parer. Oh! je ne te pardonnerai jamais le meurtre de mes frères! et quoi que tu puisses faire désormais pour moi, rien de toi ne me plaira plus.» Elle semble ensuite se résigner à la fatalité de son sort. «Que peut une faible femme contre la puissance des hommes? La cime de l'arbre se sèche quand les rameaux lui sont enlevés, et la plante s'inclinera jusqu'à terre, si vous lui retranchez son tuteur. Règne donc tout à ton aise, Attila, et fais ici tout ce qu'il te plaît.» Attila crut l'avoir calmée: «il eut tort, ce roi prudent, dit le vieux poëme scandinave; en se montrant oublieuse et gaie, Gudruna jouait un double jeu[548].» En effet, les plus noirs projets roulaient dans son cerveau. Elle exige enfin une dernière concession à son chagrin: qu'elle puisse offrir un repas funèbre à la mémoire de ses frères et qu'Attila y assiste avec elle, elle se montrera satisfaite. Un banquet somptueux est préparé par ses soins... et Attila mange le cœur de ses deux fils accommodé avec du miel.
[Note 548: ][(retour) ] Male evenit consilium Attalo:--attamen ille possidebat animum supientem... Edda. Atla-Mâl.
Dans le tableau de cette scène horrible que les scaldes groënlandais, auteurs de l'Atla-Mâl et de l'Atla-Quida, traitent tous deux avec complaisance, et dans laquelle ils accumulent tout ce que la poésie scandinave possède d'images féroces et de détails hideux, et elle est, comme on sait, très-riche en ce genre, il éclate par-ci par-là quelques traits vrais et touchants. Ainsi, dans l'Atla-Mâl, Gudruna attire vers elle ses enfants par des paroles caressantes; puis, quand elle les tient, elle les attache à un billot. «Ces lionceaux, dit le poëte, furent frappés de surprise, mais ils ne pleurèrent point[549]; se collant au sein de leur mère, ils lui demandaient ce qu'elle leur voulait.--Je veux vous tuer tous deux; c'est une fantaisie que je nourris depuis longtemps.--Mère, tue tes enfants si tu veux, tu en as le droit[550], et personne ici ne t'en empêche; mais songe que c'est un grand crime et que tu devras t'en repentir. Tes enfants auraient grandi joyeusement, et mon frère serait devenu un guerrier.» Dans l'Atla-Quida, elle adresse ces paroles à son mari: «Tu ne les appelleras plus sur tes genoux pendant le repas, ton cher Erp et ton cher Eitill, si gais tous deux et animant encore la gaieté du festin. Tu ne les verras plus assis sur ce siége en face de toi, distribuant des cadeaux à tes hommes, ou là-bas, au milieu des guerriers, maniant la poignée des lances, caressant la crinière des chevaux et excitant par leurs cris l'ardeur des coursiers[551].»
[Note 549: ][(retour) ] Ea adlexit parvulos--et trabi applicuit;--consternabantur feroces--neque tamen plorabant. Atla-M., 73.
[Note 550: ][(retour) ] Macta tu, ut lubet, pueros;--id nemo impedire potest. Ibid., 74.
[Note 551: ][(retour) ] Non accies tu posthac--ad genua tua--Erpum atque Eitillum--poculis alacres duo... Hastis manubria accommodare,--jubas demetere--neque equos impellere. Atla-Q., 39.
«A ces mots, reprend le poëte, un bruit confus s'éleva sur tous les bancs: c'était une orageuse clameur d'hommes dont les sifflements firent trembler les voûtes de la salle. Tous les yeux versaient des larmes sur la mort des fils du Hun, mais les yeux de Gudruna étaient secs. Cette femme ne connut jamais les larmes, pas plus pour ses frères au cœur d'ours que pour les doux enfants sans malice qui étaient les fruits de son sein.»
Je me hâte d'arriver au dénoûment. On ne comprend pas bien, dans les poëmes qui nous restent, comment, après une preuve si peu douteuse de son mauvais vouloir pour lui, Attila put garder encore Gudruna, et non-seulement la garder, mais l'aimer et désirer son amour. Les scaldes, il est vrai, ont soin de nous la peindre comme étant d'une beauté merveilleuse: «Elle avait, dit l'auteur de l'Atla-Quida, la blancheur du cygne, et quand elle circulait autour des tables du festin, faisant l'office d'échanson, on l'eût prise pour une déesse.» Enfin, il était dit, dans la donnée épique, qu'Attila serait aveugle dans son affection, afin que Gudruna pût couronner sa vengeance par un suprême attentat. En effet, elle le flatte, elle l'enivre de fausses caresses. «Souvent, dit le poëme déjà cité, on les vit s'embrasser comme deux amants sous les yeux des chefs.» Enfin, une nuit qu'il dormait profondément dans ses bras, appesanti par le vin qu'elle lui avait versé, elle se lève furtivement, introduit dans la chambre Aldrian, fils de Hagen qu'elle gardait près d'elle comme un instrument de meurtre, et à eux deux ils plongent une épée dans le cœur du roi. Au froid de l'acier, Attila se réveille, et, apercevant sa femme et le jeune neveu de sa femme:
«Qui de vous m'a frappé? dit-il. Avouez-le-moi en toute franchise. Qui m'a tué? car je sens que ma blessure est mortelle et que ma vie s'échappe avec mon sang.
«Gudrona.--La fille de Crimhilde ne te mentira pas. C'est elle qui t'a tué, et celui-ci l'a aidée à te faire une blessure dont tu ne dois pas guérir.
«Attila.--Qui t'a inspiré cette fureur, ô Gudruna? Il est mal de tromper un ami qui se fie à vous[552]. Pourtant je t'aimais! C'est avec l'espoir du bonheur que je briguai ta main, lorsque tu devins veuve et que je t'amenai régner avec moi dans mon royaume. On te disait altière, impérieuse, et je ne l'ai que trop éprouvé. Tu vins donc ici avec tout l'attirail d'une reine. Les plus illustres Huns te faisaient cortége. Des bœufs étaient échelonnés en abondance sur la route, et des moutons aussi; les peuples s'empressaient de fournir toutes les provisions nécessaires à ton voyage.
[Note 552: ][(retour) ] Tu furenter adgressa es necem,--etsi non esset congruum,--malum est fallere amicum--qui bene tibi confidit. Atla-M., 90.
«Je te donnai pour cadeau de noces trente cavaliers équipés et vingt belles vierges destinées à te servir; ce que je te donnai en or et en argent, personne ne pourrait le compter. Et comme si tout cela n'était que néant, tu ne te montras point satisfaite; c'était mon royaume que tu voulais, et c'est pour cela sans doute que tu m'as tendu ce piége. Rien de ce qui venait de moi ne semblait te plaire; tu faisais sécher ta belle-mère de douleur. Ah! depuis ce fatal mariage, aucun de nous n'a connu la paix!
«Gudruna.--Tu mens, Attila[553]! Quoique je me soucie peu de récriminer sur le passé, je te dirai que c'est toi qui as troublé la paix. Ta maison était une maison de discorde: les frères s'y battaient contre les frères, les amis contre les amis, et la moitié de ta famille appartient déjà aux filles de l'enfer...
[Note 553: ][(retour) ] Nunc tu mentiris, Attale. Ibid., 95.
«Il n'en fut pas ainsi du temps de mon premier mari: quand celui-là mourut, un amer chagrin s'empara de moi. Il était triste assurément de porter à mon âge le nom de veuve; mais ce fut pour Gudruna un affreux supplice d'entrer vivante dans la maison d'Attila. Un héros l'avait possédée, elle le pleure encore, et ses larmes ne tariront point...
«Attila.--Cesse, ô Gudruna, et écoute-moi. Si tu eus jamais quelque pitié dans l'âme, prends soin de mes funérailles, fais que mon cadavre ne reste pas sans honneurs.
«Gudruna.--J'achèterai un navire avec un cercueil peint, j'enduirai un linceul de cire afin d'y envelopper ton corps, et je te rendrai les derniers devoirs comme si nous nous étions aimés[554].
[Note 554: ][(retour) ] Navigium emero--atque arcam coloratam;--probe ceravero stragulum tuo corpori involvendo;--prospexero omne quod opus est,--haud secus atque essemus benevoli. Atla-M., 91.
«Le corps d'Attila resta sans mouvement. Un deuil immense s'empara de ses proches, et l'illustre femme exécuta ce qu'elle avait promis.»
La tragédie dans l'Atla-Quida ne finit pas encore là. Gudruna, lorsqu'elle voit Attila mort, descend dans la cour, lâche les chiens de garde, et, prenant un tison allumé, met le feu au palais. Bientôt la flamme consume tous les nobles huns, grands et petits, hommes et femmes, auprès du cadavre de leur roi: c'est l'holocauste expiatoire qu'elle envoie aux mânes de ses frères. «Heureux, s'écrie avec un enthousiasme digne de la férocité de son héroïne l'auteur de l'Atla-Mâl, heureux le père qui a pu engendrer une telle fille, car il vivra dans la postérité, et Gudruna sera chantée sur toute la terre, partout où les hommes entendront raconter l'histoire de ces discordes acharnées[555]!»
[Note 555: ][(retour) ] Beatus est posterorum quisque--cui gignere contigit--talem puellam fortium factorum laude--qualem... Atla-M., 103.
Si je ne me trompe, nous voici plus près d'Ildico que nous n'avons encore été; elle nous apparaît ici sous une image beaucoup plus nette, sous une forme bien mieux arrêtée que dans Hilldr la Danoise ou dans Hildegonde de Burgondie. Ce qui différencie surtout les deux figures historique et traditionnelle, ce sont les nécessités du cadre dans lequel celle-ci est emprisonnée. La liaison de la fable de Sigurd avec la tradition d'Attila voulait qu'une veuve remplaçât la jeune fille de l'histoire, et qu'une mort lente, préparée par des péripéties nombreuses, amenée fatalement par l'héritage du trésor maudit de Fafnir, remplaçât pour Attila la mort précipitée qui l'avait frappé dans la nuit même de ses noces. Il faut se dire aussi qu'un simple meurtre, si atroce qu'il fût, n'était pas de nature à contenter les poëtes scandinaves, qui avaient besoin de tableaux un peu plus émouvants, tels, par exemple, que celui d'un père qui mange le cœur de ses enfants égorgés par leur mère. Malgré ces altérations, que le mélange du fabuleux et du réel peut expliquer, on ne saurait méconnaître, à mon avis, dans les poëmes de l'Edda, un souvenir direct d'Attila, une impression contemporaine poétisée, comme elle pouvait l'être, dans la patrie des Berserkers. Quoi qu'il en soit, cette poésie avait une grandeur qui saisissait l'imagination et qui assura sa vogue dans toute l'Europe germanique. Elle revint donc de la Scandinavie dans l'Allemagne du midi, rapportant sur les bords du Rhin et du Danube, avec les personnages réels qu'elle y avait empruntés, ses propres fictions et son cadre mythologique; mais de nouvelles destinées l'y attendaient, et la tradition scandinave, bien qu'adoptée dans sa forme, reçut au fond des changements qui la rendirent méconnaissable. Cette espèce de révolution s'opéra au xe siècle, époque où commencent les poëmes germaniques du cycle des Niebelungs. Quel fut le caractère de cette révolution, et quelle cause historique peut-on lui assigner? C'est ce qu'il me reste à examiner.
III. Dernier état de la tradition.--poëme allemand des niebelungs.--altération du mythe de sigurd.--férocité des niebelungs et de leur soeur crimhilde.--attila ami des chrétiens; il fait baptiser son fils ortlieb.--pilegrin évêque de passau, auteur du poeme des niebelungs.--pilegrin fut l'apôtre des hongrois.--son rôle politique.--caractère et objet de son poëme.
Quand on compare les chants de l'Edda aux poëmes germaniques du cycle des Niebelungs, et surtout au beau et grand poëme de ce nom, le Niebelungenlied, astre de cette pléiade, on est frappé des différences qu'ils présentent; mais l'étonnement s'accroît quand on approfondit la nature de ces différences. Ainsi, dans les uns et dans les autres, le cadre est le même, les personnages sont les mêmes, le fil conducteur de l'action est le même; seulement l'intention poétique, les caractères sont tout autres, et le dénoûment est changé: la tradition scandinave se réfléchit bien dans la tradition germanique, mais elle s'y dessine à rebours. Ce n'est plus le meurtre du roi des Huns qui fait la catastrophe, c'est la mort de sa femme, que les poëmes allemands appellent Crimhilde, mais qui est évidemment le même personnage que Gudruna; ce n'est pas Attila qui attire les princes du Rhin dans un piége pour leur arracher le trésor de Fafnir, c'est Crimhilde elle-même qui les enlace dans ses ruses et les immole ensuite à sa vengeance. Dès l'entrée en matière du Niebelungenlied, on s'aperçoit que la fiction odinique de l'Edda n'est plus comprise. Ces êtres symboliques, qui, dans l'épopée scandinave, dominent toute l'action se rapetissent ici aux proportions de personnages humains ridiculement invraisemblables. La valkyrie Brunehilde est remplacée par une femme de notre monde, douée d'une force prodigieuse on ne sait pourquoi, et le Volsung Sigurd, ce fils de la lumière jeté dans les aventures de la vie mortelle pour y tomber victime des enfants de la nuit, est remplacé par un géant. Cet amour mystique qui liait le Volsung à deux femmes, l'une d'origine terrestre et l'autre d'origine divine, se transforme, dans la copie allemande, en galanteries mondaines assez étranges. L'allégorie a fait place au conte: le vent du christianisme, qui a soufflé sur ces symboles vivants, les a glacés du froid de la mort.
Le contraste se continue dans la portion du drame consacrée aux aventures réelles. Gudruna avait oublié le crime de ses frères: Crimhilde n'a point bu et ne boira jamais le breuvage d'oubli; ce qui la fait vivre, c'est le désir de la vengeance et la haine, une haine incommensurable et patiente, parce qu'elle ne connaît point de fin. Si elle consent à épouser Attila, dont elle se soucie peu d'ailleurs, c'est que le margrave Rudiger de Pechlarn, envoyé du roi des Huns, lui a dit que ce mariage mettrait ses ennemis sous ses pieds, et que lui-même s'engageait à la soutenir contre tous: ce mot la décide, et elle part. Le trésor que lui avait légué Siegfried est presque tout entier aux mains de ses frères: elle veut du moins emporter ce qui lui reste; mais Hagen s'y oppose insolemment et arrête les mulets déjà chargés. «Laissez-leur cet or, noble dame, dit Rudiger; Attila n'en veut point et n'en a pas besoin; il désire vous doter lui-même, et il vous couvrira de plus de bijoux que vous n'en pouvez porter.» Ni le désintéressement d'Attila, ni la tendre affection qu'il lui montre ne calment cette âme cruelle; en vain elle met au monde un fils qu'elle fait baptiser[556] (car il y a dans Etzelburg une église où l'on dit régulièrement la messe): aucun sentiment n'a prise sur elle, si ce n'est la vengeance. Elle arrête enfin son plan. Une nuit qu'Attila reposait dans ses bras, elle se lamente sur la longue absence de ses proches, comme si son cœur souffrait de ne les point voir. «J'ai d'illustres parents, disait-elle, mais nul ne les connaît dans ce royaume, et, quand je passe sur les chemins, on m'appelle, pour m'offenser, l'orpheline étrangère!--O femme bien-aimée, s'écrie Attila, que toute ta parenté vienne nous visiter, je l'y inviterai cordialement, et ma joie égalera la tienne quand nous recevrons ces nobles hôtes.» C'était, on le devine bien, un piége que Crimhilde tendait à ses frères, à l'insu de son mari. Dès le lendemain, deux messagers partaient pour Worms, et une grande fête d'armes se préparait à Etzelburg.
Dasz da getaufet wurde des edlen Königes Kind,
Nach christelichem Rechte: Ortlieb ward es genannt.
Niebelungenlied, v. 5558.
Les frères de Crimhilde, Gunther, Ghiselher et Ghernot, n'acceptent pas sans hésiter l'invitation qui leur arrive d'Etzelburg; mais la loyauté d'Attila les rassure, car nul roi n'est plus fidèle à sa parole, nul roi n'exerce plus saintement l'hospitalité. Ils ont soin néanmoins de s'informer près des messagers s'ils ont vu la reine, leur sœur, et de quelle humeur elle était à leur départ. «D'humeur calme et joyeuse, répondent ceux-ci, et elle vous envoie le baiser de paix[557]». Les hommes du Rhin se mettent en route, non pas seuls toutefois, leur suite se compose de soixante chefs ou héros, de mille guerriers d'élite et de neuf mille soldats. En tête se trouve Hagen, qui n'est plus ici leur frère, mais leur parent et leur compagnon inséparable. Dans le guet-apens tendu à Siegfried par les Niebelungs, c'est lui qui a frappé le héros, et après l'avoir tué, il lui a enlevé son épée, qu'il porte arrogamment à sa ceinture comme un trophée de sa victoire. L'épée de Siegfried est la meilleure qui ait jamais été trempée; elle se nomme Balmung, et on la reconnaît à son pommeau de jaspe, vert comme l'herbe des prés. Les hommes du Rhin sont assaillis tout le long de leur route par des prédictions sinistres, et quand ils arrivent à la porte d'Etzelburg, Théodoric, qui vient au-devant d'eux, leur dit que la reine gémit toujours et regrette Siegfried: c'était un avertissement qu'ils se tinssent sur leurs gardes. Il n'était plus temps de reculer, ils entrent.
[Note 557: ][(retour) ] Niebelungenlied., v. 6029 et suiv.
L'accueil que leur fait Attila, aussi cordial que magnifique, ne trouve chez eux que froideur et dureté; tout entiers à la pensée des piéges que peut leur tendre Crimhilde, ils refusent de quitter leurs armes, et leur sombre préoccupation éclate par des propos insolents ou des menaces qui indignent leur hôte. Les Niebelungs sont représentés comme de dignes frères de Crimhilde, sur lesquels le poëte accumule tout ce qu'il peut imaginer d'énergie guerrière et de passion féroce: leur violence naturelle conspire avec la furie de leur sœur à transformer cette fête joyeuse en un champ de carnage. Voici la scène par laquelle ils forcent Attila à tirer l'épée malgré lui. Ils sont à la table du roi, les trois princes du Rhin et Hagen, lorsqu'une querelle excitée par Crimhilde met aux mains dans la rue les soldats burgondes et les Huns. Attila leur présentait avec affection le petit Ortlieb, son fils, que quatre vassaux portaient autour de la table et faisaient passer de main en main parmi les convives. «--Mes amis, disait le roi aux Niebelungs, vous voyez mon bien et ma vie, mon unique enfant et celui de votre sœur. Je veux le confier à vos soins pour que vous l'emmeniez à Worms, et qu'à votre exemple il devienne un jour un homme.--Faire un homme d'un pareil avorton! reprit brutalement Hagen, ce n'est pas moi qui m'en chargerai, et j'espère qu'Ortlieb et moi nous ne nous rencontrerons pas souvent dans la ville de Worms».[558] En cet instant un guerrier burgonde entrant dans la salle crie qu'on égorge tous leurs amis. A ces mots, le féroce Hagen se lève, tire son épée, et fait sauter la tête d'Ortlieb sur le sein de sa mère.
Alors commence entre les Huns et les Niebelungs une lutte implacable; Attila, couvert du sang de son fils, leur a déclaré guerre pour guerre. Les Burgondes, retranchés dans une salle du palais, soutiennent l'assaut des Huns; les morts succèdent aux morts, les blessés aux blessés; on se bat avec du sang jusqu'aux genoux. Au plus fort de la mêlée, Crimhilde met le feu à la salle pour brûler ses frères. Épuisés de fatigue et cernés par les flammes, ils ont soif, et l'un d'eux demande à boire: «Bois du sang![559]» s'écrie Hagen. Le Burgonde se baisse, entr'ouvre la poitrine d'un ennemi blessé et y trempe ses lèvres: tous font de même. Cette galerie de portraits sauvages en présente quelques-uns d'un effet grandiose, tels que ce barde Folker, dont l'archet est en même temps un glaive qui reluit tout ensanglanté sur les têtes des Huns.
Doch ist der Konig junge so schwachelich gethan:
Man soll mich sehen selten zu Hoff nach Ortelieben gahn.
Niebelung., v. 7735.
Da sprach von Tronege Hagen: Ihr edelen Ritter gut,
Wen der Durst nun zwinge, der trinke hie das Blut;
Das ist in solchen Nothen noch beszer danne Wein.
Ibid., v. 8549, et seqq.
Cependant, malgré le nombre des soldats d'Attila et malgré toute leur bravoure, les Burgondes conservent l'avantage. L'auteur des Niebelungs nous en dit la raison: c'est qu'ils sont chrétiens et que les Huns sont païens; il faut des chrétiens pour les vaincre. Cette gloire est réservée à Théodoric, que la violence des hommes du Rhin oblige à entrer enfin dans la lice, quoiqu'il s'y soit longtemps refusé. Son intervention termine la lutte; attaqué par Hagen, il le blesse au côté, l'étreint de ses bras de fer, le lie et le porte à Crimhilde. «Laissez-lui la vie, noble dame, dit-il à la reine; plus tard peut-être, il vous servira[560]». Gunther restait seul de tous les Niebelungs (Ghernot et Ghiselher étaient morts); Théodoric l'attaque à son tour, le terrasse et l'amène garrotté aux pieds de sa sœur.
Hagenen band da Dietrich und führt' ihn, da er fand
Die edele Chriemhilde, und gab ihr in die Hand.....
Niebelung., v. 9521 et suiv.
La scène suivante n'est qu'une pâle copie de l'Atla-Quida, mais elle dénoue l'action d'une manière tout-à-fait inattendue. Gunther et Hagen sont enchaînés dans deux cachots différents, et Crimhilde fait ici ce que fait Attila dans l'Edda: elle va de l'un à l'autre, demandant où est caché le trésor de Siegfried. «Reine, lui dit Hagen, vous perdez vos discours; j'ai juré de ne jamais révéler ce secret tant que la vie restera à l'un de mes nobles chefs.--Eh bien! voici venir les dernières vengeances,» s'écrie la reine hors d'elle-même, et elle ordonne qu'on lui apporte la tête de Gunther. Prenant par les cheveux cette tête dégouttante de sang, elle la montre à Hagen; mais le farouche Burgonde continue à la braver. «Maintenant le trésor n'est plus connu que de Dieu et de moi, lui dit-il, et toi tu ne le posséderas jamais, furie de l'enfer!--Pourtant, reprend-elle, il en reste quelque chose que je prétends bien conserver, c'est l'épée de Siegfried: il la portait, mon gracieux bien-aimé, lorsque vous l'avez lâchement assassiné et que je l'ai vu pour la dernière fois!» Elle saisit alors le pommeau de Balmung, qu'elle arrache du fourreau sans que Hagen puisse la retenir; puis, levant à deux mains la terrible épée, elle tranche la tête de son ennemi[561]. Attila et Théodoric, présents à ce spectacle, restaient immobiles de stupeur; Hildebrand, indigné, s'élance sur la reine, la frappe de son épée et la tue. Le poëme finit là.
............ Das Haupt sie ihm abeschlug:
Das sach der König Etzel; es war ihm leide wahrlich genug.
Niebelung., v. 9007 et suiv.
Dans cette courte analyse, je me suis attaché à mettre en saillie la différence matérielle des faits et des caractères entre les deux traditions; j'y ajouterai quelques développements sur les différences morales. Non-seulement l'Attila du poëme allemand est innocent de tous les crimes qui forment les péripéties du drame et que la famille des Niebelungs se partage fraternellement, non-seulement il se montre comme un modèle de désintéressement et de loyauté, comme un hôte si strict observateur des devoirs de l'hospitalité, qu'il faut qu'on lui tue son fils pour qu'il lève l'épée sur ses hôtes; mais encore il est l'exemple des maris: il ne songe à convoler en secondes noces qu'après avoir enterré et dûment pleuré sa première femme. «C'est avec respect et loyauté, dit Rudiger à Crimhilde, que le plus grand roi du monde m'envoie vers vous, à cette fin de vous rechercher en mariage. Il vous offre amour infini: aucuns chagrins ne vous atteindront, et il est disposé à ressentir pour vous la même tendresse qu'il eut jadis pour dame Helkhé, cette femme qu'il portait dans son cœur. Certes, il a passé des jours amers à regretter ses vertus[562]». Cet Attila ressemble fort peu, on l'avouera, au furieux polygame dont nous parle l'histoire, et qui avait une légion de femmes et un peuple d'enfants; il ne ressemble pas davantage à l'Atli des chants scandinaves, qui n'est guère plus réservé, et dont l'amour est toujours entaché de violence. Sans être chrétien, Attila a des vertus chrétiennes, et il montre même un grand penchant pour la vraie religion, il a fait construire une église à Etzelburg; sa femme Helkhé était chrétienne, ses plus chers amis sont chrétiens, et il permet que son fils Ortlieb reçoive le baptême; on espère qu'il consentira un jour à en faire autant pour son compte. C'est une perspective que Rudiger fait entrevoir à Crimhilde pour la décider: «Peut-être, lui dit-il, aurez-vous le glorieux bonheur de faire baptiser Attila[563]: que ce soit pour vous un nouveau motif d'accepter le titre de reine des Huns!» Il y a mieux que cela encore dans le poëme de la Lamentation ou Complainte des Niebelungs, qui fait une suite naturelle au grand poëme, mais qui contient des détails empruntés aux documents originaux: Attila y raconte qu'il a été chrétien cinq ans, après quoi il serait retourné au paganisme sans que nous en sachions la raison. Enfin le roi des Huns recherche tout ce qui adoucit les mœurs et rehausse l'éclat de la paix; il se construit un palais magnifique dont la grande salle est longue, large, haute, afin que la fleur des guerriers de l'univers entier puisse s'y réunir et y tenir à l'aise. Pour être un chevalier parfait, il ne lui manque que d'être chrétien; mais il a près de lui deux amis chrétiens, Théodoric et Rudiger, qui n'ont point leurs égaux au monde, et qui font pour lui contre ses ennemis ce qu'un païen ne pourrait pas faire.
Er entbeut euch minniglichen Liebe ohne Leid;
Stäter Freundeschafte, der sei er euch bereit,
Als er eh thät Frau'n Helken, die ihm zu Herzen lag:
Wohl hat er nach ihr'r Tugende genuge unfröhlichen Tag.
Niebelung., v. 4933 et seqq.
Er hat so viel der Recken von christelicher Sitt'
Dasz euch da bei dem Könige nimmer veh geschieht.
Vielleicht ihr das verdienet, dasz er taufet seinem Leib:
Drum möget ihr gerne werden des Königes Etzelen Weib.
Ibid., v. 5053 et seqq.
La mort de Crimhilde formant désormais le dénoûment de la tradition, que devient Attila? Voilà ce qu'il est permis de demander aux poëmes germaniques, mais aucun d'eux ne contient la réponse. Le Niebelungenlied se tait prudemment, sans avouer qu'il ne veut pas le dire ou qu'il l'ignore; le poëme de la Complainte est plus franc. «Je ne puis affirmer avec certitude, dit-il, ce qu'Attila devint par la suite; on ne le sait pas, ni moi, ni personne[564]. Les uns disent: Il fut tué; les autres disent non. Entre ces deux affirmations, mensonge ou vérité me sont également difficiles à saisir, et, pour cette raison, je reste dans le doute. Je ne m'étonnerais donc pas si Attila s'était perdu, si le vent l'avait enlevé, si on l'avait enterré vivant, s'il était monté au ciel ou tombé dans quelque abîme, ou s'il s'était évanoui comme une vapeur, ou enfin si le diable l'avait emporté; ces importantes questions, personne encore n'a su les décider[565].» Ainsi les poëmes allemands du cycle des Niebelungs semblent repousser de la personne d'Attila cette tradition d'une fin tragique que les chants de l'Edda avaient adoptée avec tant d'enthousiasme, et qui a son point d'appui dans l'histoire. C'est encore une énigme à ajouter à toutes celles que renferment les poëmes dont je parle, énigmes qui ne sont peut-être pas insolubles. Peut-être qu'en cherchant quel fut l'inventeur de la fable germanique, le constructeur de l'épopée des Niebelungs, ce qui nous semble obscur s'éclaircirait; peut-être comprendrions-nous mieux la révolution qui a bouleversé tout à coup la tradition d'Attila, en connaissant les circonstances au milieu desquelles elle s'est opérée.
Wie es Etzelen seit erginge,
Und wie er sein Ding anfinge,
Da Herre Dietrich von ihm ritt,
Deszen kann euch die Wahrheit nit
Ich, noch jemand besagen.
Die Klage. d. Niebelung., v. 4501 et seqq.
Ob er führe zum Abgrunde,
Oder ob ihn der Teufel verschlunde,
Oder ob er sonst verschwunden--
Das hat noch niemand erfunden.
Die Klage, d. Niebelung. v. 4522 et seqq.
C'est encore au poëme de la Complainte ou de la Lamentation des Niebelungs que je demanderai les explications dont j'ai besoin. Je l'ai déjà dit, ce poëme est très-curieux, et, quoique rédigé au xive siècle en vers fort médiocres, il s'appuie sur des rédactions plus anciennes, lesquelles se fondaient elles-mêmes sur les documents originaux. Or voici ce qu'il nous dit dans une espèce d'épilogue: «Ces récits, dont on ne doit point suspecter la vérité, car l'auteur en avait su toutes les circonstances, l'évêque de Passau, Pilegrin, les fit écrire en latin pour l'amour d'un sien parent[566]. Il fit écrire, sans rien omettre, tout ce qui s'était passé, comment la chose avait commencé et fini, comment les braves, après avoir dignement combattu, étaient restés morts sur la place.» Le poëme ajoute que Pilegrin fut aidé dans son travail par son secrétaire, maître Conrad, et que depuis lors ces aventures, traduites en langue allemande, ont été chantées par tant de poëtes, que tous, jeunes et vieux les connaissent par cœur. Ainsi donc voilà un premier point éclairci. Pilegrin, évêque de Passau, en Autriche, personnage bien réel, qui vivait dans la seconde moitié du xe siècle, recueillit les chants populaires qui couraient l'Allemagne sur Attila et les Niebelungs, les refondit ensemble, et leur appliqua une forme épique dans un livre écrit en latin. C'était la mode, à cette époque, que des clercs, dans le silence du cabinet ou dans celui du cloître, s'amusassent à donner aux sujets traditionnels qui intéressaient le public une unité et une composition littéraire qui manquaient aux chants des ménestrels, dont la nature était de rester épisodiques. C'est ainsi que nous voyons au xie siècle le moine auteur de la chronique de Turpin esquisser le plan des romans populaires sur Roland et Charlemagne. C'est ainsi encore qu'un roman latin sur Lancelot du Lac servit de guide aux romanciers français, et qu'enfin, au xiie siècle, les compositions fameuses de Geoffroy de Monmouth fournirent un cadre aux romans poétiques sur l'histoire de la Bretagne. Ce parent de Pilegrin, pour l'amour duquel l'évêque de Passau composa son ouvrage, n'était autre que ce margrave Rudiger de Pechlarn, qui y figure si magnifiquement près d'Attila, mais qui, en réalité, mourut vers 916 gouverneur du duché d'Autriche. Il paraît que ce margrave présentait un des plus beaux caractères de cette époque, où, l'esprit chevaleresque, rompant son enveloppe barbare, commençait à s'épanouir au jour, et l'évêque de Passau se plut à esquisser, au milieu de ses héros imaginaires, le portrait véritable d'un homme qu'il admirait.
Von Paszau der Bischof Pilgerein,
Um Liebe der Neffen sein,
Hiesz er schreiben diese Mähre,
Wie es ergangen wäre.
Die Klage., d. Niebelungen., v. 4538 et seqq.
Ce que Pilegrin avait fait pour Rudiger par affection de famille, les Minnesingers le firent pour lui par reconnaissance poétique: ils introduisirent le bon évêque dans le canevas de ses propres inventions avec un rôle conforme d'ailleurs à son caractère et à ses goûts. Le Niebelungenlied nous le dépeint, dans sa cour épiscopale de Passau, donnant l'hospitalité au cortége qui emmène chez les Huns la reine Crimhilde[567], sa nièce, car on fait de Pilegrin un frère de la reine Utta, femme de Ghibic. Dans le poëme de la Complainte, c'est le lettré curieux, le collecteur d'aventures héroïques qui se montre plus volontiers à nous. Les bardes d'Attila, chargés par Théodoric de porter en tous lieux la nouvelle des catastrophes d'Etzelburg, ne manquent pas de s'arrêter à Passau et de raconter à Pilegrin tout ce qui s'est passé. L'imagination de l'évêque se monte à leur récit; il veut écrire ces mémorables aventures et fait promettre à Swemmel, l'un de ces bardes, qu'il le secondera dans son entreprise. «Swemmel, lui dit-il, mets ta main dans ma main et jure-moi que, si tu traverses de nouveau ce pays, tu reviendras me voir. Ce serait un grand malheur si ce que tu m'as conté venait à se perdre; aussi je ferai tout écrire, les vengeances et les combats, les catastrophes et la mort des héros, et ce dont tu auras été témoin par la suite, tu me le confieras de même en toute sincérité. Outre cela, je veux savoir de chaque parent, homme ou femme, ce qu'il peut m'apprendre là-dessus; mes messagers vont partir à l'instant pour le pays des Huns, afin de me tenir au courant de tout ce qui arrivera, car c'est bien là la plus grande histoire qui se soit passée dans le monde[568]!»
[Note 567: ][(retour) ] Niebelungenlied., y. 5187 et seqq.
Es ist die gröszeste Geschicht',
Die zur Welte je geschach.
Klagenlied, v. 3714 et seqq.
Mais le lettré, le collecteur de traditions, l'amateur de poésie populaire était bien autre chose encore, en vérité: c'était un personnage politique important et un apôtre plein de courage. Évêque de Passau depuis l'année 971 jusqu'à l'année 991, époque de sa mort, il se trouva mêlé à toutes les grandes affaires de l'Allemagne, principalement à l'affaire par excellence, celle qui n'intéressait pas seulement l'Allemagne, mais l'Europe, mais la chrétienté tout entière: je veux parler de la conversion des Hongrois et de leur introduction dans la société civilisée, au moyen du christianisme. Depuis bientôt cent ans que ce peuple habitait la Pannonee, où le roi Arnulf l'avait imprudemment appelé pour détruire les Moraves ses ennemis, l'Europe n'avait pas eu un instant de repos: l'Illyrie, l'Italie, la Bavière, la Thuringe, la Saxe, la Franconie, l'Alsace, la France même, avaient été successivement ravagées, et comme nous l'avons fait voir plus haut[569], la terreur qui accompagnait les nouveaux Huns ne pouvait se comparer qu'à celle que le monde romain avait ressentie au ve siècle vis-à-vis des Huns d'Attila. Après bien des efforts impuissants, l'Allemagne eut sa revanche, et les Hongrois tombèrent sous l'épée de l'empereur Othon le Grand à la fameuse bataille d'Augsbourg, livrée en 955, où leur armée fut presque anéantie. Il s'ensuivit un traité de paix dans lequel le vainqueur imposa au vaincu, pour première condition, l'obligation de recevoir chez lui des missionnaires, de laisser construire des églises et de ne gêner en rien l'exercice du culte chrétien sur son territoire. C'était un traité qui valait bien ceux que nous faisons aujourd'hui avec les barbares du monde moderne pour leur imposer, comme premiers éléments de civilisation, nos produits industriels et nos vices. Cette convention fut acceptée par le peuple hongrois, que la défaite d'Augsbourg laissait sans moyen de résistance, et l'affaire conclue, Othon pourvut à l'exécution. Voulant organiser, près de la frontière de Hongrie, un centre d'opérations où viendrait aboutir tout le travail de la propagande et d'où les missionnaires recevraient l'impulsion, il choisit la ville de Passau pour sa place forte, et l'évêque Pilegrin pour son général. Le pape investit à ce sujet Pilegrin de pouvoirs extraordinaires; il eut sous lui, comme ses lieutenants, Bruno qui fut plus tard l'apôtre de la Russie, et l'ardent moine Wolfgang, qu'il récompensa par l'évêché de Ratisbonne[570]. Lui-même payait courageusement de sa personne et réclamait les devoirs du soldat plus souvent que les droits du chef. Les deux objets de ce double apostolat marchèrent de front avec la même sollicitude, le christianisme se répandant au profit de la civilisation, tandis que, d'un autre côté, l'adoucissement graduel des mœurs, les pratiques de la paix, le sentiment du bien-être, amenaient naturellement les Barbares à la religion chrétienne.
[Note 569: ][(retour) ] Histoire des Successeurs d'Attila, Conclusion.
[Note 570: ][(retour) ] Mabillon., Act. SS., ordin., S. Benedict. sæcul., vi, p. 81.--Cf., Epist. Othon. ad. Pilegrin. Bataviens. episc.
L'occasion se montra d'abord favorable. Geiza, que les Hongrois élurent pour chef suprême en 972, soldat rude, mais intelligent, ressentait pour le christianisme une secrète propension que la conversion de la reine fit éclater, et là, comme en Angleterre, comme dans la Gaule franke, «l'épouse fidèle attira à la foi l'époux infidèle.» C'était, à vrai dire, une terrible femme que cette souveraine des Hongrois qui montait à cru les chevaux les plus rétifs, buvait comme un soldat, battait de même, et ne se faisait aucun scrupule de tuer un homme[571]; mais cette sorte de virilité féminine ne déplaisait point à ses sujets, et comme elle était en outre d'une taille et d'un visage remarquablement beaux, on avait ajouté à son nom de Sarolt le surnom de Beleghnegini, qui signifiait en slavon la belle maîtresse[572]. Telle fut la Clotilde du nouveau Clovis. L'histoire, il est vrai, a jeté quelques nuages sur sa qualité d'épouse légitime, en nous signalant une autre femme de Geiza vivant à la même époque, Adélaïde, sœur de Miecislas, roi de Pologne, mais il faut songer que la polygamie florissait chez ce peuple tartare, et que la réforme des mœurs ne fut pas l'entreprise la plus prompte et la plus aisée des prédicateurs chrétiens.
[Note 571: ][(retour) ] Uxor supra modum bibebat, et in equo, more militis, iter agens, quemdam virum iracundiæ nimio fervore occidit. Ditmar., ap. Pray. Ann. Hung., p. 373.
[Note 572: ][(retour) ] Beleghnegini, id est, Pulchra domina. Ditmar., ap. Pray. l. c.
Quoiqu'il en soit, la belle maîtresse poussa vivement l'œuvre à laquelle elle s'était dévouée. Des églises furent construites sous sa protection. Geiza reçut le baptême en 973, et en 974 Pilegrin put écrire avec une heureuse fierté au pape Benoît VII qu'il venait de rendre à Jésus-Christ, par la purification du baptême, cinq mille nobles hongrois des deux sexes[573]: c'étaient deux mille néophytes de plus que n'en avait fait saint Remi après la bataille de Tolbiac. L'évêque ajoutait: «Païens et chrétiens vivent aujourd'hui en si grande concorde et familiarité, que ces paroles du prophète Isaïe semblent s'accomplir sous mes yeux: le loup et l'agneau brouteront ensemble au pâturage, le lion et le bœuf mangeront à la même paille[574].» Mais le vieil et saint évêque anticipait ici sur l'ordre des temps, et ni la furie de la guerre, ni le fanatisme païen n'avaient déserté le cœur de la nation hongroise. Profitant de l'absence de l'empereur, que des affaires graves retenaient en Italie, elle court aux armes, reprend ses dieux, chasse les prêtres chrétiens, rase les églises, et, sans que le roi Geiza veuille ou puisse l'empêcher, déborde comme une mer soulevée au delà de ses frontières. De l'année 979 à l'année 984, ce ne furent en Autriche et en Bavière que dévastations, incendies et massacres. Les Barbares en voulaient surtout à la religion que la politique leur avait imposée. Le diocèse de l'apôtre Pilegrin, qui était proche, fut le but privilégié de leurs attaques: ils s'y jettent avec rage, tuent les hommes, enlèvent les troupeaux, pillent et démolissent les temples. Pilegrin lui-même eut peine à sauver sa vie, et il ne resta longtemps après lui sur sa terre épiscopale que des décombres et des landes. Nous lisons dans un diplôme de l'empereur Othon III, daté de 985, que le diocèse de Passau, entièrement vide d'habitants, n'avait plus que l'aspect d'une forêt[575]. Pourtant Pilegrin ne se découragea pas, et à sa mort il eut la joie d'entrevoir déjà au-dessus de la tête d'Étienne, fils de Sarolt, la couronne des saints unie à celle des rois[576].
[Note 573: ][(retour) ] Ex nobilioribus Hungaris utriusque sexus..... sacro lavacro ablutos circiter quinque millia... Epist. Pilegrin. S. Laureac. eccles. episc. ad Pap. Benedict.
[Note 574: ][(retour) ] Lupus et agnus pascentur simul; leo et bos comedent paleas. Ead. Epist.--Cf. Hansiz. German. Sacr., t. 1.
[Note 575: ][(retour) ] Absque habitatore terra episcopi solitudine sylvescit. Diplom. Othon, III, prid. calend., octob. ann. cmlxxxv.
[Note 576: ][(retour) ] V. plus bas les traditions de la sainte couronne.
L'apostolat de Pilegrin avait duré vingt ans, de 971 à 991, et l'on peut supposer que ce fut pendant cette longue suite de fatigues et de dangers que l'évêque, cherchant un délassement dans ses études favorites, mit la dernière main à son ouvrage: du moins, certains détails du livre présentent l'analogie la plus frappante avec les faits qui s'accomplissaient alors en Hongrie. Ainsi cette propagande chrétienne organisée autour d'Attila, cette mission donnée à sa femme de l'amener à la vraie foi, cette église en plein exercice à Etzelburg, ce baptême du jeune Ortlieb, qu'est-ce que tout cela, sinon littéralement l'histoire de Geiza et de sa famille? Il n'y a pas jusqu'au fait consigné dans la Complainte des Niebelungs, qu'Attila aurait été chrétien cinq ans, qui ne semble être une allusion aux fréquentes apostasies qui se passaient chez les Hongrois, dont l'histoire nous entretient, mais qui n'effrayaient pas des missionnaires opiniâtres. Quant aux traits sous lesquels est dessiné ce grand Attila dont le peuple hongrois réclamait la propriété comme une gloire nationale, ils semblent avoir été combinés pour offrir aux nouveaux Huns un modèle qui les attire à la civilisation et aux bonnes mœurs. Ils étaient sauvages, pillards, dédaigneux de toute autre occupation que la guerre: on leur donne un Attila courtois, désintéressé, pacifique. Ils étaient livrés à tous les désordres de la polygamie, et leur roi Geiza comptait au moment même deux femmes mentionnées par l'histoire: l'Attila qu'on leur dépeint est fidèle à l'unité du mariage et le plus accompli des époux: enfin il a déposé la guerre pour les arts et les fêtes, et son palais est le plus beau qui soit au monde. Pour faire concorder ce caractère si prodigieusement adouci avec le drame traditionnel chanté dans toute l'Allemagne, et que les Hongrois avaient dû recueillir avec avidité, il fallut bien modifier l'action, changer le dénoûment, et charger de tous les crimes obligés de vieux Burgondes d'un christianisme fort douteux, et que d'ailleurs il ne s'agissait point de convertir.
J'ajouterai un dernier trait d'où ressort évidemment, à mon avis, l'intention morale de l'auteur des Niebelungs et le but qu'il se proposait. Dans la donnée primitive, et c'est un point fondamental dans cette donnée, les Huns ne peuvent point vaincre les Burgondes, parce qu'ils sont païens et que leurs ennemis sont chrétiens. Force leur est de recourir à deux amis chrétiens, Théodoric et Rudiger, pour avoir raison de leurs hôtes féroces; et c'est Théodoric qui met fin à la lutte. Quand on réfléchit que l'un de ces protecteurs des Huns est le margrave de Pechlarn, gouverneur du duché d'Autriche, peut-on ne pas voir là une allusion manifeste aux nouvelles alliances des Hongrois avec les princes d'Allemagne et avec l'empereur Othon, alliances qui devaient les couvrir de toute la puissance inhérente à la foi chrétienne? Je multiplierais au besoin ces analogies, dont je n'indique que les plus saillantes. Il me semble donc, en résumé, que l'œuvre littéraire de l'évêque Pilegrin, influencée par les événements auxquels l'auteur prenait part, fut en outre dirigée vers un but d'utilité, et que c'est à bon escient que la tradition immémoriale, conservée par les chants de l'Edda, a reçu ici une déviation si considérable. L'apostolat se reflète dans le livre, et l'évêque explique l'auteur. Quoi qu'il en soit, la conception du caractère de Crimhilde apportait dans les aventures des Niebelungs une unité qui manquait aux poëmes précédents, et l'énergie avec laquelle ce caractère est tracé eut bientôt conquis tous les suffrages. A partir du xe siècle, la Germanie occidentale ne connut plus d'autres traditions sur Attila que celles qui avaient été formulées par l'évêque de Passau.
Ce que je viens de dire de Pilegrin, de son poëme et de son apostolat me conduit naturellement à l'examen des traditions hongroises.
LÉGENDES
ET TRADITIONS HONGROISES
I. Possibilité d'une tradition hunnique chez les hongrois.--authenticité de leurs monuments traditionnels.--chants populaires.--chroniques et légendes.--Influence de l'éducation chrétienne.--le notaire anonyme du roi béla.--l'évêque chartuicius.--simon kéza.--chronique de bude.--thwroczi.
J'ai entendu dire bien des fois avec un accent d'incrédulité: «Est-ce qu'il peut y avoir des traditions hongroises sur Attila et sur les Huns?» Ma seule réponse a été celle-ci: «Serait-il possible qu'il n'y en eût pas?» Quoi! lorsque la France, l'Italie, les pays germaniques, la Scandinavie elle-même où jamais Attila ne mit le pied, ont rempli l'Europe de poëmes et de légendes destinés à perpétuer son nom, la Hunnie seule n'aurait pas eu les siens! Héros pour le reste du monde, Attila n'aurait rien été pour cette terre où il régna, où il mourut, et où ses ossements reposent encore! Un tel fait, s'il existait, serait plus surprenant que la continuité du souvenir, et il faudrait le prouver pour qu'on y crût. Or c'est précisément le contraire que l'histoire et les monuments, d'accord en cela avec la logique, nous démontrent sans peine.
L'histoire nous fait voir comment les Hongrois, appelés aussi Moger ou Magyars descendent des bords du Donetz sur ceux du Danube, culbutés, chassés par les Petchénègues; comment l'empereur grec, Léon le Sage, leur ouvre les plaines de la Bulgarie, et le roi de Germanie Arnulf, les passages des Carpathes; comment enfin leur duc Arpad, fils d'Almutz ou Almus, renverse la domination des Slaves-Moraves et conquiert l'ancienne Hunnie[577]. Les deux noms d'Almus et d'Arpad, et le rôle qu'on leur attribue appartiennent également à la tradition et à l'histoire; seulement la tradition passe sous silence le roi de Germanie Arnulf; elle donne pour unique mobile aux entreprises des Hongrois sur le Danube la revendication de l'ancien royaume d'Attila.
[Note 577: ][(retour) ] Histoire des Successeurs d'Attila, Conclusion.
Devenus maîtres du pays situé entre les Carpathes et la Drave, les Hongrois s'y trouvent mêlés à des populations tout imprégnées, pour ainsi dire, du souvenir d'Attila: population pannonienne, population roumane ou valake, population avare, colonisée sous Charlemagne des deux côtés du mont Cettius, ou échappée au massacre des Slaves dans les hautes vallées des Carpathes. Les Avars possédaient sur les premiers temps de la domination hunnique en Europe la tradition directe, provenant des fils et des compagnons d'Attila; les Valakes et les Pannoniens, la tradition latine, grossie de nombreuses traditions locales: ce furent là deux sources d'information différentes où les Hongrois purent puiser. Peut-être aussi (c'est là leur grande prétention), apportaient-ils avec eux d'Asie certains souvenirs domestiques particuliers à la race d'Attila, ce qui constituerait une troisième source de tradition. Enfin, si l'on en croit une opinion reçue en Hongrie dès le xie siècle comme article de foi, les Magyars auraient trouvé dans la Transylvanie, une tribu qui se disait issue des premiers Huns, celle des Szekelyek ou Sicules, d'où découlerait une tradition plus directe encore que les trois autres. Sans m'expliquer sur ce dernier point, je me bornerai à dire que l'histoire ne repousse pas absolument l'hypothèse sur laquelle on l'appuie; mais que ne l'admettrait-on pas, il resterait encore assez d'éléments réunis pour qu'une tradition hongroise fût possible. Ajoutons à cela les importations germaniques, françaises et italiennes, qui, pénétrant peu à peu dans la tradition indigène, tantôt se sont incorporées heureusement avec elle, tantôt l'ont fait dévier de son sens primitif.
Ceci posé, et la possibilité d'une tradition hongroise une fois admise, que penser des documents auxquels on donne ce nom? quel est leur caractère? à quelle époque remontent-ils? Voilà la seconde question à examiner, et la question vraiment importante.
Établis définitivement en Europe vers 893, les Hongrois recevaient le christianisme en 972, et dès le milieu du xie siècle, des chroniques rédigées en latin commencèrent à fixer leurs souvenirs nationaux. Ils possédaient un mode de transmission populaire et certain dans la poésie chantée. La poésie semble avoir été d'institution publique chez les nations sorties des Huns. On a pu voir dans la vie d'Attila comment les jeunes filles qui marchèrent à sa rencontre aux portes de la bourgade royale, rangées par longues files, sous des voiles blancs, chantaient des hymnes composés à sa louange[578], et comment aussi, dans ce repas auquel assista Priscus, les chants des rapsodes, célébrant les actions des ancêtres, animèrent tellement les convives, que des larmes coulaient de tous les yeux[579]. Ces chansons, transmises de génération en génération, formaient les annales du pays. Le même usage exista sans doute chez les Avars, quoique l'histoire ne nous le dise pas positivement; mais elle nous dit qu'il existait chez les Hongrois. Arpad avait avec lui des chanteurs quand il arriva sur le Danube[580]. Tout le monde était poëte chez les premiers Magyars, et tout le monde chantait ses propres vers ou ceux des autres en s'accompagnant d'une espèce de lyre ou guitare appelée kobza au moyen âge[581]. Non-seulement on était poëte et chantre des actions des autres, mais on se chantait fréquemment soi-même, on chantait ses aïeux, et chaque grande famille eut ses annales poétiques. Voici un trait de l'histoire de Hongrie qui ne laisse aucun doute à cet égard. Sous le gouvernement du duc Toxun, aïeul de saint Étienne, une armée magyare avait envahi le nord de la France; mais au passage du Rhin elle fut surprise et enveloppée par le duc de Saxe, qui la guettait. Chefs et soldats furent massacrés ou pendus à l'exception de sept que le duc renvoya, le nez et les oreilles coupés, en leur disant: «Allez montrer à vos Magyars ce qui les attend, s'ils reparaissent jamais chez nous.» Les sept mutilés reçurent mauvais accueil dans leur patrie, pour ne s'être pas fait tuer comme les autres. Séparés de leurs femmes et de leurs enfants, et dépouillés de leurs biens par jugement de la communauté, ils furent condamnés à ne rien posséder le reste de leur vie, pas même des souliers pour garantir leurs pieds, pas même un toit pour s'abriter. Ils durent aller mendier de porte en porte leur pain de chaque jour: ils perdirent jusqu'à leurs noms; on ne les connut plus que sous celui de Hétu-Magyar-Gyák, les sept Magyars infâmes. A ce comble de misère, soit désespoir et besoin d'exciter la compassion, soit orgueil et désir de braver la honte, ils mirent en vers leurs propres aventures, qu'ils allèrent chanter de village en village en tendant la main[582]. Après leur mort, leurs enfants en firent autant, puis leurs petits-enfants, et la descendance des Hétu-Magyar-Gyák formait, au xie siècle, une puissante corporation de jongleurs que saint Étienne supprima[583].
[Note 578: ][(retour) ] Voir ci-dessus Histoire d'Attila, p. 97.
[Note 579: ][(retour) ] Duo viri Scythæ... versus a se factos quibus ejus victorias, et bellicas virtutes canebant, recitarunt. Alii quidem versibus delectabantur... aliis manabant lacrymæ. Prisc., Excerp. legat., 46.
[Note 580: ][(retour) ] Epulabantur quotidie cum gaudio magno, in palatio Attilæ regis conlateraliter sedendo, et omnes symphonias atque dulces sonos cythararum et fistularum habebant... Anonym., Gest. Hung., 46.--Rer. Hungaric. Monument. Arpadian. Sangall., 1849.
[Note 581: ][(retour) ] Canuntur adhuc fortium res gestæ resonanti lyra aut flebili chely, quam patria lingua kobza vocant... Disquisit. de regn. hungar. Auct. Martin. Schödel Hungar. Argentorat., 1629.
[Note 582: ][(retour) ] Isti capitanei septem, de se ipsis cantilenas fecerunt inter se decantari, ob plausum sæcularem et divulgationem sui nominis... Chron. Bud. Edit. 1803, ii, p. 46.--Thwrocz., ii.
[Note 583: ][(retour) ] S. Stephanus omnes illicite prodeuntes corrigebat; istorum generationes vidit per domos et tabernas cantando, ad ipsorum sectas et trussas. Sim. Kez., c. ii, § 1, cum not. Bud. 1833.
L'histoire de Hongrie est pleine de faits qui nous montrent le goût des Magyars pour la poésie nationale, et la permanence d'une sorte d'histoire chantée: ce goût triomphe de toutes les tentatives faites pour le déraciner. Il est général sous les ducs et rois de la dynastie d'Arpad. L'avénement de la maison française d'Anjou au trône de saint Étienne ne change rien à cet état des esprits, ou plutôt Louis Ier, le plus grand roi qu'ait eu la Hongrie et le plus national malgré son origine étrangère, se prend lui-même de passion pour ces chants traditionnels, qui étaient comme l'âme de sa patrie adoptive[584]. Jean Hunyade, fondateur d'une dynastie indigène au xve siècle, ne connaissait pas d'autre littérature, et Mathias Corvin, tout savant qu'il était, tout admirateur des poëtes grecs et romains, avait en prédilection les vieilles poésies magyares: il ne se mettait jamais à table sans qu'il y eût dans la salle du repas des jongleurs armés de leur kobza[585]. Un auteur contemporain de Mathias Corvin, maître Jean Thwroczi, nous parle des chansons composées et chantées de son temps en l'honneur d'Étienne Konth, de la maison d'Herderwara. Il serait superflu, je pense, de relever dans les chroniques et dans les légendes des saints tous les passages prouvant la popularité de ce genre de transmission, au moins jusqu'au xvie siècle.
[Note 584: ][(retour) ] Sa mère Élisabeth ne voyageait qu'accompagnée de jongleurs. Cromer. Hist. Polon., p. 329.
[Note 585: ][(retour) ] In ejus convivio disputatur... aut carmen cantatur: sunt enim ibi musici et cytharædi, qui fortium gesta, in lingua patria, ad mensam in lyra decantant. Galeot. Mart. De Dict. et Fact. Math. reg., 17 et 31.
La poésie nationale eut pourtant chez les Hongrois beaucoup d'ennemis, dont le premier et le plus redoutable fut le christianisme, qui la rencontrait en face de lui comme une gardienne vigilante de la vieille barbarie et un adversaire de toute nouveauté. Les chants magyars, historiques et guerriers, étaient, par leur nature même, saturés de paganisme; on y rapportait aux dieux les exploits et les conquêtes de la nation; on y parlait sans cesse d'aldumas, festins religieux où petits et grands, confondus à la même table, s'enivraient en mangeant de la chair de cheval consacrée par les prêtres; le mépris de l'étranger, la haine des croyances étrangères, respiraient dans la poésie d'un peuple qui était alors l'effroi de l'Europe. Aussi poëtes, chanteurs et chansons furent-ils l'objet des anathèmes de l'Église. Plusieurs conciles fulminèrent des menaces d'excommunication contre quiconque répéterait ces chansons ou les écouterait; les ecclésiastiques eux-mêmes reçurent à ce sujet plus d'un avertissement des canons[586]; mais anathèmes et menaces, tout fut inutile: pour détruire les chansons nationales, il aurait fallu refaire la nation. Tout se chantait chez les Hongrois, la kobza n'était de trop nulle part. On avait chanté la loi avant de l'écrire, et l'on consulta plus tard les chansons pour y retrouver les coutumes, les institutions politiques, la loi civile elle-même[587]. Enfin c'était au son d'une formule chantée que le héraut d'armes parcourait le pays, une lance teinte de sang à la main, pour appeler aux diètes de la nation tous les hommes valides. Les révolutions religieuses s'accomplissaient encore au chant de poëmes composés pour la circonstance. L'histoire nous parle d'une révolte païenne arrivée en 1061 sous le règne du roi Béla Ier. Le peuple soulevé déterre les idoles, profane les églises, égorge tout ce qui porte un habit ecclésiastique, tandis que les prêtres païens, grimpés sur des échafauds, hurlent des chansons telles que celles-ci: «Rétablissons le culte des dieux, lapidons les évêques, arrachons les entrailles aux moines, étranglons les clercs, pendons les préposés des dîmes, rasons les églises et brisons les cloches!» Le peuple, en dérision du christianisme, répondait à cette épouvantable oraison: «Ainsi soit-il[588].»
[Note 586: ][(retour) ] Synod. Budens. Can. 8. ap. Peterffy, Concilia Hungar., t. i.--Katon. Hist. crit. regn. Hung., t. iii, p. 320.
[Note 587: ][(retour) ] Steph. de Werbewcz. De Jur. tripart. Prœfat.--Schödel, Disquisit. de regn. hungar. Proœm.
[Note 588: ][(retour) ] Plebs constituit sibi præpositos quibus præparaverunt orcistrum de lignis... Interim vero præpositi in eminenti residentes prædicabant nefanda carmina contra fidem... More paganico vivere, episcopos lapidare, presbyteros exinterare, clericos strangulare, decimatores suspendere, ecclesias destruere, et campanas confringere... Plebs autem tota congratulanter affirmabat: Fiat, fiat. Chronicon. Budense. Ad ann. 1061.
De cette lutte du christianisme avec la poésie populaire naquirent les chroniques hongroises. Impuissant à étouffer son ennemie, le christianisme chercha du moins à la désarmer; il essaya de purifier et de s'approprier dans la mesure possible ces compositions traditionnelles, où l'esprit guerrier de la nation trouvait un stimulant heureux, et les familles nobles une satisfaction d'orgueil. Le peuple hongrois ou du moins ses hommes les plus intelligents s'étaient jetés avec ardeur dans les études dont le christianisme ouvrait la perspective aux nouveaux convertis. Les chapitres ecclésiastiques devinrent des institutions littéraires où l'on enseigna, outre le droit canon et l'exégèse des livres saints, quelques monuments des littératures romaine et grecque. Multipliés, enrichis par les fondations des rois hongrois depuis l'an 1000, et dirigés soit par des évêques nationaux, soit par des docteurs appelés du dehors, ces chapitres organisèrent une guerre de critique littéraire et religieuse contre l'histoire traditionnelle, au nom de la foi chrétienne et de la belle littérature. Dès le règne de saint Étienne, deux écoles ecclésiastiques attiraient la jeunesse magyare dans les murs de Strigonie, aujourd'hui Gran, et d'Albe-Royale, nouvelle capitale de la Hongrie chrétienne et monarchique. Veszprim eut aussi la sienne, célèbre au xiiie siècle et richement dotée en 1276 par Ladislas le Cuman[589]. Louis le Grand de la maison d'Anjou érigea, sous le nom même d'Académie[590], dans le chapitre de Cinq-Églises, un gymnase littéraire calqué sur ceux de la France, et Sigismond son gendre un Athenœum dans la ville nommée Vieille-Bude[591]. Le mouvement d'instruction ne fit que s'accélérer et s'étendre à mesure qu'on approcha du xve siècle.
[Note 589: ][(retour) ] Joseph Podhradczky. Prœf. Sim. Kez. ed. Bude 1833.
[Note 590: ][(retour) ] Urban. V. Bull. Cs. Paul Wallaszky, Reg. litt. Hung., p. 83.
[Note 591: ][(retour) ] Bonifac. IX, Bull. ann. 1395, ap. Ignat. Batthyan.
C'est dans ces écoles qu'aux xie, xiie et xiiie siècles, des clercs, savants pour leur nation, et plus pieux encore que savants, firent subir aux chansons traditionnelles une transformation importante, qui, les accommodant aux nécessités historiques du culte nouveau, les réconciliait avec lui et les amnistiait pour ainsi dire. Cette première transformation consista à relier la nation des Huns aux origines du genre humain, telles qu'elles sont enseignées par la Bible et développées par ses commentateurs chrétiens ou juifs. Gog et Magog se trouvaient là fort à propos pour faire de Magog, fils de Japhet et roi de Scythie, le père de la race des Moger ou Magyars, et à travers une suite de patriarches, connus ou inconnus de la Bible, on arriva sans trop de peine au roi Attila, ancêtre du duc Arpad, et commun patron des Magyars et des Huns, double rameau issu de Magog par Hunnor et Mogor, ses fils[592]. On eut soin de comprendre dans la généalogie d'Attila le géant Nemrod, chasseur, guerrier et conquérant. Ce travail de conciliation sur les origines, qui rapprochait Attila des patriarches, fut suivi d'un second, qui le rapprocha de Jésus-Christ, et dont je parlerai plus tard. La foi chrétienne se trouvant ainsi à peu près désintéressée à l'existence des traditions magyares, des clercs les admirent dans l'histoire en les épurant, bien entendu, en les élaguant, surtout en les mettant en prose latine, comme tout ce qui sortait de ces doctes académies. Telle fut la pensée qui inspira les premières chroniques des Hongrois.
[Note 592: ][(retour) ] V. Monument. Arpadian. Anonym. Gest. Hung. i.--Sim. Kez., l. i c. i.--Geneal. Attil. et Arpad.--Chron. Bud.--Thwrocz. Chron.
La plus ancienne que nous possédions date de la seconde moitié du xie siècle, mais elle avait été précédée par d'autres essais, plus imparfaits sans doute, puisqu'ils n'ont point survécu. Celle-ci est connue vulgairement sous le nom de Chronique du Notaire anonyme, l'auteur, dont on ignore le nom, ayant été notaire, c'est-à-dire secrétaire du roi Béla, ainsi que lui-même nous l'apprend. Plusieurs rois appelés Béla régnèrent en Hongrie. Le premier occupa le trône de 1061 à 1063; le second, couronné en 1131, eut les yeux crevés dans une révolte de magnats; mais l'opinion la plus commune est que le notaire anonyme écrivit sous Béla Ier, et c'est aussi ce qui paraît résulter de son ouvrage. Nous avons donc là un témoin qui sert à fixer la tradition hongroise dès l'aurore de sa transformation, moins de trente ans après la mort de saint Étienne. Une préface placée par l'anonyme en tête de sa chronique explique clairement son but et ses procédés de composition: c'est l'histoire même du livre racontée par l'auteur dans une lettre à un ami sur les instances duquel il l'a composé. Ce curieux morceau, qui nous fait pénétrer dans les chapitres académiques de la Hongrie au xie siècle, mérite d'être rapporté ici presque dans son entier.
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«P..., ayant le titre de maître, et autrefois notaire du très-glorieux Béla de bonne mémoire, roi de Hongrie, à N..., son très-cher ami, homme vénérable et profond dans la connaissance des lettres, salut et obéissance à sa demande.
«A l'époque où nous siégions côte à côte sur les bancs de l'école, tu lus avec un intérêt fraternel un volume dans lequel j'avais compilé soigneusement l'histoire de Troie, d'après les livres de Darès le Phrygien et des autres auteurs, ainsi que me l'avaient enseignée mes maîtres; puis tu me demandas pourquoi je n'écrivais pas plutôt la généalogie des rois et nobles de la Hongrie, compilant notre histoire comme j'avais fait celle des Grecs et du siége de Troie. Tu m'ordonnas alors de raconter comment les sept capitaines que nous appelons Hétu-Moger (les sept Magyars) arrivèrent de la terre scythique, quelle était cette terre, comment le duc Almus y fut engendré dans un songe, et comment il fut élu premier duc de Hongrie; comment nos rois tirent de lui leur origine, et combien de peuples et de royaumes nos pères les Moger ont réduits sous le joug... Je te promis de le faire, mais, d'autres soins m'entraînant, j'avais presque oublié ma promesse, quand ton amitié est venue me rappeler ma dette... J'ai voulu écrire en toute simplicité et vérité, tâchant de suivre les traditions des divers historiographes, et m'assistant de la grâce divine, afin que les actions de nos pères ne périssent point dans l'oubli des générations futures. C'est, à mon avis, une chose inconvenante et honteuse que la noble nation hongroise n'apprenne qu'en rêve, pour ainsi dire, par les contes grossiers des paysans ou par les chansons des bavards jongleurs, quels ont été les commencements de sa génération, et quelles grandes choses elle a accomplies dans le monde[593].
[Note 593: ][(retour) ] Si tam nobilissima gens Hungariæ primordia suæ generationis et fortia quæque facta sua ex falsis fabulis rusticorum, vel a garrulo cantu joculatorum, quasi somniando audiret, valde indecorum et satis indecens esset: ergo potius, a modo de certa scripturarum explanatione et aperta historiarum interpretatione, rerum veritatem nobiliter percipiat. Anonym., Chron. Præfat.
«Heureuse donc la Hongrie, à qui tant de présents divers ont été octroyés! Qu'à toutes les heures de son existence, elle se réjouisse du don que lui fait son lettré en lui enseignant l'origine de ses rois et de ses nobles! Qu'honneur et louange soient rendus au roi éternel et à sainte Marie sa mère, par la grâce de qui trouvent les rois et nobles de Hongrie règne et heureuse fin ici et à toujours! Amen[594].»
[Note 594: ][(retour) ] Felix igitur Hungaria, cui sunt dona data varia, omnibus enim horis, gaudeat de munere sui litteratoris, quia exordium genealogiæ regum suorum et nobilium habet. De quibus regibus sit laus et honor regi æterno et sanctæ Mariæ matri ejus, per gratiam cujus reges Hungariæ et nobiles regnum habeant felici fine, hic et in æternum. Amen. Anonym., Chron. Præfat.
On le voit par son propre témoignage, ce que l'auteur a voulu faire en compilant cette chronique, c'est remplacer les chansons nationales, où le Magyar apprenait l'histoire de sa race, par une composition chrétienne et plus littéraire, à son avis. Toutefois, malgré son dédain pour les jongleurs et pour leurs chansons, il ne parvient à effacer de ses récits ni la couleur profondément païenne, ni la rudesse poétique des documents traditionnels sur lesquels il travaille. On trouve chez lui des retours de phrases et de pensées qui indiquent clairement la source où il puise. Il cite aussi parfois les formules ordinaires des chansons, mais pour s'en moquer: «Les Hongrois, dit-il, se conquirent bonne terre et bonne renommée, comme parlent nos jongleurs.» Au reste il se pique de discernement dans le choix des matériaux qu'il emploie. «N'attendez pas de moi, dit-il dans un endroit de son ouvrage, que je vous raconte comment Botond (espèce de nain hongrois) est allé jusqu'à Constantinople, et a fendu la porte d'airain d'un coup de sa doloire: n'ayant rien rencontré de pareil dans les livres des historiographes, j'ai rejeté cette fable du mien. Si vous en voulez davantage, croyez aux chansons des jongleurs et aux contes des paysans[595]!» Le nom d'Attila revient sans cesse sous la plume de l'anonyme.
[Note 595: ][(retour) ] Quidam dicunt... sed ego quia in nullo codice historiographorum inveni, nisi ex falsis fabulis rusticorum audivi, ideo ad præsens opus scribere non proposui... Si scriptis præsentis paginæ credere non vultis, credite garrulis cantibus joculatorum et falsis fabulis rusticorum. Anonym. Gest. Hungar., 33.
Après la chronique du notaire se présente, par ordre d'importance et aussi de date, celle de l'évêque Chartuicius, écrite pour le roi Coloman, entre les années 1095 et 1114, et intitulée Chronica Hungarorum. Coloman est ce bizarre roi de Hongrie qui, après avoir écrasé la troupe de Pierre l'Hermite à son passage pour la Terre-Sainte, fit si bon accueil à Godefroy de Bouillon, et qui lui adressa cette lettre de bienvenue: «Ta réputation, mon cher duc, m'a persuadé que tu es un homme puissant et riche dans ton pays, pieux et honorable partout où tu vas, estimé et glorifié par tous ceux qui te connaissent. Aussi t'ai-je toujours aimé, et mon grand désir en ce moment est-il de te voir et de te connaître[596].» Les ouvrages de Chartuicius, auteur d'une des légendes de saint Étienne, furent en si haute estime aux xiie et xiiie siècles, qu'on les déposa dans le chartrier du royaume, où on les consultait comme des documents d'une autorité souveraine, lorsqu'il s'élevait quelque contestation entre le prince et les magnats. C'est dans la Chronique des Hongrois que se trouve l'indication du fil mystérieux au moyen duquel Attila se rattache à la Hongrie chrétienne. Chartuicius était fort âgé quand il composa ce livre sur l'ordre du roi Coloman, et il s'excuse avec bonhomie des fautes qu'on pourra reprendre dans sa prose latine. «Je sens que le grammairien Priscianus, autrefois de ma connaissance assez intime, m'a depuis longtemps délaissé, dit-il. Je suis vieux et les brouillards de l'âge ont obscurci la lumière qui éclaira jadis mon esprit[597].» Nous avons donc, dans les deux chroniques du notaire anonyme et de l'évêque Chartuicius, deux résumés des traditions nationales, écrits l'un trente, l'autre soixante ans après la mort de saint Étienne, premier roi de Hongrie.
[Note 596: ][(retour) ] Cs. J. Boldényi. La Hongrie moderne, 1851, p. 28.
[Note 597: ][(retour) ] Priscianus grammaticus mihi olim sat bene perspectus et cognitus, procul a me digressus, jam decrepito mihi, tanquam caligine quadam septus, faciem exhibet obscuratissimam... Chartuic., Chron. Hungar., Proœm.
J'arrive à la chronique de Simon Kéza, la plus célèbre de toutes, celle qui a servi de modèle aux chroniqueurs hongrois depuis la fin du xiiie siècle jusqu'au milieu du xve. Kéza nous dit lui-même qui il était: dans une dédicace assez bizarre, «au très-invincible et très-glorieux roi Ladislas IIIe» (Ladislas le Cuman), il s'intitule «son fidèle clerc, pour l'aider à contempler celui dont le soleil et la lune admirent la beauté[598],» c'est-à-dire son chapelain, et ce fut sur la demande expresse de ce roi qu'il rédigea son livre vers l'an 1282. Un grand pas a été fait depuis le notaire anonyme de Béla: l'église, mieux affermie sur ses bases, ne redoute plus les jongleurs, et l'histoire, écrite en prose latine par des clercs, s'ouvre plus largement aux données de la poésie populaire et de la tradition. Non-seulement elle se montre moins ombrageuse à l'égard des chansons et des fables, mais elle leur demande des moyens de succès et de popularité. Ainsi le conte du nain Botond fendant d'un coup de hache la porte d'airain de Constantinople, et terrassant, sous les yeux de l'empereur, un géant grec, ce conte, dont l'anonyme refusait de souiller ses pages, le renvoyant aux paysans et aux jongleurs, Simon Kéza l'insère dans les siennes avec assez de détails[599]. En revanche, il dédaigne de raconter comment Léel, fait prisonnier par les Allemands, enfonça le crâne de l'empereur Conrad d'un coup de trompette. «Il y a des gens qui débitent cela, nous dit-il, mais je leur laisse de telles inepties qui ne prouvent rien que la légèreté de leur jugement[600].»
[Note 598: ][(retour) ] Fidelis clericus ejus, ad illam adspicere, cujus pulchritudinem mirantur sol et luna. Sim. Keza. Dedicat.
[Note 599: ][(retour) ] Sim. Kez., lib. II, c. I, § 19.
[Note 600: ][(retour) ] Quæ sane fabula verosimili adversatur, et credens hujusmodi, leviate mentis denotatur. Id. l. II, c. I, § 15.
Si le fidèle clerc de Ladislas se préoccupe moins que ses prédécesseurs de la guerre contre les chansons, il en soutient une autre dont l'anonyme ne se doutait pas; il attaque les écrivains allemands, qui déversaient, au profit de leur race, des injures savantes sur la race redoutable et redoutée des Magyars. Un historiographe de l'empereur Othon Ier avait reproduit, en l'appliquant aux Hongrois, l'ancienne opinion des Goths sur les Huns, exposée par Jornandès, à savoir qu'ils étaient issus du mélange des sorcières Allrunnes avec les esprits immondes errant dans les déserts scythiques[601]: là-dessus, l'auteur démontrait péremptoirement que les Hongrois avaient eu pour pères des démons incubes. Les chroniqueurs allemands, copiant leur compatriote à qui mieux mieux, enchérissaient encore sur ces injures. Il y avait là de quoi faire frémir des chrétiens moins fervents que le chapelain du roi Ladislas. Kéza prend la plume pour les réfuter, et, dans l'éblouissement de sa colère, il confond l'auteur allemand, qui vivait au xe siècle, sous les empereurs germaniques, avec Paul Orose, disciple de saint Augustin, lequel écrivait sous l'empereur Honorius, et n'a jamais rapporté ce conte, dont la responsabilité appartient au seul Jornandès. Ces paroles bien connues de l'Évangile selon saint Jean: «ce qui vient de la chair est chair, et ce qui vient de l'esprit est esprit», servent de texte à la réfutation de Kéza, qui, partant de là, n'a pas de peine à prouver que les Magyars, composés de chair et d'os, ne peuvent venir des démons, qui sont de purs esprits, mais qu'ils tirent leur origine, de même que les autres races humaines, naturellement d'un homme et d'une femme[602]. Ce raisonnement eut un tel succès, on y vit une réponse si décisive aux insinuations malignes des érudits allemands, que les chroniqueurs des époques suivantes, et même plus d'un historien du xve siècle, en ont orné le frontispice de leurs livres. La chronique de Simon Kéza consacre une large place aux traditions sur Attila et sur les Huns; elle a le mérite d'avoir construit la première avec une certaine amplitude la période traditionnelle qui sert d'introduction à l'histoire de Hongrie.
[Note 601: ][(retour) ] Voir ci-dessus Histoire d'Attila, t. I, c. I.
[Note 602: ][(retour) ] Quocirca patet, sicut mundi nationes alias, de viro et femina Hungaros originem assumpsisse. Sim. Kez. Prolog.--Thwrocz. Chron. Hungar.
Elle fut lue avec admiration; un clerc de la chapelle du roi Louis Ier la mit en vers léonins, et le xive siècle en vit paraître une imitation développée au moyen de chants nationaux que Simon Kéza, dans sa demi-réserve, avait cru devoir écarter. Ce fut un nouveau pas dans l'emploi de la poésie chantée pour construire l'histoire. De même que Kéza avait admis dans ses récits l'aventure du nain Botond et de sa doloire, si dédaigneusement proscrite par le notaire anonyme, de même la nouvelle chronique, à laquelle on donne vulgairement le nom de Chronique de Bude, parce que le manuscrit en fut trouvé au xve siècle dans la bibliothèque de cette ville, ne craint pas d'admettre le conte de Léel, dont Kéza avait fait si bon marché. Ce conte peut être donné comme spécimen de la manière dont l'histoire était accommodée dans les chansons magyares, et quoique résumé, tronqué, poli par le chroniqueur latin, qui le plie à son caprice, il conserve encore quelque chose de l'âpreté sauvage qui caractérisait cette poésie.
On est en 955. Les Hongrois campent devant la ville d'Augsbourg, dont ils font le siége; mais ils se gardent mal, et pendant qu'ils ne songent à rien, l'empereur Conrad tombe sur eux à l'improviste avec une armée d'Italiens et d'Allemands. Serrés entre la ville et la rivière du Lech, dont les eaux sont profondes, ils n'ont que le choix d'être massacrés ou noyés. Deux fameux capitaines, Léel et Bulchu, sont faits prisonniers en essayant de traverser le fleuve à la nage, et on les conduit devant l'empereur. La chanson contient une erreur dont la rectification importe d'ailleurs fort peu pour l'objet qui nous occupe; l'empereur d'Allemagne à cette époque n'était pas Conrad Ier, mais bien Othon le Grand.
«--Pourquoi donc, leur dit l'empereur, êtes-vous si cruels aux chrétiens?--Nous sommes, répondirent-ils, la vengeance du grand Dieu et le fouet dont il lui plaît de vous flageller. Quand nous cessons de vous poursuivre, c'est vous qui, à votre tour, nous poursuivez et nous tuez[603].
[Note 603: ][(retour) ] Quos cum Cæsar requireret quare christianis essent sic crudeles, dicunt: Nos sumus ultio summi Dei, ab ipso vobis in flagellum destinati; tum enim per vos captivamur, cum persequi vos cessamus. Chron. Budens., p. 11, ann. 955.
«--Puisqu'il en est ainsi, s'écrie le césar, choisissez le genre de mort qui vous convient, et je vous l'accorderai.» Léel reprit alors: «Permets, ô empereur, qu'on m'apporte d'abord ma trompette, afin que je joue un petit air avant de te répondre[604].
[Note 604: ][(retour) ] Quibus imperator: Eligite vobis mortem, qualem vultis.--Cui Leel ait: afferatur mihi tuba mea, cum qua primum buccinans, post hæc tibi respondebo. Ibid., eod. ann.
«L'empereur Conrad l'ayant permis, on apporta à Léel sa trompe de combat, et Léel se mit à l'emboucher: tout en sonnant, il s'approchait pas à pas de l'empereur. Quand il fut près de lui, il éleva la trompette en l'air et la lui abattit sur la tête avec tant de force, que le crâne fut enfoncé, et Conrad mourut du même coup.
«Alors Léel fit éclater une grande joie.--Tu meurs avant moi, lui cria-t-il: j'aurai donc un esclave pour me servir dans l'autre monde[605]!» En effet, ajoute la chronique, les Hongrois croyaient que ceux qu'ils tuaient pendant cette vie étaient condamnés à les servir pendant l'autre.
[Note 605: ][(retour) ] Ipsum Cæsarem sic fortiter in fronte fertur percussisse, ut illo solo ictu imperator moreretur; dixitque ei: tu peribis ante me, mihique in alio sæculo eris serviturus. Chron. Bud., p. 11, ad. ann. 955. Ibi ultra modum abundanter inveniuntur zobolini, ita quod... bubulci et subulci ac opiliones sua inde decorant vestimenta. Anonym., Gest. Hung., i.
«Léel et Bulchu furent aussitôt mis aux fers, et on les pendit au gibet de Ratisbonne.»
Tels sont les trois ouvrages principaux, tous trois antérieurs au xve siècle, dans lesquels nous pouvons à coup sûr consulter les traditions hongroises. J'y joindrai volontiers les deux premières parties de la chronique de Thwroczi, qui écrivait en 1470, sous le règne de Mathias Corvin, mais qui nous dit lui-même qu'il a suivi la route tracée par ses prédécesseurs. Thwroczi est réellement le dernier des chroniqueurs hongrois. A côté de lui s'élevait, sous le patronage de Mathias Corvin, une littérature savante, importée d'Italie, qu'illustrèrent de beaux esprits, et qui a rendu à l'histoire de Hongrie des services incontestables, non pas pourtant en ce qui concerne ses origines. Ni Bonfinius, ni Ranzanus, ni Callimachus n'eurent le goût de la poésie populaire hongroise, qui aurait d'ailleurs assez mal figuré dans des décades composées à la manière de Tite-Live; pour la sentir, il fallait être Hongrois. Ce fut là le mérite de Thwroczi.
De ce qui précède, il résulte, si je ne me trompe, que non-seulement il a pu exister des traditions hongroises, mais que ces traditions existent, et que nous en possédons les monuments dans des livres d'une authenticité incontestable, dont le plus ancien fut écrit trente ans après la mort de saint Étienne et cent soixante ans seulement après l'établissement d'Arpad en Hongrie. Quelle est en Europe la nation qui a rédigé si tôt ses souvenirs?
Il résulte encore de ces détails que la tradition, transmise d'abord par des chants nationaux, a éprouvé une double altération au xie siècle: altération du fond par suite des nécessités qu'avait créées le christianisme, altération de la forme par le passage d'une poésie libre et chantée dans le tissu de chroniques rédigées en latin. Ceci posé, je puis aborder sans hésitation (il me le semble du moins) l'examen des traditions magyares.
II. Épopée magyare.--attila, arpad, saint-étienne.
Si l'on aborde l'étude des traditions hongroises pièce à pièce, pour ainsi dire, et indépendamment de l'ensemble, on est choqué de ce qu'elles présentent, au premier coup d'œil, d'incohérent et de bizarre: de grossiers anachronismes y arrêtent le lecteur à chaque pas, et le rôle des personnages historiques y semble interverti comme à plaisir; mais si, se plaçant dans une sphère plus élevée, on cherche à saisir, à travers ces fragments traditionnels, une pensée d'ensemble, on s'aperçoit qu'ils se relient effectivement les uns aux autres pour ne former qu'un tout. De ce point de vue, l'incohérence disparaît, les anachronismes s'expliquent, les antinomies se perdent dans une vaste unité, et l'on voit se dessiner comme l'esquisse d'une épopée dont les héros seraient Attila, Arpad et saint Étienne: Attila le père commun et la gloire de tous les Huns; Arpad, le fondateur du royaume des Magyars, et Étienne, leur premier saint et leur premier roi, leur initiateur à la vie chrétienne et civilisée. Attila, Arpad et saint Étienne personnifient les trois époques dans lesquelles se divise l'histoire héroïque du peuple hongrois, et c'est avec ce caractère qu'ils nous apparaissent dans la tradition, concourant à une action commune malgré la différence des temps, et fils les uns des autres non pas seulement par la chair, mais par l'esprit.
Attila plane sur cette trilogie épique; il la domine, il la remplit de son intervention directe ou cachée. Patron inséparable de la nation magyare, il ne reste étranger à aucune des péripéties de son existence; quand elle change, il change avec elle; il subit ses transformations, et il y préside. Qu'elle vienne d'Orient ou d'Occident, des bords de la mer Caspienne à ceux de la Theïsse, c'est lui qui l'appelle et la conduit dans le royaume qu'il a préparé lui-même à ses petits-fils; que, cédant à une inspiration du ciel, les Magyars se fassent chrétiens, c'est aux mérites d'Attila qu'ils le doivent: Attila a préparé cette conversion à travers les siècles par sa docilité sous la main de Dieu, dont il était le fléau. Arpad n'est pas seulement son descendant, c'est le fils de son esprit; Almus, père d'Arpad, est une incarnation d'Attila. Si un autre de ses petits-fils, Étienne, obtient du pape, avec des bénédictions et des grâces sans nombre, la sainte couronne de Hongrie, ce palladium de l'empire des Magyars, c'est en vertu d'un marché conclu entre Attila et Jésus-Christ, aux portes de Rome, pour la rançon de la ville éternelle et des tombeaux des saints apôtres. Il se peut que ceci soit étrange et nous enlève bien loin de l'histoire dans le domaine de la fantaisie; mais s'il y eut jamais dans la pensée d'un peuple formulant son passé, une idée grande et poétique, c'est bien assurément celle-là.
Telle est l'idée systématique qui se montre au fond de ces traditions éparses, et en constitue pour ainsi dire le nœud. Autour des trois personnages principaux, des héros de la trilogie, se groupent, comme il arrive dans toutes les épopées, de nombreux personnages secondaires, dont les aventures, liées au plan général, composent les épisodes du poëme. Les héros inférieurs, on le devine bien, sont les fondateurs de la noblesse magyare, les ancêtres des magnats, qui dominaient la Hongrie aux xie et xiie siècles, quand la tradition revêtit sa forme définitive. C'est ainsi que les souvenirs domestiques des petits rois grecs, rattachés à une action commune, donnèrent naissance à l'Iliade, et que l'Énéide consacra dans un cadre national les prétentions de l'aristocratie romaine au temps d'Auguste. La Hongrie n'a pas eu ce bonheur de produire une Énéide ni une Iliade, mais elle a possédé au moyen âge ce que possédaient la Grèce et l'Italie avant Homère et Virgile, des chants nationaux, des traditions de famille et une pensée épique, qui pouvait y porter la vie. Les matériaux sont restés à l'état de chaos: l'Énéide hongroise est morte avant de naître; mais on en peut retrouver le dessin dans les chroniques, dans les légendes, enfin dans quelques chansons encore reconnaissables sous les mutilations de la prose latine. C'est de là qu'il faut dégager cette épopée qui ne fut jamais écrite, et qui se formait d'elle-même, parce qu'elle était dans l'esprit et dans le sentiment de tout le monde. En essayant de la reconstruire ici, je me conformerai au plan même des chroniques qui nous la donnent. Elles divisent la période héroïque de l'histoire de Hongrie en trois époques savoir: l'époque des Huns, celle des Magyars proprement dits, enfin celle de la conversion du peuple hongrois au christianisme et de la conquête de la sainte couronne. Je désignerai chacune de ces trois époques par le héros qui en est le symbole.
ATTILA.
La tradition nous introduit d'abord dans le Dentumoger, berceau de la tribu de Magog, où demeurent les Moger ou Magyars, et près d'eux les Huns, avec lesquels ils se confondent comme enfants de la même race. Aucune contrée de l'univers n'égale en beauté la patrie des Magyars; l'air y est plus salubre, le ciel plus pur, la vie humaine plus longue que partout ailleurs; l'or et l'argent y naissent à la surface du sol; les fleuves y roulent pour cailloux des émeraudes et des saphirs; les hommes s'y nourrissent de miel et de lait. Là tout le monde est riche, et le bouvier fait paître ses bœufs en manteau d'hermine.
Vers le sixième âge du monde, les Moger, qui se sont multipliés comme le sable des rivages, veulent envoyer un essaim au dehors. Ils réunissent leurs cent huit tribus, qui fournissent chacune dix mille guerriers; c'est là l'armée d'émigration. Elle nomme ses chefs militaires, au nombre de six, trois dans la famille de Zémeïn et trois dans la famille d'Erd. Les trois chefs de la race de Zémeïn sont Béla, Kewe et Kadicha; les trois chefs de la race d'Erd sont Attila, Buda et Rewa. Les six chefs nomment à leur tour un grand-juge chargé de réprimer les crimes et de faire exécuter les criminels, sauf la décision souveraine de la communauté; son autorité va jusqu'à suspendre ou révoquer, en certaines circonstances, les chefs militaires eux-mêmes[606]. Ils élèvent à ce poste suprême, qui balance leur pouvoir et le dépasse quelquefois, Kadar, de la maison de Turda, souche d'une grande famille hongroise, ainsi que Zémeïn et Erd. L'Attila de la tradition a pour père Bendekuz, et non pas Moundzoukh, comme celui de l'histoire; son frère Bléda devient ici Buda, à cause de la ville de Bude, dont on le suppose fondateur, et le roi Roua ou Rewa n'est plus oncle, mais frère d'Attila.
[Note 606: ][(retour) ] Sim. Kez. Chron., l. i, c. 2, § 1.
Ce ne sont pas seulement les nobles de la Hongrie que la tradition place autour du futur conquérant, ce sont aussi ses institutions primitives. Attila n'y figure pas comme un roi, mais comme un simple chef, et les Huns y sont organisés en république militaire, à l'instar des premiers Magyars. Il n'est pas jusqu'à cette charge de grand-juge, dont est investi Kadar, qui ne soit une institution contemporaine de l'établissement des Hongrois en Europe. La tradition nous parle encore d'une loi qu'elle appelle scythique, et qui aurait été en vigueur parmi les compagnons d'Attila. Chaque fois que la communauté devait se former en assemblée générale pour délibérer sur quelque objet important, tel qu'une expédition de guerre, une levée en masse ou le jugement d'un chef, un crieur public, quelquefois une femme, parcourait le pays de village en village, ou les campements de tente en tente, brandissant une lance trempée de sang et psalmodiant par intervalle la formule suivante: «Voix de Dieu et du peuple magyar! que tout homme armé soit présent tel jour, en tel lieu, au conseil de la communauté[607]!» Celui qui manquait à la convocation sans motif suffisant était traîné devant le juge et éventré avec un couteau. Quelquefois, par grande indulgence, on ne le condamnait qu'à la servitude perpétuelle, et il devenait esclave public[608]. Ces mœurs féroces subsistèrent chez les Hongrois jusqu'au temps de Geiza, père de saint Étienne.
[Note 607: ][(retour) ] Vox Dei et populi hungarici, quod die tali, unusquisque armatus in tali loco præcise debeat comparere. Sim. Kez. l. i, c. 2, § 1.
[Note 608: ][(retour) ] Quicumque ergo edictum contempsisset, prætendere non valens rationem, lex scythica per medium cultro, hujusmodi detruncabat, vel exponi in causas desperatas, aut detrudi in communium servitutem... Id., ibid.
Les Huns partent donc, côtoient la mer Noire et ne s'arrêtent qu'au bord du Danube. De l'autre côté de ce fleuve règne le Lombard Macrinus, tétrarque de Pannonie, de Dalmatie, de Macédoine, de Pamphylie et de Phrygie; ce royaume ne lui appartient pas en propre: il le tient de Théodoric de Vérone, que les Romains ont nommé roi d'Italie. A la vue des Huns, qui se déploient sur la rive gauche du Danube, Macrinus pousse un cri de détresse, et Théodoric accourt à son aide avec une armée composée des nations de tout l'Occident. Il se réunit aux Lombards sous les murs de Potentiana; mais tandis que les deux chefs délibèrent sur le point où ils doivent attaquer les Huns, ceux-ci, arrivés pendant la nuit, traversent le Danube sur des outres et dispersent l'arrière-garde romaine. Théodoric se retire dans les plaines marécageuses où s'élèvera plus tard la ville d'Albe-Royale; il y attire les Huns, auxquels il livre à Tarnok-Welg une grande bataille dans laquelle ceux-ci sont vaincus: cent vingt-cinq mille de leurs guerriers restent sur la place, mais Théodoric a perdu deux cent mille des siens. Un des capitaines des Huns, Kewe, de la race de Zémeïn, était tombé parmi les morts: les Huns s'en aperçoivent dans leur fuite, et reviennent sur leurs pas pour chercher son cadavre, qu'ils enterrent au bord du grand chemin; puis ils élèvent sur sa fosse une colonne ou pyramide de pierres, à la manière des Huns[609], ajoute la tradition. Le canton prit dès lors le nom de Kewe-Haza (la demeure, le sépulcre de Kewe), qu'il conserva chez les Hongrois.
[Note 609: ][(retour) ] Reversi ad locum certaminis, sociorum cadavera, quæ poterant invenire, Cuvem que capitaneum prope stratam ubi statua est erecta lapidea, more scythico, solemniter terræ commendarunt, partesque illius territorii dictæ sunt Cuve-Azoa. Sim. Kez. Chron., l. i, c. 2, § 4.--Kewe-Haza. Ms. Poson.--Chron. Bud.
Cette pyramide sépulcrale, où doit un jour reposer Attila, commence la consécration d'un petit territoire qui deviendra, à mesure que les événements se développeront, le champ sacré de la Hongrie, et réunira successivement dans ses limites la capitale païenne des Huns, Sicambrie, la capitale chrétienne des Hongrois, Albe-Royale, et les trois sépultures d'Attila, d'Arpad et de saint Étienne. On ne devine pas bien à quel événement historique on pourrait rapporter la bataille de Tarnok-Welg, car le tétrarque Macrinus est un personnage imaginaire, de même que sa ville de Potentiana est une ville imaginaire. Les Lombards, comme on sait, ne se sont établis en Pannonie que dans la première moitié du vie siècle, et quant à Théodoric de Vérone, c'est le héros fantastique des poëmes allemands. Toutefois on rejetterait difficilement ces souvenirs à titre de pures inventions: il est probable au contraire que la bataille de Tarnog-Welg et celle qui va la suivre, livrées toutes deux sur la rive droite du Danube, antérieurement au règne d'Attila, appartiennent aux traditions locales de la Pannonie.
Les Huns avaient une revanche à prendre, ils la prennent glorieuse. A la poursuite de leur ennemi vainqueur, ils l'attaquent à quelques milles au-dessus de Vienne, dans un lieu appelé par la tradition Cézunmaur, et qui n'est autre que le défilé fortifié du Mont-Cettius. La bataille dure depuis l'aube du jour jusqu'à la neuvième heure. L'armée romaine et germaine est mise en pleine déroute, Macrinus est tué, Théodoric blessé. Une flèche qui l'atteint au front pénètre dans l'os et s'y fixe: son sang coule comme un déluge; mais il défend qu'on arrache le fer de sa blessure, tant il est impatient de regagner Rome pour instruire le sénat de son désastre. Il saute à cheval, il dévore l'espace, il arrive, il entre dans l'assemblée portant au front le fer et le bois de la flèche[610], sanglant témoin des luttes qu'il vient de soutenir. Rome apprend par ce narrateur muet et sa propre défaite et la vigueur d'un ennemi qui sait frapper de pareils coups. «Cette aventure, nous dit le vieux récit, valut à Théodoric le surnom d'Immortel que lui donnent les Hongrois dans leurs chansons, Halathalon Detreh[611].»
[Note 610: ][(retour) ] Cujus tandem sagittæ truncum ipse Detricus (Theodericus)... in curiam pro documento certaminis in fronte detulisse... Thwrocz., Chron. Hung., c. 12.
[Note 611: ][(retour) ] Propter hoc immortalitatis nomen usurpasse narratur; Hungarorum que in idiomate, Halathalon Detreh dici meruit, præsentem usque diem. Id. ibid.
Du côté des Huns, quarante mille guerriers jonchaient la plaine de Cézunmaur, et dans ce nombre les capitaines Béla, Kadicha et Rewa, qui furent inhumés sous la pyramide de Kewe-Haza. Des six chefs militaires qui avaient amené les Huns d'Asie en Europe, il ne restait plus qu'Attila et Buda: Attila est proclamé roi, mais il s'associe son frère, à qui il abandonne le gouvernement des pays situés à l'orient de la Theïsse, se réservant tout ce qui a été déjà conquis et tout ce qu'il doit conquérir lui-même à l'occident de cette rivière. Il pose de sa main la borne séparative des deux États, fixe sa résidence à Sicambrie et veut que cette ville porte désormais son nom. Les rois de Germanie, que la défaite de Cézunmaur a remplis de crainte, viennent lui rendre hommage, et Théodoric à leur tête se déclare son vassal. Flatteur insinuant et perfide, Théodoric déguise sa haine sous un faux semblant d'amitié, et pousse le nouveau roi à des expéditions aventureuses où il espère le voir périr; ainsi il lui met en tête de subjuguer par ses armes tous les royaumes de l'Europe. Attila, enflé d'orgueil, ajoute à ses titres de roi des Huns, petit-fils de Nemrod, ceux de fléau de Dieu et de maillet du monde; flagellum Dei, malleus orbis[612].
[Note 612: ][(retour) ] Sim. Kez. l. i, c. 1, § 5.--Chron. Budens., p. 17.--Thwrocz. c. 13.
L'Attila de la tradition magyare est en grande partie celui de l'histoire: basané, court de taille, large de poitrine, la tête rejetée en arrière, il porte en outre une barbe longue et touffue comme les Huns blancs et les Turks[613], tandis que l'Attila historique est presque imberbe comme les Finno-Huns et les Mongols. On ne lui trouve point non plus dans la fiction traditionnelle cette fière simplicité que l'histoire remarque, et qui le distinguait entre tous les Barbares de l'Orient. Ici il a les allures somptueuses et l'attirail superbe d'un kha-kan turk. Sa tente d'apparat se compose de lames d'or articulées, qui s'ouvrent et se referment comme les branches d'un éventail; elle a pour supports des colonnes d'or ciselé garnies de pierres précieuses. Son lit, qu'il emporte avec lui dans toutes ses guerres, est la merveille des arts; sa table est d'or, son service d'or, ainsi que ses ustensiles de cuisine. La pourpre et la soie tapissent ses écuries, que peuplent les plus belles races de chevaux; leurs harnais et leurs selles sont d'or incrusté de diamants; c'est en un mot toute la féerie orientale. Attila a pour armes un épervier couronné: cet oiseau, appelé Turul en vieil hongrois, est peint sur son écu et brodé sur sa bannière; il orna aussi le drapeau des Magyars jusqu'au temps de saint Étienne[614]. L'épervier, dans la poésie traditionnelle hongroise, est le symbole d'Attila et sa personnification: Almus, arrière-petit-fils du roi des Huns, est qualifié d'enfant de Turul[615].
[Note 613: ][(retour) ] Barbam prolixam deferebat. Sim. Kez. l. i, c. 1, § 6.--Cf. Jorn., R. Get., 35. Voir ci-dessus Histoire d'Attila, c. 2, p. 52, not. 2.
[Note 614: ][(retour) ] Banerium quoque regis Ethelæ, quod proprio scuto gestare consueverat, similitudinem avis habebat, quæ hungarice Turul dicitur, in capite cum corona. Sim. Kez. l. ii, c. 2, § 6.
[Note 615: ][(retour) ] De genere Turul. Sim. Kez. l. ii, c. 1, § 4.
D'après le conseil de Théodoric de Vérone, Attila traverse le Rhin et entreprend la conquête des Gaules. Je ne le suivrai pas dans les détails du récit traditionnel, qui ne fait guère que résumer les légendes des pays latins, en les accommodant à sa guise et les tournant à la gloire des Huns. Il fallait s'attendre à y trouver Attila toujours vainqueur; c'est ce qui arrive en effet, même au combat des champs catalauniques, qui ne se passe point en Champagne, comme le veut l'histoire, mais en Catalogne à cause de la ressemblance des noms. Là, un tiers de l'armée hunnique se sépare du reste, pour aller conquérir l'Espagne et le Maroc[616], tandis que les deux autres tiers ravagent la Gaule, parcourent la Frise, le Danemark, la Suède, la Lithuanie, et regagnent les bords du Danube par la Thuringe. Ces guerres épisodiques fournissaient aux rapsodes magyars des cadres commodes, dans lesquels la noblesse de Hongrie pouvait aisément intercaler ses aïeux.
[Note 616: ][(retour) ] Sim. Kez. l. i, c. 3, § 1.--Chron. Bud., p. 21, 22.--Thwrocz., c. 15, 16.
Le retour d'Attila à Sicambrie amène entre son frère et lui la sanglante tragédie qui malheureusement appartient à l'histoire comme à la tradition. Buda, animé d'une secrète envie, a déplacé la borne posée par Attila entre leurs deux gouvernements. Il a fait plus: au mépris des ordres de son frère, qui prescrivait que Sicambrie portât son nom, Buda l'a fait appeler Budavar, c'est-à-dire la ville, la forteresse de Buda. Irrité de ces actes de désobéissance, Attila le traite en rebelle et le tue. «Les Germains, frappés de crainte, dit à ce propos Simon Kéza, se hâtèrent de changer le nom de Sicambrie en celui d'Ethelburg, ville d'Ethel ou d'Attila; mais les Huns, qui n'avaient pas peur, continuèrent à l'appeler Budavar[617].» C'est aujourd'hui la ville de Ó-Bude, Vieille-Bude.
Maître d'une grande partie de l'univers, Attila veut régler la police de son royaume. Il établit un service de surveillance et de guet qui, de Sicambrie comme d'un point central, se dirige vers les quatre points cardinaux. Des crieurs échelonnés d'espace en espace sur ces lignes, jusqu'à la portée de la voix humaine, se transmettent mutuellement les nouvelles, et chaque jour l'on sait aux extrémités du monde ce que fait le grand roi des Huns[618].
[Note 617: ][(retour) ] Teutonici interdictum formidantes eam Echulburc (Etzelburg) vocaverunt, Hunni vero curam parvam illud reputantes interdictum, usque hodie eamdem vocant Oubudam (Ó Budam) sicut prius. Sim. Kez., l. i, c. 3, § 4.
[Note 618: ][(retour) ] Sim. Kez., l. i, c. 3, § 5.--Chron. Bud., p. 24.
L'Italie lui manquait encore: il y conduit une armée innombrable. Tandis qu'il ravage d'abord la Dalmatie et l'Istrie, et rase au niveau du sol les magnifiques palais de Salone, Zoard, un de ses capitaines, descend, le long de la mer Adriatique, vers l'Apulie et la Calabre. Zoard parcourt ce pays le fer et la flamme en main; il dévaste la terre de Labour et couronne son expédition par le sac de l'abbaye du Mont-Cassin[619]. Là s'enchaînait, suivant toute apparence, une série d'épisodes destinés à glorifier les grandes maisons hongroises, principalement celle de Léel, dont Zoard était réputé le fondateur.
[Note 619: ][(retour) ] Sim. Kez., l. i, c. 4, § 1.--Chron. Bud., p. 27.--Thwrocz. c. 20, 21.
La tradition éprouve ici dans les chroniques une sorte de bifurcation que je dois signaler. Celles qui sont postérieures au xiie siècle ne font guère que copier les traditions locales et les légendes qu'elles ont empruntées à l'Italie: ainsi le prétendu siége de Ravenne, la conférence d'Attila avec l'archevêque arien de cette ville, qui l'engage à marcher sur Rome pour exterminer le pape et la papauté, l'apparition de saint Pierre et de saint Paul armés de glaives et menaçant la tête du roi des Huns tandis que saint Léon le supplie à genoux, toutes ces fables italiennes, dont j'ai parlé dans l'exposé des traditions latines, sont reproduites presque sans variantes par Simon Kéza et par ses imitateurs. Mais les chroniques antérieures au xiiie siècle ne contiennent rien de ce bagage étranger. C'est donc à elles qu'il faut demander la vraie et pure tradition magyare sur la campagne d'Attila en Italie; nous la trouvons en effet dans la chronique de l'évêque Chartuicius, empreinte d'une originalité et d'une grandeur poétique incomparables. Ce n'est plus ici la peur de deux fantômes qui arrête Attila aux portes de Rome, l'empêche de violer la ville éternelle et sauve de la profanation les tombeaux des apôtres; ce n'est pas même la prière d'un pape agenouillé: c'est Dieu qui vient en personne changer la résolution du barbare. Jésus-Christ ordonne à son fléau de respecter les ossements de ceux qui furent ses vicaires, et il lui promet, pour prix de sa docilité, qu'un de ses successeurs recevra un jour d'un des successeurs de Pierre une grâce qui rejaillira sur toute sa race. Le grand marché est conclu par l'intermédiaire d'un ange, et l'on aperçoit en perspective, dans le lointain des siècles, la conversion des Magyars au christianisme, saint Étienne, le pape Sylvestre et la sainte couronne de Hongrie. Telle est la vraie tradition, ainsi qu'elle était formulée au lendemain de la mort de saint Étienne. Quelle différence n'y a-t-il pas entre cette inspiration vraiment épique et les grossières imaginations de la légende italienne! En abrégeant le précieux récit de Chartuicius, je tâcherai de lui conserver son caractère de simplicité biblique et d'énergie parfois sauvage.
«Le roi Attila, dit le vieux chroniqueur, franchit les montagnes des Alpes, et parcourt la vaste plaine de Lombardie toute parsemée de villes florissantes, tout entrecoupée de murailles, toute décorée de hautes tours: il dévaste la campagne, il ruine les villes, il nivelle les tours, il disperse les pierres des murailles, et fait peser tant d'épouvanté et de calamités sur les habitants que ceux-ci le surnomment la plaie de Dieu[620].
[Note 620: ][(retour) ] Terram vastavit, muros dissipavit, turres confregit, pro iniquitate autem tali, plaga Dei appellatus est. Chartuic., Chron. Hung. 3.
«Une seule idée le préoccupe, celle de parcourir l'univers entier et de fouler aux pieds l'empire romain; il fait donc marcher son armée du côté de Rome; lui-même la précède, l'âme cuirassée de férocité[621]. A la première station de la nuit, comme il dormait sous sa tente, un ange du ciel lui apparaît et lui dit:--«Écoute, Attila, voici ce que te commande le Seigneur Dieu Jésus-Christ. N'entre pas avec ta colère dans la sainte cité, où reposent les corps de mes apôtres; arrête-toi ici et retourne sur tes pas. Quand tu auras de nouveau traversé les Alpes, tu entreras dans la contrée des Croates et des Esclavons; je te la livre, parce que les peuples qui l'habitent ont mérité ma malédiction en s'élevant contre un roi que j'aimais et le faisant périr traîtreusement, car ils ont dit dans leur cœur: Il n'y aura jamais de roi sur nous, mais nous-mêmes nous serons rois. Voici encore ce que je te promets pour prix de ta soumission: un jour viendra où ta génération visitera Rome en toute humilité, et un de tes descendants y recevra le don d'une couronne qui n'aura point de fin[622].» L'ange disparut à ces mots.
[Note 621: ][(retour) ] Armatus feroci animo procedebat. Chartuic., Chron. hung., 3.
[Note 622: ][(retour) ] Generationem autem tuam post te in humilitate Romam visitare et coronam perpetuam habere faciam. Id., ub. sup.
«Quand le matin fut venu, Attila, se rappelant son rêve, obéit aux paroles de l'ange. Il replie ses tentes, donne à son armée le signal du retour, et reprend à travers l'Italie la route qu'il venait déjà de parcourir. On eût dit que ce n'était plus Attila, tant son cœur avait changé. Il entrait dans les villes et ne les pillait point; il passa devant Venise et l'épargna. A quelques milles au delà, il fait halte sur le rivage de la mer et fonde une grande cité que de son nom il appelle Attileia: ce fut la ville d'Aquilée. Lorsqu'il la voit debout, il recommence sa marche et entre dans les Alpes carinthiennes, où le guide la vengeance céleste. Au revers des montagnes, il aperçoit, rangés en bon ordre, avec leurs hommes d'armes, les princes de Croatie et d'Esclavonie, qui cherchent à lui couper le passage. Leurs troupes innombrables couvrent à perte de vue la plaine, les vallées, les collines; et le soleil, répercuté sur les boucliers d'or, embrase les montagnes comme d'un vaste incendie. Attila descend, et la bataille s'engage. Huit jours entiers on se bat sans repos ni trêve; enfin le Seigneur livre aux mains d'Attila la terre des Slaves et des Croates, parce que ces hommes étaient infidèles[623], et que le roi des Huns avait obéi docilement aux ordres de Dieu.
[Note 623: ][(retour) ] Tradidit autem eos Deus in manus Attilæ regis propter regem eorum... quem tradiderunt et turpiter occiderunt. Chartuic., Chron. Hung., 3.
«Maître de la Croatie et de l'Esclavonie, Attila passe la Drave. Plus il parcourt le pays qu'il a conquis, plus il l'aime. Du pied des Alpes au Danube, ce ne sont que prairies verdoyantes, tapissées de hautes herbes, peuplées de troupeaux et de pâtres, de juments et de poulains indomptés[624]. Au delà du Danube et de la Theïsse s'étend une contrée plus spacieuse encore et plus belle, plus riche en prairies, plus abondante en moissons. Longtemps il avait roulé dans son esprit le projet de retourner en Asie, au berceau de ses ancêtres; il délibère de nouveau en lui-même s'il accomplira ce dessein, ou s'il se fixera dans le pays soumis par ses armes. Se souvenant alors de la promesse de l'ange, il se décide à rester, établit son armée à demeure, distribue la terre aux princes et aux barons, et, du consentement de tous, règle que son fils aîné sera roi après sa mort.»
[Note 624: ][(retour) ] Terram planam et campestrem herbisque superfluis virentem, pastoribus et pecudibus, jumentis et poledris indomitis plenam. Id., ibid.
Attila avait alors cent vingt-quatre ans[625], ce qui n'était pas chez les Huns un âge très-avancé, puisque son père Bendekuz vivait encore et gouvernait en Asie la tribu des enfants de Nemrod[626]. A cet âge, il n'a rien perdu de l'ardeur et des passions de la jeunesse. Un peuple de femmes qu'il augmente sans cesse par de nouveaux mariages remplit son palais: à leur tête figurent deux princesses de sang illustre, la Romaine Honoria, fille d'Honorius, empereur de Grèce, et la Germaine Crimhilde, fille du duc de Bavière. Chacune d'elles lui a donné un fils, déjà sorti de l'adolescence: le fils d'Honoria se nomme Chaba, celui de Crimhilde, Aladarius. Enfants de deux mères rivales, ces deux jeunes gens se jalousent, et leur inimitié menace l'empire des Huns de déchirements et de ruines. Nous trouvons ici un mélange bizarre de la tradition nationale avec la tradition allemande; celle-ci a fourni Crimhilde, celle-là Honoria. La vanité asiatique n'a pas voulu que l'amour d'une fille d'empereur romain, si indigne qu'on la supposât, fût perdu pour un roi des Huns, et elle a marié Attila à la petite-fille de Théodose. Elle a fait plus: elle a voulu que sa descendance légitime se perpétuât seulement par cette misérable folle qu'il ne réclama jamais sérieusement, et qu'il dédaigna quand il put l'avoir. Honoria, dans la tradition magyare, est la véritable épouse d'Attila, la souche féminine des ducs et rois de la Hongrie, l'aïeule prédestinée de saint Étienne.
[Note 625: ][(retour) ] Thwrocz. Chron. Hungar., c. 22.
[Note 626: ][(retour) ] De consilio Bendekuz avi sui quem sanum sed nimis decrepitum dicitur invenisse. Chron. Bud., p. 31.--Cf. Sim. Kez. l. I. c. 4, § 5, 6.--Thwrocz.
Cependant arrive du fond de l'Asie à la cour d'Attila une jeune fille d'une incomparable beauté, que son père, roi des Bactriens, offre pour épouse au grand roi des Huns. Elle se nomme Mikolt[627], et tous les yeux sont éblouis en la voyant. Attila veut que son nouvel hymen soit inauguré par des fêtes splendides, des courses de chevaux, des combats simulés et un repas qui dure trois jours; mais des pronostics menaçants viennent se mêler aux éclats de sa joie. Son cheval favori meurt subitement le jour même des noces, et quand sa fiancée, le soir, veut entrer dans la chambre nuptiale, elle se heurte le pied droit contre le seuil de la porte si rudement qu'elle est obligée de s'asseoir. «Que tardes-tu?» criait Attila dans son impatience.--«Je viendrai quand il sera temps[628]!» répondit Mikolt. On vit dans cette scène un présage de mort. Le lendemain en effet, Attila est trouvé dans son lit, froid et tout baigné de sang: une hémorragie l'a enlevé pendant qu'il dormait. Nous reconnaissons ici la tradition hunnique directe, celle que propagèrent les fils mêmes du conquérant, lorsqu'ils firent chanter à ses funérailles que la mort de leur père ne réclamait point de vengeance.
[Note 627: ][(retour) ] Al. Mykolth. Sim. Kez., l. 1, c. 3, § 4.--Micolch., Chron. Bud., p. 28.
[Note 628: ][(retour) ] Novæ nuptæ cubiculum intrantis pes dexter, sic limini impactus est, ut præ dolore aliquantisper assederit, auditaque est ejus vox dicentis: Si tempus est, veniam. Quibus verbis mortem in dolore compellasse credidere. Callimach., Vit. Attil., in fin.
A peine la tombe du roi des Huns est-elle fermée, que ses deux fils, Chaba et Aladarius, tirent l'épée pour s'arracher les lambeaux de son héritage. C'est Théodoric qui les pousse à la destruction du royaume de leur père[629]. Les Germains prennent parti pour le fils de Crimhilde, les Huns pour celui d'Honoria, et la lutte à mort va se vider sur un plateau qui domine Bude, ville fatale, déjà marquée par un fratricide. La bataille ne dure pas moins de quinze jours; quinze jours durant, la flèche siffle dans l'air, les boucliers se heurtent et les épées se croisent: on ne vit jamais pareil massacre dans le monde. Chaba est vaincu, mais Aladarius vainqueur meurt de ses blessures. Les Germains donnèrent à cette terrible journée le nom de Crimhilt, en souvenir de la princesse germaine, mère d'Aladarius, qui avait semé la haine dans le cœur des deux frères, et qui peut-être présidait à la bataille où périt son fils. «Tant de sang y fut verse, dit Simon Kéza, que si les Allemands ne s'obstinaient pas à mentir par vanité, ils confesseraient que pendant plusieurs jours ni hommes ni bêtes ne purent boire dans le Danube entre Potentiana et Sicambrie, attendu que le fleuve roulait dans son lit moins d'eau que de sang[630].» Cette phrase nous prouve qu'il existait au moyen âge une rivalité patriotique entre les minnesingers allemands et les rapsodes hongrois; chacun cherchant à exalter son pays aux dépens de l'autre: ce fut au milieu de ces joutes de l'orgueil national et de la poésie que la tradition revêtit sa dernière forme.
[Note 629: ][(retour) ] Ditrici astutia Veronensis. Sim. Kez., l. 1, c. 4, § 5.
[Note 630: ][(retour) ] In quo quidem prælio tantus sanguis effusus est, quod si Teutonici ob dedecus non celarent, et vellent pure reserare, per plures dies aqua bibi in Danubio non poterat, nec per homines nec per pecus, quoniam de Sicambria usque urbem Potentianæ sanguine inundavit. Id. ub. sup.
Chaba vaincu se réfugie en Grèce avec quinze mille Huns, débris de son armée. Honorius, son aïeul, d'après la tradition (car la similitude de nom a fait d'Honoria une fille d'Honorius[631]), le reçoit avec tendresse à Constantinople, veut le retenir près de lui, et lui offre pour ses sujets des terres et des femmes. «Non, répond résolument le fils du Hun, j'ai en Asie, dans le pays des Moger, un autre aïeul que je dois revoir, j'ai une famille et une nation auxquelles je dois demander vengeance de la perfidie des Germains.» Il part donc après un court séjour en Grèce, et trouve dans le pays des Magyars son grand-père Bendekuz encore vivant, mais courbé sous les infirmités et le chagrin. Chaba le console, l'assiste dans le gouvernement de sa tribu et finit par lui succéder. Toutefois le fils d'Attila ne parvient pas à gagner l'affection des Magyars. Fier de sa descendance impériale, il affiche des prétentions blessantes pour sa nation. Les Magyars le rejettent à leur tour et le regardent comme un étranger; leurs filles mêmes s'éloignent de lui, aucune ne consent à le prendre pour époux, et il faut que Bendekuz aille chercher une femme pour son petit-fils chez les tribus du Korasmin[632]. Ce rôle de Chaba parmi les Magyars, son orgueil romain et le souvenir de sa mère Honoria planant sur toute cette histoire, mais à peine indiqué dans les maigres chroniques qui nous restent, donnent lieu de penser qu'ici se développait dans l'épopée hongroise quelque grand épisode se reliant à des traditions asiatiques aujourd'hui perdues. Chaba néanmoins fait oublier son orgueil; sa lignée prend racine dans le Dentumoger, et continue le rameau direct d'Attila jusqu'à la naissance d'Almus, père d'Arpad. Ses fils sont parmi les Magyars les gardiens fidèles des vieux souvenirs et de la renommée de leur aïeul; ils ne cessent d'animer leurs compatriotes à la recouvrance du patrimoine des Huns, envahi par les Germains et les Slaves.
[Note 631: ][(retour) ] Iste ergo Chaba filius Ethelæ est legitimus, ex filia Honorii imperatoris Græcorum genitus. Sim. Kez. l. 1, c. 4, § 6.
[Note 632: ][(retour) ] Propter quod ex Scythia uxorem non accepit, sed traduxit de gente Corosmina. Id., ibid.
Mais Chaba et ses quinze mille compagnons fugitifs ne sont pas le seul débris du peuple d'Attila; un autre débris parvient à se maintenir en Hunnie. La chaîne des Carpathes, comme on le sait, est couronnée à l'orient par un grand cirque de montagnes abruptes qu'un défilé presque inaccessible ferme au midi, et qui s'ouvre et s'incline doucement du côté du nord. Les forêts séculaires dont ce plateau est couvert lui ont fait donner en langue hongroise le nom d'Erdeleu, terre des forêts, en latin Transylvania. Trois mille guerriers huns échappés au massacre de Crimhilt s'y sont retranchés comme dans une forteresse naturelle; mais comme ils voient les Germains acharnés à l'extermination de leur race, ils quittent leur nom de Huns, afin de se mieux cacher et prennent celui de Szekelyek[633] (Siculi), qui ne signifie pas autre chose qu'habitants des siéges administratifs ou des districts[634]. A la faveur de ce subterfuge, ils se propagent et conservent leur indépendance, soit contre les Germains, soit contre les Valakes et les Slaves. Du haut des montagnes où il est campé comme en vedette, le Sicule a les yeux incessamment tournés vers l'Asie, d'où il attend Chaba et les Magyars, et avec eux la délivrance de sa terre natale; mais son attente est vaine, il faut qu'il se passe quatre générations d'hommes avant que le temps marqué pour cette délivrance soit accompli, et c'est à lui, enfant des compagnons d'Attila, qu'est réservé l'honneur d'introduire les Magyars dans l'héritage des Huns. Le Sicule est en Occident ce qu'est en Orient la tribu de Chaba, le gardien officiel de la tradition. Ce rôle, il le revendiquait au moyen âge, et son langage était plein d'allusions à l'histoire du conquérant et de ses fils. Ainsi il donnait à une plante médicinale de ses montagnes le nom de baume de Chaba, «attendu que Chaba, instruit dans les secrets de la nature, avait employé cette herbe après la bataille de Crimhilt à guérir ses soldats blessés et à se guérir lui-même[635].» On citait de lui, dès le xiie siècle, un proverbe plein de mélancolie patriotique et de tendresse. Un Sicule se séparait-il de l'ami qu'il craignait de ne plus revoir, il lui disait avec un doux reproche: «Oh! tu me reviendras, quand Chaba reviendra de la Grèce[636]!»
[Note 633: ][(retour) ] Timentes occidentis nationes, in campo Chigle usque Arpad permanserunt, qui se ibi non Hunnos, sed Zaculos (al. Siculos) vocarunt. Sim. Kez, l. 1, c. 5, § 6.
[Note 634: ][(retour) ] Szek, siége administratif, d'où Szekelyek habitant des siéges administratifs.
[Note 635: ][(retour) ] Pimpinella saxifraga Chaba-Ire, hoc est, Chabæ implastrum; nam ferunt Chabam regem Attilæ regis minorem filium... Olahus. Vit. Attil.
[Note 636: ][(retour) ] Unde vulgus adhuc loquitur in communi: Tunc redire debeas, dicunt recedenti, quando Chaba de Græcia revertetur. Sim. Kez. l. 1, c. 4, § 6.--Thwrocz., i, c. 24.
Dans toutes ces traditions, il n'est pas question de l'empire avar. Les Avars y sont confondus avec les Huns; leurs guerres de Carinthie, de Dalmatie et d'Allemagne y sont attribuées à leurs devanciers ou à leurs successeurs, et les exploits de Baïan allongent la vie d'Attila. Si quelque vague souvenir du nom d'Avar reste encore dans le moyen âge hongrois, il s'applique à on ne sait quelle race de sorciers et de fées qui aurait construit ces grands remparts des kha-kans, dont les derniers vestiges ont disparu de nos jours[637]. Quant aux Sicules, l'opinion est unanime depuis le xie siècle pour les considérer comme un peuple antérieur à l'arrivée des Magyars sur les bords du Danube. En admettant cette antériorité, qui paraît incontestable, on peut encore se demander si les Sicules, comme ils le prétendent, sont un reste des Huns d'Attila, ou simplement un reste des Avars. Historiquement leur descendance directe des Huns n'aurait rien d'impossible, car les faits démontrent qu'il resta parmi les Gépides, devenus maîtres de la Hunnie, plusieurs noyaux de population hunnique, et même un fils d'Attila[638]; toutefois il est plus raisonnable, plus conforme à la nature des choses, de voir dans le peuple sicule une tribu avare que les envahissements des Slaves n'ont pas eu le temps d'étouffer. L'une ou l'autre hypothèse est indifférente dans la question qui nous occupe. Le rôle attribué aux Sicules par la tradition, d'avoir été les introducteurs des Magyars dans l'ancienne Hunnie et les gardiens des souvenirs d'Attila, s'expliquerait également bien, que les Sicules fussent des Avars, ou qu'ils fussent des Huns.
[Note 637: ][(retour) ] On peut consulter sur ces vagues traditions l'intéressant ouvrage de M. J. Boldényi, la Hongrie ancienne et moderne, 1851.
[Note 638: ][(retour) ] Histoire des Fils et des Successeurs d'Attila, c. i.
ARPAD.
Quatre générations se sont écoulées depuis la mort du grand roi des Huns, et Elleud, fils d'Ugek, fils d'Ed, fils de Chaba, fils d'Attila, règne sur la tribu d'Erd, au pays des Magyars. Elleud est sombre et chagrin, car il n'a point de fils, et sa femme chérie, Emésu, maudit nuit et jour sa stérilité. Une nuit que, lasse de pleurer, elle a cédé au sommeil, elle voit en songe l'oiseau Turul, l'épervier, symbole d'Attila, qui, planant au-dessus d'elle, semble l'enchaîner sous son vol, puis replie doucement ses ailes et vient dormir à son côté[639]. Elle rêve ensuite que son sein se brise, et qu'il en jaillit un torrent brillant et brûlant comme du feu, qui parcourt le monde en le couvrant de ruines. Neuf mois après, elle met au monde un fils qu'elle appelle Almus, mot qui signifie également l'enfant du rêve et l'enfant sanctifié[640]; les Magyars le surnomment l'enfant de l'épervier[641]. Cette incarnation d'Attila dans son petit-fils Almus n'a rien que de conforme aux idées orientales.
[Note 639: ][(retour) ] Matri ejus prægnanti per somnium apparuit divina visio in forma austuris quæ quasi veniens eam gravidavit... Anonym., Chron. Hung., 3.
[Note 640: ][(retour) ] Quia ergo somnium in lingua hungarica dicitur Almu, et illius ortus per somnium fuit prognosticatus, ideo ipse vocatus est Almus; vel ideo vocatus est Almus, id est sanctus, quia ex progenie ejus sancti reges et duces erant nascituri. Id., ub. sup.
[Note 641: ][(retour) ] De genere Turul. Sim. Kez. l. ii, c. i, § 4.
Aujourd'hui encore les Mongols attendent la venue de Timour, qui doit s'incarner pour relever son peuple et lui rendre la domination de l'Asie. Almus ouvre un nouveau cycle de la poésie magyare, en même temps qu'une nouvelle période de l'empire des Huns.
Il grandit et se développe dans tout l'éclat de la beauté magyare. «Il était brun, tirant sur le noir, dit la tradition; il avait de grands yeux noirs, une taille dégagée et souple, les mains grosses et les doigts longs[642]. Nul ne l'égalait en générosité, en bravoure et en justice, car, bien qu'il fût païen, le Saint-Esprit était avec lui[643].» Il se marie, et son fils Arpad devient homme à ses côtés; mais une inquiétude secrète tourmente Almus. Quelque chose l'entraîne hors de son pays, à la recherche des royaumes jadis conquis par Attila: cédant enfin à sa destinée, l'enfant de Turul se décide à partir et appelle à lui des compagnons. Il s'en présente sept, sept chefs braves et renommés que suit une armée innombrable, et qui portent, dans la tradition, le nom d'Hétu-Moger, c'est-à-dire les sept Magyars par excellence. Les Huns, à leur départ d'Asie, comptaient aussi sept chefs, six capitaines et le grand-juge Turda. Les Hétu-Moger choisissent Almus pour commandant suprême ou duc, et se lient entre eux et à lui par un serment terrible. Rangés en cercle autour d'un baquet, le bras gauche étendu, ils s'ouvrent la veine avec leur poignard, et, confondant dans le baquet leur sang qui jaillit, ils jurent de reconnaître pour leurs ducs à perpétuité Almus et ses descendants, de mettre en commun leur butin et leurs conquêtes, de se tenir tous pour égaux, ayant place au conseil du chef; et tandis que leur sang tombe à gros bouillons dans le vase, ils prononcent ensemble ces mots: «Qu'ainsi coule jusqu'à la dernière goutte le sang de quiconque se révoltera contre le chef, ou tentera de diviser sa famille! Qu'ainsi coule le sang du chef, s'il viole jamais les conditions de ce pacte[644]!» Telle fut la première loi de la république des Magyars.
[Note 642: ][(retour) ] Manus habebat grossas et digitos prolixos... Anonym., Chron. Hung., 3.
[Note 643: ][(retour) ] Donum spiritus sancti erat in eo licet pagano... Id., ibid.
[Note 644: ][(retour) ] Sanguis nocentis funderetur sicut sanguis eorum fuit fusus in juramento, quod fecerunt Almo duci.--Ut si quis de posteris ducis Almi et aliarum personarum principalium juramenti statuta ipsorum infringere voluerit... Anonym. Gest. Hung., 6.
Les Magyars partent sous la conduite d'Almus. Ils traversent les steppes, évitant les lieux habités, mangeant le gibier des broussailles et le poisson des rivières, et ne touchant à rien de ce qu'a produit le labeur de l'homme. Quand ils rencontrent devant eux quelque large fleuve, ils le passent, assis sur leur tulbou, outre de cuir qui leur sert de nacelle[645]. Ils arrivent enfin aux bords du Dniéper, que domine la grande et forte cité de Kiew, habitée par les Russes. A la nouvelle que les Magyars approchent et que leur duc Almus est un petit-fils de cet Attila à qui la Russie payait jadis tribut[646], Kiew ferme ses portes, et les Russes appellent à leur aide les Cumans blancs leurs voisins; mais le duc Almus n'a pas besoin d'aide, car le Saint-Esprit combat pour lui[647]. La bataille commence avec une ardeur égale de part et d'autre, et les Russes poussent des cris féroces qui étonnent un moment les Magyars. «Rassurez-vous, dit le duc Almus à ses soldats: ce sont là des hurlements de chiens, et quand les chiens ont vu le fouet du maître, ils se couchent à plat ventre et se taisent.» La fureur des combattants redouble; les Russes enfoncés sont mis en fuite, et les têtes tondues des Cumans roulent à terre comme des courges crues[648].
[Note 645: ][(retour) ] Super tulbou sedentes, ritu paganismo (sic) transnataverunt. Anonym., ibid., 7.
[Note 646: ][(retour) ] Tum duces Ruthenorum hoc intelligentes, timuerunt valde, eo quod audiverunt Almum ducem filium Ugek de genere Athile regis esse, cui proavi eorum annuatim tributa persolvebant. Anonym., Gest. Hung., 8.
[Note 647: ][(retour) ] Almus, cujus adjutor erat spiritus sanctus, armis indutus, ordinata acie... Id. Gest. Hung., 6.
[Note 648: ][(retour) ] Tonsa capita Cumanorum Almi ducis milites mactabant tanquam crudas cucurbitas. Id., ibid.
Kiew ouvre ses portes, et ses principaux habitants, les mains chargées de présents inestimables viennent trouver le duc Almus dans son camp. «Que veux-tu faire dans notre pays? lui disent-ils. Vois là-bas, au soleil couchant, par-delà la forêt des Neiges, c'est l'ancien royaume d'Attila, la terre de Pannonie[649]: il n'en est pas de meilleure au monde. Des fleuves remplis de poisson, le Danube, la Theïsse, le Vag, le Maros, le Temèse, la traversent, et des ruisseaux sans nombre la fertilisent. Cette bonne terre est actuellement aux mains des Slaves, des Bulgares, des Valakes et des bergers romains qui s'en sont emparés après la mort du roi Attila. Les Romains ont dit que la Pannonie était leur pacage: ils ont bien dit, car ils font paître leurs troupeaux sans trouble sur le patrimoine des Magyars[650].» Ces paroles excitent l'impatience d'Almus; il reçoit des Russes un tribut de dix mille marcs d'or; des fourrures et de riches tapis, des chevaux harnachés d'or et des chameaux; puis il emmène leurs otages et part. Sept chefs cumans, voyant sa vaillance, lui demandent la permission de le suivre.
[Note 649: ][(retour) ] Ut ultra sylvam Ho-vos, versus occidentem in terram Pannoniæ descenderet, quæ primo Athile regis terra fuisset. Id., 9.
[Note 650: ][(retour) ] Et jure terra Pannoniæ pascua Romanorum esse dicebatur, nam et modo Romani pascuntur de bonis Hungariæ. Anonym., Gest. Hung., 9.
Il traverse le pays de Lodomer sans s'y arrêter; il entre dans la Galicie, mais il y fait halte. Partout on lui livre des otages, partout on lui offre des présents. On lui amène des bœufs harnachés pour porter son bagage: l'or d'Arabie, l'hermine, les riches vêtements remplissent ses chariots. «Pourquoi restes-tu si longtemps ici? lui dit le duc de Galicie: là-bas, derrière la forêt des Neiges, s'étend la terre de Pannonie, héritage du roi Attila. Les Romains, les Bulgares et les Slaves la possèdent: les Romains l'ont occupée jusqu'au Danube et y ont placé leurs pasteurs; les Bulgares ont pris ce qui se prolonge au delà entre le Danube et la Theïsse jusqu'aux frontières des Russes et des Polonais, et les Slaves ont usurpé le reste. Aucun pays au monde ne peut être comparé à ce bon pays; la terre y est grasse et féconde; des fleuves poissonneux l'arrosent, et d'innombrables ruisseaux le fertilisent[651].»
[Note 651: ][(retour) ] Dicebant quod terra illa nimis bona esset, et ibi confluerent nobilissimi fontes. Id., 11.
Almus crut à ces paroles, et reprit gaiement sa marche. Le duc de Galicie lui a donné deux mille archers pour le guider, et trois mille paysans armés de haches et de faux pour lui ouvrir une route dans la forêt des Neiges. Bientôt les Magyars commencent à franchir la pente des montagnes, et leurs guides les abandonnent. Ils montent toujours, et entrent dans un canton sauvage où les aigles perchent sur les rameaux des arbres, serrés comme des nuées de moucherons: à la vue des chevaux et des bœufs des Magyars, ces oiseaux s'abattent sur eux pour les dévorer[652]. Sorti de ce canton inhospitalier, Almus errait à l'aventure, quand il voit arriver des étrangers qui parlent la langue des Hongrois: ce sont les Sicules d'Erdeleu, qui, instruits par la renommée de l'approche d'un petit-fils de Chaba, sont descendus de leur plateau pour le recevoir[653]. Avec leur assistance, les Hongrois enlèvent la ville de Hung-Var, et s'établissent dans la contrée voisine: ils ont posé le pied sur la terre d'Attila pour n'en plus sortir. Magyars et Szekelyek célèbrent ce grand événement et la joie de leur réunion par un aldumas qui dure quatre jours[654]: pendant quatre jours, grands et petits s'enivrent en mangeant de la chair de cheval que les prêtres ont consacrée.
[Note 652: ][(retour) ] De arboribus tanquam muscæ, descendebant aquilæ et consumebant devorando pecora eorum et equos. Chron. Bud., p. 36, 37.--Thwrocz, ii, c. i.
[Note 653: ][(retour) ] Siculi Hunnorum residui, dum Hungaros in Pannoniam iterato cognoverunt remeasse, redeuntibus in Rutheniæ finibus occurrerunt, insimulque Pannonia conquestrata, partem in ea sunt adepti, non tamen in plano Pannoniæ, sed cum Wlakis in montibus confiniis sortem habuerunt. Sim. Kez., i, c. 3, § 6.--Omnes Siculi qui primo erant populi Athile regis... obviam pacifici venerunt. Anonym., Gest. Hung., 50.
[Note 654: ][(retour) ] Diis magnas victimas fecerunt, et convivia per quatuor dies celebraverunt. Anonym., 13.--More paganismo, occiso equo pinguissimo, magnum aldumas fecerunt. Id., 16.
La mission de l'enfant du rêve se termine ici, Almus meurt, et son fils Arpad lui succède comme duc des Magyars. Campés au sommet des Carpathes, les Magyars ne possèdent que d'âpres vallées, tandis que les grasses plaines de Dacie et de Pannonie s'étendent près de là, sous leurs pieds. Elles appartiennent au duc Swatepolc, chef des Slaves Marahunes ou Moraves, qui réside sur la rive gauche du Danube, dans une ville baignée par les eaux du fleuve. Arpad fait venir vers lui Kusid, fils de Kund, homme intelligent et rusé. «Va explorer ce pays, lui dit-il, et rapporte-moi s'il est bon et si Swatepolc est notre ami.» Kusid, fils de Kund, part aussitôt avec une bouteille vide à la main et un sac de cuir sur le dos. Il va trouver Swatepolc dans son palais et lui adresse ces paroles: «Arpad, mon seigneur, te prie de lui accorder, pour y faire paître ses troupeaux, un coin de ce pays, que son aïeul, le très-puissant roi Attila, posséda jadis tout entier.» Swatepolc, supposant que les Magyars étaient une nation de bons paysans qui désiraient cultiver sa terre et faire paître leurs troupeaux moyennant tribut[655], accueille avec joie Kusid, fils de Kund. «Eh bien! dit alors l'espion, permets-moi de puiser dans cette bouteille un peu d'eau du fleuve, et de mettre dans ce sac un peu de terre des champs avec un peu d'herbe des prés, afin que les Magyars jugent si cette terre et cette herbe sont bonnes, et si cette eau vaut celle des fleuves de leur patrie.--Fais comme il te plaira,» lui répond le Morave.
[Note 655: ][(retour) ] Putabat enim illos esse rusticos et venire ut terram ejus incolerent... Chron. Bud., p. 38.--Thwrocz, ii, c. 3.
Kusid descend vers le fleuve, remplit d'eau sa bouteille et la rebouche; il s'avance ensuite dans la plaine, prend une poignée de sable noir qu'il met dans son sac, et passe de là dans la prairie, où il en prend une autre de différentes herbes[656]; puis, chargé de ce fardeau, il regagne le chemin de la montagne. Son récit enchante Arpad et les Magyars, on se presse autour de lui, on l'accable de questions; chacun veut voir et goûter l'eau, la terre et l'herbe, que l'on déclare de bonne apparence et de bon goût. Alors Arpad, mettant de cette eau dans sa corne à boire, la verse solennellement sur la terre en prononçant par trois fois cette invocation: Dieu! Dieu! Dieu! que les Magyars répètent en chœur[657].
[Note 656: ][(retour) ] Kusid autem de aqua Danubii lagenam implens, et herbam periarum ponens in utrem et de terra nigri sabuli accipiens... Chron. Bud., p. 38.--Anonym., 14.--Thwrocz, ii, c. 3.
[Note 657: ][(retour) ] Arpad vero de aqua Danubii cornu implens... et omnes Hungari clamaverunt: Deus! Deus! Deus! Chron. Bud., ibid.--Anonym., 14.--Thwrocz, l. c.
Quelques jours après, Kusid se remet en marche par le même chemin: il est chargé d'offrir à Swatepolc, au nom d'Arpad et des Magyars, un grand cheval blanc qu'il conduit par la bride. Le frein de ce cheval est d'or, et sa selle est dorée avec de l'or d'Arabie. «Tiens, dit-il au duc des Moraves, voilà ce qu'Arpad t'envoie pour le prix de la terre que tu lui permettras d'occuper.--Qu'il en occupe tant qu'il voudra[658]!» répond Swatepolc, toujours dans l'erreur, et s'imaginant qu'on lui envoie ce cheval en signe d'hommage et de soumission. Les Magyars, apprenant sa réponse, descendent de la montagne dans la plaine; ils se répandent par tout le pays, s'emparant de la terre et des villages, non comme des hôtes ou des fermiers, mais à titre de maîtres, en vertu d'un droit héréditaire de propriété[659]. Swatepolc, à qui ces violences sont rapportées, ne sait plus que penser de la conduite de ces étrangers. Il allait leur dépêcher ses ordres, quand un nouveau messager hongrois se présente et lui dit: «Voici ce qu'Arpad et les Magyars te déclarent par ma bouche: Il ne convient pas que tu restes plus longtemps dans ce pays que tu nous as vendu, car nous avons acheté de toi la terre au prix du cheval, l'herbe au prix du frein, l'eau au prix de la selle.--Eh bien! donc, s'écria le Morave en poussant un grand éclat de rire, j'assommerai le cheval avec mon maillet, je jetterai le frein dans la prairie, et je noierai la selle dorée dans le Danube[660].--Quel mal cela fera-t-il à mon maître? reprit tranquillement l'envoyé. Si tu tues le cheval, ses chiens rencontreront le cadavre et en feront leur curée; si tu jettes le frein dans la prairie, ses faucheurs le trouveront et le lui remettront; si tu noies la selle dans le Danube, ses pêcheurs la retireront de l'eau, la feront sécher sur la rive et la reporteront à sa maison. Qui possède la terre, l'herbe et l'eau possède tout[661].»
[Note 658: ][(retour) ] Habeant quantumcumque volunt... Chron. B. Ibid.--Thwrocz, ub. sup.
[Note 659: ][(retour) ] Sed sicut terram jure hæreditario possidentes. Chron. Bud., p. 39.
[Note 660: ][(retour) ] Subridens dixit: Equum illum malleo ligneo interficiam, frenum autem in pratum projiciam, sellam autem deauratam in aquam Danubii abjiciam. Ibid., p. 39.--Thwrocz, ii, c. 3.
[Note 661: ][(retour) ] Si equum interficies, canibus suis victualia dabis: si frenum in herbam projicies; homines sui, qui fenum falcant, aurum freni invenient; si vero sellam in Danubium abjicis, piscatores illius aurum sellæ super littus exponent, atque domi reportabunt. Si ergo terram, herbam et aquam habent, totam habent. Chron. Bud., p. 39.--Thwrocz, l. c.
Instruit un peu trop tard du caractère de ses hôtes, Swatepolc essaie de les combattre, mais il est vaincu; son armée est mise en déroute, et lui-même désespéré se jette dans le Danube la tête la première[662]. Arpad, possesseur de la rive gauche du fleuve, passe sur la droite, et bientôt Slaves, Bulgares et Romains sont chassés de la Pannonie ou forcés de se soumettre au nouveau maître. L'armée magyare se trouve grossie d'un nombre immense d'étrangers de toute race qui viennent partager sa conquête. Arpad fait enfin son entrée triomphale dans la ville de Sicambrie, restée déserte depuis la mort d'Attila. Il y retrouve les palais de son aïeul, les uns encore debout, les autres ne présentant plus qu'une grande ruine, et les Magyars remarquent avec admiration que tous ces édifices avaient été construits en pierre[663]. C'est au milieu de ces débris de la puissance des Huns qu'Arpad célèbre l'aldumas destiné à fêter sa victoire. Ce grand aldumas dure vingt jours entiers; des troupeaux de chevaux blancs égorgés et consacrés par les prêtres passent de la boucherie sur des tables, où tous les Magyars sont assis, depuis le duc jusqu'au dernier soldat. Le bruit des instruments de musique et les chansons des rapsodes égaient les convives pendant le repas[664]. Arpad et les nobles sont servis dans des plats d'or, les simples soldats et le peuple dans des plats d'argent. Enfin, pour couronner dignement les joies de ce long festin, le chef distribue le butin et les terres conquises à ses capitaines, à son armée, aux étrangers qui l'ont assisté.
[Note 662: ][(retour) ] Præ timore in Danubium se jactavit. Chron. Bud., p. 39.
[Note 663: ][(retour) ] Intraverunt in civitatem Athile regis et viderunt omnia palatia regalia, quædam destructa usque ad fundamentum, quædam non, et admirabantur ultra modum omnia illa ædificia lapidea. Anonym., 46.
[Note 664: ][(retour) ] In palatio Athile regis conlateraliter sedendo, et omnes symphonias atque dulces sonos cythararum et fistularum, cum omnibus cantibus joculatorum habebant ante se. Id., ibid.
L'ancienne Hunnie est reconquise; la bannière de l'épervier flotte sur les murs ruinés de Sicambrie, et la pyramide funéraire de Kewe-Haza, qui recouvre les ossements des Huns, n'est plus sous la domination de l'étranger. La mission d'Arpad se termine là, comme celle d'Almus s'est terminée au sommet des Carpathes, à l'entrée de la terre promise. Il meurt, et les Magyars l'enterrent près de la source d'une petite rivière qui baigne le territoire où doit se fonder plus tard la cité chrétienne d'Albe-Royale[665]. La sépulture d'Arpad devient celle des chefs hongrois de la première période, ducs et païens: à la limite du canton se trouve celle d'Attila et des Huns, et entre les deux s'élèvera plus tard l'Église-Blanche où reposeront les rois chrétiens de la Hongrie. Le tombeau d'Arpad est un nouveau gage de consécration pour ce coin de terre, où se pressent les grands monuments de la nation magyare, les symboles de son passé et de son avenir.
[Note 665: ][(retour) ] Castra fixit in monte Noë prope Albam, et ille locus est primus, quem sibi elegit in Pannonia: unde et civitas Alba per sanctum regem Stephanum... fundata est ibi prope. Chron. Bud., p. 40.
A l'action principale que je viens d'esquisser se joignent dans les récits traditionnels beaucoup de détails, empruntés évidemment aux chansons domestiques. Si l'on en veut croire ces vieilles poésies, les violences et les cruautés des Magyars contre les Allemands ne sont que des représailles de famille, dont l'origine remonte aux guerres d'Attila et de ses fils. Ainsi Bulchu, un des plus épouvantables héros de l'histoire hongroise, que ses actions atroces firent surnommer de son vivant Ver-Bulchu, c'est-à-dire Bulchu le mauvais, commettait ses barbaries dans un esprit de vengeance héréditaire. «Il faisait rôtir à la broche, nous dit Simon Kéza, tous les Allemands qu'il pouvait rencontrer, et buvait leur sang en guise de vin, par la raison que les Germains avaient fait périr cruellement un de ses ancêtres à la bataille de Crimhilt[666].» On aperçoit bien ici comment le lien épique, passant d'une époque à l'autre, formait un seul tissu de toutes ces traditions générales ou particulières. Enfin les documents traditionnels que nous possédons contiennent, outre les faits relatifs à la conquête, l'état du pays conquis et la désignation des lots attribués à chaque famille par droit de premier occupant ou par concession ultérieure. C'est le Doomesday-Book de la Hongrie: à chaque ligne on y retrouve la mention que le droit de propriété dérive du roi Attila.
[Note 666: ][(retour) ] Pro eo enim Ver-Bulchu vocatus est, quia cum avus ejus in prælio Crimildino per Teutonicos fuisset interfectus, et id ei pro certo constitisset, volens recipere vindictam super eos, plures Germanos assari fecit super veru, et tanta crudelitate dicitur in eos exarsisse, quod quorumdam quoque sanguinem bibit, sicut vinum. Sim. Kez., l. ii, c. i, § 11.
SAINT ÉTIENNE ET LA SAINTE COURONNE.
Nous arrivons au dénoûment de l'épopée magyare, et quelques explications historiques préliminaires aideront à bien comprendre le sens profond de cette péripétie, qui clôt les temps héroïques de la Hongrie ainsi que la tradition proprement dite.
De l'époque d'Arpad, nous sommes transportés aux dernières années du xe siècle. Il y a quatre-vingts ans que les Magyars ont fondé un petit État au midi des Carpathes, et quatre-vingts ans que le pillage et la dévastation partent de ce petit État pour aller atteindre jusqu'aux nations européennes les plus éloignées. Une haine instinctive du christianisme et le goût des profanations donnent à ces ravages un caractère particulièrement effrayant pour la chrétienté. On ne peut disconvenir que l'intrusion de cette république de brigands païens au cœur même de l'Europe n'ait été, pendant près d'un siècle, un vrai fléau pour le christianisme et pour la civilisation. L'Europe eut beau mettre ces brigands hors du droit des nations, attacher les chefs au gibet, et traiter les soldats sans quartier: ce triste système de représailles, en ravalant la civilisation au niveau de la barbarie, n'amenait que l'exaspération de la barbarie même. On songea enfin à l'emploi d'un remède essayé à diverses époques sur les peuples païens de l'Europe septentrionale, et qui consistait dans un certain mélange de coercition morale et de violence armée. Quand un de ces peuples qui gênaient le développement chrétien et monarchique des grands États européens se rendait par trop insupportable à ses voisins, on le pourchassait, on le mettait aux abois, et lorsque, à bout de ressources, il implorait la paix, on la lui accordait telle qu'elle le chargeât d'une double chaîne, au dehors et au dedans. Ainsi on l'obligeait par traité à recevoir des missionnaires chrétiens, à laisser construire des églises et des couvents sur son territoire, à reconnaître les évêques qu'on lui donnerait, et ces instruments d'une conquête religieuse, mis sous la foi des traités, asservissaient ce peuple en changeant ses mœurs. Dagobert avait usé de ce procédé, non sans succès, avec les Bavarois, Charlemagne avec les Saxons, et les empereurs germains de la maison de Saxe l'éprouvaient à leur tour sur les populations slaves de la Pologne.
La cour de Rome, comme on le pense bien, était toujours de moitié dans l'application de ce remède héroïque, et les armes qu'elle avait en main ne possédaient pas moins de puissance que l'épée temporelle des empereurs d'Allemagne, quoiqu'elles fussent d'une autre nature. La plupart des peuples susceptibles d'être ainsi convertis se trouvaient organisés en aristocraties militaires, sorte de gouvernement essentiellement favorable à l'esprit de turbulence et d'entreprise: tant que cette forme d'administration devait persister, il semblait impossible d'obtenir de ces peuples avec l'exécution sincère des traités un état de paix durable. Force était donc de ruiner le gouvernement aristocratique chez la peuplade qu'on voulait convertir, et d'amener celle-ci à une monarchie fondée sur des principes analogues à ceux des autres gouvernements européens; c'était là un des premiers soins de la politique chrétienne et civilisatrice. Le but n'était pas très-difficile à atteindre, l'ambition des hommes aidant. On faisait briller aux yeux de chefs avides de pouvoir et rivaux les uns des autres la perspective d'une royauté concédée au plus digne, c'est-à-dire à celui qui aurait montré le plus de zèle pour la propagation du christianisme parmi les siens, et c'était au pape, dispensateur des couronnes en vertu du droit divin, qu'appartenaient le choix et l'institution des nouveaux rois. Les évêques et les missionnaires, agents du pouvoir pontifical près des nations en cours de conversion, travaillaient incessamment l'esprit des chefs, et l'appât d'une couronne manquait rarement son effet. Les choses se passaient ainsi en Pologne dans les dernières années du xe siècle. Commencée à grands coups d'épée par l'empereur Othon Ier, la conversion des Polonais se poursuivait sous des auspices plus pacifiques. Le duc qui les gouvernait alors, Miesco, autrement dit Miecislas, néophyte plus ambitieux que convaincu, s'agitait en tout sens sinon pour consolider l'œuvre chrétienne, du moins pour faire croire au pape qu'il l'avait consolidée, et déjà il réclamait ce titre royal qui était l'aiguillon et la récompense des grands succès.
Ce fut vers cette époque et dans des circonstances à peu près pareilles que la foi chrétienne s'introduisit en Hongrie à la suite d'un traité de paix. Les Hongrois avaient lassé la patience de leurs voisins, soit en leur faisant directement la guerre, soit en entrant comme auxiliaires dans toutes les révoltes qui les déchiraient. Enfin en 955 les Germains se concertèrent pour exterminer cette nation turbulente. Tandis qu'elle assiégeait la ville d'Augsbourg avec une année qui renfermait toute sa jeunesse, l'empereur Othon Ier, accompagné de forces supérieures, cerna les assiégeants, les culbuta soit contre la ville, soit contre la rivière du Lech, qui la traverse, et, refusant de les recevoir à composition, ne leur laissa que le choix de leur mort. Leurs deux chefs, Léel et Bulchu, furent pendus au gibet de Ratisbonne[667], ainsi que je l'ai raconté plus haut. Cette terrible défaite abattit l'audace des Magyars qui demandèrent la paix en suppliant; mais l'empereur Othon, après de longs refus, ne l'accorda qu'à la condition qu'ils se feraient chrétiens, ou du moins qu'ils ouvriraient leur territoire au christianisme. Les féroces Magyars reçurent donc des missionnaires, laissèrent construire chez eux des églises, eurent des prêtres et des évêques, mais ne se firent point chrétiens. Leurs prédicateurs périrent presque tous de mort violente, et le duc Toxun, sous le gouvernement duquel avait été conclu le traité, mourut dans l'impénitence païenne. Sous Geiza, son fils et son successeur, le christianisme fit un assez grand pas. Ce duc hongrois, qui paraît avoir eu plusieurs femmes, en aimait une passionnément, et celle-ci, d'un caractère viril et décidé, qui montait à cheval, buvait et se battait comme un homme, avait pris sur lui un ascendant presque absolu. Elle était fille de Gyla, duc de Transylvanie, se nommait Sarolt, et avait reçu des Slaves, à cause de sa grande beauté, le surnom de Beleghnegini[668], c'est-à-dire la belle maîtresse. Un beau jour, elle se convertit, et bientôt après Geiza fut baptisé.
[Note 667: ][(retour) ] Mala morte ut digni erant mulctati sunt; suspendio namque crepuerunt. Witichind. Chron., 3, ad ann. 955.--Suspensi patibulis. Hepidan. Monach. eod ann.
[Note 668: ][(retour) ] Voir plus haut les Légendes et Traditions germaniques.--Cf. Pray, p. 376 et seqq.
Jusqu'à quel point l'éclat de cette couronne royale qu'on faisait resplendir dans le lointain aux yeux des néophytes concourut-il, avec les séductions de la belle maîtresse, à déterminer la conversion de Geiza? On ne saurait le dire; mais on sait que Geiza, homme d'un caractère faible et incertain, s'il avait convoité la couronne, n'osa pas la mériter. Une révolte survenue parmi ses sujets pour le rétablissement du culte païen le trouve pusillanime et presque renégat; non-seulement il ne la réprime pas, mais il fait acte de paganisme, se rase la tête et mange du cheval pour sauver son autorité menacée. Il resta duc, mais il dut renoncer à être roi. Quant à Sarolt, d'une âme mieux trempée et d'une foi plus sincère, elle brava les menaces et ne broncha pas un instant. Si la couronne eût pu être donnée à une femme, Sarolt était digne de la recevoir et l'aurait noblement portée; par malheur, les institutions magyares ne le permettaient point encore, et plus malheureusement Sarolt n'avait point de fils sur qui pût se reverser la reconnaissance de l'église. C'est à ce moment critique pour la race d'Attila et pour les destinées chrétiennes de la Hongrie que nous allons reprendre le cours interrompu des traditions.
«Le temps marqué par les décrets de Dieu est arrivé,» nous dit sur le ton d'une prophétie la chronique de l'évêque Chartuicius[669]. Il fait nuit, et Sarolt, en proie au chagrin de sa stérilité, n'a cédé qu'avec peine au sommeil, quand un jeune homme lui apparaît dans son rêve. Ce jeune homme tout resplendissant d'une beauté céleste porte le vêtement des diacres chrétiens. Il s'approche de sa couche et lui dit: «Femme, aie confiance en Dieu. Tu mettras au monde un fils, et à ce fils est réservée une couronne d'une durée infinie. Tu auras soin de lui donner mon nom.»--«Qui donc êtes-vous?» demande Sarolt étonnée[670].--«Je suis, reprit la vision, le proto-martyr Étienne, le premier qui versa son sang en témoignage pour le Christ.» Neuf mois après cette apparition, Sarolt accouche d'un fils qu'elle nomme Étienne ou plutôt Stephanos, vrai nom du proto-martyr, et, suivant la remarque faite par le légendaire lui-même, ce mot signifie couronne[671]. Voilà donc le fils de Geiza prédestiné à cette royauté perdue par la faiblesse de son père, reconquise par les mérites de sa mère. Étienne est l'enfant de la femme forte, et l'enfant du rêve comme Almus. Nous retrouvons ici une contre-partie de l'histoire d'Émésu, avec une différence de forme en rapport avec la différence des religions: Almus est une incarnation païenne d'Attila; Étienne est l'enfant de la promesse de Dieu, le petit-fils couronné que l'ange montrait dans le lointain au roi des Huns comme le prix de son obéissance.
[Note 669: ][(retour) ] Adest tempus cœlitus dispositum. Chartuic. Vit. S. Stephan. reg. 3.
[Note 670: ][(retour) ] Apparuit ei beatus proto-martyr Stephanus, levitico habitu ornatus, in visionibus... Certa esto quia filium paries, cui primogenito corona debetur et regnum: meum quoque nomen illi impones. Chartuic., Chron. hungar., 4.--Id. Vit. S. Stephan., 4.--Quis es, Domine, et quo nomine nuncuparis? Id., ibid.
[Note 671: ][(retour) ] Stephanus quippe græce, coronatus sonat latine. Ipsum quippe in hoc sæculo Deus voluit ad regni potentiam, et in futuro corona beatitudinis semper manentis redimere. Id. Vit. S. Stephan., 5.
Saint Adalbert reçoit Étienne des mains de sa mère pour le diriger et l'instruire. Il façonne au christianisme, il nourrit de sentiments charitables et justes l'adolescent, en qui éclatent déjà l'audace et l'inflexibilité maternelles. A quinze ans, quand il perd son père, Étienne est un homme avec qui les plus turbulents doivent compter. Enhardis par sa jeunesse, les magnats se révoltent, veulent enlever sa mère et le tuer, tandis que les prêtres païens entonnent la chanson des anciens dieux: «Rasons les églises, étranglons les moines et brisons les cloches.» Étienne fait face à tout; il abat les nobles, il disperse les païens, intimide l'ennemi du dehors, qui envenimait les querelles du dedans pour en profiter, et sauve le christianisme d'une ruine presque assurée. A dix-neuf ans, toutes les bouches le proclamaient l'apôtre armé de la Hongrie[672].
[Note 672: ][(retour) ] Vit. major. et minor. S. Stephan., in Monument. Arpadian.--Chartuic., Vit. S. Steph.--Chron. hungar.
Cependant un événement considérable allait s'accomplir sur la frontière même du pays des Magyars, et donner aux Polonais une sorte de suprématie chrétienne parmi les barbares du nord de l'Europe. Cet événement, c'était l'élévation du duc Miesco à la royauté qu'il ambitionnait si ardemment et depuis tant d'années[673]. Le siége de saint Pierre était alors occupé par un des plus savants hommes qui s'y soient assis, le Français Gerbert, autrement dit, Sylvestre II, à qui sa grande perspicacité, ses vastes études et son penchant pour les sciences occultes valurent au moyen âge un certain renom de sorcellerie. Tout sorcier qu'il était ou qu'on le croyait, Gerbert se laissa abuser sur le caractère personnel de Miesco et sur la réalité des conversions que le néophyte prétendait avoir provoquées et obtenues parmi ses sujets. Dans son erreur, il promit au duc tout ce que le duc lui demandait, bénédiction apostolique, titre royal et diadème, et il fit fabriquer à son intention une couronne digne par sa richesse et sa beauté de la munificence du chef de l'église. Déjà même il avait fixé le jour où il recevrait l'envoyé de Miesco, Lambertus, évêque de Cracovie, à qui il voulait remettre de sa main le bref apostolique et le diadème: encore quelques semaines, et le duc des Polonais sera le premier roi chrétien des races du Nord.
[Note 673: ][(retour) ] Meschco (Misca, Vit. S. Stephan., 9) Polonorum dux, christianam roborare cum suis amplexatus fidem... apostolica fulciri benedictione ac regio postulaverat diademate coronari. Chartuic., Chron. hungar. 5.
Dieu se souvint alors que cinq siècles et demi auparavant la sainte cité de Rome avait été menacée d'une grande profanation, lorsque Attila s'avançait avec toutes ses forces pour l'anéantir. Il se souvint aussi qu'il avait envoyé un ange pour arrêter le barbare dans sa marche, et que l'ange avait promis au nom du Christ «qu'un jour viendrait où la génération du roi des Huns obtiendrait, dans ces mêmes murs de Rome et de la main du successeur des apôtres, une couronne qui n'aurait point de fin.» Le Seigneur comprit que le moment de remplir sa promesse était venu[674]. Aussitôt il inspire au duc Étienne l'idée de réclamer pour lui-même du souverain pontife la bénédiction apostolique et le titre royal, en récompense de ses mérites et des fruits de son apostolat. Étienne convoque donc à une diète générale les évêques, les magnats et le peuple du duché de Hongrie; il leur expose ses travaux, il leur confie son désir, et tous décident qu'il faut députer à Rome Astricus, évêque de Strigonie, pour mettre aux pieds du saint-père la demande d'Étienne et le vœu du peuple hongrois. Astricus part, et les deux ambassades cheminent sur la même route sans le savoir: une seule journée de marche les sépare; mais par la volonté de Dieu, Lambertus s'est attardé, et Astricus a pris les devants. Tous deux ignorent qu'ils se rendent au même lieu, pour le même objet; leurs peuples l'ignorent aussi, et le pape Sylvestre ne sait rien, sinon que l'envoyé polonais doit se présenter devant lui au jour convenu, dès les premiers rayons du soleil. Parée d'ornements inaccoutumés, la salle du palais pontifical est disposée pour l'audience; la couronne destinée à Miesco est là: les orfévres l'ont fabriquée de l'or le plus pur, incrustée des pierres les plus éclatantes[675]. Jamais l'art n'a rien produit de si beau, et jamais aussi la bénédiction du vicaire de Jésus-Christ n'a doté un objet matériel de plus de grâces et de promissions pour ce monde et pour l'autre.
[Note 674: ][(retour) ] Quia novit Dominus qui sibi sint in futurum dilecti, idcirco præscius sanctum electum suum Stephanum, temporali statuerat feliciter insignire corona, postmodum felicius eum decoraturus æterna, sicut avo ejus Attilæ per Angelum sanctum suum promiserat. Chartuic., Chron. hung., 5.
[Note 675: ][(retour) ] Coronam egregii operis operari (Papa) jam fecerat. Chartuic. Chron. hungar., 5.--Miro opere præparata. Id., 6.--Auro et lapidibus pretiosis fabricata. Id., ibid.
Préoccupé de la cérémonie du lendemain, Gerbert commençait à céder au sommeil, quand une vision du ciel éblouit ses yeux. Un ange lui apparaît et lui dit: «Sache que demain, au point du jour, les envoyés d'une nation inconnue, fille de la Hongrie orientale, mais dépouillée de la férocité du paganisme, viendront te demander à genoux une couronne royale pour leur duc[676]. Celle que tu destinais à Miesco, donne-la-leur, car elle leur appartient, et Miesco ne doit point la posséder. De lui sortira une génération maudite qui aura plus de souci de planter des forêts que des vignes, de semer de l'ivraie que du bon grain, qui multipliera les bêtes fauves plutôt que les brebis et les bœufs, les chiens plutôt que les hommes, pour qui l'iniquité sera justice, la trahison concorde, la tyrannie charité. Cette race ressemblera à une couvée d'animaux sauvages se nourrissant de chair humaine, à un nid de serpents rongeant le cœur de la terre[677]. Confiant dans la folie de leur puissance et rejetant comme des fables les saintes prophéties, ces hommes oublieront que je suis le Dieu fort, qui me venge sur la troisième et quatrième génération, qui afflige ceux qui m'affligent et ne laisse pas plus le mal impuni que le bien sans récompense. Quand cette génération aura passé, je prendrai en pitié celle qui suivra, je l'élèverai et je la couronnerai de la couronne des saints. Fais comme je t'ai dit.» Après avoir prononcé ces paroles, l'ange disparaît aux regards de Sylvestre.
[Note 676: ][(retour) ] Crastina die, hora prima, ignotæ gentis stirpis orientalis Hungariæ nuntios, ad te venturos esse cognovis, qui suæ gentilitatis abjecta ferocitate... Chartuic., Chron. hungar., 6.--Id., Vit. S. Stephan., 9.
[Note 677: ][(retour) ] Generatio de ipso exibit quæ plus delectabitur in sylvis crescendis quam vineis... plus feras sylvarum quam oves et boves camporum, plus canes quam homines... Eruntque quasi belluæ vorantes homines, et quasi geminicca viperarum rodentes cor terræ suæ. Id. l. c.
Les premiers rayons du jour coloraient à peine le faîte du palais papal, que les envoyés de Hongrie entraient à Rome, et ils sont bientôt devant le pontife. Prosterné aux pieds de son trône, l'évêque de Strigonie expose humblement les travaux du duc Étienne et le vœu du peuple hongrois qui réclame pour son chef la bénédiction apostolique et le titre de roi. Sylvestre en l'écoutant laisse éclater son allégresse, car il se rappelle les paroles de l'ange, et reconnaît la vérité de sa vision. Il l'encourage avec une bienveillance paternelle. Exécuteur des promesses du Christ, il livre, pour être remise au descendant d'Attila, cette couronne qu'il avait fait fabriquer avec tant de sollicitude, et qu'il avait enrichie de tous les dons du ciel et de la terre, gage mystérieux qu'il avait préparé à son insu, prix du marché jadis conclu entre Jésus-Christ et son fléau pour le rachat de Rome et des ossements des apôtres. Sylvestre, admirant les voies de Dieu, accorde une autre grâce encore au duc Étienne; il lui fait don d'une croix qui doit être portée devant lui comme marque de son apostolat[678]. «Je ne suis que l'apostolique, dit-il à l'évêque Astricus; Étienne est l'apôtre élu de Dieu pour la conversion de son peuple[679].» Chargée de ces précieux trésors et d'une lettre qui renferme la bénédiction du saint-père, l'ambassade se remet en route sans perdre un instant, et regagne à toute vitesse les bords du Danube.
[Note 678: ][(retour) ] Valde gavisus romanæ sedis pontifex coronam prout fuerat postulatam, benigne cruce insuper ferendo regi velut in signum apostolatus misit. Chartuic., Vit. S. Stephan., 9.
[Note 679: ][(retour) ] Ego sum Apostolicus, ille vero Christi apostolus. Chartuic., Vit. S. Stephan., 11.
Le lendemain, c'était le jour de Lambertus et des envoyés polonais. Aux premiers rayons du jour, ils entrent dans le palais pontifical: mais le souverain pontife les accueille par les paroles d'Isaac à Ésaü: «Un autre est venu qui a dérobé la bénédiction de son frère[680].» Lambertus à ces mots pousse un cri de surprise et de douleur: «Père très-saint, dit-il à Sylvestre, si la couronne a été enlevée à Miesco, qu'il conserve du moins ta bénédiction!»--«Alors, reprend le pape d'un ton sévère, faites pénitence, car le seigneur est irrité contre vous. Il m'a ordonné par son ange de vous rejeter, et de couronner d'une couronne chrétienne le duc de la nation féroce et indomptable des Hongrois[681]. Cette nation sera grande, les apôtres Pierre et Paul la protègent, et quiconque s'élèvera contre elle encourra leur indignation.» Ainsi, par la vertu d'Attila, non-seulement les Hongrois possèdent cette couronne «d'une durée infinie» qui leur était promise depuis tant de siècles, mais ils l'enlèvent aux Polonais, leurs rivaux, leurs prédécesseurs dans la voie du christianisme. Le peuple magyar est l'Israël des peuples du Nord, conquis par l'Évangile à la civilisation.
[Note 680: ][(retour) ] Subripuit benedictionem... Chartuic., Chron. hung., 9.
[Note 681: ][(retour) ] Stephanum in regem genti Hungarorum quæ ferox et indomita est, christianiter coronare et diademate honorare, per angelum sanctum suum mihi in visione præcepit. Id., 6.
La sainte couronne (c'est le nom qu'elle prit dès lors et qu'elle porte encore aujourd'hui) est reçue triomphalement par le peuple hongrois, accouru en foule au-devant d'elle, ducs et sujets, grands et petits.
L'évêque de Strigonie la place avec respect sur la tête d'Étienne; puis, soustraite aux regards profanes, elle est déposée dans un sanctuaire comme un objet sacré. Le règne d'Étienne remplit toutes les espérances qu'il avait fait naître: par les soins du nouveau roi, le christianisme s'affermit et se propage; d'autres révoltes des magnats, d'autres tentatives des prêtres païens échouent contre sa fermeté; l'empereur d'Allemagne, qui cherche à profiter de ces troubles intérieurs pour dépouiller le royaume, est repoussé honteusement. Étienne, avec une confiance sublime en l'assistance de Dieu, défie tous les périls. On raconte qu'un jour, dans une circonstance désespérée, il fit don solennel du royaume et du peuple hongrois à la vierge Marie, «reine et impératrice du ciel et de la terre[682],» et que la Hongrie fut sauvée.
[Note 682: ][(retour) ] Regina cœli, imperatrix mundi. Chartuic. Vit. S. Stephan., 15, 21.--Domina imperatrix cœli et terræ. Chron. hung., 8.
Étienne donne à son gouvernement des institutions en rapport avec la foi nouvelle. Il fonde à quelques milles au-dessous de Sicambrie, capitale païenne des Huns et des Magyars, la ville d'Albe-Royale, capitale de la Hongrie régénérée par le baptême. C'est là qu'il est enterré, dans l'Église-Blanche qu'il a dédiée à la mère de Dieu, «reine céleste des Hongrois[683].» Sa tombe achève la consécration du petit territoire où tant d'événements se sont accomplis. Une grande réconciliation s'opère et embrasse tout le passé. Si les mérites d'Attila ont préparé la puissance d'Arpad et la sainteté d'Étienne, la sainteté d'Étienne rejaillit sur ses deux glorieux ancêtres. La croix qui domine l'Église-Blanche éclaire au loin de ses rayons la sépulture du duc magyar et le cyppe funéraire de Kewe-Haza.
[Note 683: ][(retour) ] Chartuic., Vit. S. Stephan., 12, 21.
Ici se termine l'épopée traditionnelle des Hongrois avec l'époque héroïque de leur histoire, et c'est ici que nous nous arrêterons. Les traditions que les temps postérieurs voient naître n'ont plus ni la même poésie, ni le sens profond et mystique qui donne à celle-ci un caractère à mon avis si admirable. On n'y rencontre plus dès lors que des versions plus ou moins altérées de la réalité.
Qu'était-ce donc que cette sainte couronne, rançon du tombeau de saint Pierre, gagnée par le fléau de Dieu dans l'exercice de sa terrible mission, et exécutée par les soins d'un pape français tant soit peu sorcier? Ceux qui l'ont vue et décrite s'accordent à dire que c'était un ouvrage d'une rare perfection, fabriqué d'or très-fin, incrusté d'une multitude de pierreries et de perles. Elle présentait la forme d'un hémisphère ou calotte garnie d'un cercle horizontal à son bord et de deux cercles verticaux se coupant en équerre à son sommet, le tout surmonté d'une croix latine. Deux émaux quadrangulaires entourés d'une guirlande de rubis, d'émeraudes et de saphirs, et représentant le Christ et sa mère, étaient placés l'un au front de la couronne, l'autre à l'opposite, et l'intervalle était rempli par des figures d'apôtres, de martyrs et de rois chrétiens. Une suite de médaillons pareils, séparés par des lignes de brillants, recouvraient les cercles verticaux et se reliaient par en bas aux premières images. Vers la fin du xie siècle, on gâta cette couronne de fabrique italienne et d'une noble simplicité en la superposant à une couronne ouverte de style byzantin, cadeau fait en 1072 par l'empereur d'Orient Michel Ducas au roi Geiza II, son protégé. Les deux diadèmes, également chargés de pierres précieuses, de figures d'anges et de saints, furent soudés ensemble, de manière à former une coiffure unique d'une grande richesse, mais d'une grande incohérence de style et d'un aspect assez bizarre. C'est dans cet état que la sainte couronne est arrivée jusqu'à nous. Des lettres grecques accompagnent les anges et les saints de la partie byzantine et leur servent de légendes. La croix latine se trouve courbée par suite d'un accident advenu au xvie siècle, quand la reine Isabelle, sur le point d'être prisonnière, emballa précipitamment la sainte couronne dans un coffre trop étroit et la faussa pour l'y faire entrer. Depuis ce temps, on ne l'a point redressée, tant on craindrait de la profaner en y touchant, et elle a servi, ainsi infléchie, au couronnement de bien des rois[684].
[Note 684: ][(retour) ] Consulter Petr. de Rewa. Comit. Commentar. S. Coron.--M. Jean. Boldényi, la Hongrie ancienne et moderne. Part. ii, p. 7 et suiv.
La sainte couronne n'était pas chez les Hongrois un simple emblème de la royauté, c'était la royauté elle-même: elle contenait sous une enveloppe matérielle les droits divins et humains attachés au pouvoir suprême tel que l'entendait le moyen âge. L'ancien droit magyar la qualifiait de loi des lois et de source de la justice: y porter la main, s'en emparer, c'était crime, non de lèse majesté seulement, mais de sacrilége[685]. Quoique les rois de Hongrie fussent électifs, l'élection ne constituait pour eux, d'après le droit du pays, qu'une préparation à la royauté, le couronnement seul les faisait rois[686]. Les actes émanés d'un prince élu, mais non couronné, ne devenaient légitimes qu'en vertu d'une sanction donnée par lui après son couronnement. Si, par suite de circonstances quelconques, même par l'effet d'un beau dévouement à la patrie, ainsi qu'il arriva au roi Wladislas sous les murs de Varna, le prince élu mourait sans avoir été couronné, ses actes étaient rescindés comme nuls, et son nom rayé de l'album des rois[687]. Plus d'une fois l'église, dans ses différends avec la noblesse et les rois de Hongrie, essaya de retirer de la sainte couronne les bénédictions qui la rendaient si précieuse, pour les transporter à une autre; ce fut toujours en vain. Les dons mystérieux dont l'avait dotée Sylvestre II étaient réputés inséparables du diadème de Saint-Étienne. Le peuple n'eut jamais foi qu'en celui-là. Les reliques mêmes du saint monarque, dont on essaya un jour de composer une couronne en l'absence de l'autre, furent impuissantes à faire un roi[688]; mais aussi, quand on avait reçu la sainte couronne sur la tête, il fallait mourir ou régner. Comme conséquence de cette doctrine, les épouses des rois de Hongrie qui n'exerçaient pas le pouvoir royal devaient être couronnées sur l'épaule droite; les reines régnantes l'étaient sur le front. Dans ce dernier cas la reine prenait le titre de roi: Moriamur pro rege nostro Maria-Theresia.
[Note 685: ][(retour) ] Tanta vis ejus est, ut non saltem in legem majestatis peccet, qui illam lædere præsumat: sed in ipsam religionem divinitatemque delinquat Petr. de Rew. Comment. S. Coron., p. 50.
[Note 686: ][(retour) ] Nemo vel creatur, vel appellatur rex qui non eo coronetur diademate. Ranzan., Hist. hungar.
[Note 687: ][(retour) ] Nisi post coronationem per eumdem fuissent confirmatæ et stabilitæ. Petr. de Rew. Commentar. S. Coron., p. 50.--Cassatæ, revocatæ et viribus destitutæ quæ nunquam teneantur. Jus Consuet. hungar., Part. ii, tit. 14.
[Note 688: ][(retour) ] Dominus Wladislaus qui non vera sacraque regni hujus corona, sed reliquiarum capitis sancti Stephani regis ornamento insignitus fuerat... Jus consuet. hungar., P. ii, tit. 14.
L'institution politique des Magyars faisait de la sainte couronne plus qu'une personne civile, comme nous disons dans le langage du droit; elle en faisait presque un être animé. La sainte couronne avait sa juridiction, ses officiers, ses propriétés qui étaient inviolables[689], son palais, sa garde. Son palais était tantôt le château de Bude, tantôt la forteresse de Visegrade, tantôt celle de Posonie, suivant les nécessités des temps. A Bude, on la déposait dans un compartiment de l'église du château muni d'une épaisse et solide porte perpétuellement surveillée; elle-même était serrée dans un triple coffre cuirassé de fer et sous une triple clef. Sa résidence de Visegrade était encore plus forte. Construite sur un rocher à pic et protégée à son pied par une seconde forteresse plongeant dans le Danube, la forteresse de Visegrade passait pour imprenable. Une petite chapelle murée y recevait la sainte couronne, toujours enfermée dans sa triple boîte. Deux gardiens, nommés préfets, passaient la nuit à tour de rôle contre la porte murée de la chapelle, et ne la perdaient jamais de vue pendant le jour. Une milice nombreuse et bien armée, placée sous leur commandement, faisait le guet sans interruption, dedans et dehors. Deux grands dignitaires choisis par la diète elle-même dans la plus haute noblesse du royaume, et appelés duumvirs de la sainte couronne en étaient les conservateurs responsables[690]. Ils juraient de la défendre au péril de leur vie, et de ne point rompre ni laisser rompre la clôture de la porte, à moins d'un décret délibéré solennellement par l'assemblée des trois ordres.
[Note 689: ][(retour) ] Tam condendæ legis, quam etiam cujuslibet possessionariæ collationis atque omnis judiciariæ potestatis, facultas in juridictionem sacræ regni hujus coronæ... simul cum imperio et regimine translata est. Jus consuet. hungar., Part. ii, tit. 3.
[Note 690: ][(retour) ] Nous devons ces détails à l'un de ces duumvirs, Pierre de Rewa, qui composa, au xviie siècle, un curieux traité sur la sainte Couronne et sa juridiction.
Ces précautions indiquaient assez que le dépôt qu'on voulait garantir était menacé de bien des périls. Elles furent impuissantes à les écarter. Tantôt des gardiens ambitieux ou corrompus, tantôt la ruse, tantôt la violence armée, forcèrent l'hôte sacré dans le sanctuaire de sa résidence. Les aventures de la sainte couronne, dérobée, emportée même hors du royaume, reconquise ou rachetée, formeraient une curieuse histoire dans l'histoire de Hongrie. Une fois, elle fut perdue sur les chemins par un candidat errant qui l'avait mise dans un petit baril pour la mieux cacher; une autre fois, en 1440, elle fut donnée en gage par Élisabeth, mère de Ladislas le Posthume, à Frédéric III, empereur d'Allemagne, pour la somme de 2,800 ducats. L'acte passé à cet effet nous apprend qu'elle était alors ornée de cinquante-trois saphirs, quatre-vingts rubis pâles, une émeraude et trois cent vingt-huit opales, et qu'elle pesait neuf marcs et six onces. Enfin en 1529, lorsque Soliman envahit pour la seconde fois la Hongrie, l'empereur Ferdinand ayant voulu enlever les insignes royaux de Visegrade, les gardiens, par excès de fidélité, s'y refusèrent sans un décret de la diète, et pendant ces débats les Turcs purent prendre Visegrade et la sainte couronne, qu'ils donnèrent au duc de Transylvanie, leur protégé.
Chaque fois que, par un événement quelconque, la sainte couronne disparut, la vie politique sembla suspendue chez la nation hongroise. Un contemporain de Mathias Corvin nous raconte que lorsque ce roi la ramena de Vienne après l'avoir rachetée de Frédéric III, les Hongrois voulurent la traîner avec des rubans et des guirlandes comme si c'eût été Dieu même, et que les paysans accoururent des cantons les plus éloignés pour la reconnaître et se prosterner devant elle[691]. Aujourd'hui encore, malgré tant de révolutions et de si grands changements dans les mœurs, tout son prestige n'est pas évanoui. Durant la dernière guerre, les insurgés vaincus l'avaient enterrée au pied d'un arbre dans un lieu désert, pour la soustraire à la possession de l'Autriche. L'Autriche a tout fait pour la retrouver, et un Magyar l'a livrée à prix d'argent. Le jour où ce palladium de la Hongrie a pu rentrer dans la chapelle de Bude au milieu d'une armée autrichienne et au bruit des salves d'artillerie, dans l'appareil d'un roi restauré, a été un beau jour pour l'Autriche. «D'aujourd'hui seulement, disait un ministre de cette puissance, nous recommençons à régner en Hongrie.»
[Note 691: ][(retour) ] Singulari pompa, haud aliter quam rem cœlo demissam tæniis advehunt... Innumera multitudo agnovit, agnotamque adoravit. Bonfin. Rer. Hungaric., Dec. iii, 9.
Le souvenir du grand roi des Huns continua à se rattacher pendant tout le moyen âge aux destinées de la sainte couronne. Un annaliste hongrois rendant compte du couronnement de Rodolfe en 1572, et voulant donner une haute idée de l'appareil royal qui s'y déploya, en résume le tableau par ces mots: «On eût cru assister à une fête du roi Attila.[692]»
[Note 692: ][(retour) ] Attilæ provinciarum domitoris victrices copias repræsentare videbantur armis atque vestitu; equorum nobilium colores atque picturæ... Rudolph. Coronat. ap. Scriptor. rer. hungaric.
III. Épée d'attila.--dernières traditions en hongrie et en orient.
La Hongrie possédait au xie siècle ou croyait posséder une bien précieuse relique d'Attila, son épée, qui, disait-on, n'était autre que l'épée de Mars, idole des anciens Scythes, découverte jadis par une génisse blessée, déterrée par un berger et portée au roi des Huns, qui en avait fait son arme de prédilection. «C'était, dit un vieux chroniqueur allemand, le glaive qu'Attila avait abreuvé du sang des chrétiens; c'était le fouet de la colère de Dieu[693].» On y attachait l'idée d'une force irrésistible et de la domination sur le monde[694], et les Hongrois, tout bons chrétiens qu'ils étaient, gardaient l'épée de Mars dans leur trésor national presque aussi religieusement que la sainte couronne. Or il arriva que le jeune roi Salomon, fils d'André Ier, ayant été chassé du trône par une révolte des magnats en 1060, et rétabli en 1063 avec l'assistance d'Othon de Nordheim, duc de Bavière, la reine-mère n'imagina rien de mieux, pour prouver sa reconnaissance au duc de Nordheim, que de lui offrir cette épée, qui promettait à ses possesseurs la souveraineté universelle. Othon, parvenu en peu de temps à une haute fortune, avait encore plus d'ambition que de bonheur; il accepta le don avec empressement, le conserva toute sa vie et le légua en mourant au jeune fils du marquis Dedhi, qu'il aimait beaucoup. Des mains du jeune marquis, mort prématurément, l'épée passa entre celles de l'empereur Henri IV, qui en fit cadeau à son conseiller favori Lupold de Merspurg. Un jour qu'il allait dîner à la villa impériale d'Uten-Husen avec un brillant cortége de seigneurs, comme l'heure pressait, Henri poussa sa monture en avant, et les courtisans, aiguillonnant leurs chevaux, s'élancèrent sur sa trace à qui mieux mieux. Il y eut un moment de désordre, dans lequel le cheval de Lupold se cabra et lança à terre son cavalier, qui en tombant s'enferra de sa propre épée. On remarqua qu'il portait ce jour-là, par honneur, celle dont l'avait gratifié l'amitié de son maître[695]. Si le glaive du roi des Huns avait cessé d'être fatal au monde, il l'était encore au profanateur qui osait le ceindre à son flanc comme une arme vulgaire.
[Note 693: ][(retour) ] Gladius... quo famosissimus quondam rex Hunnorum Attila, in necem christianorum atque in excidium Galliarum, hostiliter debacchatus fuerat... Gladius ipse vindex iræ Dei, sive flagellum Dei. Lambert. Schafnaburg., Chron.
[Note 694: ][(retour) ] Quod gladius idem ad interitum orbis terrarum atque ad perniciem multarum gentium fatalis esset... Id. ub. sup.
[Note 695: ][(retour) ] Accidit ut Leopoldus de Merspurg caballo forte laberetur, et proprio mucrone transfossus, illico exspiraret: notatum est autem hunc ipsum gladium uisse... Lambert. Schafnaburg. Chron.
Attila n'eut point à souffrir de la disparition de ses petit-fils, les rois hongrois de la dynastie arpadienne. La dynastie française qui les remplaça, loin de combattre les souvenirs traditionnels chers à sa patrie d'adoption, s'en montra, comme je l'ai dit plus haut, la gardienne intelligente et zélée. En même temps que Louis Ier introduisait chez les Magyars les institutions littéraires de la France au xive siècle, il faisait compulser sous ses yeux les documents relatifs aux origines de la nation; c'était s'occuper d'Attila. Jean Hunyade et Mathias Corvin, son fils, qui montrèrent sous le costume hongrois à l'Europe du xve siècle, si peu chevaleresque et si froidement chrétienne, les deux derniers héros de la chevalerie, s'inspiraient sans cesse des chants magyars et du nom d'Attila. Attila et les Huns devinrent l'objet d'une véritable passion à la cour de Mathias Corvin. Sa femme, la belle et savante Béatrix d'Aragon, pour payer dignement le bon accueil des Hongrois, suscita, avec l'aide des érudits italiens qu'attirait sa protection, une sorte de renaissance des lettres hunniques, comme les papes à Rome et les Médicis à Florence suscitaient une renaissance des lettres latines. Et quand Mathias, vainqueur des Turks et le seul adversaire devant qui eût reculé Mahomet II, fut placé d'une voix unanime à la tête d'une croisade préparée par la chrétienté, l'Europe ne vit pas sans étonnement le nouveau Godefroy de Bouillon proclamé par son peuple un second Attila[696]. On trouve de temps à autre, dans les écrits du xve et du xvie siècles, la preuve certaine que les traditions sur Attila vivaient toujours, étaient toujours invoquées avec autorité.
[Note 696: ][(retour) ] Novus Attila. Thwrocz, Chron., Prœfat.
Les longues et poignantes infortunes qui s'appesantirent sur la Hongrie après la funeste bataille de Mohâcz, l'occupation de Bude par les Turks et la transmission de la sainte couronne à une dynastie allemande, jalouse de la nationalité magyare, amortirent la tradition sans l'étouffer. Vint ensuite au xviiie siècle l'esprit novateur et moqueur, qui de France souffla en Hongrie comme partout, ébranlant dans bien des cœurs la foi aux traditions, le goût des chants nationaux et le respect filial du nom d'Attila. En vain chercherions-nous dans les livres hongrois du dernier siècle le sentiment traditionnel, si vif encore au xve; s'il s'y trouve, il s'y cache soigneusement, car il rougit de lui-même et craint la raillerie. Il est fort douteux qu'aujourd'hui, malgré le retour aux études de l'antiquité et la mode des vieux blasons, les élégants Magyars de la cour de Vienne osent parler sans rire de leur grand-père Attila. Le peuple seul garde sa mémoire, qui fleurit dans les foires, où se vendent pour les campagnards de rustiques images des rois de Hongrie. Son nom est encore prononcé avec foi sous le chaume du paysan montagnard, principalement en Transylvanie. Là se perpétuent, par la bouche de quelques vieillards, des traditions de plus en plus vagues, qui nous rappellent les chroniques des xiie et xiiie siècles. Quant aux chansons nationales, elles semblent être entièrement oubliées: encore un demi-siècle, et le fil de la tradition orale sera rompu.
L'anecdote suivante nous fera voir quelle est encore parfois la susceptibilité du Sicule quand on attaque ses traditions. Un voyageur français parcourait, il y a quelques années, la Transylvanie, dont il se proposait d'observer à loisir les magnificences originales. Les auberges n'abondent pas dans ce beau pays; mais l'hospitalité y supplée, et notre compatriote fut reçu chez un paysan sicule avec la même cordialité et aussi peu d'apprêt qu'autrefois Ulysse chez Eumée. La maison était pauvre, mais assez propre. Sur la muraille, crépie à blanc, deux images grossièrement coloriées, clouées l'une en face de l'autre, attiraient tout d'abord l'attention. L'une d'elles représentait un général qu'à son uniforme vert, à son grand cordon de la Légion d'honneur, surtout à son petit chapeau, le Français reconnut aisément, et étendant la main avec vivacité il s'écria: «Napoléon!» L'autre figure, d'un aspect farouche, était affublée d'une sorte de manteau royal et coiffée d'une couronne à longues dents; elle portait à sa main une bannière sur laquelle on distinguait un épervier. Ce fut cette fois le tour du Sicule, et comme le Français semblait embarrassé d'attacher un nom à cette figure grotesque, son hôte s'écria d'un air triomphant: «Attila Magyarock kiralya!» Attila, roi des Magyars!--«Attila n'était point roi des Magyars; il était roi des Huns,» dit notre compatriote, choqué apparemment de l'anachronisme qui, confondant les Hongrois avec les Huns, plaçait Attila au ixe siècle.--«Il n'était pas roi des Magyars?» reprit le Sicule d'un ton presque suppliant et en fixant sur son interlocuteur un regard qui semblait dicter la réponse.--«Non,» répliqua imperturbablement celui-ci. A ce non articulé d'une voix ferme, le front du Transylvain s'assombrit; il baissa la tête et se tut. Son hospitalité ne cessa point d'être attentive et polie, mais elle devint froide: la confiance avait disparu. Notre compatriote ne s'expliqua que plus tard le changement survenu dans les manières de son hôte: il avait blessé mortellement le préjugé filial et l'orgueil du Szekel. Au regret d'avoir affligé cet homme bon et naïf, il se promit bien de ménager désormais jusque dans ses erreurs de chronologie la fière nation qui prenait Napoléon pour le second de ses héros.
Voilà les traditions qui survivent encore parmi les Huns d'Europe: ceux d'Asie n'ont-ils pas les leurs? Les conquêtes du premier empire hunnique et le nom d'Attila ne sont-ils pas chantés ou racontés, soit dans les contrées de l'Oural, berceau des Huns noirs, soit dans les steppes de la mer Caspienne et du Caucase, ancienne patrie des Huns blancs? Pour répondre avec quelque assurance à cette question, il faudrait connaître les peuples de l'Asie septentrionale beaucoup mieux que nous ne les connaissons aujourd'hui. D'après le peu de notions que nous avons sur leurs mœurs, leurs croyances, leur histoire domestique, la question devrait se résoudre négativement. Oui, le nom d'Attila paraît oublié dans le pays qui pourrait avant tout autre revendiquer sa gloire. On dirait que ce monde mobile des nations nomades ne retient la mémoire que de ceux qui l'ont opprimé, ou qui ont frappé directement ses regards par de grandes catastrophes. Les catastrophes assurément n'ont point manqué à la vie d'Attila, mais les ravages de ses guerres et l'action violente de son gouvernement se sont portés surtout hors de l'Asie et loin de l'Asie. Il est arrivé aussi que, depuis lui, des conquérants sortis des mêmes races ont bouleversé ce grand continent et laissé après eux des successeurs pour perpétuer leur renommée. Tchinghiz-Khan et Timour sont aujourd'hui les héros du monde oriental: Attila ne l'est plus.
Si bonnes que semblent ces raisons, on a peine à se persuader néanmoins qu'un aussi grand événement que la destruction de l'empire romain d'Occident par les Huns, et une aussi grande figure que celle d'Attila, n'aient pas laissé chez des races pleines d'imagination quelques souvenirs, si vagues qu'on les suppose. La vie du roi des Huns, fertile en incidents romanesques, a dû fournir plus d'une anecdote à ce recueil d'histoires merveilleuses que les Orientaux se transmettent de génération en génération avec des variantes de temps, de lieux et de noms, et qui constituent le patrimoine littéraire des peuples pasteurs. Il n'est pas douteux qu'on n'en trouvât çà et là plus d'une, si l'on savait les chercher. Je n'en veux pour preuve que le conte suivant, que je prends presque au hasard dans un voyage publié à Paris il y a une vingtaine d'années. L'auteur de ce voyage est un Hongrois qui, à l'exemple de beaucoup de ses compatriotes, s'était mis en quête de la Magyarie orientale, le Dentumoger des traditions de son pays. Avant d'aller chercher comme certains autres, cette patrie imaginaire en Sibérie où au Thibet, il voulut s'assurer si les steppes qui séparent la mer Noire de la mer Caspienne ne renfermaient pas quelques rejetons de la souche magyare antérieure à l'établissement des Hongrois en Europe. Son attente fut bien heureusement remplie, s'il rencontra dans la vallée du Kouban, ainsi qu'il nous le dit, une peuplade qui non-seulement connaissait le nom de Magyar, mais encore prétendait que ses ancêtres l'avaient porté autrefois: cette peuplade était celle des Karatchaï. La fraternité, ou du moins la similitude de nom, ayant créé entre notre voyageur et le chef ou vali de la tribu une sorte d'intimité, voici ce qu'il entendit sous la tente et de la bouche même de ce chef, un soir qu'ils buvaient ensemble le tchaïa, accroupis sur des tapis de Perse. Le voyageur ignorait l'idiome des Karatchaï, mais un interprète turk lui traduisait le récit phrase par phrase, et il s'empressa de le confier au papier dès qu'il fut rentré dans sa tente. Je le donnerai ici en l'abrégeant, et je le ferai avec d'autant plus de confiance, que l'écrivain à qui je l'emprunte semble n'y pas voir autre chose qu'une sorte de féerie orientale où il est question des Magyars.
«A Constantinople vivait jadis un empereur d'humeur bizarre et ombrageuse, pour qui l'honneur de son nom et la considération de sa couronne étaient tout, et qui eût sacrifié au désir de préserver sa gloire enfants, parents et amis. Le ciel lui avait donné une fille unique, chez qui éclata dès l'enfance la beauté la plus merveilleuse. Craignant que cette beauté n'attirât plus tard quelque catastrophe sur sa maison, il fit élever sa fille loin de Constantinople, dans une petite île de la Propontide, sous la garde d'une matrone sévère et en compagnie de quinze demoiselles attachées à son service. Il défendit aussi par un décret à tout homme, quel qu'il fût, d'approcher de l'île sous peine de la vie.
«Les charmes d'Allemely (c'était le nom de la princesse) se développèrent avec les années; on ne pouvait la voir sans l'aimer. Les éléments en devinrent épris: quand elle se promenait dans la campagne, le vent la caressait de son haleine; quand elle marchait sur le rivage de la mer, les flots accouraient baiser ses pieds: un jour qu'elle s'était endormie sur son sopha, la fenêtre de sa chambre ouverte, un rayon de soleil entra, l'enveloppa amoureusement, et la rendit mère. Bientôt des signes certains révélèrent sa grossesse à tous les yeux. Rien ne peut rendre la colère qu'éprouva l'empereur à cette vue; il résolut de perdre sa fille pour cacher le secret de son déshonneur, mais, n'osant pas la tuer de ses propres mains, il la fit embarquer avec la matrone qui l'avait si mal gardée et les quinze demoiselles, dans un navire rempli d'or et de diamants, qu'il abandonna aux caprices du vent et des flots.
«Mais le vent poussa doucement l'esquif vers le Bosphore, jusqu'à la mer Noire, et cette mer, d'ordinaire si courroucée contre ceux qui osent troubler ses eaux, le berça de rivage en rivage jusqu'aux contrées du Caucase, où dominaient alors les tribus des Magyars. Le hasard voulut que le jeune chef de ces tribus fît une grande chasse du côté de la mer. A la vue du navire orné de banderoles, dont le pont était couvert de femmes richement vêtues qui lui tendaient les bras en signe de détresse, le jeune khan, qui était vigoureux et adroit, décocha une de ses flèches, au bout de laquelle il avait attaché une longue corde de soie, et la flèche étant tombée sur le navire sans blesser personne, les jeunes filles nouèrent la corde autour du mât, et le khan, aidé de ses compagnons, les remorqua sur la plage.
«Allemely lui raconta toutes ses infortunes, sa naissance, son emprisonnement dans une île déserte, et l'aventure merveilleuse par suite de laquelle elle errait sur la mer avec ses compagnes. Le khan ne put se défendre de l'aimer et la conduisit dans son palais. Elle y mit au monde ce fils qu'elle avait engendré au contact du soleil, et ayant épousé le khan, elle lui donna aussi un fils. Ces deux enfants grandirent l'un près de l'autre, divisés par une haine mortelle. En vain, le chef magyar, qui les regardait tous deux comme ses fils, essaya de les réconcilier; en vain, sentant sa mort prochaine, il eut soin de régler sa succession: ces jeunes gens, quand il ne fut plus, se disputèrent le commandement, et les Magyars, prenant parti pour l'un ou pour l'autre, se livrèrent une cruelle guerre civile. Tandis qu'ils se déchiraient de leurs propres mains, les étrangers fondirent sur eux: ils furent vaincus, dispersés, et perdirent jusqu'à leur nom: c'est ainsi que finit la nation des Magyars.»[697]
[Note 697: ][(retour) ] Voyage en Crimée, au Caucase, etc., fait en 1830, pour servir à l'Histoire de Hongrie.--Paris, 1838.
Qui ne reconnaîtrait dans ce récit l'histoire d'Honoria arrangée à la manière orientale? Tout y est sous des noms différents et avec tous les enjolivements que la fantaisie peut imaginer: le célibat forcé de la petite-fille de Théodose, sa grossesse par suite d'une intrigue avec son intendant Eugène, son emprisonnement par les ordres de son oncle Théodose II, sa délivrance ou sa fuite, et ses fiançailles avec Attila. On y retrouve de plus la donnée traditionnelle de son mariage avec le roi des Huns, de la naissance de son fils Chaba et des désastres que ce fils attira sur les Huns après la mort de son père. C'est là, je n'en doute point, un lambeau de la tradition asiatique dont j'ai parlé plus haut, et qui donnait un développement tout particulier aux aventures d'Honoria et de Chaba. Ainsi l'écho de cette grande tempête qui, partie de l'Asie au IVe siècle, démolit l'empire romain et couvrit l'Europe de ruines, revient mourir en Asie, comme un soupir d'amour, dans un conte digne des Mille et une Nuits.
FIN
NOTES
ET
PIÈCES JUSTIFICATIVES
PIECES RELATIVES
A L'HISTOIRE LÉGENDAIRE D'ATTILA
I
TRADITIONS LATINES.
Il existe, soit en latin, soit en vieille langue française, plusieurs romans composés au moyen âge sous le titre: Attile flagellum Dei (Attila, fléau de Dieu); et qui sont ordinairement une compilation des traditions d'Italie et de Gaule, faite d'après l'ouvrage du Dalmate Juvencus Cœlius Calanus, auteur d'une histoire du roi des Huns, remplie d'enjolivements fabuleux. Un de ces poëmes ou romans se trouve parmi les manuscrits de la bibliothèque de Modène. Il est écrit en français, mais traduit du latin. En voici la description, telle que nous la donne M. Paul Lacroix, dans ses Notices et Extraits des manuscrits concernant l'histoire de France et la littérature française, conservés dans les bibliothèques d'Italie, in-8º, Paris, 1839.
«Libri Attile flagellum Dei, 2 vol. in-4, pap., miniature à la plume et en couleur, écriture du XIVe siècle.
«Le premier volume est intitulé: Liber primus Attile flagellum Dei translatus de cronica in lingua franciæ per Nicolaum, olim D. Johannis de Casola, de Bononia.
«Commencement du roman:
Deu fils la Vergen, li souverain criator,
Jeshu Crist verais il nostro redemptor...
«Ce roman qui paraît une traduction de l'histoire de Juvencus Cœlius Calanus, est rempli de notes marginales écrites de la main de J.-M. Barbieri, auteur d'un traité Della Origo della Poesia rimata, publié par Tiraboschi.....»
II
TRADITIONS GERMANIQUES
DESCRIPTION DE LA COUR d'ATTILA D'APRÈS L'HELDENBUCH.
ETZELS HOFHALTUNG.
1. Es sass in Ungerlande
Ein konick so wol bekant,
Der was Etzel genande;
Sein gleichen (man) nydert fant:
An reichtum und an milde
Was im kein konick gleich;
Zwelf konicklich kron und schilde
Dinten dem konick reich.
2. Er hat zwelf konickreich freye,
Dye waren im underthan,
Zwelf hertzog auch do peye,
Dreyszt grafen wolgethan,
Manck riter und auch knechte,
Darzu manck edelman;
Der konig was milt und gerechte:
Sein gleich man nydert fant.
3. Konick Artus was auch reiche,
Wol zu derselben zait,
Er was Etzel nit gleiche;
Auf aller erden weit
Dorft niemant wider in thune,
Er hat sein leib verlorn;
Der konig hilt frid, gleit schune,
Was seyner lant do worn.
4. Konick Etzel lies mit schalle
Beruffen ein wirtschafft,
Die konig und fursten alle,
Die heten adels kraft,
Und auch alle die recken,
Die waren in seynem lant,
Ein zil liesz er in stecken,
Nach ydem er do sant.
5. Dasz er gen hof solt komen,
Wol mil der frawen sein,
Das mocht im wol gefrumen
Gegen dem konig rein;
«Und auch die gewaschte kinder,
Pey firtzehen jaren wol,
Dye las nimant dohinder;
Der konig die haben sol.»
6. Er speist sunst alle tage
Drew taussent menschen wol;
Nach armen that er frage,
Die musten sein gar vol.
Auch speist die konigine
Mit irer speisz so rein
Arm frawen must man pringen,
Der must vierhundert seyn.
7. Itlicher kong da nome
Die werden frawen sein;
Und mit den fursten kome,
Manch furstin und greffein:
Die komen alsampt dare
Zu Etzel dem kong gut;
Ir zukunft freut in gare,
Er wurt gar hoch gemut.
8. Er entpfing die kong am ersten,
Darnach die fursten gut,
Die frawen allermersten,
Als man zu hoffe thut.
Der kong selzt sich zu tische
Wol mit den recken fein,
Man pracht wilpret und fische,
Mocht nit zu teuer sein,
9. Kein tor mit was beschlossen,
Und nye beschlossen wart:
«Man sol mirs offen lassen;»
Sprach Etzel der konig zart
«Wan ich hab doch kein feinde
Auf aller welte preit:
Die tor mir fast auf leinde;
Er darf nimant gelait.»
III
TRADITIONS HONGROISES
PRÉFACE DE L'OUVRAGE DE L'ÉVÊQUE CHARTUICIUS INTITULÉ
CRONICA HUNGARORUM.
E CODICE WARSAVIENSI SÆCULI XIII.
Domino suo Colomano regi excellentissimo, Chartuicius episcopus spirituale ministerium Dei benignitate adeptus, post huius uite terminum illud euge precatur sempiternum. Aggredior nunc opus serenissime rex jussu tuo mihi demandatum, a quo hactenus ingenioli mei impericia abhorruit, ob id presertim quod Priscianus grammaticus mihi olim sat bene perspectus et cognitus, procul a me digressus, iam decrepito mihi, tanquam caligine quadam septus faciem exhibet obscurissimam. Sed cum alia ex parte dignitatis tue attenderem autoritatem, uicit tandem anxie mentis dubitacionem omnem uirtutum omnium lux et gemma obediencia, cuius forti presidio fretus, tametsi mihi uires cernerem haud quaquam suppetere, operis inchoandi fiduciam suscepi. Cum sint autem plerumque inuidie obnoxie, que bona animi fiducia geruntur, supplex oro regiam sublimitatem tuam, uti opusculi huius suscipere ne gravetur patrocinium, nec offendatur parum commoda diccione aut ordinis et rerum gestarum confusione. Quod si occurrat quidpiam, quod fedam habeat offensionem, malim codicem ignibus absumi, quam livoris materiam cuipiam offerri. Et quia bona omnia ad nos ex diuina misericordia proficiscuntur, ipsius munere sic libet opusculum presens auspicari.
PREFACIO AUTORIS.
Omne datum optimum et omne donum perfectum desursum est descendens a patre luminum. Huius patris datum optimum, post passionem et gloriosam resurrectionem et ascensionem domini nostri Iesu Christi, omnes regiones proueniens, qui omnes homines uult salvos fieri, ad orientalem Hungarorum regionem usque defusum est, quos Iesus Christus, qui est deus optimus, non in propria regione, in aliena que Sclaviania nominatur, post multos labores et erumnas ad fidem catholicam mirabili sua prouidencia uocare dignatus est.
*
* *
(1) De Aquila rege. Cum autem rex eorum qui Aquila proprio nomine nuncupabatur, esset locupletatus argento et auro et gemmis, hominorumque animalium uolucrum ac bestiarum siluestrium maxima multitudine, ita ut delicie mundi ex omni parte ei affluerent, exaltatum est et elauatum est cor eius, et decreuit in animo suo ut omnia regna terrarum et omnes naciones consurgeret et suo imperio subiugaret. Exit edictum ab ipso ut omnes naciones super quas timor eius erat ad bellum ualidum parati et armati congregarentur. Quod cum convenissent et innumerabiles campos onerassent, elegit acies de uiris strenuissimis et ad bella promptissimis, a nemine consilium disquirens, ne quis sibi ob pigriciam, uel amore possessionum, uel dolore uxoris aut puerorum suorum dissuaderet, sed cum probitate cordis sui et corporis constancia consilium iniens, contra Lithuam acies mouit, quos statim oppressit et omnem terram uastavit. Quibus subiectis Scuciam, ubi sanctus Brandanus requiescit, intrauit, et sue potentie suppeditauit. Inde uero Daciam ingrediens cum ipsis conflictum habuit, quibus terga uertentibus multos occidit, reliquos suæ dominacioni subdidit. Congregatis autem carinis in Dacia mare ascendit, et ubi fluuius qui Rhenus dicitur mare intrat, per Rhenum exectis remis Theutoniam ingressus est, et ad Coloniam ciuitatem egregiam ueniens tentoria fixit.
(2) De occisione xi uirginum millium. Mox illi contra occurrunt xi millia uirginum, uisitatis liminibus sanctorum apostolorum Petri et Pauli de Uerona ueniencium. Quas cum uidissent perterriti sunt custodes, et celeriter nunciant regi, quia nondum aliquis perturbauerat, postquam Allemaniam intrauerat. Rex et acies subito territi contra uirgines Christi exierunt, et eas cedere ceperunt. Cum autem fere omnes cese fuissent, et rex ipse ad uirginem christianam Ursulam appropinquasset, et eam intuitus fuisset, et quod uirgo non uir esset cognouisset, dixit ad eam: O si ad nostram regiam magnificentiam tam tua nobilis uirginitas nuncium direxisset, et nobis tuum gloriosum aduentum significasset, nunquam nostrum militum ferocitas tuas acies occidisset. Unde quia hoc per ignoranciam factum est, noli de tuis collegis tristari, sed magis consolari, quia mihi copulaberis et regina omnium regnorum eris. Cui respondens beata Ursula dixit: inique canis ferox et audax. Ego regi Cesari copulata sum, te autem qui est draco iniquus uorans christianos ut diabulum despicio. Quod cum uituperatum coram exercitu suo se cognouisset, rex iratus uehementer decollari eam percepit cum reliquis uirginibus suis. Una autem cui nomen erat Cordula, inter funera uiua latitabat. Cum autem media nox esset descendit Iesus Christus cum luce clara et angelis canentibus, et deportauit animam sancte Ursule et animas sanctarum uirginum ad regna celorum. Quod cum uidisset sancta Cordula lacrymari cepit amarissime, quod sodales suas dereliquisset. Mane autem facto statim surrexit, et per funa deambulare cepit. Quod cum uidisset quidam paganus, gladio caput ejus amputauit.
(3) De uictoria Aguile regis. Mouit autem de Colonia tentoria sua ad Austriam, et ibi pugnavit cum rege Theutonico. Quo deuicto Apuliam ingressus est. Ibi cum Normandis et Francigenis pugnam habuit, et eos deuincens sue magnitudini subiugavit. Post hoc montes pertransiens, Lombardiam planam terram inueniens ciuitatibus multis repletam, muribus ornatam, turribus altissimis decoratam, terram uastavit, mures dissipauit, turres confregit, pro iniquitate autem tali plaga dei appellatus est. Totum autem mundum peragrare uolens et romanum imperium sibi usurpare cupiens, Romam exercitum suum mouit, et armatus feroci animo procedebat. Cui in prima stacione nocturni, siue cum in cubiculo dormiret, per uisum angelus sanctus: precepit tibi dominus deus Iesus Christus, ut cum ferocicitate tua ciuitatem sanctam Romam, ubi apostolorum meorum corpora requiescunt, ne introeas, sed reuerte et meum electum regem Casimirum, qui in Sclauonie et Chruacie partibus toto cordis ac mentis affectu fideliter seruiuit, et in eis qui ipsum tradendo turpiter occiderunt, ulciscere. Quia dixerunt nunquam rex erit super nos, sed nos ipsi regnabimus. Generationem autem tuam post te in humilitate Romam uisitare et coronam perpetuam habere faciam. His dictis discessit angelus. Cum autem mane factum esset, rex mouit exercitus suos in ciuitatem quæ Uenetia uocatur, et inde progrediens uenit supra littus maris, ibidemque ciuitatem nouam edificauit, eamque ad honorem nominis sui et ad memoriam posterorum Aquileiam nominauit, unde ab Aquila rege Hungarorum nomen sumpsit. Mouit autem inde se et exercitus suos, et pertransiuit alpes Carinthie, et uenit in terminos Chruacie et Sclauonie inter fluuios Sauam et Drauam. Ibique occurerunt ei principes Chruacie et Sclauonie, et direxerunt acies, et refulsit sol in clypeos aureos, et resplenderunt montes ab eis. Et fecerunt conflictum magnum octo diebus. Tradidit autem eos deus in manus Aquile regis propter regem eorum Casimirum, quem tradiderunt et turpiter occiderunt. Cesi sunt autem Sclaui et Chruati, alii fugierunt, alii in captiuitatem ducti sunt.
Cum autem post uictoriam fluuium qui Draua dicitur pertransisset, et uidisset terram planam atque frugiferam, et post xxv annorum curriculum ab egressu terre sue orientalis Ungarie computasset, et post tantorum bellorum uictorias se debilitatum presensisset, quid agere deberet cogitare cepit, utrum in terram propriam redire, uel istam occupatam possideret. Unde cum multos dies in cogitatione et tristicia duceret rex, hoc ei bonum uisum est consilium, si uxores Sclauas et Chruatas copularet, ita terram in pace et quiete possideret. Quod cum retulisset exercitui suo, placuit omnibus consilium. Obambulauit autem terram et delectabatur in ea, quia terra promissionis, tanquam terra israelitico populo. Missis autem nunciis suis accepit a principe Sclauorum filiam de tribu eadem, et copulauit sibi eam in uxorem, similiter et exercitus ejus de eadem tribu uxoribus copulatus est. Pertransiens autem Danubium inuenit terram planam et campestrem, herbisque superfluis uirentem, pastoribus et pecudibus seu jumentis et poledris indomitis plenam. Nam in terra hac solum pastores et aratores morabantur. Rex uero Sclauonie et Chruacie circa mare delectabatur in ciuitate que Sipleth dicitur, quam sanctus Paulus apostolus ad fidem christianam conuertit, et ipsam episcopalem cathedram v annis tenuit, deinde ordinato episcopo Romam peciit.
IV
MAGISTRI SIMONIS DE KEZA, DE ORIGINIBUS HUNGARORUM LIBRI II.
PROLOGUS.
Cum nostro cordi affectuose adiaceret Hungarorum gesta cognoscere et id etiam ueraciter constitisset, nationis eiusdem uictorias, quæ diuersis sparsæ bellis per Italiam, Franciam, ac Germaniam sparsæ sunt et diffusæ, in uolumen unum redigere procuraui, non imitatus Orosium, qui fauore Ottonis Cæsaris, cui Hungari in diuersis suis præliis confusiones plures intulerant, multa in libellis suis apochrifa confingens, ex Dæmonibus incubis Hungaros asseruit generatos. Scripsit enim, quod Filimer magni Aldarici Regis Gottorum filius, dum fines Scythiœ armis impeteret, mulieres, quæ generationes nomine Bal tucme nominantur, plures secum in exercitu suo dicitur deduxisse. Quæ dum essent militibus infestissimæ, retrahentes plurimos per blandities a negotio militari, consilium Regis ipsas fertur, de consortio exercitus, ea propter expulisse. Quæ quidem peruagantes per deserta litora paludis Meotidis tandem descenderunt. Ibique diutius dum mansissent, priuatæ solatio maritali, incubi Dæmones ad ipsas uenientes, concubuisse cum ipsis, iuxta dictum Orosii, referuntur. Ex qua quidem coniunctione dixit Hungaros oriundos. Sed vt ejus assertio palam fiat falsissima, porro per textum comprobatur Evangelicum, quod spiritus carnem, et ossa non habent, et quod est de carne, caro est, quod autem de spiritu, spiritus est. Contrarium quoque naturis rerum dixisse iudicatur, et penitus aduersatur ueritati, vt spiritus generare possint, quibus non sunt concessa naturalia instrumenta, quæ uirtutem, ac officium dare possint generandi, ualentes perficere ueram formam embrionis. Quocirca patet, sicut mundi nationes alias, de uiro et femina Hungaros originem assumpsisse. In eo etiam idem satis est transgressus ueritatem, ubi solos sinistros præliorum euentus uidetur meminisse ipsorum Hungarorum, felices præteriisse silentio perhibetur, quod odii manifesti materiam portendit euidenter. Uolens itaque veritatem imitari, sic improsperos, vt felices interseram, scripturus quoque ortum præfatæ nationis, ubi et habitauerint, quot etiam regna occupauerint, et quoties immutauerint sua loca. Illius tamen adiutorio, et gratia ministrante, qui rerum omnium, quæ sub lunari circulo esse habent, et ultra, uita quoque fruuntur creatione habita, est, Deus Opifex Creator idem et Redemptor, cui sit honor et gloria, in secula sempiterna.
V
QUO HABITU ATTILA FUERIT, EIUS INDOLES, POTENTIA ET PUGNANDI RATIO, TENTORIA, AC RELIQUA SUPPELLEX. MILITUM COPIA, ARMA HUNORUM. ATTILÆ INSIGNIA.
Erat enim Rex Ethela colore teter, oculis nigris et furiosis, pectore lato, elatus incessu, statura breuis, barbam prolixam cum Hunis deferebat. Audaciæ quidem temperantis erat, in præliis astutus, et sollicitus, suo corpore competentis fortitudinis habebatur. In uoluntate siquidem magnanimus, politis armis, mundis tabernaculis, cultuque utebatur. Erat enim uenerens ultra modum, in arca sua æs tenere contemnebat. Propter quod ab extera natione amabatur, eo, quod liberalis esset, ac communis. Ex natura uero seueritatem habebat, (ideo) a suis Hunis mirabiliter timebatur. Nationes ideoque regnorum diuersorum ad ipsum de finibus orbis terræ confluebant, quibus pro posse liberaliter affluebat. Decem enim millia curruum falcatorum in suo exercitu deferri faciebat, cum diuersis generibus machinarum, quibus urbes et castra destrui faciebat. Tabernacula etiam uariis modis, Regnorum diuersorum, habere consueuerat operata, unum habebat sic celebre et solemne, vt ex laminis aureis mirifice coniunctim solidatum modo solui, et nunc reconiungi ad tendentium staret uoluntatem. Columnæ eius ex auro laboratæ habentes iunctiones, opera ductilia, in medio tamen uacuæ, in iuncturis suis pretiosis lapidibus iungebantur mirabiliter fabricatæ. Sed etiam sua maristalla, dum pergeret in exercitum, equis diuersarum patriarum replebantur, quos quamuis (caros) uisus esset habuisse, largiter egentibus tribuebat, ita quidem, vt uix duos haberet aliquando pro usu equitandi: Ista ergo maristalla ex purpura et bysso habebant paraturam. Sellæ uero regales ex auro, et lapidibus pretiosis fuerant laborate. Mensa autem eius erat tota aurea, uasa etiam coquinarum. Thalamus quidem eius ex auro purissimo, laboratu mirifico, in exercitu secum ferebatur. Expeditio autem eius, præter exteras nationes, decies centenis armatorum millibus replebatur, ita quidem, vt si unum Scythicum decedere contigisset, alter pro ipso confestim ponebatur. Sed arma gentis eius ex corio maxime, et etiam metallis uariis diuersimode fuerant laborata, ferens arcus, cultros, et lanceas. Banerium quoque Regis Ethelæ, quod proprio scuto gestare consueuerat, similitudinem auis habebat, quæ hungarice turul dicitur in capite cum corona. Illud enim banerium Huni usque tempora ducis Geiche dum se regerent pro communi, in exercitu semper secum gestauere. In istis itaque, et aliis pompis huiusmodi, Ethela rex Hunorum, præ ceteris regibus sui temporis, gloriosior erat in hoc mundo. Ciuitatum, Castrorum, Urbium, dominus fieri cupiebat, et super illas dominari, habitare uero in ipsis contemnebat. Cum gente enim sua in campis cum tabernaculis, et bigis incedebat; extera natio, quæ eum sequebatur, in ciuitatibus, et in uillis (habitabat). Indumentorum uero ac forma sua, et gentis, modum Medorum continebat.
FIN DES PIÈCES JUSTIFICATIVES.