IV
Komm vécut un an caché dans les forêts atrébates. Il y était en sûreté parce que les Gaulois haïssaient les Romains et, leur étant soumis, estimaient grandement ceux qui ne leur obéissaient pas. Accompagné de ses fidèles, il menait sur le fleuve et dans la futaie une existence qui ne différait pas beaucoup de celle qu'il avait menée étant chef de beaucoup de tribus. Il se livrait à la chasse et à la pêche, méditait des ruses, et buvait des boissons fermentées qui, lui faisant perdre l'intelligence des choses humaines, lui communiquaient celle des choses divines. Mais son âme était changée, et il souffrait de ne plus se sentir libre. Tous les chefs des peuples étaient tués dans les combats, ou morts sous les verges, ou liés par le licteur et conduits dans les prisons de Rome. Il n'était plus animé contre eux d'une âcre envie, et il gardait maintenant sa haine tout entière aux Romains. Il attachait à la queue de son cheval le cercle d'or qu'il avait reçu du dictateur comme ami du Sénat et du Peuple romain. Il donnait à ses dogues les noms de César, de Caius et de Julius. Quand il voyait un porc, il l'appelait Volusenus en lui jetant des pierres. Et il composait des chants imités de ceux qu'il avait entendus dans sa jeunesse et qui exprimaient en fortes images l'amour de la liberté.
Or un jour que, chassant des oiseaux, il avait, seul et loin de ses fidèles, gravi le haut plateau, recouvert de bruyères, qui domine Némétocenne, il vit avec stupeur que les huttes et les palissades de sa ville avaient été abattues et que, dans une enceinte de murailles, s'élevaient des portiques, des temples et des maisons d'une architecture prodigieuse, qui lui inspiraient l'horreur et l'effroi que causent les ouvrages magiques. Car il ne pensait pas que ces demeures eussent été construites, en un si petit espace de temps, par des moyens naturels.
Il oublia de poursuivre les oiseaux dans la bruyère, et, couché sur la terre rouge, il regarda longtemps la ville étrange. La curiosité, plus forte que la peur, lui tenait les yeux ouverts. Et il contempla ce spectacle jusqu'au soir. Alors il lui vint au cœur une irrésistible envie de pénétrer dans la ville. Il cacha sous une pierre, dans la bruyère, ses colliers d'or, ses bracelets, ses ceintures de pierreries et ses armes de chasse, ne gardant qu'un couteau sous sa saie, et il descendit les pentes de la forêt. En traversant les halliers humides, il cueillit des champignons pour avoir l'air d'un pauvre homme allant vendre sa récolte sur le marché. Et il entra dans la ville, à la troisième veille, par la Porte dorée. Elle était gardée par des légionnaires qui laissaient passer les paysans portant des provisions. Aussi le roi des Atrébates, qui avait pris l'aspect d'un pauvre homme, put-il pénétrer facilement dans la voie Julienne. Elle était bordée de villas et conduisait au temple de Diane, dont le blanc fronton s'élevait, orné déjà de rinceaux de pourpre, d'azur et d'or. Aux lueurs grises du matin, Komm vit des figures peintes sur les murs des maisons. C'étaient des images aériennes de danseuses et les scènes d'une histoire qu'il ignorait: une jeune vierge offerte en sacrifice par des héros, une mère furieuse poignardant ses deux enfants encore à la mamelle, un homme aux pieds de bouc dressant de surprise ses oreilles pointues, quand il dévoile une vierge couchée et dormante et trouve qu'elle est un jeune garçon en même temps qu'une femme. Et il y avait dans les cours d'autres peintures qui enseignaient des façons d'aimer inconnues aux peuples de la Gaule. Quoiqu'il aimât furieusement le vin et les femmes, il ne concevait rien aux voluptés ausoniennes, parce qu'il ne se faisait pas une idée sensible des formes variées des corps et qu'il n'était pas tourmenté par le désir de la beauté. Venu dans cette ville, qui avait été sienne, pour satisfaire sa haine et donner à manger à sa colère, il nourrissait son cœur de fureur et de dégoût. Il détestait les arts latins et les artifices mystérieux des peintres. Et, de toutes les scènes représentées sous les portiques, il ne discernait que peu de chose, parce que ses yeux n'étaient savants qu'à connaître les feuillages des arbres et les nuées du ciel sombre.
Portant sa cueillette de morilles dans un pli de sa saie, il allait par les voies pavées de larges dalles. Sous une porte que surmontait un phallus éclairé par une petite lampe, il vit des femmes vêtues de tuniques transparentes, qui guettaient les passants. Il s'approcha dans l'idée de faire quelque violence. Une vieille survint, qui glapit aigrement:
—Passe ton chemin. Ce n'est pas une maison pour les paysans qui puent le fromage. Va retrouver tes vaches, bouvier!
Komm lui répondit qu'il avait eu cinquante femmes, les plus belles parmi les femmes atrébates, et des coffres pleins d'or. Les courtisanes se mirent à rire et la vieille cria:
—Au large, ivrogne!
Et la vieille semblait un centurion armé du cep de vigne, tant la majesté du Peuple romain éclatait dans l'Empire!
Komm, d'un coup de poing, lui brisa la mâchoire et s'éloigna tranquille, tandis que l'étroit couloir de la maison s'emplissait de cris aigus et de hurlements lamentables. Il laissa sur sa gauche le temple de Diane ardenaise et traversa le forum entre deux rangs de portiques. Reconnaissant, debout sur son socle de marbre, la déesse Rome, la tête coiffée du casque et le bras étendu pour commander aux peuples, il accomplit devant elle, avec une intention injurieuse, la plus ignoble des fonctions naturelles.
Il avait traversé toute la partie bâtie de la ville. Devant lui s'étendait le cercle de pierres à peine esquissé, déjà immense, de l'amphithéâtre. Il soupira:
—Ô race de monstres!
Et il s'avança parmi les débris abattus et foulés aux pieds des huttes gauloises, dont les toits de chaume s'étendaient naguère ainsi qu'une armée immobile et qui maintenant faisaient, non pas même une ruine, mais un fumier sur le sol. Et il songea:
-Voilà ce qui reste de tant d'âges d'hommes! Voilà ce qu'ils ont fait des demeures où les chefs atrébates suspendaient leurs armes!
Le soleil s'était levé sur les gradins de l'amphithéâtre, et le Gaulois parcourait avec une haine insatiable et curieuse le vaste chantier de briques et de pierres. De ces durs monuments de la conquête il remplissait le regard de ses grands yeux bleus, et il secouait dans l'air frais sa longue crinière fauve. Se croyant seul, il murmurait des imprécations. Mais, à quelque distance du chantier, il aperçut, au pied d'un tertre couronné de chênes, un homme assis sur une pierre moussue, la tête couverte de son manteau et penchée. Il ne portait point d'insignes, mais il avait au doigt l'anneau de chevalier, et l'Atrébate avait assez l'habitude du camp romain pour reconnaître un tribun militaire. Ce soldat écrivait sur des tablettes de cire et semblait tout entier à ses pensées intérieures. Demeuré longtemps immobile, il leva la tète, pensif, le poinçon sur la lèvre, regarda sans voir, puis, rebaissant les yeux, recommença d'écrire. Komm le vit en face et s'aperçut qu'il était jeune, avec un air de noblesse et de douceur.
Alors le chef atrébate se rappela son serment. Il tâta son couteau sous sa saie, se glissa derrière le Romain avec une agilité sauvage et lui enfonça la lame au défaut de l'épaule. C'était une lame romaine. Le tribun poussa un grand soupir et s'affaissa. Un filet de sang coula du coin de la lèvre. Les tablettes de cire restaient sur la tunique entre les genoux. Komm les prit et regarda avidement les signes qui y étaient tracés, pensant que c'étaient des signes magiques dont la connaissance lui donnerait un grand pouvoir. C'étaient des lettres qu'il ne put lire et qui étaient prises à l'alphabet grec, alors employé préférablement à l'alphabet latin par les jeunes lettrés d'Italie. Ces lettres étaient en grande partie effacées par l'extrémité plate du stylet. Celles qui subsistaient donnaient des vers composés en langue latine sur des mètres grecs et présentaient, par endroits, un sens intelligible:
À PHOEBÉ, SUR SA MESANGE
O toi que Varius aime plus que ses yeux,
Ton Varius, errant sous le ciel pluvieux
Du Galate....
Et leur couple chantant dans la cage dorée
Ô ma blanche Phœbé, donne d'un doigt prudent
Le millet et l'eau pure à ta frêle captive.
Elle couve, elle est mère; une mère est craintive.
Oh! ne viens pas aux bords de l'Océan brumeux,
Phœbé, de peur ...
... Tes pieds blancs et tes flancs
Savants à se mouvoir au rythme du crotale.
Et ni l'or de Crésus ni la pourpre d'Attale,
Mais tes bras frais, tes seins ...
Une faible rumeur montait de la ville éveillée. L'Atrébate s'enfuit à travers les restes des huttes gauloises où quelques Barbares demeuraient terrés, humbles et farouches, et, par une brèche du mur, il sauta dans la campagne.