V
Lorsque enfin, par le glaive du légionnaire, par les verges du licteur et par les paroles flatteuses de César, la Gaule fut pacifiée tout entière, Marcus Antonius, questeur, vint prendre ses quartiers d'hiver à Némétocenne des Atrébates. Il était fils de Julia, sœur de César. Ses fonctions consistaient à payer la solde des troupes et à répartir, selon les règles établies, le butin qui était énorme, car les conquérants avaient trouvé des barres d'or et des escarboucles sous les pierres des lieux sacrés, au creux des chênes, dans l'eau tranquille des étangs, et recueilli beaucoup d'ustensiles d'or dans les huttes des chefs et des peuples exterminés.
Marcus Antonius amenait avec lui des scribes en grand nombre et des arpenteurs qui procédèrent à la répartition des meubles et des terres, et qui eussent fait beaucoup d'écritures inutiles; mais César leur prescrivit des méthodes simples et rapides de travail. Des marchands asiatiques, des colons, des ouvriers, des légistes venaient en foule à Némétocenne; et les Atrébates qui avaient quitté leur ville y rentraient les uns après les autres, curieux, surpris, pleins d'admiration. Les Gaulois, pour la plupart, étaient fiers maintenant de porter la toge et de parler la langue des fils magnanimes de Rémus. Ayant rasé leurs longues moustaches, ils ressemblaient à des Romains. Ceux d'entre eux qui avaient gardé quelque richesse demandaient à un architecte romain de leur bâtir une maison avec un portique intérieur, des chambres pour les femmes et une fontaine ornée de coquillages. Ils faisaient peindre Hercule, Mercure et les Muses dans leur salle à manger, et soupaient accoudés sur des lits.
Komm, bien qu'illustre et fils d'un père illustre, avait perdu la plupart de ses fidèles. Cependant il refusait de se soumettre et menait une vie errante et guerrière avec quelques hommes unis à lui par l'âpre volonté d'être libres, par la haine des Romains ou par l'habitude du pillage et du viol. Ils le suivaient dans les forêts impénétrées, dans les marécages, et jusque dans ces îles mouvantes formées à la vaste embouchure des rivières. Ils lui étaient tout dévoués, mais ils lui parlaient sans respect, ainsi qu'un homme parle à son égal, parce qu'ils l'égalaient en effet par le courage, dans l'excès constant des souffrances, du dénuement et de la misère. Ils habitaient des arbres touffus ou les fentes des rochers. Ils recherchaient les cavernes creusées dans la pierre friable par l'eau puissante des torrents au fond des étroites vallées. Quand ils ne trouvaient pas d'animaux à chasser, ils se nourrissaient de mûres et d'arbouses. Ils ne pouvaient pénétrer dans les villes gardées contre eux par les Romains ou seulement par la peur des Romains. Dans la plupart des villages ils n'étaient pas reçus volontiers. Komm trouva pourtant accueil dans les huttes éparses sur les sables toujours battus des vents, au bord des bouches endormies de la rivière Somme. Les habitants de ces dunes se nourrissaient de poissons. Pauvres, épars, perdus dans les chardons bleus de leur sol stérile, ils n'avaient point éprouvé la force romaine. Ils le recevaient avec ses compagnons dans leurs maisons souterraines, couvertes de roseaux et de pierres roulées par la mer. Ils l'écoutaient attentivement, n'ayant jamais entendu un homme parler aussi bien que lui. Il leur disait:
—Sachez qui sont les amis des Atrébates et des Morins qui vivent sur le rivage de la mer et dans la forêt profonde.
»La lune, la forêt et la mer sont les amies des Morins et des Atrébates. Et ni la mer, ni la forêt, ni la lune n'aime les petits hommes bruns amenés par César.
»Or, la mer m'a dit:—Komm, je cache tes navires vénètes dans une anse déserte de mon rivage.
»La forêt m'a dit:—Komm, je donnerai un abri sur à toi qui es un chef illustre et à tes compagnons fidèles.
»La lune m'a dit:—Komm, tu m'as vue, dans l'île des Bretons, briser les navires des Romains. Je commande aux nuages et aux vents, et je refuserai ma lumière aux conducteurs des chariots qui portent des vivres aux Romains de Némétocenne, en sorte que tu pourras les surprendre, la nuit.
»Ainsi m'ont parlé la mer, la forêt et la lune. Et je vous dis:
»—Laissez là vos barques et vos filets et venez avec moi. Vous serez tous des chefs de guerre et des hommes illustres. Nous livrerons des combats très beaux et très profitables. Nous nous procurerons des vivres, des trésors et des femmes en abondance. Voici comment:
»Je connais de mémoire tout le pays des Atrébates et des Morins si parfaitement qu'il n'y a point dans tout ce pays une rivière, un étang, un rocher dont je ne sache pas très bien la place. Et tous les chemins, tous les sentiers sont aussi présents dans mon esprit, avec leur vraie longueur et leur vraie direction, qu'ils le sont sur le sol des aïeux. Et il faut que ma pensée soit grande et royale pour contenir ainsi toute la terre atrébate. Or sachez qu'elle contient beaucoup d'autres pays encore, bretons, gaulois, germains. C'est pourquoi, si le commandement m'avait été donné sur les peuples, j'aurais vaincu César et chassé les Romains de cette terre. Et c'est pourquoi nous surprendrons ensemble les courriers de Marcus Antonius et les convois de vivres destinés à la ville qu'ils m'ont volée. Nous les surprendrons aisément, parce que je connais les routes qu'ils prennent, et leurs soldats ne pourront nous atteindre, parce qu'ils ne connaissent pas les chemins que nous prendrons. Et s'ils parvenaient à suivre notre trace, nous leur échapperions dans mes navires vénètes, qui nous porteraient à l'île des Bretons.»
Par de tels discours, Komm inspira une grande confiance à ses hôtes du rivage brumeux. Il acheva de les gagner en leur donnant quelques morceaux d'or et de fer, restes des trésors qu'il avait possédés. Ils lui dirent:
—Nous te suivrons partout où il te plaira de nous mener.
Il les mena par des chemins inconnus jusques aux abords de la voie romaine. Quand il voyait dans une prairie humide, autour de l'habitation d'un homme riche, des chevaux paissant, il les donnait à ses compagnons.
Il forma ainsi une troupe de cavalerie à laquelle venaient se joindre plusieurs Atrébates, désireux de faire la guerre pour acquérir des richesses, et quelques déserteurs du camp romain. Ceux-ci, le chef Komm ne les recevait pas, pour ne point violer le serment qu'il avait fait de ne jamais voir en face un Romain. Il les faisait interroger par un homme intelligent et les renvoyait avec des vivres pour trois jours. Parfois tous les hommes d'un village, jeunes et vieux, le suppliaient de les recevoir parmi ses fidèles. Ces hommes, les fiscaux de Marcus Antonius les avaient entièrement dépouillés, levant, après le tribut imposé par César, des tributs indus, et frappant d'amendes les chefs pour des fautes imaginaires. En effet, les officiers du fisc, après avoir rempli les coffres de l'État, prenaient soin de s'enrichir aux dépens de ces barbares qu'ils jugeaient stupides et qu'ils pouvaient toujours livrer au bourreau, pour faire taire les plaintes importunes. Komm choisissait les hommes les plus forts. Les autres, malgré leurs larmes et la peur qu'ils lui exprimaient de mourir de faim ou des Romains, étaient congédiés. Il ne voulait point avoir une grande armée, parce qu'il ne voulait point faire une grande guerre, ainsi que Vercingétorix.
Avec sa petite troupe, il enleva en peu de jours plusieurs convois de farine et de bestiaux, massacra, jusque sous les murs de Némétocenne, des légionnaires isolés et terrifia la population romaine de la ville.
—Ces Gaulois, disaient les tribuns et le centurions, sont des barbares cruels, contempteurs des Dieux, ennemis du genre humain. Au mépris de la foi jurée, ils offensent la majesté de Rome et de la Paix. Ils méritent une peine exemplaire. Nous devons à l'humanité de châtier les coupables.
Les plaintes des colons, les cris des soldats montèrent jusqu'au tribunal du questeur. Marcus Antonius d'abord n'y prit pas garde. Il était occupé à représenter, dans des salles closes et bien chauffées, avec des histrions et des courtisanes, les travaux de cet Hercule auquel il ressemblait par les traits du visage, la barbes courte et bouclée, la vigueur des membres. Vêtu d'une peau de lion, sa massue à la main, le fils robuste de Julia abattait des monstres feints, perçait de ses flèches une machine en forme d'hydre. Puis soudain, changeant la dépouille du lion pour la robe d'Omphale, il changeait en même temps de fureurs.
Cependant les convois étaient inquiétés; les détachements de soldats, surpris, harcelés, mis en fuite; et l'on trouva un matin le centurion G. Fusius pendu, la poitrine ouverte, à un arbre, près de la Porte dorée.
On savait dans le camp romain que l'auteur de ces brigandages était Commius, autrefois roi par l'amitié de Rome, maintenant chef de bandits. Marcus Antonius donna l'ordre d'agir avec énergie pour assurer la sécurité des soldats et des colons. Et, prévoyant qu'on ne prendrait pas de si tôt le rusé Gaulois, il invita le préteur à faire tout de suite un exemple terrible. Pour se conformer aux intentions de son chef, le préteur fit amener à son tribunal les deux Atrébates les plus riches qu'il y eût à Némétocenne.
L'un se nommait Vergal et l'autre Ambrow. Ils étaient tous deux d'illustre naissance et ils avaient, les premiers entre tous les Atrébates, fait amitié avec César. Mal récompensés de leur prompte soumission, dépouillés de tous leurs honneurs et d'une grande partie de leurs biens, sans cesse vexés par des centurions grossiers et par des légistes cupides, ils avaient osé murmurer quelques plaintes. Imitateurs des Romains et portant la toge, ils vivaient à Némétocenne, naïfs et vains, dans l'humiliation et l'orgueil. Le préteur les interrogea, les condamna à la peine des parricides et les livra aux licteurs en une même journée. Ils moururent doutant de la justice latine.
Le questeur avait ainsi, par sa prompte fermeté, raffermi le cœur des colons, qui lui en adressèrent des louanges. Les conseillers municipaux de Némétocenne, bénissant sa vigilance paternelle et sa piété, lui décernèrent, par décret, une statue d'airain. Après quoi, plusieurs négociants latins, s'étant aventurés hors de la ville, furent surpris et tués par les cavaliers de Komm.